A?TÉ ET LE PIC DU MIDI
petit-fils, Antoine d'Aure, vicomte d'Asté, dit Antoine de Gramont, prit le premier ce nom qui allait devenir fameux. Il était gentilhomme de la chambre du roi Henri III, et abjura, entre les mains du Valois catholique, le protestantisme qu'il avait embrassé jadis pour plaire à Jeanne d'Albret. Son fils, Philibert de Gramont, épousa Corisande d'Andouins, et n'eut point à se louer de cette union, grâce aux libertés que prit bientôt Henri de Navarre avec l'épousée. Le château qu'habita la dame de Gramont n'est plus qu'une ruine ensevelie sous un royal manteau de lierre.
L'église d'Asté est affublée d'un clocher presque semblable à
celui de Baudéan : une flèche centrale, flanquée de quatre petites flèches pointues, qui ressemblent aux gobelets d'un escamoteur; Le sanctuaire s'est enrichi de deux objets intéressants provenant du couvent des Capucins de Medous, dépouillé pendant la Révolution : d'abord une statue miraculeuse de la Vierge, puis un ex-voto très précieux, un tableau représentant Bernard d'Aspe , intendant de Bretagne, avec sa famille , • agenouillé devant Notre-Dame. Les critiques d'art du pays attribuent cette peinture tout simplement à Philippe de Champaigne. Asté, un lieu assez noir, mais très romantique , reçoit l'ombre de la gorge de Lhéris qu'il commande et d'une forêt qui couvre le flanc du mont. Les crétins n'y sont malheureusement point rares, et même les goitreux; l'eau d'un ruisseau qui forme cascade à l'entrée du village engendre les goitres ; ce joli torrentelet n'en est pas moins consacré à l'amour; Corisande et Henri se sont promenés sur ses bords ; et son nom, en patois, rappelle ce souvenir : laco d'et Bourbon. Dans le village se voient quelques vieilles maisons des xv° et xvr siècles; l'une porte une inscription amusante :
Piton de Tournefort, en cet humble réduit. Des fatiL'-ues du jour se reposait la nuit, Lorsqu'cxplorant nos monts qu'on ignorait encore, Ce grand homme tressait la couronne de Flore.
Disposer un herbier, cela s'appelait : « Tresser la couronne de Flore ». L'inscription, gravée sur une plaque de marbre, porte la date: 1732. C'est du même style qu'on a célébré trop souvent les grâces de ce pays de, Campan et ses environs ; ces fadeurs-là dégoûteraient du paradis terrestre.
Médous est encore à voir après Asté ; il faut traverser l'Adour. Médous a son couvent de Capucins et ses magnifiques bocages. Les arbres y atteignent des dimensions très rares ; on y montre, dans un parc, le roi des châtaigniers ; et de fait, entre tous les châtaigniers légendaires qui peuplent les villages de France,
LA VALLEE DE LESPONNE. — LE LAC BLEU. i45
celui-ci, outre sa grosseur et sa hauteur, se distingue par ses belles formes. Médous possède aussi une source mystérieuse, d'une abondance extraordinaire, qu'on croit être un bras souterrain de l'Adour. Quant au couvent, il a été restauré. La construction parait être du xv*^ siècle; mais un érudit de Bagnères, M. Albert Peré, membre de la Société Ramond, qui n'aime point la fausse science, a démontré que le monastère avait été fondé par Susanne de Gramont, marquise de Montpezat, la sœur apparemment d'Antoine de Gramont, le gentilhomme de Henri III, la tante par alliance de Corisande, Tarrière-grand'tante enfin d'Antoine, duc de Gramont, souverain de Bidache, le brillant ambassadeur de Louis XIV à la cour du roi d'Espagne, Philippe III.
Nous reprenons le chemin de Bagnères. Après cette aimable journée, si peu laborieuse, une soirée passée sur la promenade des Coustous nous refait entièrement et nous redonne du cœur. La course de demain sera longue et difficile, bien que nous devions la faire en voiture jusqu'aux cabanes de Chiroulet, au pied de l'escarpement qui monte au lac Bleu.
C'est l'Adour de Lesponne dont il faut remonter le cours. Si vous consultez les géographes, ils vous diront que ce torrent de Lesponne est la branche principale du fleuve; sans lui, il n'y aurait point de grand Adour. Il est vrai qu'il tire du lac la plus forte partie de son volume, par un tunnel qui permet de puiser au bassin de « saphir » (réminiscence des poètes locaux) deux mètres cubes d'eau par seconde, pendant les chaleurs de juillet et d'août, quand les neiges ont cessé d'alimenter le torrent. Le « bassin de saphir » est haut situé : 1,960 mètres. Le chemin s'engage entre de petits monts couverts de hêtres et de sapins. Au départ, le ciel est de plomb, — ou pour parler plus exactement, le coin de ciel que l'on peut voir, — caria vallée, décrivant des lacets naturels entre les hauts mamelons boisés,»est étroite et profonde.
Défdé noir et vallée de misère. Comme nous dépassons le
premier village, une idiote se meta courir, pieds nus, derrière nous, tendant ses deux mains et poussant des cris rauques. C'est une forte créature de vingtans, blonde, blanche, bien construite; la nature humide et glacée de ce coin de terre n'a fait que la moitié de l'ouvrage : elle a bien tourné ce pauvre corps et n'y a pu allumer l'esprit. La fille est à peine vêtue de loques crasseuses; je lui jette quelques sous'; en ce moment, une vieille, juchée sur un baudet, vient à passer près de notre voiture, et, sans me regarder, elle me dit : Il vaudrait mieux me donner à moi, je suis aussi pauvre.
Pourtant des pâturages bordent le torrent; le tapis vert monte àgauche'entre les bouquets de bois ; les troupeaux sont nombreux. Ce tableau pastoral en pays sombre rappelle celui de la vallée d'Azun, avec quelque chose de déprimé et d'attristé que je ne saurais bien définir. Aux sapinières et aux hêtrées, succède bientôt, du côté du nord, une grande muraille nue : c'est la Coste d'Arrou ; mais, en face, les pelouses continuent à se dérouler par étages. Le torrent est superbe, toujours bouillonnant et mugissant ; cet Adour de Lesponne se forme en réalité de deux bras furieux: l'un descend bien du lac Bleu, l'autre est sorti du lac Vert ou Peyralade. Nous courons entre les contreforts du pic du Midi et la montagne de la Peyre. Courir est une expression purement métaphorique, car nous montons au pas des chevaux, les roues grinçant et sautant sur les roches qui sillonnent le chemin ; ces calèches de Bagnères ont des grâces d'Etat. Je communique cette pensée au cocher, qui me répond: Il y en a de disloquées, allez! — Je le crois.
La vallée va se resserrant toujours. Le torrent, qui roule à cent pieds au-dessous de la route, n'a point perdu sa ceinture de prés et son couvert d'arbres ; les étages de la forêt sont plus marqués : au premier des hêtres, au deuxième les sapins, grimpant aux cimes. Par-dessus, de moment en moment, une crête apparaît avec son bandeau de neige. Une gorge s'ouvre à droite, et livre passage au ruisseau encoléré de Lardezen, qui accourt des hauts
es* <
LA VALLEE DE LESl'ONXE. — LE LAC BLEU. 149
pâturages d'Esquiou. Nous traversons un premier village : c'est Vialette. La Pcyrc se prolonge à droite, la foret s'épaissit à gauche. Voici un deuxième village : c'est Lesponne. De vieilles masures, précédées d'étroites terrasses épaulées sur des murs en pierre sèche et portant des jardinets. Dans l'un de ces petits coins conquis sur les roches, où croissent quelques arbres fruitiers, une femme, montée dans un cerisier, en descend avec une agilité de fauve, court à la maison et en ouvre la porte à une troupe d'enfants. Toute la nichée entoure notre voiture, piaillant et tendant la main.
Une halte dans le village. Le spectacle sur la rive droite de l'Adour y prend une beauté saisissante : au premier plan, deux longues pentes descendent, chargées symétriquement, l'une de hêtres, Fautre de sapins ; entre les deux, une gorge. Au deuxième plan, une crête ébréchéeà droite; à gauche une vaste courbure rocheuse, semée de laquets de glace; par-dessus, au fond, un haut mont raviné, présentant un double champ de neige ; la crête se couronne de pointes aiguës. Nous allons marcher vers ce rempart hérissé ; mais les teintes sombres de l'orage le repoussent en avant; il se détache en noir sur ce fond gris et rougeâtre; c'est lui qui paraît s'ébranler et venir contre nous.
Au delà de Lesponne, plus de culture ; des bruyères et des ajoncs sur les pentes; des sapins ou des roches arides dans le voisinage des cimes. Les deux champs de neige ont disparu derrière un autre quartier des monts ; une nouvelle gorge se dessine ; un pic se dresse au fond, divisé en deux blocs très distincts par une longue crevasse ; la neige a rempli la fissure ; la pointe est nue.
La rive gauche, que nous suivons, est enserrée par l'escarpement, d'où les sources s'échappent en abondance. De l'eau roulant au-dessus de nos têtes, mugissant à nos pieds dans le ravin, de l'eau inondant la route, de l'eau partout. A droite, une chute. Audessus de cette cascade d'Aspé, un pont. Il est bon, très bon do
ne perdre jamais aucune occasion de rappeler nos gloires ; cependant qui se serait attendu à trouver « le pont de Magenta » dans ce désert? Le couloir dans lequel se précipite la cascade d'Aspé est le sentier qui conduit au Mont- Aigu. Ce haut promontoire, à peu près isolé comme le pic du Midi, nous présente sa face accessible, qui n'est pas encore bien engageante; le Mont-Aigu ne souffre point sur ses arêtes le pas de l'âne ou du mulet, — encore moins celui du cheval. Ses roches ne veulent être foulées que par l'homme, le piéton courageux, — ou par l'isard. Les ascensionnistes sont rares, disent les guides; si rares, en effet, que trois ascensions seulement ont été tentées depuis dix ans. Cette répugnance est fort simple : la vue dont on jouit de la cime du Mont-Aigu est en partie la même que celle qu'on embrasse de l'observatoire du pic du Midi; mais elle est moins étendue, et l'abord est bien plus difficile.
Nous avons laissé au bord de la route le troisième, le dernier village ; la vallée est désormais si étroite, qu'aucune habitation humaine ne s'asseoira peut-être jamais dans ce couloir de neige. Mais, à mesure que la solitude se fait plus profonde et plus sauvage, le tableau est plus admirable. Nous touchons au fond de la vallée, que terminent les monts deBizourtère. Une dernière gorge s'entrouvre devant nos yeux : c'est celle d' Ardelos. Le pic du Midi nous découvre sa masse, et l'un après l'autre ses deux sommets. Jamais, peut-être, nous ne l'avons vu si imposant et si menaçant dans sa forme sévère. Dans toutes ses crevasses de longs plis de neige ; la cime nue est enveloppée d'une fine lumière aux tons violets : l'orage a fui.
Il ne nous reste plus qu'à glisser vers les cabanes de Chiroulet, près desquelles nous trouverons le sentier qui monte au lac Bleu. La glissade est tout près de devenir tragique. Notre malheureuse calèche s'en va bondissant de plus en plus durement sur le roc, l'essieu gémissant, le fer des roues rendant des étincelles. Une charrette chargée de sapins arrive dans l'autre sens.