LA VALLEE DE LESPÛ.NNE. — LE LAC. BLEU
Notre cocher cric à riiomme qui la conduit de bien prendre ses mesures, l'espace est étroit. La brute ne regarde point, pousse de l'avant; la lourde machine et les sapins nous rejettent, nous resserrent contre le roc, enlèvent un coin de la portière, les chevaux se cabrent. Si nous avions occupé le côté du torrent, notre voyage était terminé. La brute aux sapins s'en va chantant; ces sauvages des hautes forêts n'aiment pas les touristes.
Les cabanes de Chiroulet sont placées au centre d'un cirque de pâturages ; deux cents vaches y paissent tout l'été ; des ruisseaux sillonnent la pelouse ; des hêtres l'encadrent à gauche, des sapins à droite ; plus de sommets nus ; partout la ramure. A cent pas de l'auberge — si c'est une auberge — un escarpement presque vertical, le chemin du lac — si c'est un chemin. La main de l'homme n'y a rien fait, etlon a donné ce nom à une ravine creusée par l'éboulement des neiges et par les eaux. Mais comment regarderait-on d'un mauvais œil cette terrible montée? elle est si superbement tapissée de sapins énormes, si magnifiquement bordée d'une triple cascade formée par le torrent qui descend de la crête !
L'auberge est primitive. — Deux chambres. L'une sert à la fois de cuisine et d'infirmerie pour deux personnes de la famille qui sont malades, un vieillard et un enfant; l'autre est le dortoir des bien portants — ils sont quatre î — et le réfectoire des voyageurs. On dresse un couvert sur une table boiteuse. Je veux ouvrir la petite croisée pour regarder le torrent qui coule derrière la maison, les vitres volent. .J'ai causé un tort grave à ces pauvres gens ; les vitriers de Bagnères ne descendent pas aisément aux cabanes de Chiroulet; on sera réduit aux carreaux de papier jusqu'à l'automne; car on n'hiverne point. La masure, pendant six mois, est ensevelie jusqu'au toit dans la neige.
Nous mangeons du pain bis, des œufs, et le sempiternel, l'inévitable, le fatal jambon, puis nous allons prendre le dessert des yeux au bord du torrent, après le repas ; on le traverse sur des ro-
ches pour joindre le pied de la triple cascade ; il n'y faut point marcher sans précaution, ces pierres sont recouvertes d'une mousse prlissante. La traversée faite, on est dans un îlot, qu'environnele flot brillant, divisé en deux branches; si l'on est deux, un bruit assourdissant empêche de s'entendre ; mais l'adorable coin et le merveilleux parterre de Montagne! L'ilot est entièrement tapissé de rhododendrons à la fleur écarlate ou d'un violet pourpre; on s'avance vers la cascade, toute une flore éclatante vous enveloppe. J'ai remarqué des variétés d'œillets sauvages; plus loin, ce sont des plantes vigoureuses que j'avoue ne pas connaître — n'étant point du tout botaniste — qui portent au bout d'une longue tige de grandes corolles d'or. Le large ruban éblouissant de la cascade, le vert tendre de la hêtrée, tranchant sur le fond des sapins, achèvent cette gamme de couleur.
On passerait des heures sous le souffle humide de cette cascade; on oublierait le lac même au milieu de ce jardin de la nature sauvage, de ces œillets et de ces roses des monts ; mais les chevaux sont reposés, l'heure nous presse.
Nous le connaissions déjà, ce beau lacBlQu(l); nous n'en avons pas moins voulu l'aborder, cette fois, par cette vallée de Lesponne dont il est le couronnement quasi céleste. Nous montons une heure et demie, au bruit incessant du torrent et de ses chutes — ou plutôt de sa chute, car il ne forme vraiment qu'une seule cascade, une longue écharpe d'écume, dont les plis ne retombent un moment que pour se gonfler de nouveau l'instant d'après. Le chemin est plus aisé que nous ne l'avions cru, en regardant le ravinement d'en bas. Un rempart se présente, une sorte de terrasse qu'il faut gravir; le déversoir du lac roule alors à nos pieds. Un dernier effort, et nous franchissons le pas de Bouc, sorte de cap rocheux sur lequel on a bâti, sans respect de la
(1) Pyrénées f'/-a>K;ai?es, tome V", page 317.