LA HAUTE VALLEE DE L ARIEGE. — AX
las, qu'on s'oublie dans le bien-être rustique de ces maisons grasses.
Nous quittons Luzenac dans l'après-midi du lendemain.
Le sentier, contournant le village, laisse à droite la route de Quillan, et gravit la pente d'un coteau; il est absolument et cruellement découvert; le soleil, glissant déjà vers l'ouest, nous crible
PORTE d'ektrêe de lordat
de ses flèches les plus aiguës. Dans lapoussière de feu qui enveloppe toute la vallée, nous revoyons les villages que nous regardions la veille dans la pénombre flottante du soir. Le hameau de Lordat est blotti sous les ruines; nous y arrivons cuits à point, heureux de trouver près de l'église l'ombrage d'un bouquet de grands ormes. Le cimetière est un nid de fraîcheur ; sur une tombe s'élève une jolie croix de fer recroisettée, terminée en fleur de lys, avec une inscription en patois gravée dans le fer. Le mort était du village d'Axiat, qu'on prononce « Adciat ». Sur la place, on bat le blé ; les fléaux et les bras s'arrêtent, le vin
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circule. Il esttenu au frais sous un arbre, clansun grand vase faitdu tronc creusé d'un jeune hêtre. La rude besogne que font cesbraves gens par cette chaleur implacable! Pour nous, le moment critique arrive, il faut monter. Un sentier partant de l'extrémité du village grimpe à travers leboulement des ruines; les pierres roulent sous nos pieds, le terrible soleil nous aveugle. On assure dans le pays que Lordat fut longtemps un repaire de loups : ce doit être une figure, il s'agit des loups à deux pieds qui tinrent longtemps la forteresse. Les fauves à quatre pieds ont l'instinct trop sûr, pour chercher des abris si dérisoires contre la froidure des hivers et l'embrasement des étés.
Le corps fondu en eau et la gorge sèche, nous arrivons à la première enceinte. Elle est flanquée à gauche d une tour carrée qui défendait l'accès; c'est vraiment le seuil de la forteresse. On le passe, et l'on voit au-dessus de sa tête un amas énorme de murailles éventrées, éboulées, d'ailleurs sans caractère, sauf une porte ogivale dansunreste de tour,maisaucune trace de construction ayant comporté même un commencement de véritable architecture. Cette porte, qui parait êtreduxiv^siècle,estcelle delà dernière enceinte ou de la forteresse proprement dite. L'amoncellement des débris est ici encore plus considérable. Les murs ont une hauteur presque colossale, et de larges pans tiennent encore debout; mais toujours point de forme, point de style ; la situation du château de ce côté, à pic, au bord de l'escarpement;, est seule frappante. Ces murs continuent la roche qui descend tout droit en coupe verticale à une profondeur de plus de 400 mètres. Là, se voit une sorte d'édifice, carré, sans ouverture, et dont la voûte en berceau est encore intacte, sauf un large trou qui permet de regarder dans le vide: ce singulier bâtiment,le plus vieux peutêtre de tout ce gigantesque entassement de pierres, pourrait bien avoir été une citerne. Il n'était point mauvais de conserver précieusement l'eauduciel, car on ne pouvait espérer de s'en procurer jamais d'autre.
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Au demeurant, Lordat est un ramas effrayant de constructions militaires auxquelles il serait malaisé d'assigner un agc. Du x' au xiv^ siècle, il y en a de toutes les époques, toutes élevées, à grand'peine,avec des matériaux de rencontre. Il ne faut point chercher ici les belles murailles appareillées qui font du château de Montségur, élevé dans une position toute semblable de l'autre côté du Saint-Barthélémy, unedes plus bellesruines militaires peut-être de toutes les Pyrénées. On sait que Lordat était bâti au x* siècle. A la fin du xi% le comte Roger de Foix fit présent de la châtellenie et des paroisses voisines d'Unac et d'Axiat aux moines de Cluny, qui ne les gardèrent pas. Trente ans plus tard, Unac et Axiat appartenaient aux chanoines de Saint- Volusien de Foix, et les comtes avaient remis garnison dans leur forteresse. Quelques archéologues du pays pensent que les religieux de Cluny eurent le temps de reconstruire et d'acheverféglised'Unac, et sans doute celle d'Axiat, car les deux édifices semblent jumeaux. Nous allons monter à Axiat, blotti dans un repli frais et vert au pied du Saint- Barthélémy; laissant le château, nous estimons qu'il était décidément mieux fait pour des soldats que pour des moines. La vue, d'ailleurs, en est superbe: c'est la seule compensation que nous ayons trouvée dans une expédition si laborieuse. Toute la vallée de l'Ariège se déroule jusqu'à Ussat au nord, et Ax au midi; au sud-ouest court la ligne des hauts monts, dominée par le Montcalm; au couchant, malgré l'énorme distance, on distingue fort bien le pic d'Orle; à l'est enfin, les yeux se heurtent au massif du Saint-Barthélémy, nu, fendu, écroulé de toutes parts. La ruine aride de l'ouvrage humain qui nous sert en ce moment d'observatoire parait singulièrement petite, en regard de cette désolation immense. Rien n'est plus terrible à voir que ces escarpements terminés en aiguilles rongées, ces pentes verticales où, sur un lit d'herbe jaune et comme morte, roulent les blocs de granit. Les deux rocs du Saint-Barthélémy et du Soularac (2,349 et 2,343 mètres) sont comme les vedettes mutilées de la chaîne; l'Ariège les en isole.
Je n'oublierai jamais Timpression d'aise que me causa, pendant la descente de Lordat, le joli clocher d'Axiat avoisiné de grands arbres. Il y a des moments où un peu d'ombre paraît le premier des biens. Après avoir descendu, il faut remonter pourtant: Axiat est assis à mille mètres, mais l'espoir de la fraîcheur est là. Ne demandez pas si le clocher est roman, les moines de Cluny
ÉGLISE D'AXIAT
ne tenaient pas pour le style grec, qu'ils n'en recherchaient pas moins quelquefois. Je revois dans l'église les mêmes piliers imités du corinthien qu'à Unac, aussi largement et vigoureusement traités. L'édifice est minuscule : une seule nef, un transept avec trois absides. Axiat était devenu, comme je l'ai dit, un prieuré dépendant de Saint-Volusien de Foix. Un cloître a contenu les sépultures des religieux.
Axiat est un joli coin que l'horreur du Saint-Barthélémy surplombe. Du village, on peut monter directement au pic par l'effrayant ravin du Sauquet, dont les pentes roulent sans cesse des débris; mais il vaut mieux attaquer le mont, comme nous le
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ferons peut-être, par le col de la Peyre, en montant de Montségur par l'autre versant.
J'ai décrit la montée d'Unac à Axial, par une belle matinée; la descente est agréable. On reprend la route d'Ax, on retrouve FAriège. La vallée bientôt devient si étroite que le ruban du chemin, ne trouvant plus à se déromer au bord du torrent, monte à l'assaut d'un mamelon et se laisse glisser dans un bassin qu'un amphithéâtre de monts couronne L'Ariège décrit deux coudes. On construit ici une voie ferrée qui gâtera le paysage ; c'est le progrès qui le veut. Il n'est pas étonnant que la nature soit l'ennemie de l'homme, puisque l'effort principal de l'intelligence humaine, c'est de violer ou d'outrager la nature.
Nous courons un bon train, les chevaux tout à coup s'agitent: nous recevons un vol de moustiques en plein visage. C'est par un vallon transversal que nous arrive cette plaie d'Egypte; il faut dissiper la nuée à grands coups de fouet. De l'autre côté de la route s'ouvre un autre val; une cascade descend d'une hauteur de onze ou douze cents mètres; la chute de Nagear doit être belle aux premiers jours de l'été. Sur le plateau s'élève « le hameau des Basques », Las Escues (Escuara). Près de là sont d'anciennes mines de fer, qu'une colonie de Basques aurait exploitées. Ces émigrants ne devaient point trouver dans les chaînes ariégeoises les chaudes couleurs et la gaîté de leur pays de Labour.
Le fond de ce bassin que nous traversons est fait d'un sol rocheux et aride. Une bande de prairies suit le cours de l'Ariège. L'encadrement est plus que sévère ; ces crêtes qui se hérissent parfois d'aiguilles ont du style, mais aussi un caractère de tristesse morne. PJen de vivant (|uo le torrent. A travers un rideau d'arbres qui couvre ses replis fréquents et toujours brusques, se montrent d'abord un clocher, puis des toits reluisant au soleil. Nous arrivons à la vieille station thermale fréquentée des Romains, et plus tard peuplée par les Croisés, (jui rai)pur-
taientlalèpre delà sainteaventure. La villed'Ax paraît avoir beaucoup fait pour se rajeunir dans les temps nouveaux. La nature Ta aidée à se rendre coquette^, en semant des gazonnements et des bois sur les monts qui l'enveloppent ; elle est située au confluent de trois rivières : l'Ariège, la Lauze et FOriège (qu'il ne faut pas confondre avec le torrent de Vicdessos portant le même nom) ; c'est une villette bien bâtie, et tenue avec une propreté rare ; ce n'en est pas moins un lieu noir.
On y entre, on suit une rue bordée de chalets et d'hôtels, on arrive à la belle promenade de Couloubret, sur laquelle se déploie la façade, en colonnade grecque, de l'établissement des Thermes, et qui est plantée d'énormes platanes; tout cela est joli, pittoresque, et même harmonieux; mais tout cela est trop encore plein d'ombre.
De quelque côté qu'on avance dans la ville close de toutes parts, les yeux se heurtent soit à des murailles herbeuses ou nues, soit à des rideaux de sapins couvrant les étages successifs des monts. Du pont jeté sur la Lauze, on regarde l'étroite vallée : des monticules surgissent au fond et la resserrent encore. Sur l'un de ces ouvrages avancés, véritable bastion naturel, s'élève un affreux édicule portant la Vierge adorée par quatre anges. De ce côté, les grands plis des sapinières se croisent sur les crêtes qui séparent les deux vais d'Ascou et d'Orlu, où coulent la Lauze et rOriège. Tout ce dernier plan du tableau est d'une mélancolie rigide.
J'éprouve l'impression que me cause toujours l'absence de grande lumière et d'air franchement libre; on a beau aimer les montagnes, ce n'est pas impunément qu'onestnéaubordde la plus vaste de toutes les plaines, la mer. J'erre dans Ax à l'aventure. La ville a quatre promenades, et s'est plu à se couvrir de grands ombrages, comme si elle avait eu besoin de ces voûtes flottantes. Au-dessus du parc du Teich, je vois un autre mamelon qui porte des ruines : c'est le Château Maou. Les Maures l'ont bâti, les
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