LE PORT DE YENASQUE. — LA MALADETTA
A Castcl-Vieil, le gardien du fort a planté son drapeau; bon présage.
Nous retrouvons le chemin feuillu sillonné d'équipages et de cavalcades qui se rendent à la cascade d'Enfer. Voici le pont Lapadé, puis le pont Ravi; la vallée du Lys s'enfonce au sud-ouest. De petits nuages se balancent au faite des grandes rampes du mail Arroué. Le drapeau de Castel- Vieil aurait-il menti? Nos guides répondent du temps. Nous remontons, vers le sud-est, la rive de la Pique, parla route d'Espagne, etlaissons adroite lesgranges de Labach. De nouveau le chemin se bifurque, et si l'on a la curiosité de visiter la cascade des Demoiselles, il faut obliquer à droite,
LE PORT DE VENASOIE. — LA .^JALADETTA. 219
jusqu à un petit pont de bois curieusement caché sous la chevelure luisante d'un bouquet d'aunes.
On traverse un coin de forêt et l'on gagnelapelousedeJouéou; les savants du pays font dériver ce nom de celui de Jupiter (Jovis). Quant à moi, je le veux bien ! Au milieu de la prairie est un monceau de ruines. Ici fut un hospice fondé par les Templiers, sur le bord du chemin qui conduit au port de la Glère, le seul passage fréquenté dans les vieux temps. Peut-être un comte de Comminges (on ne dit pas lequel) n'avait-il pas encore ouvert dans les flancs du mont, là-bas, la rude tranchée qui est devenue le port de Vénasque.
On peut remarquer en passant que ces Templiers, très nombreux dans les Pyrénées, n'y avaient fait que du bien, élevant partout des ladreries et des refuges, et qu'en protégeant les petits, ils avaient souvent encouru le ressentiment des grands. Cependant le peuple ne les défendit point. — Le lecteur peut être tranquille, je n'ai pas envie de m' étendre sur les sauvageries de l'ingratitude populaire. — La prairie de Jouéou voit à présent cheminer de mauvaises gens ; dans toute la contrée, on vous dira que ceux qui prennent, pour changer de frontière, le passage de la Glère au lieu de celui de Vénasque, ont des raisons pour ne point se hasarder sur la route la plus fréquentée.
A droite de la pelouse, un torrent descend de ce col mal famé de la Glère; en le remontant, on arrive à une gorge très sombre, au fond de laquelle on voit rouler une cascade sur des roches verticales entièrement recouvertes de verdure. Une forêt enveloppait autrefois ce couloir. Une avalanclie l'a emportée, effacé jusqu'à ses traces. On n'a point conservé la date de la terrible chute : c'est qu'elle n'avait pas enseveli des êtres vivants. Ces avalanches qu'on redoute dans toutes les vallées de la haute chaîne, se multiplient autour du massif des Monts-Maudits, dont ce quartier est proche. Au pieddu Néthou, lejour des Rois, ily a quinze ou vingt ans, un village entier disparut. Un seul de ses habitants était ab-
sent ; il revint au printemps : la neige avait fondu, les débris des morts avaient été mis en terre ; il trouva ce qui reste de l'hospice des Templiers dans la prairie de JouéoU;, — un monceau de débris.
Nous rejoignons la route, qui monterapidement à travers des hêtres et des sapins. Si Ton est à pied, on peut jouir de Fagréable surprise que cause un long tapis de fraisiers courant sur le talus. Qui n'apoint savouréces petites fraises des montagnes, ne soupçonne pasleurparfum délicieux. A travers cette superbe forêt de Charuga suivant les flancs de la Glère, qui plongent leur pied dans le torrent, on joint sans fatigue le plateau qui porte l'hospice. La situation en est exactement déterminée dans tous les guides : l'hospice s'élève à 1,360 mètres, à l'embranchement de trois rudes sentiers conduisant, le premier, au sud, tout droit vers le port de Vénasque ; le deuxième, à gauche, au port de la Picade ; le troisième, à droite, au port de la Glère.
Au sud également, l'aiguille de la Pique le domine d'une hauteur de plus de seize cents mètres ; dans la maison de l'hospice, nous trouvons un Anglais qui a résolu d'en faire l'ascension. On ne la fait pas ordinairement: c'est un motif anglais, ou je ne m'y connais pas. Il y a un passage dangereux, et le plaisir ne paie pas la peine, car la pointe de la Pique est dépassée de toute part, vers le sud, c'est-à-dire vers les glaciers, par des cimes plus hautes. On a dit tout cela à l'Anglais, il n en tient compte; d'ailleurs, il se flatte de pouvoir atteindre l'arête qui joint le mont de la Pique à celui de la Mine. Ce dernier pic a été gravi pour la première fois, il y a moins de vingt ans.
Si l'on aime la Montagne close, il n'est pas besoin de ce rude effort. Le plateau qui porte l'hospice, bien que l'altitude en soit assez faible, donne cette sensation si pénible à quelques voyageurs, et que d'autres recherchent comme un plaisir âpre et puissant. Le lieu est enveloppé de toute part de grandes murailles et des plis sombres et infinis de la forêt. L'hospitalier n'y passe