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LE PORT DE VÉXASQUE. — LA MALADETTA

point l'hiver ; il y laisse des provisions pour ceux qui veulent alors tenter le passage et peuvent s'y trouver de longs jours prisonniers de la neige Au cœur même de la saison plus douce, quel séjour! Point de soleil, pas d'autre lumière que celle des eaux; c'est le désert morne ; ce n'est pourtant plus la solitude. La ville de Bagnères-de-Luchon a fondé une fruitière à l'hospice. Le modèle choisi est celui qu'on rencontre dans les vallées de la Suisse et sur les hautes pelouses du Jura. Il y a maintenant des troupeaux et des pâtres dans le voisinage.

A l'hospice, on déjeune ou l'on dîne. Si l'on veut remettre l'ascension du port au lendemain, on y dort tant bien que mal ; les touristes n'y demeurent jamais que par force. Une nombreuse caravane vient d'achever un joyeux repas et s'apprête, avant le retour à Luchon, à visiter les torrents et les cascades. Toutes les dames portent de grands voiles bleus ; c'est l'ordonnance. Ces flots de gaze accompagnent heureusement de jeunes visages. Les fringantes excursionnistes sont jeunes, ce qui est sûrement agréable pour elles et ne l'est pas moins pour nous.

Je vois une belle récalcitrante que rien n'a pu décider à suivre ses compagnons ; elle a quitté son lit à la pointe du jour pour monter à cheval devant Thôtel Saccarère, à Luchon ; après ce déjeuner, la fatigue l'a vaincue. Elle s'endort sur une chaise. Elle est blonde, très blanche, et porte une robe de toile aux couleurs discrètes, du bleu pâle, du rose presque effacé ; le corsage sort des mains d'une faiseuse habile ; c'est un moulage exquis. Cette jolie dormeuse rend si bien l'image et le contraste des élégances parisiennes au milieu des rudesses de la montagne, qu'on ne détourne pas aisément les yeux. L'Anglais immobile, dans un coin de la chambre, n'a plus du tout la figure d'un insulaire qui n'aime à voir que des pics. Quant à elle, un petit sentiment d'être regardée l'agite encore dans l'assoupissement qui la gagne ; mais la lassitude est la plus forte. Un cercle bleuâtre se dessine au-dessous des yeux, dans la transparence délicate duvisage, et ces fines

paupières alertes sont cruellement gonflées. Dormez, madame!

Les deux torrents bondissent à grand bruit au-dessous de l'hospice. On descend, on prend à droite un chemin sauvage qui traverse un pont, et glisse bientôt sous une hêtrée - — la forêt de Sajuste — et dévale brusquement dans un ravin. La cascade du Parisien a Tair d'un jeu d'eau de Versailles. Encore un contraste amusant avec l'àpreté du site. La chute d'eau forme cinq étages, le flot retombe sur des quartiers de roches brisées par les avalanches, mais avec une régularité tout artificielle. Est-ce par sa belle ordonnance que la cascade a mérité son nom ironique? car il est bon de remarquer que d'un bout à l'autre de la province française, de la pointe du Finistère aux cimes du Jura qui regardent rOberland de Berne^ du fond des cuisines flamandes à la batterie reluisante, aux lits de neige et de glace des Monts-Maudits, ce mot de Parisien se prend en demi mauvaise part. Le Parisien, c'est d'abord celui qui ne connait rien à rien, qui confond un hêtre avec un noisetier et le sud avec le nord; le Parisien, c'est celui qui arrive, riant doucement au nez du montagnard, et pourtant celui qu'on exploite et qui ne sait point se défendre; celui qui paie cher et s'en va content; celui qui se croit plus « malin » que tout le monde et qui, finalement, est le seul berné.

De l'hospice du Port, nous avons onze cents mètres encore à gravir. Nous rencontrons d'abord un nouvel embranchement de deux chemins, l'un qui parait se diriger vers l'orient; et, en effet, il doit atteindre le col de la Frèche, une montagne, ou plutôt une fortification étrange, hérissée de tourelles aiguës. L'autre chemin contourne la base delà Pique. Nous traversons le Pesson, qui descend de la Frèche ; plusieurs sentiers grimpent à l'assaut d'une pente verte, puis se réunissent, et l'on franchit le torrent de Vénasque. Les parois de la montagne dessinent une conque renversée ; nous sommes au fond, entre des murs sombres, dont les rebords creusés sont remplis de neige. Deux cascades s'échappant des fissures de la muraille font onduler leur ruban lumineux,

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qui se perd dans d'autres crevasses neigeuses. La marclic devient pénible, le sol est jonché de débris de roches striées, émiettées par les avalanches, qui roulent souvent jusqu'au milieu de juin sur ces pentes lisses.

Les gens heureux qui pénètrent en Espagne par les deux larges portes ouvertes aux deux seuils de la chaîne sur la Bidassoa à l'ouest, à l'est sur la Méditerranée, croient que l'accès est toujours facile. Commodément assis dans de bonnes voitures de chemin de fer, ils ne songent guère à ce pauvre monde de muletiers, d'ouvriers et de colporteurs, qui suivent le rude chemin des monts; ceux-ci la balle au dos, gravissant nos versants français, dont l'escalade est déjà si laborieuse, trouvant à la descente les versants espagnols plus hérissés. Le péril, pendant de longs mois, est de toutes les minutes en certains passages, le but du voyage est incertain ; si Ton ne rencontre point les avalanches qui glissent, on se heurte aux masses de neige qui barrent le chemin ; souvent il faut revenir en arrière. Il y a de ces pauvres diables qui ne reviennent pas. Le point où nous arrivons est le plus menaçant: un énorme éboulement de roches, des morceaux de cônes fendus, des fragments de parois tranchantes, voilà le rail du Culet.

Rail, comme Raillère, veut dire champ de destruction, couloir de neiges qui roulent. Rien de plus sinistre que ce Culet, situé à huit cents mètres environ au-dessus de l'hospice (plus de 2,000 mètres d'altitude). Un ressouvenir de la méchanceté humaine vient s'y ajouter au tableau des horreurs et des malfaisances de la nature. On a dressé parmi les débris un singulier monument : une pierre posée en pyramide et soutenue par d'autres blocs doit perpétuer le souvenir d'un crime. Ici, un douanier français fut tué par un contrebandier espagnol; mais celui-ci ne défendait point son ballot : c'étaient deux rivaux d'amour. Je recommande ce décor des monts à nos dramaturges qui voudraient mettre en scène une vengeance amoureuse : ces escarpements formidables,

ces débris gigantesques, ce lieu mort, quel tableau ! — La pierre dressée a un nom; on rappelle V Homme.

Nous montons encore. Un peu de verdure reparaît dans les ravinements, entre les roches. Voici même un lit de rhododendrons, dont les fleurs rouges éclatent entre ces noires parois comme une large tache de sang. Les saxifrages et les mousses s'attaquent à la pierre. Mais à l'instant, pour que la couleur sinistre ne cesse point, une ravine s'ouvre sur la gauche du chemin : c'est le Trou des chaudronniers. Là, neuf ouvriers qui se rendaient au port furent engloutis dans la neige. Le sentier continue et passe au-dessus de trois ou quatre petits étangs qui balancent en étage leur maigre flot obscur; d'étroits barrages de rochers les retiennent, laissant un passage à l'eau qui glisse, molle et chétive, sans bondissements, sans écume, d'un étage à l'autre, et se perd ensuite dans un bassin marécageux. Du bord de l'étang supérieur qui se berce dans un épais encaissement de neige, on ne voit rien encore qu'un horizon morne, des escarpements inaccessibles, et les glaciers à l'occident du massif. Le guide nous dit : Le passage est là! — Ilfaut un effort des yeux pour distinguer une fente entre ces parois formidables. Pourtant nous touchons au but, nous gravissons une sorte d'escalier creusé dans le roc, en zigzags meurtriers pour les pieds — sans parler des chaussures. Nous avons atteint le port de Vénasque.

Est-ce la main du grand ouvrier de toutes choses qui creusa cette tranchée entre les deux terribles murs — d'un côté, à gauche, le pic de la Mine, — à droite lepic de Sauvegarde ? Est-ce la volonté d'un comte de Comminges, aidée de la rude patience de ses vassaux ? Pour ces malheureux, quelle corvée ! — On peut croire, en regardant la coupure, que la nature a fait le gros œuvre et que l'effort de l'hommea pul' achever. D'ailleurs, qu'importe? En présence du spectacle qui s'offre aux yeux, dès qu'on a mis le pied sur le seuil du Port, on oublie les comtes, les puissants et les esclaves de ce monde, on ne songe qu'au grand ouvrier.

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