ATTELAGES A S DO P. P. ANS
C'est ici la bourgade industrielle du territoire; on y fabrique des draps grossiers travaillés dans des eaux chaudes et sulfureuses; le village a ses thermes. Il est assez difTicile de comprendre comment on y fait arriver les malades, à moins que ce ne soit dans des cacolets à dos de mulet ; et pourtant c'est aux Escaldas que l'on voulait placer la fameuse maison de jeux qui alluma la guerre civile, il y a quelques années. Aucun chemin n'est praticable aux voitures ni même aux charrettes. Un cheval descend devant nous, portant un singulier appareil qui, d'ailleurs, est en grand celui que nos paysans de France adaptent à la croupe des ânes : deux longues et larges ailes de bois sur lesquels on empile les fardeaux. Sur celui-ci, on a mis des sacs de blé; la bête heurte une
LA VALLEE D ANDOlUlE.
pointe de roche, l'appareil tourne, les sacs tombent. Le conducteur patiemment les ramasse. L'idée ne lui vient point d'aller de ce pas trouver le Conseil général qui siège tout près de là, et de lui dire : Représentants du peuple Andorran, faites-nous des routes!
AKDOKRA-LA-VIEILLK — LA PLACE
Quant à nous, suivant toujours notre semblant de chemin, nous traversons le Valira oriental, un coin de la vallée, et nous joignons le Valira del Nort, qui roule dans une gorge. Un peu plus loin, est un pont, fait d'une seule arche, toute vêtue de lierre; des arbustes ont germé sur la pilC;, et maintenant débordent sur le tablier. — Andorra se trouve à une demi-heure de marche. — Style montagnard.
On y entre par des ruelles escarpées et des plus malpropres, qui grimpent à la place de l'église : des maisons basses, pesantes, à peine percées de croisées, la plupart construites en granit. La place est pauvre, assez étroite, bien que bordée de deuxlogisimportants : la demeure de don Francis Duran, syndic — ou président— actuel de la République;, et celle de don Guilhem Areny,
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le plus riche propriétaire des Vallées, chef du parti libéral, car il y a un parti libéral en Andorre, et pour le moment ce n'est point celui-ci qui règne. Don Guilhem habite souvent un château qu'il possède aux environs de Bourg-Madame^ sur le territoire français. Son « palais » d'Andorra est surmonté d'un belvédère à arcades, une sorte de vérandah aérienne. Du côté delà campagne, l'édifice présente plusieurs étages de galeries de bois. Il forme le côté gauche de la place; l'église est située au côté droit. Le « palais » de don Duran en occupe le fond.
L'église, que nous visitons d'abord, n'a point de style : elle est surchargéed'ornements et de dorures, ce qui ne la rend pas moins sombre , et cette obscurité favorable n'empêche pourtant pas d'observer qu'elle est fort sale. Point de dalles; un parquet couvert d'immondices, où les pieds enfoncent comme dans la litière d'une étable. Notre visite est naturellement très courte, et nous nous rendons à la Posada. L'hôtelier est obligeant; il s'offre à nous conduire chez le « président ». Voilà donc une vraie démocratie ! Cet aubergiste y vit de pair à compagnon avec l'Exécutif.
On nous introduit au premier étage de la maison, dans une pièce très vaste ; les murs sont blanchis à la chaux, les portes ont été peintes en ce bleu particulier si cher à nos perruquiers de village. Deux croisées s'ouvrent sur la place ; entre les deux, un canapé rouge. Don Duran est au fond de la salle, entouré de deux ou trois solliciteurs ou clients ; quelques autres dans un coin attendent leur tour. Don Duran se lève, et nous invite à prendre place sur le canapé rouge; il s'y assied auprès de nous. C'est un homme d'âge moyen, de taille moyenne; ses traits sont délicats, un peu fatigués, encadrés d'une barbe assez rare; l'œil est fin, le regard fermé. On n'entre point dans la pensée du personnage. Nous lui adressons avec beaucoup de réserves quelques questions sur l'état du pays ; il nous donne la réplique, mais ne répond point, c'est très national. Le seul écrivain qui jusqu'à présent ait écrit sur l'Andorre, avec une véritable
LA VALLEE D ANDUIIUE,
connaissance de cause, M. Blaclé, a peinte dans une anecdote, le caractère de ces montagnards. Un jeune prêtre des Vallées lisait le passage de TEvangile qui raconte l'interrogatoire subi par Jésus devant Pilate : Ètes-vous le roi des Juifs ? — Jésus aiitein tacebat. — Vous voyez bien ! s'écrie le jeune prêtre, que le Fils de Dieu était Andorran !
LE PALAIS DU GOTTVE BXE M ENT
Je commençais à m'agiter sur le canapé rouge. Timidement je demande à « Monsieur le Président » s'il voudrait bien nous autorisera visiter le palais du Gouvernement. Il y consent le plus g-racieusement du monde et commande qu'on aille en chercher la clef, lime semble avoir surpris un signe qui disait au messager : — Ne tardez point ! — Monsieur le Président était peut-être pressé de se débarrasser de ses hôtes. Le messager revient ; nous prenons
congé. Don Duran nous serre chaleureusement les mains, en nous appelant par nos noms. La familiarité ne lui coûtait plus rien, il était bien sûr de ne point nous revoir.
Le palais du Gouvernement est planté sur une roche qui domine la vallée ; on y arrive par une ruelle qui part de la place, du côté opposé au logis de don Duran. L'édifice s'élève dans une cour; il n'a qu'une porte, mais large et massive. Elle est
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LA ronTE DU PALAIS
cintrée et surmontée des armoiries de l'Andorre; au-dessus, s'ouvre une croisée dont les volets sont très richement ouvragés. A l'angle gauche du bâtiment se profile une jolie tourelle ronde en encorbellement qui en marque bien l'âge : c'est du xvi^ siècle. A droite se voient quelques jours grillés : ce sont les fenêtres de la prison. Les salles du palais se déploient sur l'autre façade qui regarde l'est. Mais il ne faut pas que j'oublie le principal ornement de la « Maison des Vallées »; celui-là, c'est la seule
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nature, la simple nature qui l'a fourni : des troupeaux de vaches ont passé, ajoutant de nouvelles couches de fiente à la litière qui recouvre le sol; les éclaboussures ont jailli sur le mur de la façade, les abeilles sont venues s'y loger. Tout un peuple d'ouvrières ailées bourdonne dans ces nids d'ordure.
On entre, et, tout d'abord, on aperçoit le râtelier d'une écurie; c'est ici que les représentants des paroisses, venant au Conseil, laissent leurs montures. L'écurie est à peu près éclairée; en revanche, le vestibule du logis est sombre ; un petit escalier à une montée, s'y ouvre à droite, donnant accès dans une salle qui prend jour par deux croisées : c'est la chambre du Conseil. Des murs blanchis à la chaux ; tout à l'entour, des bancs de bois ; au fond, une belle porte en pierre, ouvrage de la Renaissance ; entre les deux croisées, un diptyque portant sur la face intérieure un christ (peinture moderne) ; à l'extérieur des vantaux, les armes des Vallées ; un peu plus loin, une carte du territoire Andorran, qui, longtemps, a été unique, et qui est ainsi dénommée : « Carte de la vallée de l'Andorre, pays neutre, levée et dessinée par M. Lengelée, Ing. et Géog. du Roy ». Il y a maintenant une autre carte : on la doit à M. Bladé.
Une salle voisine est à peu près semblable à celle-ci, éclairée également par deux fenêtres s'ouvrant sur la vallée ; c'est la chambre des archives. L'armoire qui les renferme est munie de six serrures, et chacune des six clefs est entre les mains du consul major des six paroisses. Il faut donc, pour qu'on puisse l'ouvrir, que ces sixpersonnages soient réunis. S'ils ne sont que cinq et que, pourtant, on ait besoin de l'un des documents qui reposent sur ces tablettes si bien défendues, on attendra ou l'on s'en passera. On voit que dans la République pastorale il y a des chinoiseries comme dans d'autres républiques; celle-ci est d'un raffinement tout à fait rare.
Je ne parle point de la salle des banquets, longue, étroite, s'en allant en angle aigu et prenant jour par le petit bout- Cette dis-
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position a son avantage : en Andorre, il vaut mieux ne pas voir ce que Ton mange. Tout près de là, est la cuisine, vaste et carrée. La cheminée enformedcpyramideévidée, recouverte d'une immense hotte soutenue par un pilier, occupe le centre; les landiers de fer sont curieux. Ici, on ferait rôtir un bœuf tout entier ; la cheminée pourtant ne suffît pas ; un cordon de fourneaux règne le long de la muraille. Au delà de cette cuisine est une série de chambres renfermant des lits ; les délégués des paroisses y trouvent le coucher quand ils s'attardent. Aussi bien, ils sont chez eux, puisque c'est la Maison des Vallées.
L'Etat n'est point libre-penseur en Andorre : le palais du Gouvernement a sa chapelle. On y accède par la salle des archives ; le sanctuaire est sous le vocable de saint Armengol, évêque d'Urgel. Pour le moment, il est assez propre, étant fraîchement réparé. On y a employé beaucoup d'or et de bleu d'outremer, et dépensé quelque argent en peintures banales.
Notre visite est terminée; mais nous comptons bien en emporter quelques souvenirs. J'ai mon carnet de notes à la main; mon compagnon prépare ses crayons : l'homme qui nous guidait l'invite assez rudement à les remettre dans sa poche. Qu'est-ce que cela veut dire?... Vous avez trop de zèle, bonhomme! Il ne peut nous être défendu d'emporter quelques dessins de votre Maison des Vallées. Le guide secoue la tête : tout au contraire de ce que nous pensons, c'est formellement interdit. Ordre du Président! Et ce n'est pas tout : l'homme nous avertit qu'il faut déloger. — Mais vous vous trompez encore, l'ami! Nous avons l'autorisation de Don Francis Duran. Nous pouvons y rester tant qu'il nous plaira. Il n'a point mis de terme à la faveur sincère qu'il a bien voulu nous accorder! L'homme sourit : c'est M. le Président lui-même qui nous fait prier de déguerpir. Voilà l'hospitalité andorrane! Elle ne vaut point l'écossaise.
Nous cédons la place, pauvres évincés ! — Nous avons bien quelques notes, heureusement, et quelques esquisses ; ce coup de
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vigueur de l'autorité pastorale est discourtois, mais inutile. Nous voilà délogeant d'Andorra, puisqu'on n'y veut point de nous, quelque peu flattés au fond du cœur, nous qui nous sentons inoffensifs, d'avoir été considérés comme dangereux. Tout le monde n'éveille point les méfiances d'un gouvernement ! Nous descendons les ruelles de la « capitale », puis d'atroces chemins qui contournent la roche sur laquelle la ville s'élève; rapidement nous arrivons au fond de la vallée.
La paroi que nous regardons sur l'autre rive du torrent est assez verte et boisée ; mais nous cheminons au pied d'une muraille grise toute déchiquetée à sa crête. Cependant, au fond de la vallée, qui, à cet endroit, est des plus riantes, les ombrages ne manquent point ; nous rencontrons une belle chênaie. Un clocher pointe au-dessus de la ramure: c'est celui de Santa Filoména, une longue tour percée de plusieurs étages de croisées, comme à toutes les églises de l'Andorre. Le sentier se rapproche du torrent;, dont il s'était éloigné pour un moment; un pont à dos d'àne nous porte sur la rive gauche.
Elle est bordée d'escarpements qui plongent leur pied dans le torrent désormais plus encaissé. Le Valira que nous suivons roule directement vers le sud; c'est maintenant une fort belle masse d'eau de grande allure orageuse. Nous en quittons le bord à regret, au point où un torrentelet arrive de l'ouest (l'Anxiravall) par un petit vallon très sauvage. La grande vallée elle-même se resserre; ce n'est plus qu'un ravin entre de hauts escaliers de roches; au débouché, nous découvrons le mont d'Olivesa, dont la crête est toute dentelée, et au pied duquel s'étend en terrasses audessus du Valira, le bourg de San Julia de Loria, Tune des six paroisses.
Un pâté de maisons entoure l'église, bordant des ruelles qui vont glissant à pic, formant des coudes brusques et des zigzags imprévus; ce village est un casse-cou. Tout le monde est aux portes, l'agitation est très vive : en Espagne, une insurrection
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militaire vient d'éclater ; on a des nouvelles. Les insurgés sont les maîtres : des fuyards arrivent de la Seu d'Urgel. Aussi le bourg a-t-il fermé sa porte. Cet ouvrage de défense est amusant et naïf : une porte de bois, en effet, barrant le chemin à la tête d'un pont de bois aussi, qui traverse le torrent. On veut bien nous laisser passer; le tableau, sur l'autre bord du Valira, est si beau que nous avons bientôt oublié ces « choses d'Espagne ». De grandes montagnes se dressent couvertes, à leur base, d'épaisses forêts; sur un promontoire avancé, une tour sarrasine, la Seca. C'est ici le quartier vraiment pittoresque de l'Andorre.
Mais quel sentier !... Sur des roches glissantes, laissant à peine au-dessus de l'eau une étroite margelle où les chevaux peuvent porter leur pied. Le mieux est d'abandonner à ces braves bêtes le soin de leur vie et de la nôtre... Ce mauvais passage est bientôt franchi... Un ruisseau vient se jeter dans le Valira; il marque la limite de l'Andorre et de l'Espagne. — Notre excursion est terminée.
Le Puig d'Olivesa domine à présent les monts au nord. L'horizon de forêts est sombre et magnifique. Au bord du Valira, au point même où il reçoit cetorrentelet du Ptun, s'élève une maison close. Par les vitres des croisées nous apercevons des lits de camp et des râteliers pour les armes. Quelques fusils y demeurent même accrochés. Au-dessus de laporte, en lettres blanches, sur une planche noire^, une inscription : c'est ici le corps de garde des Carabiniers qui ont fait cause commune avec l'insurrection; la frontière n'est plus gardée.
Ce serait peut-être le moment, pour la milice andorrane, de tenter une invasion en Espagne.