‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 22 sur 78 · PORTE DE LA CHAPELLE DE SAIXT-EXUPÊRE · texte numérisé non relu

PORTE DE LA CHAPELLE DE SAIXT-EXUPÊRE

matière est commune et bourgeoise ; mais l'emploi nous en étonne toujours un peu, nous autres gens du Nord. Ce qui parait d'abord singulier, c'est que ces beaux logis sont habités par de pauvres gens, et que ces galeries marmoréennes servent de séchoir à de vieilles nippes. Ils ont eu d'autres maîtres : ces hautes villes et villages des Pyrénées ne sont pas en prospérité; on y voit souvent des maisons abandonnées qui tombent en ruine; on y rencontrait naguère une bourgeoisie assez nombreuse ; elle a disparu.

Toujours marchant au-dessus du torrent de Louron, je trouve

à ma droite un petit édifice qu il faut voir de près pour en reconnaître la valeur. C'est une chapelle au clocher de briques, souvent raccommodé et toujours fort mal; mais cette vilaine pièce montée est placée au-dessus d'un portail roman du premier âge, une rareté même en ce pays d'églises romanes. Les fûts des colonnes qui portent le cintre sont de marbre rouge; les chapiteaux présentent des monstres et des entrelacs délicieux. C'est la chapelle d'un prieuré ; la maison du prieur est voisine, un logis de la Renaissance, avec une date : 1554. — Joliment logé, ce prieur.

Je reviens sur mes pas Je descends la rue principale; partout on y retrouve les traces de cette bourgeoisie florissante d'autrefois : de belles maisons, l'une montrant une porte de style Louis XIV, une autre gardant ses fenêtres du seizième siècle, à meneaux de pierre, toutes portant des dates : celle-ci a été construite en 1569. Je redescends vers le pont, laissant derrière moi le cercle étroit des montagnes vertes qui enveloppent le bourg, n'ayant de regards que pour la crête radieuse de Guerreys et les deux pics.

Il n'est pas aisé de remonter la rive gauche de la Neste, en suivant le bord même du torrent ; on a tracé des jardins et pratiqué des cultures au-dessus de ce flot d'émeraude courant entre des quartiers de roches noires ; heureusement, il y a la route. A gauche une tour, l'un des postes de guet, sans doute, que construisit le roi Sanche. Plus loin, en travers de cette route, un édifice bizarre, une chapelle qui se prolonge et forme un porche, "et cela s'appelle la Pène-Taillade (porte coupée). Le tout dut être flanqué d'une autre tour, car, dès les plus vieux jours, il y eut ici un chemin; c'est le seul point d'accèsdela haute à la basse vallée. La chapelle parait être du douzième siècle, ou plutôt en avoir été; la nef a été reconstruite, la voûte est en bois; un mur, une grille de fer, le porche , voilà ce qui reste de l'édifice primitif. Seulement, ce mur est une curiosité. Et d'abord, est-ce ici une grille de cagots? Ce jour paraît avoir été pratiqué plutôt pour permettre aux voyageurs de s'agenouiller en passant sous l'abri fortifié,

ARIIEAU,

et de remercier les puissances célestes, s'ils n'avaient rencontré en chemin ni une bande de routiers, ni une famille d'our?? Le dessus de la porte grillée est décoré de peintures grossières représentant la mise au tombeau de la Mère de Dieu.

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Au delà de la Pène-Taillade, au-devant de la chapelle, on a ménagé un joli terre-plein; on y a planté des arbres. Ce petit promenoir est un lieu d'observation, ouvert sur les monts et sur la vallée; on y reconnaît très bien les traces de l'ancien lac, le haut barrage de roches qui retenait suspendue cette nappe immense faisant suite aux larges bassins qui descendent par étages depuis le Néouvielle. Celui-ci occupait Tétage inférieur. Il est aisé de distinguer la fracture entre les roches, par où se précipita la terrible avalanche liquide.

A Cadéac, il y a des bains, et même deux établissements thermaux, situés sur chacune des deux rives. Entre les deux, pas de

pont, il faut joindre celui du village. D'un établissement à l'autre, c'est une promenade de deux kilomètres, Pas de casino. On va prendre les eaux sulfureuses de Cadéac pour se g-uérir, sans jouer ni danser. Marguerite de Navarre y vint accompagnée de Clément Marot, qui ne rima point sur le pays d'Aure. Un beau sujet, pourtant; mais le poète de cour n'était pas très amoureux de la simple nature. Et puis, il avait peur du bûcher, dans ce temps-là; c'est une peur qui n'échauffe point, bien que l'occasion soit chaude.

Pour le touriste qui prend à Arreau son centre d'excursion, Cadéac n'est qu'une promenade, bonne à faire le matin ; puis on déjeune, il faut partir. Le cheminestà peuprèscarrossablejusqu'à Aragnoiiet, au pied des grands lacs. Nous montons en voiture devant l'hôtellerie et repassons bientôt sous la Pène-Taillade; à Ancizan, nous retrouvons la vue del'Arbizon; à Guchen, une tentation nous vient. — Tout est curieux ici. — On continue de suivre le bord supérieur du grand lac et, du fond, on voit surgir des blocs isolés, au faite verdoyant. Demandez à un enfant qui passe: Quels sont ces petits monts-là, mon garçon? — Ilrépondra en patois: Ce sont les Pouys. — Et qu'est-ce que les Pouys? — Ce sont les îles cT autrefois.

A gauche de la route, un torrent accourt. Il a traversé un vallon étroit qui s'appelle le Lavedan. — Lavedan, j^ai/s de sapins, le sens du mot est bien connu. C'est qu'en effet ce val qui monte est un couloir au milieu de la sapinière de Calamu, couvrant de ses aiguilles, noires le chemin de l'Arbizon. N'avons-nous pas pris trop tôt notre voiture? Le cocher qui nous observe, tandis que nous délibérons, pressent une bonne aubaine. Le gaillard n'a point l'air surpris, quand nous lui disons: L'ami, retournez à Arreau ; vous avez gagné votre argent.

Le torrent s'amuse à couper le sentier; il faut le traverser et le retraverser trois ou quatre fois avant d'atteindre le hameau d'Aulon, assis sur la rive gauche. Ce premier trajet ne demande

pas moins de deux heures et demie. Aulon est un des villages les plus haut perchés de ce pays d'Aure; les habitants y vivent sept mois dans la neige. Quelle peut bien être la formidable épaisseur de ce toit blanc suspendu pendant les longs hivers au-dessus de cette ramure noire, immobileet rigide? Aujourd'hui, pas un souffle de vent. Les avenues de TArbizon paraissent plus que sévères. Nous montons encore. Plus d'arbres; des prairies. Il est toujours agréable, dans ces ascensions quelquefois si rudes, de trouver tout à coup ce tapis vert sous ses pieds ; et puis rien ne donne mieux la sensation de l'espace aérien que ces grands pâturages silencieux. Partout des troupeaux. Les montagnards d' Aulon sont pasteurs et chasseurs ; l'isard abonde en ce quartier perdu.

Une halte à des granges désertes. Puis la prairie encore, la prairie toujours; ce grand lit verdoyant vient expirer à la base d'un escarpement rocheux, de mauvaise mine menaçante: c'est le pied du noir Arbizon. Nous n'irons pas plus loin, n'ayant pas de guide, nous sommes arrivés à dix-sept cents mètres.

La haute muraille s'élève au nord, fléchissant légèrement vers l'ouest; elle a deux pointes de faite très distinctes, au milieu desquelles un col se dessine; par là doit être le chemin, montant à travers une longue gorge aride. L'aspect général est sinistre, mais sans caractère; l' Arbizon gagne à être vu d'en bas. Ici, d'ailleurs, il ne règne point seul; ce col le sépare du pic d' Aulon, qui le dépasse. Examiné de si près, l' Arbizon ne peut cacher sa misère; le mont orgueilleux n'est plus qu'une ruine colossale. Ses flancs se déchirent de toutes parts, ses arêtes se disloquent, ses aiguilles rongées sont déjà branlantes, et le bord supérieur des prairies où nous sommes, s'ensevelira quelquejoursous ces énormes débris.

On quitte sans regret ce lieu désolé qui n'a point de grandeur. Pourtant le spectacle est encore très beau ; le soleil glissant à l'ouest illumine le massif d'Aulon ; l'Arbizon même et son con-

trefort, le petit Arbizon, qui se prolonge vers le nord, sont déjà rentrés dans l'ombre ; ces silhouettes aiguës se dessinent en noir intense. — Quanta nous, descendant à travers les pâturages, nous regagnons bientôt la forêt.

Il s'agit d'être vigilant le lendemain et de quitter Arreau dès le grand matin. Les chevaux sont frais, nous glissons rapidement au fond de l'ancien lac. Une plaine bénie, une terre promise : des cultures grasses, des prairies admirables, des arbres énormes, la Neste et son eau bruyante donnant la vie à tout ce tableau. La vallée est extrêmement peuplée, partout des villages. Nous traversons Vielle-Aure ; à l'entrée d'un val latéral, voici Bourisp. Ici un temps d'arrêt. Bourisp possède une église dont la décoration serait un objet de gros scandale pour les piétés du Nord; celles du Midi sont plus indulgentes, étant plus robustes.

On entre dans l'église de Bourisp par un porche à portail roman, pratiqué sous une tour du xi'" siècle, recoiffée aux âges suivants. Ce porche est peint à fresques; six belles dames — il devrait y en avoir sept, autant que de péchés capitaux dont elles sont la figure — chevauchent, montées sur des animaux féroces ou immondes, portant des démons en croupe. Elles sont en grand habit du temps, chapeaux empanachés ; la reproduction des costumes de la Cour de Henri III est même très fidèle. Ces démons sont affreux; ils ont deux visages inférieurs, l'un sur la poitrine, l'autre au ventre. L'Orgueil est montésurunlion, la Gourmandise sur un cochon, la Luxure sur un bouc, l'Avarice sur un loup, la Colère sur un cheval, la Paresse sur un âne. Certains détails sont d'une licence a naïve » ; c'est le mot plaisamment consacré pour excuser l'obscénité de nos pères. Ces tableaux hardis sont l'œuvre de deux artistes locaux, dont les noms ont été inscrits en patois à côté de la chaire, dans l'église, où se trouvent d'autres peintures, mais dégradées, à demi effacées; celles du porche sont les seules qui demeurent en un état de conservation relative. L'inscription fixe leui'âge à trois siècles — elles ont été achevées en 1592.

Cette église, très postérieure à sa tour, parait être de la fin du xiv^ siècle. Elle est séparée du porche parunesorte de jubé, forme d'unclaire-voie dont les montants sont des colonnes en fuseaux ; au-dessus se voient des médaillons, d'où sortent des figures sculptées. Tout cet appareil est d'une imagination biscornue; placée au-devant de cette grille enjolivée, sous le porche, on voit s'agiter quelques ombres, de l'autre côté, dans la nef. Je ne voudrais point manquer de respectenvers le lieu saint, mais je peuxbien dire que j'ai songé au théâtre de Guignol. D'autant qu'un groupe fantastique, deux mendiantes, une vieille et une jeune, agitées par une chorée opiniâtre, arrivent du fond de l'église, et nous tendent les mains avec des contorsions épouvantables. Une porte a été pratiquée dans ce « jubé », si c'en est un. Nous entrons. L'édifice n'a qu'une abside, une nef, un seul bas-côté soutenu par un énorme pilier à pans. Ici, tout a été peinturluré, surtout la voûte à nervures, dont les arêtes étaient enluminées de rouge et d'or ; dans les intervalles, on distingue des anges sonnant de la trompette ; puis d'autres sujets plus importants : le Sauveur montrant ses plaies, saint Sébastien percé de flèches, des figures d'évêques, de docteurs, celle de Dieu le Père au-dessus de l'autel. Il faut croire quejesuis enhumeur de rapprochements bizarres, car jecrois voir les traits sempiternels et la fameuse barbe blanche en broussailles du député Madierde Montjeau.

L'église de Bourisp nous attarderait; il est déjà dix heures. Le chemin que nous rejoignons enfin court sur la rive droite de la Neste, sous d'énormes peupliers; lamontagneesttrès proche, mais disparait sous les plis de ce rideau de feuillages. Par une percée soudaine, on aperçoit une ruine. Est-ce encore un des châteaux du roi Sanche ? A Saint-Lary, nous atteigrtons le bord méridional du bassin. Le sol se relève brusquement, on sort de l'ancien lac. Au lieu des grâces du tableau, voici les aspérités du cadre. La route est étroitement enserrée au fond d'une gorge : àgauche, une nouvelle sapinière, à droite les montagnes de la Conque.

Les monts se pressent ; nous suivons le pied du pic Saint-Lary, nousallons joindre les bases du pic de Tramezaigues. Par moment, une dépression subite, une trouée dans la muraille; alors on découvre quelques hauts sommets par-dessus l'entassement : là-bas, au nord, l'Arbizon. Point de neige encore, des cimes d'un violet sombre, des sapins aux versants. A Forée

d'une nouvelle gorge, nous rencontrons le premier poste de douaniers aux approches de la frontière. On perd la vue de la Neste en entrant dans ce couloir maussade ; on la retrouve à l'issue du défilé, et l'âpre beauté du site devient plus saisissante. Sur les deux amoncellements de roches qui dominent le torrent, il y a des habitations humaines. Sur la rive droite, un village, une église, avec sa tour massive et son campanile, et les ruines d'une tour carrée ; trois plans de monts^, les deux premiers recouverts entièrement des plis noirs de la sapinière; le troisième ferme le tableau; il est plaqué do neiges, et sa crête dentelée se termine par une belle j)yromide blanche, enveloppée de légères vapeurs. C'est

le pic de Tramczaigucs (2^600); nous rasons les derniers contreforts qu'il pousse sur les vallées.

Un peu plus loin, on aperçoit au pied des roches un petit établissement de bains. Celui-là est bien perdu dans le désert; son nom seul ne le rendrait pas engageant pour les citadins malades. Le Pas-Rude, loRuadet, n'estfréquentéquepar des montagnards rhumatisants.

La vallée n'est plus qu'une gorge. La Neste coule à cent mètres au-dessous d'un pont que couvre une porte fortifiée, la Garetvieille. Cet ouvrage de défense remonte à la guerre de la succession d'Espagne. La Neste, à cet endroit, reçoit à sa droite le Rioumajou, arrivant furieux des monts de la frontière, après avoir traversé de petits lacs luisants sous les sapinières immenses qui tapissent les contreforts de la haute chaine de faite. Aure est le pays des sapins et des eaux.

Les roches qui dominent le Ruadet nous apparaissent plus voisines ; c'est une rampe grise, verticale, menaçante. Sur la crête, un village ; un peu plus haut, sur un bloc détaché en avant du mont, est perchée une vieille église ; le mont s'appelle la Fourquette d'Arrouyes. Il n'est pas entièrement aride ; cà et là, entre deux quartiers de roches, les pauvres habitants d'Eget ont su profiter du maigre lit de terre végétale ; une chétive moisson blonde est suspendue entre ces parois sombres. Nous n'entrons point dans le hameau, nous suivons le chemin tracé à la base de la montagne et rencontrons deux ponts, l'un jeté au-dessus d'un ruisseau écumeux, l'autre au-dessus de la Neste, celui-ci vieux et branlant. Devant nous, un cirque se dessine entre deux rangées de cônes aigus couverts de sapins ; ce sont les contreforts du pic d'Aret, et de la montagne de Bert. Aret, directement au sud, a près de 3,000 mètres. Bert a le vol moins haut : 2,520.

Le cirque d'Eget est le royaume de la bise ; elle vous prend à la gorge et vous met la main à la poche. Ces longues files de sapins vous oppressent ; elles descendent comme les rangs

pressés d'une armée de fantômes noirs. Le lieu est grand ; c'est vraiment une solitude. Dans les coins où, sur les pentes, l'ouragan ou l'avalanche ont entraîné les sapins, le montagnard s'est avisé de penser qu'ils avaient laissé derrière eux un peu de terre, et il est arrivé, ses graines à la main. Le blé y mûrit; les paysans de la Bretagne lointaine ont bien raison de dire que c'est la semence de Dieu qui la fait lever où il veut pour nourrir la créature. Ces morceaux de culture miraculeuse dérangent un peu l'harmonie sauvage du tableau. Mais de toutes parts, sur le flanc des monts, à travers l'ombre massive des sapins, des sources filent en longues veines brillantes ; la Neste occupe le fond du bassin et le remplit de la lumière de ses eaux. Une partie de son lit est obstruée par des quartiers de roches brisées et par des troncs morts ; les sources y descendent en cascades naturelles, et rebondissent sur ces obstacles qui brisent leur flot clair. Le cirque se remplit de cette musique sonore et vivante.

Une basse gorge y succède; on chemine sur la rive gauche de la Neste, à fleur d'eau. Nous dépassons une chapelle, que nous examinerons au retour. Un torrent arrive par une autre gorge : c'est le Moudang, quipassebouillonnant, avec des ressauts furieux et un fracas épouvantable, sous une voûte naturelle creusée dans les roches. Nous traversons un des plus misérables villages que j'aie jamais vus : des maisons basses, construites en torchis, ensevelies sous des toits de chaume, aux bords retombantpresque jusqu'au niveau de l'unique ouverture, qui ne peut s'appeler une croisée ; point d'air, point de lumière, la froide haleine du torrent, la menace éternelle du linceul de neige qui peut entraîner le toit, et du flot qui peut se soulever et raser le pied de la masure. Et cela s'appelle vivre !

La Neste de Couplan vient encore s'embrancher à la rive gauche de notre Neste d'Aure; les géographes vous diront même que c'est celle-ci qui est la branche ; la vraie, la grande Neste, à leurs yeux, c'est le torrent de Couplan, qui en impose par son

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origine; il descend en droiture des énormes névés de Néouvielle, et porte sur ses eaux l'haleine de ces neiges aussi vieilles que les monts. Une brume glacée nous enveloppe au moment où, connaissant sa fréquence dans ces hautes régions, nous nous félicitions de n'avoir point rencontré cette méchante compagne de voyage. L'assaut est aussi soudain qu'imprévu; l'ennemi nous le donne partout à la fois. Les vapeurs descendent en colonnes serrées au front des sapins, et montent du lit de la rivière ; elles se choquent dans l'air, se condensent et se bercent en grandes vagues, comme la houle marine. Cet immense drap mortuaire aux plis flottants donne un aspect plus sinistre aux bords du chemin, qui tourne en anneaux au-dessus de crevasses profondes. Le torrent roule sous des voûtes noires de rochers, nous ne l'apercevons plus que de moments en moments, par les déchirures, comme une lueur soudaine ; puis ce chaos cesse, nous redescendons, enserrés par deux hauts monts verticaux, portant la forêt la plus épaisse qvie nous ayons encore rencontrée en ce pays d'Aure, Les sapinières d'Aougas encadrent le village d'Aragnoiiet. Par-dessus se dresse une ligne d'aiguilles dépouillées, que nous distinguons à peine dans le brouillard : c'est le pic d'Aougas.

Aragnoûet est un chétif village, assis à près de 1,300 mètres, muré d'un côté par ce double Aougas, de l'autre par la montagne rocheuse d'Arribarette; ony voit le soleil quelques heures à peine, pendant les longs jours. De la fin de septembre au milieu de mai, on y est perdu dans les neiges. Cette année n'a pas été chaude, et les rayons du midi ne les ont point bues; dans la sapinière trainent encore de longs tapis blancs; un chasseur d'isards, que nous trouvons devant l'hôtellerie , nous assure que la cime du mont en est entièrement couverte. Cette hôtellerie n'est qu'une ferme, où les rares touristes qui poussent jusqu'à cette région inconnue trouvent le couvert et le vivre ; nous entrons, tout trempés, cruellement déconfits par l'invasion subite de

cette brume qui menace nos projets pour le lendemain. Un grand feu brille dans une vaste cheminée rustique, et nous ne songeons d'abord qu'à nous y sécher un peu, et à prélasser sur un siège fixe nos membres passablement rompus par les derniers cahots du chemin. Dans un des angles de cette grande salle, où l'on marche

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