LE COL D^ASPIN. — GRIPP ET CAMPAN
De lourdes nuées d'un noir rougeâtre, un soleil cuisant; l'orage a bien l'air de nous attendre au faite delà route. On n'en voit guère de plus sinueuse : une succession de 8. Les lacets qui conduisent au col d'Aspin montrent bien que l'on a raison d'employer ce mot qui fait quelquefois sourire: l'art de l'ingénieur. On peut les suivre à pied, à cheval, en voiture. Ce dernier mode de locomotion est naturellement le plus commode ; c'est aussi le plus favorable pour jouir du tableau.
Tranquillement assis, on voit se dérouler ces aspects d'une variété infinie. Il y a de plus grandes vues dans les Pyrénées, il
n'y en a pas où se rencontrent à ce point, avec la grandeur, l'amusement et la grâce. La route avec ses mille replis est charmante. On quitte le bourg d'Arreau en^aval du pont, au pied duquel se joignent les deux Nestes, et l'on monte. Les yeux se prennent d'abord aux détails du chemin, à ces monts entassés qui s'élèvent comme les parois d'un immense entonnoir, aux dentelures des roches, aux bordures d'arbres festonnant les pentes, aux misérables hameaux blottis au creux de la vallée ; puis on découvre un première crête blanche; c'est encore la grande muraille de Guerreys, avec ses deux pyramides, le Lustous et le Batoua.
Le Tramezaigues pointe vers le sud; à gauche, bien plus près de nous, la Ilourquette d'Arreau, un contrefort del'Arbizon; adroite, sur nos tètes, un rempart de marbre rouge, dont le couronnement porte une chevelure noire de sapins. Nous faisons halte pour reconnaître une nouvelle ligne de cimes blanches, qui s'enlèvent au-dessus de l'entre-croisement des monts. liien encore n'est distinct ; il y a là des neiges et des glaciers dont les vapeurs montent en nuées colorées de teintes délicates : du violet tendre, du rose qui pâlit en un moment, — les fumées brillantes de la neige.
A nos pieds se déploie la vallée de Louron, avec ses riches cultures et ses nombreux villages ; nous ne découvrons que le seuil de la vallée d'Aure ; le fond du bassin disparait sous les escarpements qui l'enserrent. Nous montons; cepremierchainon que nous avons à gravir présente un curieux dessin : des crêtes déchirées, flanquées de tours; dans les brisures des roches, d'épais bouquets d'arbres. Les sapins ont reparu à droite, et grimpent au flanc de l'Arbizon ; l'orage, qui menace de plus en plus, s'amasse au-dessus du pic; la nuée rouge laisse passer un rayon de soleil qui tout à coup inonde la sapinière et s'évanouit presque aussitôt. Ces coups soudains de lumière se répètent plusieurs fois, et nous en cherchons les effets derrière nous. Au-dessus du bassin étroit de Louron, le jjic du midi de Genost
LE COL DASl'LX. — GIUPP ET CAMl'AX. 123
apparaît nettement; mais la haute crête, là-bas, au sud-est, n'offre toujours que les mêmes blancheurs confuses. Il n'y a pourtant plus à en clouter : ces glaciers sont ceux de la Pez de Clarabide. C'est bien le massif de Luchon que l'on découvre à travers les vapeurs. Un sommet vertigineux le domine ; celui-ci, c'est le colosse de cette région supérieure, et dans la famille des géants pyrénéens, le premier après le roi Nethou, c'est le Posets.
Les lacets de notre route courent au bord d'un énorme escarpement : c'est ici qu'on peut vraiment voir un village au fond d'un abime. Aspin, qui a donné son nom au col vers lequel nous marchons, est là enseveli au fond de l'entonnoir : quelques maisons, une église, qui, de la hauteur où nous sommes, paraissent avoir les dimensions de ces jouets suisses, de ces villages en bois peinturluré, enfermés dans des boites faites de lamelles de sapins qui ont amusé notre enfance. Le hameau est blotti entre de hauts talus gazonnés, sur lesquels s'agitent des points jaunes et blancs qui doivent être des vaches ; au-dessus de ces prairies en glissoire, des roches, des sapins; par l'ouverture du trou, la vue d un coin de ciel.
Le col dessine sa courbure entre deux monts : à gauche des sapins, à droite une crête ébréchée, toute rouge. Nous sommes ici à 1,500 mètres ; ce bloc déchiré s'élève à plus de dix-huit cents ; il faudra le gravir tout à l'heure. Pour le moment, l'aspect vraiment sublime que nous avons sous les yeux, au sud, peut bien nous sufïïre. La ligne immense de glaces et de neiges se déploie, du Lustous aux Monts maudits ; à droite la vallée d'Aure se découvre ; l'orage, dispersé par une rafale, chasse, au-dessus du profond et riche bassin, les nuées qui coiffaient la Hourquette d'Arreau ; le massif de l'Arbizon, que nous touchons presque, nous présente ses reliefs rigides.
Nous commençons l'ascension du bloc rouge; il n'y faut pas moins d'une demi-heure, elle est rude; mais, quand nous prenons un temps de repos, quelles haltes superbes! Au midi, le pano-.
[•2i LES PYRÉNÉES.
rama des monts demeure immobile dans son éblouissement ; mais, à Touest, il s'étend, il marche. Le Tramezaigues s'élance audessus de la haute vallée d'Aure.
Enfin, nous atteignons le faite. Ici, le tableau n'a plus de limites. Les vallées se croisent à nos pieds, la plaine de la Garonne courtvers l'orient; les Adoursetles Nestes déroulent leurs rubans brillants, qui arrêtent les yeux dans cette immensité qui fuit ; quelques plus petits monts, s'avançantenvedettes, y servent aussi de point de repaire. Au nord-est, par exemple, voici le haut mamelon que domine Saint-Bertrand de Comminges, la cité des Convènes, Lugdunwn Convenarum.
Cette rafale qui a mis l'orage en fuite, souffle durement sur le col où nous redescendons. Lèvent secoue quelques arbres maigres qui croissent au creux des roches. Deux petits bergers se tiennent là tout le temps que va la belle saison. Leurs moutons sont imaginaires ; leur industrie, c'est de recueillir la piécette blanche du touriste qui les interroge: — Qu'est-ce que cette corne de glace, là-bas, entre deux croupes de neige ? C'est la passion du touriste que de connaître les noms des pics. Les petits drôles répondent en vrais cÀceroni. Seulement ils donnent les 7ioms de pays ; ce ne sont point les mêmes qu'on trouve inscrits sur les cartes de l'état-major et dans les guides ; on s'y embrouille. Moi, je paie mon tribut, j'interroge à mon tour : — On ne voit point votre troupeau? Où, diable, sont vos moutons?
Les petits compères descendent du village d'Ardingost, que nous voyons collé à la paroi supérieure du cap d'Arrouyo, la montagne verte et boisée que nous avons en ce moment à notre gauche; le mont de droite, que nous venons de gravir, c'est le Monné. Il y a quinze ou vingt Monné dans la chaîne; celui de Cauterets est le plus élevé; celui de Bigorre, que nous avons vu à Bagnères, a de la réputation ; le Monné d'Aspin est plus obscur. Ces deux villages, Ardingost, perché en l'air, au-dessus de nos têtes, Aspin, enseveli à nos pieds dans la combe noire, à six cents
LE COL d'aSPIX. — GlUPP ET CAMl'AN. 125
mètres au-dessous du col, nous donnent les deux aspects de la vie montagnarde. J'aime mieux le premier. Plutôt recevoir les morsures de la bise, si rudes qu elles puissent être, que de végéter en bas sans soleil.
Ne quittons point le col si vite et avançons-nous du côté de Touest; le spectacle ici est encore différent: il n'a point la même grandeur, mais on le saisit de bien plus près. Le pic du Midi, avec ses formes puissantes et sévères, s'élance audessus des plus belles forêts de sapins qui soient au monde. Il y en a de plus épaisses, de plus sauvages peut-être, mais il n'y en a point de si magnifiquement ordonnées, et c'est une chose curieuse, que tout ce qui se rattache à ce beau pic de Bigorre, ait ce caractère d'harmonie et de grâce superbe. Les sapinières , ici , descendent par grandes lignes ; ces files de géants noirs ont une allure extraordinaire ; il faut ajouter que, dans cette région, les arbres atteignent des dimensions très rares. Les forêts vont ainsi couvrant au midi les bases de l'Arbizon , à l'ouest, trois contreforts du pic du Midi. Cette mer sombre s'agite en vagues profondes ; on est bientôt perdu dans un désert aux longues ténèbres.
La route glisse à travers les sapins. Il y en a d'énormes ; il y en a de morts, étendant de sinistres bras de fantômes ; il y en a de chenus et de décapités, d'autres entièrement recouverts de longues mousses limoneuses qui pendent à toutes les branches, faisant à l'arbre entier un vêtement gris jaunâtre ou gris d'argent, sous lequel on ne reconnaît plus la tournure ordinairement rigide de ce bel arbre des froidures et des cimes. Le noir rideau par moments s'entrouvre et laisse voir un massif de roches nues ; d'autres fois, une lueur jaillit dans la nuit : c'est un étang qui se berce sous les branches. La forêt déroule ses vastes plis, et l'on y marche, enseveli, sans désirer que le jour se refasse. Si l'on suit, comme nous, en voiture, les pentes obscures et embaumées de cette odeur pénétrante des sapinières, la sensation est déli-
cieuse. La lin on est subite, et ce contraste même a son charme. La grande ramure is'arrête tout court. En ce moment, nous nous trouvons au fond d'un cirque de pâturage aux bords désolés, au milieu duquel une auberge s'élève; seulement elle est déserte. C'est le bassin de Paillote; on l'appelle aussi de Saint-Jean ; on le
• AIXI-JKAX ity. lAII.I.Ol.K
nomme encore le « camp Bataillé ». Il y eut ici au moins une bataille, peut-être deux; — les traditions ne sont pas d'accord.
Un lieu étrange, d'une tristesse morne, mais point dépourvu de quelque beauté très âpre. Si nous nous plaçons devant l'hôtellerie, nous avons à droite le cadre superbe de la sapinière; à gauche, des crêtes dépouillées ; en face, la prairie d'un vert doré, couchée entre des escarpemsnts hérissés d'aiguilles, sillonnés de dépressions profondes, semés de grands paquets de neige ; puis un deuxième étage de roches entassées, d'où s'élancent d'autres pointes aiguës. Il est aiséde reconnaître les flancs déchirésde l' Ar-
LE cor. d'aSPIX. — GRIPP ET CAMPAX. i'il
bizon. Au milieu du cirque court: un grand ruisseau ; il lit la richesse de cette hôtellerie; ses eaux glacées renferment d'excellentes truites, qu'on y venait manger de Bagnères. Qu'est-il arrivé? La truite est-elle devenue récalcitrante? L'hôtellerie est close. Pourtant le cirque de Paillole est encore à la mode ; on parle d'y établir un champ de courses. Ce sera pour le mieux, si l'on y vient en plein juillet, sous des fourrures; cet hippodrome, à onze cents mètres d'altitude, exposé aux coups de bise qui sortent de la gorge de l'Arbizon, sera certainement T un des plus « frais «de toute la France.
On y mènerait la course sur le sol qu'ont foulé les vieux héros, et qui renferme encore la poussière de leurs ossements. C'est ici que les montagnards ont soutenu le dernier combat contre les Romains, que menait le proconsul Messala. Ils furent défaits, cela va sans dire ; mais longtemps après, dans le même lieu, ces rudes Bigorrais, victorieux à leur tour, auraient infligé une terrible leçon aux Sarrasins, qui ne se lassaient point de piller leurs villages. La victoire du pré Saint-Jean serait le pendant de celle de Lanne-Mourin, auprès de Lourdes, remportée sur les infidèles par le prêtre Missolin.
Le camp Bataillé, en nos temps modernes, nourrit des bêtes à cornes et des moutons ; la vie pastorale y est côtoyée par l'exploitation d'une riche industrie. Qui ne connaît les marbres verts de Campan? Il y en a chez l'empereur d'Allemagne, en son palais de Berlin. On en voit à Paris qui ornent la façade de l'Opéra. Jadis, les Ptomains les employaient à la décoration de leurs villas de Lugdunum. L'industrie est vieille et nationale, bien quelle ait travaillé pour le roi de Prusse.
Nous quittons Paillole pour entrer dans un vallon étouffé entre deux rampes nues: au fond, coule l'Adour de Séoube; nous allons rencontrer désormais autant cYAclours que nous avons côtoyé de Nestes dans le pays d' Aure. Le val de Séoube n'est qu'un prolongement de la vallée célèbre de Campan, que nous traverserons en
regagnant Bagnères et qu'arrose rAclour du Tourmalet. Ici les escarpements se nomment des Sarres ouSarrats. Ce nom implique des crêtes dentelées et de brusques arêtes; on le donne aux contreforts des grands monts. A notre droite s'élève une muraille verticale au faite déchiqueté, le Sarrat de Pradile, d'une belle couleur de gris d'argent; plus loin, le Sarrat de Bon; dans tous ces hauts murs, il y a des grottes. Enfin nous atteignons Sainte-Marie, que domine un autre Sarrat. Le village est assis sur la rive gauche de l'Adour, déjà grossi par la jonction de plusieurs torrents. L'hôtellerie nous y parait propre et riante ; elle est entourée d'un jardin, où les groseilliers poussent en arbres.
A Sainte-Marie, nous devons attendre la matinée du lendemain pour prendre la haute route qui doit nous conduire aux sources de l'Adour, puis au col de Tourmalet, enfin au sommet du pic du Midi, bien que nous l'ayons déjà gravi dans notre premier voyage (l). Cette route est devant nos yeux, en face de l'auberge, partant d'une petite place ouverte devant l'église. C'est ici que s'embranchent les deux vallées, l'une, celle de l'Adour supérieur, montant versGripp. Tandisqu on prépare une compensation à nos estomacs cruellement déçus devant l'auberge close de Paillole, où ils avaient bien espéré se refaire à l'aide des truites excellentes du torrent glacé, nous allons en reconnaissance. Un amusant tableau rustique nous arrête devant la dernière maison du village: c'est un combat de coqs.
L'n combat, point du tout réglé à la manière anglaise >deux petits coqs, obéissant à la seule méchanceté de la nature. L'un des deux a le plumage tout noir, l'autre est superbement bariolé ; j'ai bien envie de croire que celui-ci a été trouvé le plus beau par une poule frivole : de là ce duel furieux, sans témoins^, car nous cherchons des yeux le reste de la basse-cour ; la coupable ellemême s'est dérobée ; les deux champions sont seuls sur le chemin
(1) Voir tome 1" des Pyrénées Françaises, de la page 319 à la page 334.
LE COL D ASIMX,
CIRIPP ET CAMPAN.
désert. Ce jour est un dimanche ; on chante les vêpres dans FégUse, la cloche sonne le Magnificat ; le tintement trouble un moment les deux emplumés frénétiques ;mais ils se rassurent, et de nouveau les voilà aux prises. Nous avons beau leur jeter des cailloux pour les contraindre à se séparer; sous une pluie de grê-
L E PIC DU MIDI — r. O U T K DU T O U R M A L E T
Ions, ils ne se feraient point grâce. Tout à coup, d'une maison qui borde la route à gauche sortent des sons de piano ;les deux coqs à l'instant s'enfuient chacun de leur côté, et voilà la guerre terminée. C'est ce dénouement imprévu qui nous égayé. Nous examinons cette maison, elle est propre, tapissée de rosiers fleuris, presque un logis bourgeois. Or, tout bourgeois, môme au fond des Pyrénées, aune fiUepianotante. — Je retiens cette bonne note en faveur des volatiles : les coqs ont peur du piano. Je con-
nais d'autres bipèdes qui ne sont point exempts du même effroi salutaire
Au lever du jour suivant, nous montons à Gripp. La première partie du cliemin est une apjréable surprise. Rien de plus verdoyant et de plus frais que le seuil de la vallée. Le chemin court à droite au-dessous d'une hêtrée;rAdour, très encaissé, roule entre de cliarmantcs prairies, sous un couvert d'arbres ; on ne s'attendait point à rencontrer ici un bocage.
A gauche^ au contraire^ des pâturages coupés de sapins, une verdure âpre et noire. Ce caractère tranché des deux parois du vallon fait le charme de la route. En moins d'une heure, marchant d'un pas assez nonchalant, nous atteignons les cabanes de Capadur. Tète de l'Adour, Cap. Une des sources du fleuve est voisine. Quelques restes de murs ; ce sont les dernières traces de ce monastère de Capadur que vint fonder, au xii*' siècle, un moine de Citeaux, et d'où les religieux, bientôt, émigrèrent vers FEscaladieu, au bord de l'Arros.
Tout près de Gripp, que nous traversons, est une source sulfureuse froide qui a eu les honneurs d'une mention à notre dernière Exposition universelle. Elle a les vertus des eaux de Barèges et guérit les plus vilains maux. Ce ne sera jamais une station recherchée par la mode. Tout y est d'une beauté rude, que cette divinité myope ne favorise point. Le petit établissement est assis sur la rive droite de l'Adour; l'attrait en est le voisinage du plateau d'Artigues, d'où se précipite vme première cascade. On y vient de Bagnères en promenade. Les chutes d'eau se succèdent dans le val étroit de Jéret ; là roule un Adour qui descend des hautes crêtes, à travers une région semée de petits lacs très peu connus.
Le torrent traverse le plateau ; le ruban d'écume se détache en vive lumière sur l'immense tapis des pâturages peuplés de grands troupeaux. Il parait que les prairies d'Artigues ne souffrent point d'un climat trop rude, puisque les vaches de la vallée de Gripp
LE nOL d'aSI'IN. — GUIIM' ET C.AMl'AX. 131
y demeurent cV avril en octobre, quelquefois même en novembre.
On remonte la rive droite de l'Adour, attiré par une deuxième cascade, puis on le franchit sur un pont volant, et Ton gravit des pentes vertes qui conduisent à la crête nue d'un rocher. La troisième cascade tombe d'un train furieux au fond d'un entonnoir. Une large couronne de sapins se déploie au-dessus des pelouses ; à droite, le pic du Midi parait.
L'après-midi commence à peine; si ce n'est plus l'heure pour monter au pic, il ne serait point trop tard pour suivre la route de Tourmalet jusqu'au col de ce nom. Seulement avons-nous quelque chance de trouver à Gripp une voiture ?
Nous revenons assez lestement au village; la Providence favorise les honnêtes désirs. Devant rhôtellerie justement voici une calèche. Le conducteur dételle ses chevaux. Un moment : — L'ami,* d'où venez-vous ? — Le gaillard nous reluque sous l'ombre de son berret. D'où il vient? De Bagnères donc, où il a conduit des voyageurs depuis Barèges ; il compte retourner à Barèges, le lendemain. Cette route de Tourmalet relie les deux stations thermales; tous les Pyrénéens vous diront que c'est la plus haute d'Europe. C'est la plus élevée seulement des Pyrénées, ce qui est bien quelque chose; le col, qui s'ouvre entre le pic de Tourmalet (2,469 mètres) et la muraille ébréchée de l'Espade (2,453), est luimême situé à près de 2,200 mètres. — Notre dialogue continue avec le grand diable au berret : — L'ami, ne dételez point, donnez seulement l'avoine et mesurez-la comme pour des chevaux de prince. — L'homme se récrie. Nous badinons ! (C'est lui qui le dit.) Ses chevaux ont fait déjà 40 kilomètres! — Eh bien! ils en feront onze de plus pour aller au col, onze pour en revenir; total: 22. — Il se démène, il refuse net. Nous les connaisons, ces refus ; c'estla comédie montagnarde, une des faces de lagrande comédie humaine. Aussi faisons-nous mine de tourner les talons. — Messieurs ?. . . — Qu'est-ce ? — Parbleu ! c'est un retour offensif du bon gascon de Bigorre : — Là, dit-il, si je vous conduisais, ce ne
serait pas pour rien ! — L'ami, si vous nous conduisiez pour rien, vous ne seriez pas de votre pays! ~ Tous ses grands traits remuent, le berret danse sur son front: Là, dit-il d'une voix caressante, cinquante francs. — Quarante. — Deux louis alors? — Deux louis, si vous trouvez cela plus noble, et dix francs de pourboire, en considération de votre grand style, mon camarade. Il soupire : — Eh bien, montez! — Le drôle est ravi de l'aubaine.
Nous partons. L'Adour descend à gauche delaroute. De ce côté, une sapinière ; à droite, d'énormes rampes ; au fond, les deux sommets du pic, l'un se dégageant du massif, presque depuis sa base, et tout strié de neiges, l'autre s'enlevant d'un élan superbe au-dessus des hautes franges du rideau de sapins. Nous longeons le bord du bassin de Tramezaigues, et n'apercevons plus que des escarpements redoutables, et seulement une des pointes du mont qui les dépasse; l'autre joointe ne forme qu'une saillie légère, à peine visible, sur la grande muraille. Plus loin, l'aspect change encore : une seule pointe toujours, mais qui parait entièrement blanche; au premier plan, une autre paroi presque verticale, tapissée de hêtres et de sapins. Nous sommes à dix-huit cents mètres.
Une heure encore, — on ne gravit ces rudes lacets qu'au pas des chevaux, — et nous joignons le col. Là, une déception nous attend; le pic du Midi était l'unique objet de notre voyage improvisé; nous ne le voyons plus ; nos yeux se heurtent à un gigantesque écran qui le cache : c'est le pic de Tourmalet. Au diable, cette noire sentinelle d'avant-garde! Pourtant, à gauche, le rempart s'écarte; des cimes lointaines, très neigeuses, montent en étage; un glacier ferme le tableau. Le cocher nous assure que c'est celui du Balaïtous, qui domine là-bas, à 1 ouest, la sombre et pittoresque vallée d'Azun.
A droite, au contraire, vers Test, s'étend une haute région désolée : un plateau semé de quelques pâturages mornes, mais couvert surtout d'ébouliset de ruines. Des filets d'eau écumeuse
LE COL DASl'lN. — (HlIl'F ET CAMI'AX. 133
y jettent un peu de vie ; ici, nait l'Aclour duTourmalet, l'une des branches importantes du grand Adour. Au midi, les ébrèchements menaçants de l'Espade achèvent la couleur sinistre de ce vilain mauvais lieu du Tourmalet, ainsi nommé à cause des tourmentes de neige qu'y soulève le vent d'ouest, quelquefois en pleine saison d'été. Aussi a-t-on pris soin de placer au bord de la route, avant qu'elle n'arrive au col, un refuge pour les voyageurs.
Si nous descendions au delà du col, nous longerions sur sa rive droite un torrent que nous connaissons déjà : c'est le Bastan. Nous retrouverions le chemin qui nous a conduits au pic, il y a deux ans, venant de Barèges. Notre projet est d'aborder le grand mont par le chemin que suivent les ascensionnistes venant de Bagnères. Nous retournons versGripp.
Le matin, à sept heures, nous sommes au fond du vallon de Tramezaigues, et nous descendons dans le ravin d'Arizes. Le torrent se précipite à gauche, un vrai torrent des crêtes, bouillonnant, mugissant; une passerelle se balance au-dessus de ce petit flot diabolique. Rien n'est rassurant dans ce trajet laborieux : la montagne se fend, des blocs se détachent du pic de Sencours (pic, cap, hourquette de Sencours, de Cinq-Cours ou de Cinq-Ours ; l'état-major écrit Sencours) ; nous sommes au pied même du pic du Midi ; cette gorge sépare les deux monts.
L'ascension devient de plus en plus difficile au milieu des débris qui encombrent le ravin. On n'avance que bien lentement, on ne souhaite pas d'aller plus vite. Le spectacle est sévère et grand au delà de tout ce qui se peut exprimer. La beauté des formes, la rigide pureté des profils de tout ce groupe de montagnes s'accusent plus frappantes, à mesure qu'on s'élève. La hourque de Sencours est couverte de champs de neige; de petits laquets glacés brillent à ses flancs, une brise furieuse souffle sur le col, que nous atteignons enfin.
Là, nous rencontrons le chemin qui de Barèges monte au pic.
— Là est l'hôtellerie, sur un mamelon qui s'avance en promontoire au-dessus du lac d'Oncet (1).
Ici mourut le géomètre Plantade. Par le temps qui court, il n'est guère de savants mourant avant quatre-vingts ans dont on ne dise : C'est un martyr de la science. Un martyr qui ne le
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L'OBSERVATOinE DU PIC DU MIDI
fut pas pour rire, c'est ce glorieux l)onhomme Plantade, de Montpellier. Il avait alors 70 ans ; il gravit le pic du Midi pour y faire des observations astronomiques; le lieu étaittroprude pour
(1) Le lecteur trouvera clans le tome P"" des Pyrénées Françaises la description du pic du Midi ; il est prié de se reporter au tableau que nous avons alors retracé de cette vue merveilleuse que l'on découvre du sommet. Nous étions partis de Barèges le 25 juin 1880.
LE COL DASl'LN. — CiUlPP KT CA.Ml'A.N. 135
son grand âge, l'apoplexie le foudroya. Il respirait encore, et ses lèvres s'agitaient; on crut entendre : Ali! que cela est beau! — Ces dernières paroles du vieil astronome ont été consignées avec le récit de ses guides dans les archives de la commune de Campan.
J'ai raconté naguère les difTicultés qui ont longtemps traversé l'établissement définitif d'un observatoire au sommet du mont. Je rappelle en deux mots que l'hôtellerie a été fondée en 18o2 par le docteur Costallat, dont le dessein très généreux avait été de ménager un asile aux nombreux savants qui déjà montaient au pic. Cent cinquante ans durant, ils n'avaient eu aucun abri ; le célèbre Ramond, le premier des grands explorateurs des Pyrénées, y a souvent couché sur la neige : son buste figure dans l'hôtellerie.
Le bâtiment du docteur Costallat a une tragique histoire ; en 1854, une avalanche l'emporte ; on le reconstruit. C'est là que viennent s'installer en 1873 les deux fondateurs de l'observatoire, le général de Xansouty et l'ingénieur Vaussenat; le général y veut même hiverner l'année suivante. Le 13 décembre 1874, un ouragan de neige emporte la toiture et les croisées, le thermomètre est descendu à plus de 30 degrés ; il faut, aussitôt la tourmente apaisée, redescendre vers Bagnères. M. de Nansouty a deux compagnons avec lui. Ces trois braves se mettent en chemin, sachant bien que l'avalanche est à tous les moments suspendue sur leurs tètes. Ce fut une terrible retraite. L'instant critique entre tous avait été la traversée de ce col de Sencours, « défilé de tous les vents et de toutes les nuées ». Nous venons bien devoir par nous-mêmes que ce jugement sur ce superbe et méchant passage n'a rien de trop sévère.
Les derniers travaux du pic sont à présent terminés. Le savant édifice est solidement assis, et a été prudemment encastré dans la roche. Il est entièrement voûté, à l'abri des secousses de l'ouragan qui se déchaîne autour de lui, et ((ui, s'il est accompagné d'orage, épuise ses fureurs sur les paratonnerres. Alors
il arrive que les observateurs et les ouvriers, en pleines nuées électriques, se sentent tout à coup cloués au sol ; leurs poignets se contractent, l'outil ou Finstrument s'échappe de leurs doigts; leurs cheveux crépitent, une forte odeur semblable à celle du chloroforme remplit le logis. Des bruits étranges viennent ajouter à l'émotion qui saisit alors les plus intrépides ; les nombreux paratonnerres se mettent à siffler.
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur ma tête ?
Il y aurait de longues pages à écrire sur cette vie héroïque et singulière que mènent là-haut nos savants et leurs aides. Ils acceptent avecune simplicité tout à fait inconnue de tant d'apôtres de la fausse science, ces conditions si rudes : l'ingénieur Vaussenat, le plus actif comme le plus affable des hommes, va, vient du pic à Bagnères. On l'y accueille avec de chauds témoignages d'estime bien méritée; tout le monde dans la ville salue le général de Nansouty, que l'âge désormais empêche quelquefois de « monter ». — C'est le mot courant. On rencontre un des ingénieurs ; on lui dit: « Montez-vous demain ? » Cela veut dire : — Est-ce le moment de votre service? allez-vous au pic? — La société Ramond, qui a pour objet l'exploration scientifique et archéologique de toute la chaîne, est intimement associée aux travaux de l'observatoire.
M. Vaussenat, dans plusieurs écrits très éloquents, a surabondamment prouvé que cet observatoire « constitue une vigie incomparable ». Le plus souvent, le sommet du mont demeure au-dessus des nuages qui couvrcMit les grandes vallées du Gave, de l'Adour, de l'Arros, de la Neste, de la Garonne, et les rameaux innombrables qui s'y rattachent. Les lignes visuelles de la vigie s'étendent au niveau de la mer, sur un horizon de 185 kilomètres de rayon, et presque à l'infini sur les régions montagneuses, par exemple jusqu'au pic Carlitte, dans les Pyrénées orientales. « Cinq grandes échancrures permettent à l'œil de
LE COL D AsI'IN. — GHll'P ET f.AMI'AN. 137
fouiller la terre espagnole » ; enfin, dans les belles journées d'août, lorsque le ciel est sans orage et sans voile, on distingue Tembouchure de l'Adour et « la ligne bleue de T Océan ».
Rien n'est si émouvant que la simple histoire d'un nuage noir que vit un jour M. Vaussenat. C'était le 5 juin 1873, à 4 heures et demie du matin. L'infatigable savant était à son poste; ce méchant petit nuage sortit d'une échancrure de la frontière, dans la direction de Pau, puis il monta, et tout à coup l'horizon, à l'ouest, s'illumina d'éclairs. Les nuées peu à peu se formaient en demicercle ; l'orage, à six heures, mitraillait la vallée d'Ossau, à sept heures les montagnes d'Azun et de Cauterets, à sept heures et demie le pays d'Aure et le massif de Luchon ; à 9 heures seulement il atteignait le pic du Midi, qui forme un îlot séparé de la chaîne.
La tourmente était à deux heures à Toulouse, à Montpellier dans la nuit suivante, et ravageait les vignobles de l'Aude et de l'Hérault ; elle remontait vers Lyon dans la journée du 10, traversait la Suisse et allait s'éteindre en Autriche, après avoir causé pour plusieurs millions de pertes sur son passage.
On n'avait pas alors au pic du Midi les moyens de transmettre des renseignements rapides aux régions que le fléau allait traverser; ces moyens manquaient encore en 1875, lorsque les rivières du sud-ouest de la France débordèrent toutes à la fois. A l'aide du télégraphe, on eût pu avertir les villes situées sur les gaves, l'xVdour et la Garonne, de l'immense crue qui les menaçait.
Le télégraphe fonctionne à cette heure, et, comme je crois l'avoir déjà dit, relie le pic à Bagnères-de-Bigorre ; le fil est protégé par un câble souterrain dans les vallées, qu'aux Pyrénées on appelle « des couloirs d'avalanches ». — Au reste, pour toute cette curieuse histoire de la station du pic du Midi, je renvoie le lecteur à une notice puissamment intéressante de M. Vaussenat.
l'eu LISE VE EAUDÉAN