‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 68 sur 78 · LA HAUTE VALLEE DE L'ARIEGE. — AX · texte numérisé non relu

LA HAUTE VALLEE DE L'ARIEGE. — AX

De Vicdessos à Tarascon, retour par une belle nuit, sous la lune pleine. Les feux de la forge de Cabre illuminent le bocage couché au pied du mont de Rancié. Plus loin, les créneaux des tours de Miglos se découpent sur un fond de vapeurs lumineuses. Plus loin encore, le mont de Calâmes nous annonce les approches de Tarascon, que nous laissons à notre gauche. Nous allons prendre un peu de repos à Ussat. Le lendemain, je nVéveille dans un des lieux les plus singuliers et les plus attachants des Pyrénées. C'est le seuil de la haute vallée de TAriège. D'un côté, des montagnes déchirées, trouées, brûlées. On dirait que la flamme les a

léchées pendant des siècles. Le soleil est chaude et ces parois infernales me renvoient des réverbérations cuisantes.

Pourtant, devant moi l'Ariège glisse doucement; c'est moins un torrent qu une rivière; l'eau en est d'un vert d'émeraude; le courant est rapide, mais le flot paisible. Sur l'autre bord je vois des ombrages délicieux entourant les Thermes. Je descends de ma chambre et trouve devant l'hôtellerie un couvert de platanes. Je m'aventure sur le pont qui relie les deux rives; et;, cette fois, me voilà bien placé entre le paradis et l'enfer. A gauche ces horribles monts pelés, percés comme des cribles, à droite le parc, puis des prairies coupées de loeupliers. Naturellement^ je vais au paradis. On ne peut souhaiter, dans tous ces monts, de promenade plus tranquille et plus fraîche. Cette petite station thermale a du charme. Une femme célèbre, trop célèbre, l'aima... Je suis presque tenté de ne point la nommer, de peur d'effrayer les maris timides, en faisant passer une poussière d'arsenic dans leurs rêves : c'était Madame Lafarge.

J'ai vu à Ussat de meilleures épouses que la séduisante empoisonneuse ; une jeune matrone, surtout, a la vertu vraiment trop simple et trop familière, car elle allaitait son enfant à table d'hôte, entre le rôti et l'entremets. Je crois inutile d'ajouter que ce n'était pas une Parisienne. L'hôtellerie est propre et même confortable; mais les convives, aux repas, parlent un patois assez bruyant : ce sont des malades des villes voisines. L'hôtel annexé à l'établissement thermal reçoit des hôtes d'une qualité plus relevée; on y voit même de gros personnages et de très élégantes personnes : le hasard nous a fait descendre dans le plus modeste.

Lamartine, jadis, vint à Ussat. Les eaux ont ici de puissantes propriétés sédatives ; elles sont efficaces entre toutes contre les plus respectables de tous les maux, puisque ce sont ceux que nos mères ont contractés souvent en nous donnant le jour. Les hôteliers, qui vantent leur pays, fourniraient volontiers une liste des grandes dames (|ui ont recouvré la santé chez eux; il

LA HAUTE VALLÉE DE l'ARIÈGE. — AX. UB

y aurait peu de discrétion à la reproduire. Mais, à Ussat, on rencontre aussi des hommes. Un écrivain très distingué, M. Albert Réville, a dû visiter la petite station, car il a donné une description fidèle de la grotte de Lombrives, qui s'ouvre au-dessus de la rive gauche de l'Ariège. Cette caverne maudite appartient à l'histoire: ce qui est assez dire qu'il s'y passa de vilaines choses.

La grotte fut, au xiv* siècle, le dernier refuge de l'hérésie; elle était devenue l'étrange palais pontifical d'un évèque Cathare. Un demi-siècle entier, un monde de proscrits et de misérables vécut sous l'ombre de ces voûtes, qui communiquent peut-être avec la grande cavité de Niaux,de l'autre côté delà montagne. Le chaînon tout entier est percé de ces grottes, et les derniers Albigeois en ont fortifié plus d'une. Dans celle-ci, les précautions parurent inutiles; la nature avait fait l'ouvrage. Nous sommes allés au fond de Lombrives, sillonné de galeries conduisant à de nombreuses chambres où tout un peuple pouvait s'abriter; mais, au xiv' siècle, on ne s'y aventurait point, à moins que ce ne fût pour défendre sa vie. Lombrives avait mauvais renom. La grotte contient encore un étang; un torrent souterrain y passa, on marche sur des cailloux roulés. On disait dans le pays qu'elle était remplie d'ossements monstrueux, et c'était vrai. Les géologues modernes y ont relevé les débris d'animaux qui ne se rencontrent plus à cette latitude, des cerfs, des ours gigantesques, des bisons et des chacals. Mais, au temps où nous parlons, la cruauté de Lhomme y ajouta un ossuaire humain; des squelettes ont été trouvés encore revêtus de leurs chairs.

Le tribunal de l'Inquisition siégeant à Foix savait que des centaines d'hérétiques se cachaient dans ces cavernes et envoya des soldats pour purger celle de Lombrives. Ils y pénétrèrent d'abord sans difficulté. Ce que l'Inquisition ne savait point, c'est que la grotte avait deux étages. On ne parvient au deuxième qu'à l'aide de longues échelles; il est élevé de plus de vingt mètres audessus des galeries inférieures, et défendu par un escarpement

infranchissable. Arrivés au pied de ce retranchement naturel, les soldats furent accueillis par une effroyable grêle de pierres. Ils reculèrent, emportant leurs blessés. Il y a cinq lieues de ces montagnes à Foix : le tribunal fut avisé des difficultés de la situation. Il ne paraissait pas tout simple de déloger par la force ces désespérés de Lombrives; on pouvait les bloquer, mais peut-être avaient-ils des vivres. L'Inquisition trouva mieux, et, sur son ordre, on les mura.

Du moins, voilà la légende. On peut l'examiner de près et demander comment les réfugiés, étant en si grand nombre, ne tentèrent pas une sortie, tandis qu'on élevait ce mur féroce; on peut croire que beaucoup s'échappèrent par des chemins souterrains qu'ils avaient appris à connaitre. Mais il y a ces ossements. Et puis toute envie de discussion cesse devant la terrible image que ce seul mot représente : murés !

Du pont d'Ussal, au-dessus de la paisible rivière, on aperçoit le trou de Lombrives, et, malgré soi, on éprouve encore un petit frémissement de Tàme et de la chair. Ils sont loin ces souvenirs

de carnage Sont-ils si loin vraiment?... La férocité humaine

est comme la paix de ce torrent de l'Ariège; pour réveiller l'une et démentir l'autre, il ne faut qu'un orage. Nous revenons sur le pont pour dire adieu à Ussat. En aval, on suit des yeux les méandres si pittoresques de la vallée que domine le sempiternel Soudours ; en amont, la rivière continue d'accourir entre ses deux bords différents : les prairies à gauche, la longue croûte lézardée, à droite. Lasurface de ces hautes roches est d'un gris de cendre; par les larges fentes, on en voit le cœur d'un roug-e de sang.

Nous avons repris une voiture. La route borde la rive gauche de l'Ariège; une première fois, nous mettons pied à terre pour aller examiner de plus près l'entrée des grottes fortifiées qui se succèdent, et qui portent un nom significatif : Las Gleizos, les églises. Des murs épais, percés de meurtrières, ont défendu l'accès de ces cavités, où furent versées tant de larmes, et dont les voû-

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