BAGNÈRES-DE-LUCHON
De Bagnères-de-Bigorre à Montréjeau, de là à Bagnères-de- Luchon. Première halte à Labroquère. Ici se rencontraient deux voies romaines, toutes deux partant de Lugdunum Convenarum. Devant nous, la Garonne ; Loure à droite; à gauche Barbazan, ce dernier village encadré de riches prairies et de longues files de peupliers. A la base du coteau qui le domine, un petit lac; à l'abri d'un bouquet de bois, l'établissement des bains, car Barbazan est station thermale. Le coteau projette en avant une sorte de promontoire rocheux qui porta le château. On l'a converti en maison de plaisance au xvii* siècle, accommodé et raccommodé à la moderne au XIx^ Ce lieu de paix et d'oubli fut très cher à un homme d'esprit, un pur Parisien : l'ancien manoir de Barbazan appartint au duc de Rovigo.
Le caractère de la vallée se dessine : c'est une verdure opulente,
une fraîcheur profonde. Des prairies toujours ; beaucoup de vignes, dont l'aspect déroute absolument les gens du Nord ou de rOuest, accoutumés à voir les pampres s'élever maigrement sur l'échalas, ou traîner à terre en broussailles. La vigne, ici, croit en arbre.
Une double chaîne enserre le chemin ; par moments le mur s'entr'ouvre ; l'échappée sur les grands monts ne dure qu'un moment. Voici Luscan à gauche, Bertren à droite, de jolis villages ; puis Galié, à l'ombre d'une montagne de mille mètres environ qui lui a donné son nom; plus loin, apparaissent, au sud, lePalesdeBurat etleBacanère, à l'estleGar, avec ses sept pointes. Ce pic fut un dieu ;on lui avait élevé des autels :Deo Ga.ro. Il est devenu le parrain de la Garonne, et la filleule à son tour est fêtée. C'est ici la rivière par excellence; dans le patois du pays, tous les cours d'eau s'appellent des Garonnes; les enfants qui font couler l'eau delà pluie en ruisseau dans le sable disent qu'ils font des « Garounes ».
Au delà de Bagiry, à droite du chemin de fer, voici Sainte-Marie , autre établissement de bains, et Siradan, encore une station thermale. La vallée se resserre, bordée de deux remparts, puis débouche dans une plaine où reparaissent les cultures grasses et les yignes. Brusquement les contreforts du Gar se rejettent en avant : sur l'un des derniers mamelons, les ruines du donjon du Fronsac et dune église. Entre deux monts, les yeux courent tout droit au sud, vers un éblouissement : c'est la couronne blanchede la Glère, le premier glacier.
A deux pas de Chaum, le confluent de la Garonne et de la Pique. A gauche, le chemin de Saint-Béat. La Garonne remonte vers le pays d' Aran, à travers un large ruban de prairies couchées entre les escarpements du Gar et le mont Arrie. Ici tout est de marbre ; le Gar même est presque entièrement de marbre blanc ; si on le fit dieu lui-même, en voici peut-être la raison : il est de la matière dont on fait les dieux.
Désormais, nous remontons la vallée de la Pique descendant des glaciers, que nous ne cessons plus d'apercevoir au midi; elle reçoit les eaux de l'One et les conduit au fleuve que nous venons de quitter. Gar et One ont fait Garonne.
Le chemin de fer s'écarte de la Pique pour se rapprocher d'un chaînon dont les contreforts paraissent relier le mont Arrie au Pales de Burat. Ici le village de Marignac : une église du xii* siècle, un donjon. En face Cierp,ducôtéopposéde la vallée. Une autre longue courbe remonte la voie au bord de la Pique ; nous entrons dans le val de Luchon. A gauche, Burgalays, Baren, Artigue ; à droite, Guran, Cazaux, Montmajou et sa tour, Cier-de-Luchon, dominés par le pic d'Antenac. La vallée s'élargit ; c'est à présent un magnifique bassin, d'une fertilité prodigieuse; seulement la vigne a disparu, la froidure des grands monts est prochaine. La crête blanche se déploie au sud. On ne laisse point passer un tel spectacle. Vne halte à Antignac.
Le village est situé sur la rive gauche de la Pique, entre Sodé et Artigues, suspendus de l'autre côté de la vallée, sur les escarpements de Cigalère, qui s'élèvent à 1 ,900 mètres. Sur la rive gauche, le cap (mont) de Bassias, et le cap de Laragouère (1,900 et 1,800 mètres). Au sud, par-dessus la tour de Castel-Blancat, la haute chaîne radieuse.
Les géants, coiffés déglace, se présentent en demi-cercle; de droite à gauche, voici l'ordre du sublime défilé: le picdu Port d'Oô, le Seil de la Baque, le Perdighero, le pic Quairat, le Crabioules, le Maupas, le pic Boum, le Mail Barrât, cinq glaciers; leMailPlané, un mont nu ; au sommet de FAramouno, un nouveau glacier ; puis le pic d'Estaous, le picSacroux, les crêtes glacées de la Glère; le pic de Sauvegarde, sentinelle avancée des Monts-Maudits, le pic de la Mine, le pic du Corbeau, la Dent du chat.
Entre Estaous et Aramouno, le col du Port-Vieux; entrela crête de la Glère et le mont Sacroux, le port de la Glère (2,321) ; entre Sauvegarde et le pic de la Mine, le j)as de Vénasque (2,400). Quel pas !
Voilà ce qui se voit d'Antignac, avant cVentrer dans Luchon. Même le Luchon mondain commence tout près de ce joli village. Le champ de courses s'ouvre entre le chemin de fer et la grande route de Toulouse. Du 15 juillet au 31 août, chaque année, il y a ici deux ou trois fêtes hippiques, données par la ville au profit de son hôpital : courses de haies, courses d'ânes, qui sont la partie comique de la journée. Le touriste peut y suivre la foule élégante ou s'en aller à Moustajou,
TOUl! ET CASCADE DE MOrSTAJOU
sur le même hord de la Pique. Là il verra une antique église, et déchiffrera au-dessus de la porte du sanctuaire deux inscriptions latines, dont une seule est romaine. Moustajou a aussi son vieux fortin et sa cascade.
A Antignac, nous reprenons le train montant; c'est celui qui a dû quitter Paris, la veille, vers 8 heures du soir; il est trois heures de Taprès-midi environ. Les voitures sont presque toutes remplies de voyageurs : cependant, un employé nous conduit vers un compartiment loué pour une famille qui vient de descendre à Barbazan ; un Monsieur nous suit, et nous le voyons monter derrière nous sans méfiance. Nous partons. Le Monsieur
IGO LES PYRÉNÉES.
met son chapeau à la main, des caresses clans sa voix, — caresses un peu saccadées; c'est un Gascon : — Messieurs, vous allez à Luchon. J'espère de tout mon cœur que vous n'avez point fait choix d'un hôtel. — Peste! quelle bouche d'or! Il espère de tout son cœur. — Messieurs, c'est que je suis hôtelier! — Venez chez moi, je vous traiterai comme des fils.
Je crois bien quC;,de nous trois, ce drôle de compagnon était le plus jeune; mais bast! il n'y a point d'impossibilité pour un Gascon qui veut être père. Cet industriel s'était promis qu'il nous cueillerait au passage. Nous arrivons. Dans la gare, une cohue; des monceaux de caisses et de malles qui roulent et vous écrasent les pieds; des Anglaises qui courent, chargées de valises aux coins de cuivre, qu'elles vous enfoncent au défaut des côtes; des enfants effrayés criant; des facteurs qui passent bousculant tout; des employés sourds, quand on les appelle, mais pas muets, puisqu'ils jurent et sacrent comme des pandours; au-devant delà gare, un charivari infernal ; des calèches, des omnibus rangés au bord du quai; de grands pendards^ gascons, comme notre hôtelier, coiffés de chapeaux ornés de rubans tricolores, agitant frénétiquement de longs bâtons, au bout desquels une sorte d'appareil en forme de tambour de basque porte, inscrit en lettres rouges, le nom de l'hôtel qu'ils servent; il faut les entendre hurlant leur boniment iMonsieur, venez par ici, à l'hôtel d'Angleterre. — Monsieur, par ici, à l'hôtel de France. — Monsieur, il n'y a que l'hôtel Saccaron,tcnu par lui-même ! — Ils vous empoignent, vous enlèvent, vous portent à leur omnibus. — Quant à nous, déjà nous avions cessé de nous appartenir ; nous étions cueillis.
Les calèches et les omnibus s'ébranlent. Tout ce bruit et toute cette ferraille s'engouffrent sous les magnifiques platanes, ombrageant l'unique rue du faubourg de Barcugnas qui, de la gare, conduit à la ville.
Les maisons basses du faubourg sont enveloppées de l'humidité que dégagent ces arbres énormes. Nous franchissons un
pont jeté sur l'One, torrent des hauts monts, qui descend du lac d'Oô, et qui a la mine sauvage; nous traversons le vieux Ludion, et nous voici dans ces fameuses allées d'Etigny, connues de l'Europe entière. L'intendant Maigret d'Etigny les traça, et les fit planter de quatre rangées de tilleuls ; elles sont d'une réelle
LES ALLÉES D'ÉTIGXY
beauté. La première impression que je reçois en entrant dans Luchon n'en est pas moins un peu mélancolique. Je la dirai, dussé-je me faire des ennemis : Ici, il y a trop d'arbres.
Il faut bien observer la situation de la ville, nichée dans un angle de la vallée, abritée par une haute ceinture de monts cultivés à leur base, presque tous boisés à leur sommet, abritée, par conséquent, des souffles glacés qui lui arriveraient des crêtes du sud et des bises enragées qui sortentà l'ouest d'une gorge conduisant aux vallées supérieures de l'Arboust et de l'Oueil. La brillante station balnéaire jouit donc d'un climat assez doux — si on s'en réfère au thermomètre. — Aujourd'hui un soleil clair rit
à travers ces feuillages serrés. Je remonte ces belles allées d'Etigny, régulièrement bâties de maisons de marbre , bordées d'hôtels, de cafés, de boutiques toutes parisiennes, médiocrement animées encore à cette heure du jour, où tout le monde est en excursions ou en promenades; j'arrive à l'établissement thermal construit au pied de la montagne de Superbagnères , toute semée de paquets blancs ; bien que nous soyons au '2 août , deux jours auparavant , il y a eu tempête de neige. Je m'arrête un moment sous un quinconce de vieux ormeaux , et je reprends mon chemin par une nouvelle avenue : à droite, de belles maisons propres, d'allure cossue; à gauche, des boutiques foraines. J'arrive à la grille du vaste jardin qui enveloppe le casino; je me trouve au centre du quadrilatère que forment les allées d'Etigny, la double allée de la Pique, et au nord de la ville, l'avenue du Piqué ; bientôt je suis au bord du torrent, devant une chute.
L'endroit est délicieux. La Pique arrive sous un couvert d'arbres, on ne la voit qu'au moment où elle s'épand en cette large chute, formant, au premier étage, une belle nappe d'eau qui glisse, se déchire et bondit sûr des roches. Au-dessus des arbres, deux monts entre-croisés ; par-dessus, encore une crête neigeuse; une dépression entre deux pics : c'est le col de Vénasque. Le torrent descend entre des parcs entourant des chalets, et cette belle allée bordant des maisons de plaisance et versant une ombre tranquille. Ce couvert est admirable ; mais qu'il est déjà sombre, à six heures, au commencement d'août, quand le soleil brille encore! Et que cette pleine fraîcheur doit aisément devenir maussade, quand il pleut !
Je suis la deuxième allée de la Pique — ou allée des Veuves — jusqu'au point — marqué par une croix de fer, qu'ombragent des saules pleureurs, — où elle se croise avec l'avenue du Piqué, qui rejoint le cours d'Etigny. — On dit indifféremment : le cours ou les allées.
C'est l'heure précisément où il faut aborder la célèbre promenade. Il parait que ce Maigret d'Etigny se proposait, lorsqu'il travaillait à l'embellissement de Bagnères-de-Luchon, d'y attirer