‹ L'adultère et l'amourChapitre 1 sur 35 · I .ADILTKHK KT I/AMoi H · texte numérisé non relu

I .ADILTKHK KT I/AMoi H

"^fS.

j l-a fommo poiia viveinonl la iiiaiii à sa poche; mais, en la retirant, elle devint

I Ion le rouge : sa poche ôlail vide !

j l'n voisin, t«^moin de son eniharrjis, paya |»onr elle, en ajoulaiil :

j — Vous donnerez les treille ccnliines aux pauvres, à mon intention ; je vous

I renu reie d'avance, Madame.

j La voyageuse s'inclina, rougit un peu plus, pcnd.nil rpi'nlh; disait tout l»as :

> ' — Je vous remercie, Monsieur.

( (^>nelques instants après, elle demaiulail à son voimu :

j — Scriez-vous assez hon, Monsieur, pour me dire où conduit la voilure dans

I laquelle nous sommes '/

I — A Clichy. lui fiil-il r«''pondu aussilAl.

j — Pardon* Moii.sieur, ajoula-l-elle encore, de mettre voire comfdaisance à lanl d'épreuves, mais je ne vais pas à Clichy.

— Demandez une correspondances et, au premier l>urrau, dites où vous voulez vous rendre ; après cela, vous n'aurez plus qu'.'i prendre une voilure sem-

i hlahle à celle-ci pour y aller.

1 — Merci ! rèpondit-clle.

i El, une fois arrivée au l'alais-Ftoyal, sa correspondance en main, elle prit

j l'omnihus des Filles-du-Galvaire, qui la mena jusqu'au square du Temple.

i Une fois là, elle descendit ; la nuit était tout à fait venue.

( Elle se mit à faire quelques pas le long des maisons.

j Sa robe noire IVAla les genoux d'une vieille femme qui était accroupie tout contre la devanture d'un marchand de vins ; celle femme tenait, sur ses bras, un paquet i de lacets de bottines et une grosse pelote, sur laquelle était fiché tout un assorti- ; ment de ces épingles à tète de verre colorié, dont les femmes du peuple se t «servent pour attacher leurs châles.

j Cette vieille femme était hideusement sale; ses rares cheveux gris s'échap- ; paient, mal peignés, d'un bonnet qui avait dû avoir des allures coquettes autrefois. ( (Juelipies nœuds de rubans et de velours, dont il était impossible de retrou- 5 ver la couleur primitive sous la couche de poussière et de crasse qui les j recouvrait, étaient à demi cachés dans des loutTes de tulle fané. Cette vieille femme avait un jupon d'indienne sorcTide ; un corsage, dont l'étoffe devait être ( de satin et auquel des ornements de jais et de passementerie restaient encore N altachés, en certains endroits de la basque, de même qu'au bout des manches, ( disait que sa destination primitive ne ressemblait en rien à celle qui lui était i assignée à cette heure.

j Au moment où la jeune femme passa près d'elle, la hideuse créature disait ( d'une voix suppliante :

( — Achetez-moi quelque chose, ma belle dame : des épingles, des lacels. on I en a toujours besoin. Par charité, achetez-moi quelque chose ! î — Marianne ? murmura la jeune femme. Et l'intonation dont elle se servit t ! pour prononcer ce nom renfermait une question.

; — Oui, répondit la vieille à la pelote ; et. ramassant sa marchandise sous \ son bras, elle se mit en marche vivement, comme si elle avait été pressée ( d'arriver. j

; La jeune femme la suivit en restant de quelques pas seulement en arrière ; elles i ') entrèrent toutes les deux dans la rue Phelippeau et, après avoir, un moment ( I encore, fourni une course rapide, elles tournèrent brusquement a gauche pour j ^. prendre la rue des Cravilliers. . ^

Achetez-moi quelque cliose, ma belle dame (page 4).

Lorsqu'elles furent arrivées vers le milieu de cette voie étroite, bordée de maisons hautes et sombres, la vieille frappa deux coups à la vitre enfumée d'une fenêtre borgne, qui regardait curieusement dans la rue entre les barreaux de fer qui la grillaient, en l'obstruant, comme une fenêtre de prison.

La porte s'ouvrit et l'on entendit aussitôt un bruit de verres qui se choquaient les uns contre les autres, entremêlé à des éclats de rire poussés par des voix rauques.

Instinctivement, ia Jeune femme reculade quelques pas et, avant de pénétrer dans l'allée noire qui s'ouvrait devant elle, elle ramena, d'un geste charmant, plein de crainte et de pudeur effarouchée, les. plis de son châle sur sa poitrine ;

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elle s'en enveloppa pluséLroileraenl, pour éviler, môme à ses vôtenienls, le contact (i(»s choses cl (les fçon"* qu'elle pouvait rencontrer en pareil lien ; puis ello s'avança, entre lys ilciix niiirs liinnides qui runnjiienl l(^ couloir «"^Iroit et diCIlcile.

Le mouvement de ri^pulsion auquel elle avait un moment obéi n'avait point érliHppi^ ft la ruHrclinufle d'i'^pinprieR et, pour l/\ {trier de ne pas s*ari(Mer h son premier seniinuMil de di^f^oùi, «'lie Ht un j^esl»' suppliant, auquel elle joi|^nit ces quelques mots de |»rièpe, pi>ur achever de K^f^^^-r celle qui la suivait :

— Oh! Madame, puisque vous tHesIft, le pins diCficile est fait, continuez à monter.

— Marche/., monirez-nïoi le chemin, je vous suis, ri^f>ondit la voyaj^euse de l'omnilius; et les deux femmes disparurent bientôt, laissant, après elles, la porte de la rue cntr'ouverto.

La vieille f^niidait sa compajçne au mileu du dédale obscur.

— Là, disail-elle, encore un pas; puis il y a cinq marches à gravir; après les cin(} marches tournez à droite et prenez la corde qui sert de rampe, elle est sons votre main ; eherchez-la, elle est retenue par un gros clou... Vous y êtes? c'est très-bien; mainlenant comptez jusqu'à vinj^t, en montant il y a vingt degrés branlants; serrez lerme la rampe pour ne pas tomber; c'est fini, nous voilà dans le couloir ; faites quelques pas seulement, nous sommes arrivées.

Altendez-moi quelqiies instants avant d'entrer, je vais prévenir le pauvre ganon; le saisissement pourrait lui luire du mal ; je vous demande pardon de vous laisser là, il y fait bien noir; mais pour le moment vous ne risquez rien, on est occupé, en bas, à rire et à boire ; personne ne se dérangera pour venir jusqu'ici.

— Allez! mais allez donc, répondit la jeune femme d'une voix impatiente et autoritaire ; allez, vous dis-je, ne voyez-vous pas que je suis pressée et que je vous attends?

Une porte qui laissa filtrer une lueur vacillante s'enlr'ouvrit, et la vieille femme entra, dans ce qu'on appelle pompeusement une chambre meublée, au quartier du Temple.

C'était un petit cabinet malpropre dont les carreaux, brisés par place et disjoints, faisaient un sol rugueux et difficile aux pieds ; les murs avaient été recouverts autrefois d'une peinture quelconque dont ks teintes premières avaient totalement disparu sous l'action de la fumée, de la poussière; au bord des fené- \ très, la pluie avait suinté entre les boiseries mal jointes et l'eau, en s'infiltrant dans le plâtre, y avait fait des sillons dans lesquels la poussière s'était amoncelée. Celte pièce n'avait pas de cheminée ; elle était immonde !

Dans un angle, surune chaise dont rélolfe disparaissait sous un amoncellement de taches, une chandelle, fichée dans le goulot d'une bouteille, brûlait en répandant une odeur acre el nauséabonde. « Sur un petit réchaud de terre, bouillait un salmigondis de légumes et de viandes

rances, dont les émanations prenaient à la gorge. ' Dans un antre coin, au pied du lit, un amas de vêlements sans forme, sans

couleur el sans nom avait glissé, en partie, du siège d'un vieux l'auleuil jusqu'à ; terre ; un chat s'était approprié, en guise de coussin, ce qui restait encore sur le ') fauleuil, pendant qu'un affreux barbet, boueux, crasseux, rogneux et mal venu, / avait élu domicile sur la partie des loques qui recouvraient les carreaux de la ; chambre.

) Sur le lit, qui était à l'unisson des autres meubles de ce cabinet, un homme j de trente-huit à quarante ans, mais auquel on en eût facilement donné beaucoup ^. plus, reposait une tête pâle, décharnée, sur un misérable oreiller.

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Ses longs cheveux gris se mêlaient à sa barbe inculte ; ses yeux caves, aux regards fiévreux et fixes, regardaint dans le vide ces choses inconnues que le délire amène au devant de l'esprit de ceux qui sont à la merci de ses cruelles étreintes.

Des mains fines et amaigries s'allongeaient aux deux côtés de la triste couchette et ramenaient sur sa poitrine décharnée, de temps à autre, dans une crispation nerveuse, le drap blanc et réellement fin qui garnissait le lit sur lequel le moribond était étendu.

— Eh bien ? demanda-t-il d'une voix pleine d'anxiété à la vieille femme qui entrait, eh bien ? que se passe-t-il ?

— D'abord il ne faut pas s'émolionner, lui dit-elle d'une voix tellement douce et dont les intonations étaient si musicales qu'on était étonné que cette voix pût appartenir à cette créature ; il ne faut pas vous tourmenter comme vous le faites; puisque vous lui avez écrit, elle viendra.

-1 Ce n'est pas sûr; par moment, j'ai même peur qu'elle ne veuille plus se déranger pour moi.

— Vous avez pourtant dit qu'elle avait l'âme généreuse et qu'elle n'avait jamais refusé de faire une bonne action depuis qu'elle était au monde ? reprit la vieille.

— On se lasse de tout, répondit l'homme.

— Elle viendra ! allons, calmez-vous, soyez un peu tranquille ; pour l'amour de vous-même, ne vous agitez pas ; quand je vous dis qu'elle viendra, c'est que j'en suis presque sûre, reprenait la vieille.

Alors, le moribond, avec un calme dont on ne l'aurait pas cru capable l'instant d'avant, regarda pendant quelques secondes la vieille femme qui lui parlait et aussitôt il s'écria :

— Elle n'a pas besoin de venir; elle est venue, elle est là ! Et, de son doigt décharné, il désignait le corridor sombre dans lequel la jeune femme attendait. Dites-lui donc qu'elle entre bien vite, qu'elle ne perde pas une minute ; mes heures sont comptées, ne le voyez-vous pas ? la vieille !

— Me voilà, Gaëtan, dit aussitôt la jeune femme en ouvrant de sa main finement gantée la porte qui la séparait du malade ; me voilà, que puis-je faire pour vous ? Que voulez-vous encore de moi ?

— Je voulais vous voir; je voulais vous parler, répondit vivement le malheureux en joignant ses deux mains, qu'il tendit vers la nouvelle venue comme pour ajouter un geste suppliant à sa prière, afin de la rendre plus éloquente; oui, je voulais vous voir, répéta-t-il.

La jeune femme releva son voile pour se laisser mieux regarder, pendant qu'elle disait :

— Parlez, je vous écoute.

— Dis donc, la Fauvette, fit le malade d'une voix brusque, cherche, dans ce taudis, de quoi faire asseoir Madame.

Quoi, la Fauvette ? cette vieille femme, décrépite, sale, repoussante au delà de toute expression ?

Oui, cette horrible créature s'appelait la Fauvette ! Autrefois, elle avait été jeune, et, comme beaucoup d'autres jolies filles de son espèce, tout le temps qu'avait duré sa beauté, son printemps, elle avait eu du luxe, du bien-être; on avait même fait des folies pour elle.

Mais tout s'était évanoui quand l'âge était arrivé ; dès que le premier cheveu

/^«i H l/AHI Mllll. Il I, \MmI II

' hinnc avail lail son apiiarilioii, aiissilol (|iie le IcMiips, de snu doigl sans (litié, avait cnnisr lii |.ii'mirrr ridr sur ^on Irniil d'oiseau sans ceivt'lli'. elle avait tout |)erdu...

— Clierclii' (l;iiis ee laiidis de i|ii(ii lanf asse<oi- Madame, a\ail dit daclaii a la vieille.

Celle-ci lui répoiulail, de sa voix restée charmante et en se dirigeant lentement viTS le fauteuil sur le(|U(d le eliat ronionnait :

— Il va falloir déranj^er les IxMes !

— Non, ne trouMcz le repos de personne pmir moi, s'em[»rcssa de dire la lUMivelle venue ; je vais me mellre ici.

Kl, en elTel, elle s'assit sjr les pieds du lit de sangle dans lequel l'Iiomme était étendu.

— Je vous écoule, (iactan ; parlez, ajouta-l-elie.

— .\li ! laissez-moi, Hélène, laissez-moi vous regarder; j'ai soif de vous voir; tout à l'Iieui-e je vais vous dir(^ les choses qu'il faut que vous sachiez.

— Kegardez-moi bien, lui dit Hélène li'islemenl et amèrement. i — Mon Dieu ! comme on y voit mal, reprit riiomme ; la Fauvette, approche la ; lumière, éclaire-moi ; il faut que je regarde Mme Hélène ; je nie meurs du désir de ) lavoir.

\ La vieille femme s'approcha docilemeid, prenant la chandelle d'une main et

; l'élevant pour que sa llamme fumante fût à la hauteur du visage de la visiteuse,

j C'était une adorable tète, (;elle que l'homme tenait à regarder, celle que la Fau-

; velle éclairait; ce visage avait deux grands yeux pleins d'une énergique expres-

( sien, dont la volonté élaiL tempérée par l'ombre épaisse que de longs cils proje-

' taienl sur le haut des joues ; le front élait blanc, uni comme un beau marbre et

I légèrement bombé vers les tempes, au-dessus de l'arcade sourcilière ; le nez était

) d'une purelé de lignes remarquable, les narines en élaionL lines,i'Osées, le souffle

; les agitait doucement, comme la feuille délicate d'une llcur rare et précieuse ; la

bouche était mignonne, mais il y avait, dans son expression, de la tristesse, du chagrin, de la douleur, parfois même quelque chose qui ressemblait à une proj fonde amertume ; une pâleur maladive était répandue sur ses traits et mettait en ( relief un commencement de maigreur qui dessinait légèrement les pommettes, ) dans le haut du visage, pendant que des veines bleues sillonnaient les tempes et j montraie[it leurs réseaux sous la peau fine.

) — Vous êtes toujours bien belle, Hélène, dit alors Oaëtan d'une voix profonde ; mais vous avez pâli et il s'est creusé, aux deux côtés de vos lèvres, ce pli que le chagrin seul y apporte.

— Croyez-vous que je sois heureuse ? lui demanda la jeune femme ; et ces mois sortirent de ses lèvres, semblables à des cris de désespoir, à d'amers ♦it cruels reproches.

— Hélène ! par pitié, ue m'accablez pas ; soyez généreuse, ne voyez-vous pas dans quel état je suis et à quelle horrible position je suis réduit?

— Ah ! reprit la jeune femme, vous n'avez pas cru, je pense, qu'en venant vous trouver jusqu'ici, je pousserais tout à la fois la charité et l'oubli des injures jusqu'à vous mentir pour vous cacher les ignominies dont mon existence est abreuvée, l'immensité de ce que je souffre?

— Hélène, par pitié ! s'écria encore une fois le malade, en joignant ses deux mains devant la jeune femme. Hélène, par pitié...

— Pitié ! en avez- vous eu pour moi, vous, de la piiié ? Laissez donc î ce n'est ^

ux

La jeune femme releva son voile pour se laisser mieux regarder (page 7).

qu'un mot vide de sens quand il va de vous à moi. De la pitié! pour qui donc en aurait-on, puisque vous n'en avez pas eu pour Hélène, vous, Gai'tan '

— Hélène, est-ce bien vous que j'entends?

— Oui, c'est moi, c'est bien moi ; du moins, fit-elle d'une voix basse et triste, c'est tout ce qui reste de l'Héièue d'autrefois. Voyons, Gaëtan, qu'avez-vous à me faire entendre ; que puis-je laire pour vous? considérez qu'à être face à face, ainsi que nous sommes tous les deux, nous souffrons également; hâtez donc lu fin de notre entretien, pour mettre un terme à nos doubles soufTrances.

— Vous vous trompez étrangement, Hélène, s'empressa de dire le malade ; ^^ je ne souffre pas de vous voir à côté de moi , au contraire.

2'^* LIVRAISON Reproduction formellimcnt interdit» l'" s6rik

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LAUl.LTKUli lil LAMDI II

Par un hruNcjiu' mimvt'iiuMil la juiiiie IViniiH; se leva et se trouva, toute droite, devant Ih plaeo qu'elle uecupuit loul ^ Tlieurc el qu'elle venait de quitter spontanùmnit.

— Vous mp d(^tesleEdone bien? deronildn Tiaf^tan avec des larmes plein la voix. Iléli'^ne arrôta sur lui son grand œil cl'<ir.

— Si yoiis saviez coinhii'u je suis fi1nlht;tiiuii\ ; si vous pouviez vous (loult-r de tout te que je sonfl'ie ; oli ! je suis Itieu persuaili'î, Hi'ilène. que vt)us seriez l)oiiiie aulaiit (|ue vous l^iiez autrefois» -que Vous auriez pitié de mea douleurs et que vous \WK\ tendriez In main. *

— Vous o«<e/ me demander de vous tendre la main ! reprit la jeune femme avec im gesie d'indignaiioii.

— Oui, dildaCiaii. Si vous pouviez voir ce (pii se passe dans mon âme, vous me la donnerieÉ, cette maifi que je vous demande ; voils me la donneriez en signe (l'oulili el de pardon.

— Oublier, moi ! esl-ee possible ? s'écria Hélène en joignant convulsivement ses ^t\\\ mains; ef»l-ce que je le puis, est-ce que cela m'est permis ? N*ai-je pas, cbaque jour, à toute lieiire, à Ions les Instants de ma malheureuse exislence, suspendue au-des^im de mon front r»^[»ée de Damoclès que vous y avez allachée vous-mùme ? Ne suis-je pas eonlinuellemenl à la merci de cet homnje auquel vous m'aveî vendue ? Ne suis je pas, pour toujours, l'esclave de ce misérable dont vous m'avez imposé le nom ? Ma vie n'esl-elle pas, grâce à vous, une fièvre ardente que rien ne peut ni calmer ni entraver ? Ne suis-je pas en proie à un délire perpétuel ? puisque tout ce qui se passe, à mon propos, autour de moi et en moi, est hors nature.

Ah îvouséies fou, (inMan ; vous, l'ancre du mal ! restez donc ce que vous avez toujours élé; .Mt^pliislophélès, continuez à pousser vers l'enfer de ce monde ceux qui ont eu la faiblesse de vous écouler. Ah ! vou-^ me failes piiié, vraiment; oui, le sentiment que j'éprouve pour vous, c'est une pitié pleine de dégoût et de répulsiim ; une piliù qui n'a d'égale que la misère que vous m'avez faite; mais ma misère est immense, incommensurable; aussi, je vous bals royalement !

— Hélène, dit alors l'homme en se soulevant péniblement pour s'approcher de la jeune femme, vers laquelle il allongeait ses bras décliarnés, Hélène, écoutezmoi, je me meurs ! Le jour de demain n'éclairera plus qu'un cadavre dans le lit que j'occupe maintenant.

Hélène se mit à pleurer, et les sanglots qui déchiraient sa poitrine imprimaient de brusques secou-^ses à ses épaules.

— Je vais mourir, reprenait G lëian ; je le sens, tout est fini pour moi ; c'est en raison de ma fin prochaine que je voulais vous voir encore, ne fût-ce qu'un instant, et obtenir de vous mon pai\lou. J'ai peur de la mort, ajoutaii-il tout bas pendant que ses dents s'entre-choquaieut, les unes contre les autres, avec un bruit sinistre.

— Ah ! tu as donc enfin peur de quelque chose ? reprit Hélène. Gaétan reprenait, d'une voix de plus eu plus lente et faible :

— Oui, j'ai peur ! je l'avoue hautement; oui, je soufi're, el la chose n'est que trop facile à voir : néanmoins, je ne le demande plus ni pitié ni pardon.

Toi-mème, lu as éié trop malheureuse pour pouvoir pardonner ; le cœur s'aigrit à la soullVance. Pour te prouver l'éleudue de mes regrets, il faudrait que je pusse dire : J'ai brisé ton exislence, je t'ai jetée aux mains du bourreau ; mais il me reste le droit et le pouvoir de te retirer de ses mains, et je le fais !

Hélas ! je ne puis rien de semblable. A défaut de celle réparation que je ne puis accomplir, il est, néanmoins, une chose que je puis faire ; oui, il en est une dont je suis le maître; ne pouvant te faire libre, je puis au moins te donner de quoi le venger; je puis-te nieffpe dans les mains de quoi museler le monstre auquel je t'ai livrée. / /

— Combien me vendrez-vons ce dernii^r cadeau ? demanda Hélène en relevant le front et en regardant bien en f^ice l'homme qui se mourait.

— Lorsqu'on touche à sa dernière heure, comme moi maintenant, reprit Gaétan, on ne vend plus rien, Hélène, on donne le peu qne l'on possède encore.

— Alors, si ce que vous m'olFrez est un cadeau, c'est beaucoup trop cher pour moi, reprit Hélène; je suis en droit de refuser votre dernière largesse ; pour moi, ce serait le coup de grâce.

— Je me meurs, Hélène, ne le voyez-vous pas? Je vous en prie, par pitié pour vous-même, ne vous défiez plus de moi, les moribonds ne sont pas à redouter.

— Ne pas me défier de vous ! vous savez bien que c'est impossible.

— Je vous en prie, Hélène 1

— Puisque vous êtes sans pitié, pourquoi donc êtes-vous venue à mon appel ?

— Parce que, loin de vous, ma haine s'élait assoupie; mais votre vue l'a réveillée et maintena«nt elle est, en moi, debout, autoritaire et terrible; je ne suis plus du tout ce que j'étais autrefois ; mais, par exemple, je suis de nature à lutier avec vous ; je suis une femme dont on a si bien broyé le cœur que plus rien n'y reste d'indulgent ni de bon ; si vous avez quelque chose à dire, adressez-vous à celle-là, je vous le répète: l'aulre n'existe plus, on l'a tuée et vous n'avez pas été, vous, Gaétan, étranger à son martyre.

— Eh bien ! oui ! reprit l'homme en soulevant sa lête amaigrie, oui, je m'adresserai cà la femme sans pitié, sans pardon, sans cœur, et je lui dirai :

— Je vous propose une affaire ; oui, si vous voulez vous venger (et je n'en doute pas), je vous vends voire vengeance.^

— Combien ? demanda vivement la jeune femme.

— Vous allez peut-être en trouver le prix Irop élevé, reprit Gaétan, avant d'oser dire à quel taux il estimait la chose qu'il voulait vendre à la jeune femme.

— Il n'y a que vos cadeaux qui sont tr.ip ehers pour moi ; dès l'instant que je paie je ne marchande pas, avec vous surtout, Gaëian, et vous devriez le savoir.

Deux larmes jaillirent des yeux caves de cet homme à l'agonie.

— Parlez donc, reprit Hélène, vous v^yez bien que j'attends vos olTres.

— Oui, dit alors Gaétan, oui, Hélène, je vous vends votre vengeance.

— D'abord en quoi consisle-t-elle ? demanda la jeune femme.

— Tenez, s'empressa de dire le malade, pendant que sa main qui s'était glissée sous son oreiller en ramenait une petite cassette en laque, couverte d'incrustations d'or et d'ivoire, un vrai bijou. Tenez, ouvrez, dit-il à la jeune femme, en même temps qu'il lui remettait une petite clé qu'il venait de délâcher d'un ruban qu'il portait à son cou ; prenez et ouvrez, Hélène.

— Ma cassette ! s'écria-l-elle, ma cassetle ! tout s'explique, c'est vous qui me l'aviez volée, avec les lettres qu'elle contenait; c'est vous qui avez tué mon bienaimé ! mon Emmanuel adoré !

-- Oui, c'est bien voire cassette ; mais quoiqu'elle soit aujourd'hui entre mes mains, ce n'est f)as moi qui l'ai prise.

Qui est-ce? grand Dieu ! mais parlez donc, reprit Hélène.

(^ iJ I/AnULTKIlK KT LA Mol M

— Vous allez bionliM le savoir, comiiKMice/ par ouvrir cctli; lioîltî. llék^ne ouvrit, en IrrinMaiil, le pclil mculdr (lu'ello avail entre les mains, elle

déplia (|uelqucs-uns des papiers qui s'y trouvaient; elle les parcourut vivement, \ puis elle referma le tout d'un ^'eslc Itrusque ; sa main venait de s'arrôter comme ) si elle avait trouvé, sous les feuillets jaunis, un reptile venimeux. ; Elle disait d'une voix lialctanle :

— hneoredes ignominies, partout des crimes ! Oh ! c'en en est trop !...

) Quelques instants après, elle relevait la tète qu'elle avait un instant courbée

sous le pt)ids de l'if^nominie des autres et, prenant la cassette de ses deux mains,

) elle la serrait contre elle, tcmoifrnanl ainsi de la peur qu'elle avait de se la voir reprendre; puis, s'adressant à (iarian, elle lui demanda:

\ — Que voulez-vous, en échange de tout cela ?

Elle arrêtait ses yeux, aux regards ardents, sur le visage du nioriijuiid, avec une impatience qui n'échappa point à l'homme auquel elle s'adressait.

— Je vous l'ai dit, reprenait-il ; dans quelques instants, je serai mort et je veux, pour que tout ceci vous appartienne, (jue vous restiez auprès de mon

( cadavre jusqu'à l'heure de mon ensevelissement.

; — Je resterai auprès de vous, répondit-elle. Je le jure par le souvenir d'Em-

manuel !...

La vieille Fauvette n'avait pas perdu son temps à écouter ce qui se disait ; elle avait retiré de dessous la chaise sur laquelle était la chandelle qui éclairait le ) misérable réduit une assiette égueulée, qui était trop propre pour que le chat et ; le barbet fussent entièrement étrangers à cet état de netteté; puis elle s'était j empressée de la remplir de cette chose sans nom qui cuisait, empestant l'air. ) Alors, sans s'émouvoir le moins du monde de la scène qui se passait, à quel- \ ques pas d'elle, entre Hélène et Gaétan, elle s'était appliquée à prendre son ; repas du soir; elle s'était assise sur ses talons, pendant que le bruit de l'assiette qu'elle avait remuée avait attiré les bètes à ses côtés; de temps à autre, avec la j cuiller en bois dont elle se servait, la vieille femme posait par terre un morceau qu'elle prenait dans son assiette, et aussitôt le chien et le chat se ledispu'aient, grognant, hurlant, se mordant, pour redevenir les meilleurs amis du monde l'instant d'après.

Quand les trois convives eurent vidé la casserole, la Fauvette tira un coin du paquet de guenilles sur lesquelles, tout à l'heure, les bêtes dormaient; puis elle s'étendit à côié d'elles, espérant se reposer à son tour.

Mais elle avait compté sans la volonté de l'homme qu'on lui avait confié, de l'homme qu'elle devait garder jusqu'à sa mort.

— La Fauvette ! deraanda-t-il, j'ai soif, donne-moi à boire.

— Je ne sais pas s'il y a encore de l'eau, répondit-elle en soulevant une cruche qu'elle avait été chercher dans un angle du cabinet et dont elle approcha le goulot d'une tasse en mauvais état.

— J'ai pourtant bien soif, j'ai grand besoin de boire, la Fauvette; tâche de trouver quelque chose.

— Voilà ! dit la vieille en venant jusqu'auprès du lit, sa lasse à la main ; vous avez vraiment de la chance; il reste encore un peu d'eau pour une autre fois.

Gaétan but avidement; puis, s'adressant à la jeune femme, pendant que la Fauvette retournait à ses loques :

— Maintenant, Hélène, voulez-vous m'écouter? Pouvez-vous aussi me répondre sans colère ?

— Oiii^ je le veux, dit-elle ; seulement, je me demande si je le pourrai.

— Essayez, Hélène, je vous en prie ; il le faut pour que je puisse vous dire tout ce qu'il est nécessaire que vous sachiez.

— Je vous écoute, dit-elle encore d'une voix résignée.

— A quelle heure avez-vous reçu ma lettre aujourd'hui, Hélène ?

— Entre sept heures et sept heures et demie.

— Ah 1 Et vous êtes venue tout de suite ?

— Tout de suite.

— A quel endroit ma lettre vous a-t-elle été remise ?

— Chez moi, répondit-elle.

— Chez vous ? comment et par qui ?

— Par ma femme de chambre, tout simplement. |< — Où est-elle, cette lettre ? L'avez-vous encore ? Faites-la-moi voir. * — La voilà, reprit-elle pendant qu'elle tendait à Gaétan la lettre qu'il lui avait écrite.

nia prit des mains d'Hélène, la parcourut du regard et se mit à la lire à demivoix.

— C'est bien cela, dit-il.

« Hélène, que rien ne vous empêche de venir à ma prière ; je me meurs seul et misérable, abandonné de tous. Il faut que vous veniez ; il est urgent que je vous voie ; j'ai en ma possession des papiers qui, en tombant en d'autres mains que les vôtres, seraient la cause de grands malheurs.

» Venez donc, Hélène, pour que je puisse vous voir, ne fût-ce qu'un instant; je vous le demande au nom des années écoulées ; au nom de ce que vous avez le plus aimé en ce monde, ne me laissez pas mourir sans être venue pour me consoler.

» A côté du square du Temple, où passe l'omnibus, un peu avant l'angle de la rue Phelippeau, une femme vous offrira des lacets de bottines ; dites : Marianne, et si, à ce nom, elle se lève, suivez-la elle vous conduira jusqu'auprès de moi. »

— C'est bien ma lettre, reprit Gaëtan ; mais il s'est passé quelque chose entre le moment où je l'ai donnée et celui où vous l'avez reçue.

La Fauvette, reprit-il, comment a-t-il pu se faire que cette lettre, que tu devais remettre à Madame sans intermédiaire d'aucune sorte, lui ait été donnée par sa femme de chambre? Cette lettre a été lue avant d'être aux mains de celle qui devait la recevoir ; tu es une malheureuse ! tu vaux encore moins que ta fille, si loutefos c'est possible. Voyons, approche, qu'as-tu dit à la femme de chambre de Madame, pour qu'elle se chargeât d'une commission que tu devais faire sans l'aide de personne ?

— Oh 1 rien, presque rien, je vous assure, répondit la Fauvette en tremblant, pendant qu'elle soulevait sa tête jusqu'à la hauteur des pieds du lit, pour répondre à Thomme qui l'interrogeait ; je la connais, cette fille, depuis longtemps ; ce qu'elle a fait, c'était tout simplement pour m'obliger.

— Tu connais la femme de chambre de Madame ? demanda Gaëtan à l'horrible vieille.

— Mais oui, certainement, elle a été longtemps en service chez la Perle ; c'est une très-bonne fille ; seulement elle est excessivement intéressée ; connaissant son endroit sensible, je lui ai affirmé qu'elle aurait plus de profits à servir la personne qui m'envoyait qu'elle n'en n'avait eu pendant tout le temps qu'elle J*)

L'ADLLTKim Ul I^'AMULU

avail ('lé canK'Tisle chez m.i lille ; el, pourtant. Dieu sait que les fîratiflcations no lui oui point n)an']ué.

— C'est bien, lit Cnclanl rocoiichfvloi ; je sais tout (!0 que je voulais savoir.

Héh'^nc, repril-il plus has, armez-vous de couniKe cl do nSisianre; dans quelques instants votre mari saura où vous êtes; la INrk l'aura sans doute fait prévenir de te qui se p.isse; eai'lu'/ liien volrti ra^selle; il sait ce (pi'elle eotiiirnt, et vous, ma pauvre amie ! vous savez ce doul il est eupable pour t>'en emparer une fois encore.

— Dft moment où la Perle est pour quoi que ce soit dans tout ce qui se passe, je dois me mélior; j'ai été vendue par celui qui voulait l'aelieter et, depuis, pas une douleur ne m'est arrivée sans qu'elle y a.t conlrd)ué. Ah ! la Perle est encore par là; c'est bien, h. nous deux! mainlenant ; à la (in, je suis lasse de soulTiir. A nous deux !...

Gaétan, dit alors la jeune femme, faites sortir la Fauvette, sous un prétexte quelconqiie ; mais vue, vite! dé()ècliez-vous, aliii que je sois seule quelques instants avec- vous, avant que mon mari ait pu arriver jusqu'ici ; dépêchez-vous, Gaëlan, dépêchez-vous 1

— La Fativetie, dit alors le nialheurcux, en s'adrcssant à la vieille. Madame a soif et l'odeur de celle chandelle lui fait mal au cœur; cours chercher de la boupfie ; en mèmt». temps apporte, pour elle, de quoi boire; je ne puis décemment lui ollVir le peu d'eau qui reste dans la cruche.

— 0 1 ne peut donc pas reposer une minute dans cette lurnc, murmura la vieille femme qui se levait, à regret, de dessus le paqu?t de loques où elle était couchée. et qui semblait chercher un moyeu de ne pns sortir de lachambre, comme si elle avait eu pour mis>ion de surveiller ce qui s'y faisait, ce qui s'y disait.

— Tu dormiras tout ton content plus tard, je t'en donnerai le loisir avant peu ; mais pars tout de suite, je le veux !

— C'est aisé à vous de dire : de la boupfie... et de l'argent ? Et la vieille tendait sa main à Gaétan, attendant de la monnaie, prête à lui obéir comme si elle avait été sa servante.

— Hélène, dit le malheureux à la jeune femme, vous allez être obligée de payer encore le dernier verre d'eau sucrée que je boirai ; je n'ai plus dargcnl pour en donnera celte femme, et, si vous ne lui donnez pas ce qu'elle attend, elle ne sortira pas d'ici.

— Ah! mon Dieu, soupira Hélène en se souvenant qu'elle, non plus, n'avait pas d'argent, puisque dans sa précipitation elle avait oublié sou porte-monnaie chez elle et qu'elle en avait été réduite à accepter qu'un étranger payât sa place en omnibus.

La Fauvette, ne voyant rien tomber dans sa main, qu'elle tenait toujours ouverte, demanda, d'une voix (ju'elle essayait en vain de faire rude et désagréable :

— Puis-je aller me recoucher, à la fin? Jamais on n'a vu personne d'aussi exigeant que vous.

— Voilà, dit Hélène, en donnant une de ses boucles d'oreille qu'elle venait de détacher vivement ; j'ai trop soif pour rester plus longtemps sans boire; ce qu'il y Hura de monnaie, après vos achats payés, ce sera pour votre peine.

— Je ne sais pas, dit alors la vieille, si on voudra prendre ça ! et elle retournai! dans tous les sens le bijou qu'on venait de lui abaudontier ; les gens sont méfiants, par ici ; je suis pauvre cl je crains qu'on ne m'accuse d'avoir volé celer.

— Maudite créature! partiras-tu pour aller chercher ce qu'on te demande? s'écria Gaëlan.

A ces mots, la vieille femme s'empressa de quitter le cabinet dans lequel elle semblait vouloir rester à tout prix.

Quand le bruit de ses pas se fut perdu sur les dernières marches de l'escalier, Hélène ouvrit vivement la cassette que Gaétan lui avait vendue au prix que nous connaissons, et, détachant les boutons de son corsage, elle glissa tous les papiers qu'elle contenait sous la fine bntiste qui recouvrait sa poitrine délicate.

Elle avait remis prestement les boutons de son corsage et fermé la cassette ; elle en avait glissé précipitamment la clé sous l'oreiller de Gaëlan, puis elle s'était assise de nouveau au pied du lit.

— U serait prudent pour vous d'aller mettre ces papiers en lieu sûr, dit Gaétan.

— Non, je reste, lui dit Hélène ; il fait nuit au dehors ; qui vous dit, et à moi aussi, que je ne suis pas attendue dans la rue ? qu'on ne me guette pas pour me surprendre ? Qui oserait affirmer que je pourrais sortir sans être suivie, peut-être même dépouillée ? Non, non, Gaëîan, je ne partirai d'ici qu'avec le grand jour.

La certitude que j'ai maintenant de pouvoir venger Emmanuel en me vengeant moi-même me rend prudente ; aussi je ne vous quitte pas ; cette nuit, vous me protégerez, GHëtan.

— Alors, écoutez-moi. Prêtez-moi toute votre attention ; je sens mes forces qui s'en vont trop vite, héias ! il faut que je profite du peu qui m'en reste, reprit le mourant.

— Parlez, lui dit Mme Hélène, parlez, je vous écoute.

— Vous souvenez-vous, Hélène, qu'à l'époque oii votre fiancé, Emmanuel de Champreux, choisissait la corbeille de mariage qu'il vous destinait, vous me reprochiez parfois, quoique toujours affectueusement, ma tristesse et les longues absences que je faisais?

— Je me souviens parfaitement de tout cela, répondit la jeune femme.

— Vous rappelez-vous aussi qu'au milieu des parures qui vous furent données par Emmanuel un écrin disparut; il était d'un grand prix, et cela fit quelque émoi dans ta maison.

Seul, M de Champreux ne voulut jamais qu'on s'attachât à le rechercher ; il défendit qu'on fit qioi que ce soit pour retrouver ce bijou perdu. Je ne sais s'il se doutait de ce qu'aurait pu faire découvrir une plus ample information; mais, s'il l'avait su, il n'aurait certainement pas agi d'autre sorte.

Cet écrin, c'était moi qui l'avais dérobé !

La femrne que j'aimais m'avait téuioigné le désir, quelques jours auparavant, d'avoir une parure tout à fait semblable; je n'avais pas 1 argent nécessaire pour l'acheter, et, pour la voir me sourire, pour avoir la satisfaction de lui donner ce qu'elle désirait, je me sentais capable de mettre le feu aux quatre coins du monde. Jugez, Hélène, jugez si je pouvais reculer devant la soustraction de bijoux qui, en définitive, vous apparltuaienl!

— Hélas ! soupira la jeune femme, qui ne se rappelait que trop toutes ces choses.

— Vous savpz, poursuivit le malheureux, de quelle vie calme et monotone nous vivions, vous et moi, dans cette petite ville située à quelques lieues seulement de Paris, et dans laquelle nous habitions la maison paternelle? Pour vous, Hélène, le calme de celte existence teine, c'était le bonheur. Vou

I \m II i:iii' \:\- i. wim h

aviez I amour (i'KiiimamicI, vous alliez (Irvoiiir sa feininc ; votre révc rayonnant Hn'\l là lout entier : aussi étiez-vous complètement licureusc.

Pour moi, il n'(M) était pas de même; mon ('(pur, mon Ame, mon existence

«étaient à l*aris.

Je savais ma mailrcsse loin de moi ; mon esprit me la montrait . dans son

1 lo^^is rempli de luxe, sans eesse entourée d'hommes jeunes, riches, séduisants,

eherchaulloul au moins à la séduire, ce qui n'élail jias diflicile ! et moi, pendant

ce temps, j'étais obligé, en raison de ce que ma fortune était relativement

restreinte, d'habiter loin d'elle et de laisser la place à de plus fortunés que moi.

C'était horrible, j'avais donné à cette femme, k cette lille folle de son corps

et des écus des autres, tous mes jeunes rêves et tontes mes ardeurs juvéniles;

en un mot, elle était mon premier amour.

Ouand après ètro allé dix fois me présenter (;hez elle pour la voir, pour lui dire, je ne savais trop quoi î... — sait-on jamais ce qu'on veut dire aux femmes que l'on aime'' — lorsque, par hasard, j'étais reçu, je respirais et il me srinlilait que je venais de signer une trêve avec le malheur.

Je sentais bien que la Perle ne (enail à moi (|ue cnnimc on lient à un jouel ; c'était ma jeunesse, l'ardeur de mon amour qui lui plaisaient ; elle aimait, en moi, plutôt la chose qui lui appartenait que l'homme que je pouvais être; ce à quoi elle tenait, c'était à l'esclave qui, sur un signe d'elle, eût entrepris les plus grandes choses, absolument comme il aurait commis les plus indignes actions. ! La Perle voyait beaucoup de monde ; on rencontrait chez elle des hommes

î appartenant un peu k toutes les conditions de la société.

! Parmi la foule de ses adorateurs il y avait un homme pour lequel, sans ) savoir pourquoi ni comment, je ressentais une haine profonde ; cet homme, c'était

Henri de Bleulz.

) Aux heures d'intimité, quand j'étais seul avec cette femme dont j'étais fou, ' il entrait, poussant la porte lui-même sans frapper, comme s'il avait été chez ; lui ; parfois il tutoyait cette fille, avec un sans-gène qui me révoltait et m'in- ! dignait.

; Laiterie, de son côté, me semblait avoir pour cet homme un sentiment étrange,

'\ fait moitié d'afl'eclion. moitié de déférence. Tout cela avait éveillé mon ardente j jalousie; pourtant, j'avais honte de laisser voir le sentiment qui me dominait. ; In soir, c'était quelques jours après que j'avais porté à ma maîtresse l'écrin

i que je vous avais dérobé, je la serrai étroitement contre ma poitrine et je lui dis : I — Veux-tu venir avec moi? quitte Paris pour quelques temps, tu me rendras

i heui'eux!... Oh! viens, viens! je t'en conjure !

— Y penses-tu ? cher adoré, me dit-elle, y penses-lu ? Je t'aime trop, mon pauvre enfant, ajouta-t-elle quelques secondes après, pour accepter un pareil bonheur de ton inexpérience de la vie ; songe donc que tu serais perdu à tout jamais si on savait, dans une petite ville comme celle que lu habites, que tu as avec toi une femme de ma sorte.

— Qu'est-ce que cela me fait ? m'écriai-je.

j — Je t'aime trop pour te suivre, reprit-elle en prenant ma tète enlre ses deux j mains et en appuyant ses lèvres à mes yeux : je t'aime trop pour vouloir t'ètre j i jamais nuisible; je ne parle pas souvent raison, mais quand cela m'arrive une ) ; fois par hasard, je t'en prie, range-toi à mon avis.

i Et, pour me faire écouter les choses sensées qu'elle voulait me dire, elle m'em- j

-î^ brassait et me caressait à me rendre fou. ^

Tout à coup la porte de la chambre dans laquelle nous étions s'ouvrit sans qu'on eût frappé, et cet homme que je haïssais de toute mon âme entra avec un calme insolent ; il se jeta dans un fauteuil en disant à la Perle :

— La discussion me paraît agitée ; qu'y a-t-il de nouveau, ma fille ?

— Rien, fit-elle, presque rien ; du moins rien qui vaille la peine d'être répété. C'est Gaëian qui me propose d'accomplir, à nous deux, une immense folie à laquelle je ne veux rien entendre, par intérêt pour lui,

— Tu as tort, reprit M. de Bleulz, grand tort, et M. de Tremples a raison.

— Pourquoi vous prononcez-vous sans savoir de quoi il s'agit? répliqua-t-elle.

— Au contraire, je le sais fort bien, reprit de Bleutz ; ne m'as-tu pas dit qu'il s'agissait d'une folie ?

— Et vous affirmez, comme cela, tout de suite que j'ai tort, sans savoir de quel genre est la folie que je ne veux pas accomplir ?

— En fait de folies, les plus grandes sont toujours les meilleures ; les plus extravagantes sont aussi les seules qu'il soit, à mon avis, raisonnable d'entreprendre. Voilà ce que je pense, fit de Bleutz en croisant ses jambes l'une sur l'autre, pendant qu'il sortait de sa poche un porte-cigare qu'il m'offrait tout ouvert.

— Vous partagez entièrement mon opinion, n'est-ce pas ? continuait-il en me regardant. Ne trouvez-vous pas aussi que ces pauvres filles folles sont parfois, quand elles s'y mettent, d'une sagesse à désespérer les plus raisonnables ?

J'étais interdit d'abord de l'intempestive arrivée de de Bleutz, ensuite de la part qu'il prenait à notre conversation sans y avoir été invité, pas plus par moi que parla Perle.

Cependant, comme je ne répondais pas et que la jeune fille paraissait profondément absorbée dans la contemplation du bout de sa pantoufle brodée d'or, de Bleulz toucha doucement du doigt l'épaule de la Perle et lui demanda :

— Au fait, de, quoi s'agit-il ? Je ne serais pas fâché d'être un peu au courant de la chose.

— Gaétan, que ses affaires appellent à Sentis et qui y sera forcément retenu quelques jours, veut que j'aille là-bas avec lui, répondit tranquillement la Perle.

— Eh bien ? fit de Bleutz.

— Moi, je ne veux pas le suivre.

— Et pourquoi ? je te prie.

— Vous me le demandez ! s'écrie vivement la jeune fille en relevant la tête; ne savez-vous pas que la province est une maison de verre au travers des murs de laquelle tout se voit, tout se sait, tout s'entend ? Je parie tout ce que vous vendiez que cinq minutes après que j'aurai posé le talon de ma bottine sur la terre de Senlis, tout le monde sera en émoi ; depuis le plus grand jusqu'au plus petit, chacun répétera, sur un ton différent, mais qui ne sera jamais charitable, que Gaëlan est arrivé avec une femme qui n'est pas la sienne et qui n'est pas de sa famille du tout.

— Eh bien ? reprit de Bleutz, crois-tu que tu n'es pas assez jolie fille pour que beaucoup de personnages, même à Senlis, portent envie à M. de Tremples, si tu lui faisais la gracieuseté de l'accompagner là-bas ?

— Ce n'est pas de tout cela. dont il s'agit, reprit cette fille ; il faut un peu regarder le côlé sérieux de la question ; ne savez-vous pas que Gaétan n'est pas de notre monde, oh ! mais pas du tout ! et qu'il est destiné à épouser quelque riche héritière de son pays ?

'si^ «^

•2i) I ADI I.IKIIK HT I/AMOL'Il

Va tlo i^ron fioupirs gonllaioiil la poitrine do la jeune, femme, [)en(lanl rpi'elle dtHoiirnail la lèlc pour nie eaclier les l;irmes (jui ronlaiciil de ses heaux

! yeux.

j Jo ne lui répondis rpTrii l'alliranl à moi et en la couvrant de baisers.

) Henri de HIcnl/ ^l'avail prèle qn'nne atleiition dtMiii-narqnoise à la conversation

qne nous avions eue, la Perl(^ el moi : mais pn'S(jne ans<it(*)t i! reprit, en s'adressant à la jeune fille :

— Ma foi ! je ne me serais jamais douté que c'était aussi srrieux qm; erhi ; mais puisqne ci; bel amour est un fait accompli el que, par conséquent, il a force de loi, laissons-hii, an soleil, la place qu'il a conquise et tout ira bien ; néanmoins:, si je puis me permettre de te donner un conseil, la Perle, c'est de t'arranpjer pour soulTrir le moins possible ; lutter contre ses sentiments, c'est toujours maladroit ; leur laisser le i^ouvernail de la barque qui nous mène de concert avec eux, je crois que c'est le meilleur parti que l'on puisse prendre.

La l*erle soupira.

— Puisque je suis tombé comme une bombe au milieu de votre conversation ) amoureuse, mes pauvres enfants, que je vous sois au moins bon à quelque chose; I c'est la moindre des choses que l'on s'applique à être utile aux ^en9> quand on ) n'a pas su leur être agréable.

j — Vous me faite.> toujours plaisir quand vous venez, dit la jeune femme ( d'une allure polie mais peu convaincue.

) De Bleitz leva doucement les épaules pendant (ju'il demandait encore : j — Ainsi, la Perle, tu es jalouse de M. de Treraples ?

— Oui, dit-elle en cachant sa tête dans mes bras.

— Et tu te sens encore trop fiôre pour l'accompagner en province, et cela dans la crainte qu'on ne montre au doigl tes équipages, tes toilettes et ton joli visage, ce dont tu redoutes qu'il n'ait à souffrir?

— S'il lèvent, conlinua-t-elle tout bas, j'aime encore mieux le suivre que de le laisser partir seul.

— Non î m'ôcriai-je, je ne veux pas que tu viennes pour être humiliée par les ineptes bourgeois qui occupent le haut du pavé dans la petite ville de Senlis oîi je suis forcé de vivre ; non, je ne veux pas que tu souffres, toi, mon ange adoré ! Ne pas te voir la première, partout et toujours, tu sais bien que j'en serais blessé plus que toi-même.

— Alors, Gaétan, reprit M. de Bleutz, c'est à vous à ne pas partir, mon ami. j

— Cela m'est impossible, répondis-je aussitôt : je suis attendu à Senlis h pro- | pos d'une affaire de succession à débrouiller ; ma sœ ir. qui va se marier, et I moi, nous avons une part de fortune qui nous est commune ; je ne puis donc remettre mon voyage, pas plus pour la Perle que pour moi. Hélas î c'est triste à dire, mais on est forcé de reconnaître que l'argent est une choâe si nécessaire en ) toute occasion, qu'on en est réduit à se plier à ses caprices et à faire beaucoup de choses déplaisantes, ne fût-ce que pour faire rentrer celui qui est bien à nous.

Il faut donc que j'aille chercher de l'argent là-bas. puisque je n'en ai plus ici.

— Ecoute, reprit la Perle, et son sourire brilla au travers de ses larmes, semblable à un rayon de soleil au milieu d'une rosée de mai, écoute-moi, Gaétan; j'ai trouvé le moyen de tout arranger ; mais, pour en arriver là, il faut que vous vous p''êtiez tous les deux à ma fantaisie : vous aussi. Henri, fit-elle en s'adressant à M. de Bleutz. >s\

— Eh ! mon Dieu, ma pauvre petite, quepuis-je faire en cette occurrence? demanda M. de Bleutz d'un air étonné.

— Beaucoup, reprit-elle, beaucoup ! je vous assure. -" S'il en est ainsi, je suis tout à fait à ton service, répondit-il en souriant

d'un air incrédule mais indulgent, comme s'il n'avait ajouté qu'une foi relative à l'utilité dont il pouvait être dans le bonheur de la Perle.

— Gaétan, dit-elle, en me prenant les mains qu'elle serrait étroitement dans les siennes, je ne serai pas jalouse du tout, si tu emmènes de Bleutz avec toi ; s'il t'accompagne, je suis bien persuadée qu'il te ramènera et qu'en attendant il te parlera de ta petite amie, tous les jours, tous les jours !...

— Mais, ma chère petite, s'écria Henri de Bleutz, ce que tu demandes à Gaétan n'a pas le sens commun ; songe, je te prie, que je ne connais pas la famille de M. de Tremples ; que je n'ai aucunç raison pour y être présenté par lui ; à quel titre voudrais-tu que j'aille avec lui chez lui ? Sache que dans nos familles à nous autres , et de Bleutz prit son grand air pour dire ces quelques mots , ce n'est pas du tout comme chez toi ; les portes ne sont ouvertes qu'à bon escient et on ne tend point la main à tout le monde, sans savoir d'où vient tout ce monde-là.

Voyons, mon enfant, je ne te dirai pas d'être raisonnable, sensée, de respecter les convenances et les usages établis sur les bases du savoir-vivre ; ces choses ne sont point de ton ressort; mais, je t'en prie, permets à des hommes qui ont un nom et une position, dans un monde que tu ne connais pas, d'agir ainsi que l'exigent cette position et le nom qu'ils portent.

Pendant que de Bleutz parlait ainsi, toute la haine que je lui portais s'était évanouie ; elle ne l'aimait donc pas puisqu'elle voulait le faire partir avec moi ! Il n'était pas, non plus, mon rival, puisque la Perle ne tentait pas de le retenir en me laissant m'éloigner.

A partir de ce moment, ce fut, pour moi, une idée fixe d'emmener de Bleutz à Sentis : il me semblait, à tort ou à raison, qu'il était le seul redoutable, pour mon amour, en restant auprès de ma maîtresse, et j'ajoutai, toujours in petto : Il faut qu'il vienne chez moi !

.le savais que, lorsque de Bleutz serait loin de la Perle, ma jalousie s'envolerait d'elle-même ; je m'empressai donc de lui dire :

— Si vous n'avez d'autres motifs de refuser un voyage en ma compagnie que ceux que vous venez de nous déduire, je ne les accepte pas ; vous êtes de naissance et de valeur à être présenté partout, et ma sœur se fera un véritable plaisir d'accueillir un de mes amis, que je serai moi-même très-heureux de lui faire connaître.

— Oh ! que tu es gentil ! me dit la Perle en me sautant au cou ; voilà comment j'aime les hommes ; si de Bleutz t'accompagne, tu auras du moins quelqu'un à qui tu pourras parler de moi ; quelqu'un qui ne te fera pas un crime de m'aimer un peu et de te laisser follement aimer par moi.

— Chère petite ! lui dis-je, crois-tu qu'il soit possible d'oublier ainsi, en un instant, non-seulement la femme qu'on aime, mais aussi tout son propre bonheur?

— Alors, reprit de Bleutz, c'est convenu, me voilà passé à l'état de garde du corps?

— Non, ajouta la Perle, vous êtes transformé en ange gardien ; aussi vais-je vous adresser une prière : vous m'écrirez chaque jour et vous me direz tout ce

r4>^ que fera mon Gaétan, depuis le matin jusqu'au soir !

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i/Anri/ri'MK i:t F;.\Mnrii

— Jo vftis faire coinmo M. d(5 Tremplrs, dit de HIeulz cii scmrianl a inou tour je vais l'appi'l.'r lolle ! Tu disposes de moi siuih mon assciiliineiit, sans môme me demander si je puin ainsi quitter l'aris, tout k coup, pour ia .satisfaction do tes ca[)rices!

Oh ! les femmes, les femmes ! conlinunit de HIeutz, elles ne doutent vraiment de rien .

— Pour ma part, répli(juai-je vivenienl, dans la crainte qu'il ne refusât de partir avec moi, et redoutant (ju'il ne fit encore quelque objection nouvelle, je vous serai profondiMuciil reconnaissant du temps que vous voudrez bien me sacrilier et je rej^arderai cela, de votre pari, comint' un service allVclueux qui me fera votre obligé pour toujours.

— Allons, puisfjue l'un et l'autre vous y tenez ^i fort, me vuila tout à lait à votre service, dit-il en tendant une main à chacun de nous ; disposez dp ni<>i, je suis tout vôtre.

Quand partons-nous? demanda-t-il tout à coup ; quoique je tienne, lui, a fort peu de choses et à moins de gens encore, je n'en ai pas moins un mot à écrire, pour qu'on ne m'attende pas impunément, pour qu'on ne s'inquiète pas trop fort h mon propos. Pendant combien de jours? dcmanda-t-il encore en me regardant.

— Pendant huit jours, lui dis-je, peut-être même un peu plus, ajoutai-je tout bas.

— Pendant au moins huit grands jours, je vais iHre toute seule, soupira la Perle. Gomme c'est long ! je me demande ce qu'on peut bien aller faire, toute une semaine, à Senlis ?

— Chercber de l'argent, lui répondis-je : j'étais enivré de ses regards et de ses caresses : oui, ma belle petite amie, chercher de l'argent pour donner satis- ( faction à les caprices ; le moindre de tes désirs, je veux qu'il soit un ordre pour ( moi ; aussi suis-je capable de tous les sacrifices pour te rendre plus heureuse que tu ne l'as jamais été et pour ne te plus quitter, même un instant.

Ainsi soit-il! répondit de Bleulz, qui achevait d'écrire ; c'est bon pour une fois d'aller s'enterrer à Senlis; mais il ne faudrait pas que cela se renouvelât souvent pour perdre beaucoup de son charme.

La pendule venait de sonner dix heures; le dernier coup m'avait frappé en plein cœur et pourtant je n'osais pas me plaindre ; j'emmenais, avec moi. l'homme dont je redoutais le plus la présence auprès de la Perle ; ce jour-là, il avait accepté devenir, avec moi, de si bonne grâce, que je n'osais plus le suspecter.

— En route, dis-je, en embrassant la Perle ; nous avons bien juste le temps de nous rendre à la gare.

— En route, soit, répéta de Bleutz d'un air bon enfant, et nous partîmes tous deux. (

— Vous savez, Hélène, reprit Gaétan de Tremples, en regardant la pauvre femme qui l'écoutait avec une religieuse attention ; vous savez comment et en quelle circonstance je vous présentai Henri de Bleutz. en vous disant qu'il était

le meilleur de mes amis? j

Vous vous souvenez aussi, n'est-ce pas , qu'Emmanuel et vous vous l'accueil- î

lîtes comme s'il avait été un frère pour nous tous? j

Dix jours après, lorsque toutes nos affaires de famille furent terminées ; quand

( ma part d'héritage, qui s'élevait à trois cent mille francs, fut complètement réglée )

) et que j'eus entre les mains tous les titres de propriété qui affirmaient mes droits \

w^ sur cette fortune, je me disposais à repartir, plus heureux que je ne l'avais ^

L'ADULTEHE ET L'AMOUR 23 ^

jamais élé, puisque j'allais revoir, dans des conditions qui m'étaient entièrement favorables, cette femme qui était ma vie tout entière.

Vous savez quel affreux malheur vint alors fondre sur nous ? A cette époque, trop éloignée, hélas ! nous disions encore nous, Hélène ; ce qui touchait l'un atteignait l'autre, et nos souffrances, de même que nos joies, avaient élé communes jusque-là ; vous rappelez-vous encore de ces choses ?

La voix de Gaétan se faisait suppliante, comme pour qurter un mot de souvenir de la part de celle à laquelle il s'adressait.

— Si je me souviens ! s'écria la jeune femme, vous osez me le demander, Gaëtan ; mais ne savez-vous pas que depuis cette heure maudite je n'ai plus vécu que de tortures , je n'ai plus éprouvé que des douleurs ? Si je me souviens ! 0 ! mon cher Emmanuel, on me demande si j'ai conservé la mémoire du dernier jour que je t'ai vu I

— Oui, reprit Gaëtan d'une voix profondément émotionnée , ce jour-là nous attendions Emmanuel, dont l'absence se prolongeait bien au delà de l'heure habituelle.

Vous étiez inquiète, agitée ; à cette époque, cela passait presque inaperçu au devant de mes yeux, tant j'étais moi-même agité à la pensée de mon prochain départ ; mais, depuis, la mémoire de ces choses m'est revenue, j'en ai la perception très-nette et je me souviens que vous étiez dans un état d'anxiété qui faisait mal à voir.

Henri de Bleutz était le seul dont l'apparence fut entièrement calme ; il causait de choses indifférentes, mais spirituellement selon son habitude et avec la même aisance que les autres jours ; je me rappelle même qu'il, s'offrait pour vous guider dans Paris, si, comme il l'espérait, vous veniez y passer quelques jours aussitôt après votre mariage ; vous vous défendiez de ce voyage ; vous parliez de votre bonheur si grand, si parfait^ en pensant que vous alliez vivre bien retirée, dans vos terres, avec l'époux que vous aviez choisi.

Un bruit de pas précipités se fit entendre; ce n'était pas ainsi que marchait Emmanuel, et pourtant vous n'attendiez que lui ; vous vous êtes levée, pâle et toute tremblante et, ouvrant brusquement la porte du salon dans lequel nous étions réunis, de Bleutz, vous et moi, vous avez demandé au domestique qui accourait:

-- Qu'y a-t-il ?

IjC domestique balbutiait, il n'osait répondre; pourtant, se retournant vers moi, il put enfin dire :

— C'est M. Gaëtan qu'on est venu chercher, bien vite, de la part de M. de Cham preux.

— Emmanuel ! dites-vous, en poussant un grand cri, comme si vous veniez d'apprendre une nouvelle horrible, et, avant même qu'on eût pu vous arrêter, vous étiez partie avec la rapidité d'une flèche.

Sous l'empire d'un pressentiment que je ne pouvais définir, je vous suivais, avec peine, de loin ; mais enfin j'arrivai dans la maison de celui qui allait bientôt être votre époux, pour vous voir à demi folle de douleur.

Vous teniez dans vos bras le cadavre de votre fiancé, qu'on venait de trouver sur son lit, le front percé d'une balle et ayant encore, à la main, le pistolet déchargé dont il s'était servi pour se tuer.

— Si je me souviens ! reprenait Hélène, dont le regard sec et l'œil ardent s'attachaient sur Gaëtan de Tremples ; c'est infâme , tout ce qui s'est passé à

(^- 2» i;ai)i mi;hi. i i i;am">i ii ^*ç;

cette époque ; l'acte (iiii a été commis est un crime; e/cst vous qui avez assassiné Kmmanuel ! comme, un peu plus lard, vous m'avez vendue !...

— Je vous jnre sur ce qu'il y a de plus sacré au monde, reprenait Gaétan, je vous jure, Hélèuc, que ce jour-là j'étais de bonne foi et aussi vrai que vous l'étiez vous-même, en pleurant, à vosc(jtés, l'ami que vous avie? perdu; hélas! je n'ai su que beaucoup plus tard comment la catastrophe avait été amenée, habiloinent diri^'ce , et, quand j'ai su loulcs ces choses, je n'avais plus le droit de parler; il était aussi Irof) tard pour (juc je pusse me mettre entre les meurtriers et leur victime ; trop lard, Hélène, trop tard pour qu'il me fût permis de vous protéger, de vous venger î

— Ilélas ! reprit la jeune femme, pounjuoi étais-je si riche , beaucoup plus riche que vous ne l'étiez, (iaëtan ; oui, parfois je me le demande, pourquoi ma tante, cette noble créature qui m'aimait de toute son âme, m'aVait-elle laissé, ) à moi seule, l'immense fortune <pii tenta cet homme, que vous m'aviez présenté ( comme étant le meilleur de vus amis ? )

Hélène et Gaétan en étaient là de ce qu'ils avaient à se dire, lorque la ( Fauvette rentra; elle portait sur un plateau un verre et une carafe d'eau. j

— Voilà, dit-elle, en s'appruchant du lit, dont le pied servait de siège à la | jeune femme ; ce n'est pas sans peine, allez, ma petite dame, qu'on m'a donné tout cela ! Mon Dieu ! que les gens sont donc méfiants par ici ; c'est à n'y pas ; croire !

Hélène se versa quelques gouttes d'eau sans penser à ce qu'elle faisait; instinctivement elle comprenait qu'il fallait boire, ainsi qu'une femme grande- ) ment altérée, pour donner le change à la Fauvette. j

\ La vieille femme, après s'être assurée d'un coup d'œil que la cassette était j encore à la même place, qu'elle faisait toujours saillie sous le maigre oreiller du mourant, retourna s'étendre, avec ses bêtes, sur les guenilles qui étaient à j terre et elle ne tarda pas à s'y endormir.

— Approchez-vous, Hélène, approchez-vous, disait Gaétan de Tremples : je vous l'ai dit, je vais mourir ; je le vois de plus eu plus, je sens que la chose est | proche. Il faut donc que je me hâtel écoutez-moi.

Je n'ai su que plus tard, je vous l'affirme, ce qui était arrivé, et je vais vous l'apprendre. )

Henri de Bleutz, pendant les dix pren.iers jours que nous avions passés j ensemble, s'était insensiblement initié à toutes nos affaires ; il avait fini par ' savoir, aussi bien que vous, aussi bien que moi, que la tante qui vous avait i élevée vous avait laissé, en mourant, plus de quinze cent mille francs en bonnes j terres et des bijoux de reine en quantité, si bien qu'avec les trois cent mille francs qui vous revenaient, comme à moi, du chef de notre père, vous aviez au ( ) moins deux millions et demi de fortune dont vous disposiez seule. (

Il savait, de même, que celle fortune, qui éveillait sa convoitise, vous alliez i l'apporter à un homme qui vous aimait, à un homme que vous aimiez de toute \ votre âme. J

Faire disparaître cet homme était la première chose qui s'était présentée à j son esprit, ce fut aussi celle dont il s'occupa sans plus tarder. j

Tout avait été préparé et arrêté, entre la Perle et cet homme. La Perle n'était qu'un instrument dans sa main : il n'y avait pas jusqu'à cette scène de tendresse, pour moi, à la suite de laquelle je vous avais présenté de Bleutz, qui n'eût été j arrangée d'avance, entre les deux complices. ^

L'ADUF^TÈRE ET L'AMOUIl

Tout-à-coup, la pi'i'te do lu cliambi'e s'ouvrit (page l'ij.

g^De Bleutz habitant chez nous et y étant traité comme s'il avait été de la famille, — les gens honnêtes, les gens heureux ne sont point méfiants, — il lui fut facile de dérober cette cassette dans laquelle vous aviez réuni toutes les lettres que vous aviez reçues d'Emmanuel, pendant les courtes absences qu'il avait faites, depuis que vous vous connaissiez et que vous vous étiez promis d'être l'un à l'autre.

Un homme avait été gagné à la cause de de Bleutz, — les gens de cette sorte trouvent, toujours et partout, des complaisants qui deviennent leurs complices — Henri avait donc trouvé le moyen de faire savoir à Emmanuel que, jusqu'à présent, vous étiez l'esclave de la parole que vous lui aviez donnée ; que vous hésitiez encore à rompre un mariage dont tout le monde avait parlé, auquel chacun aussi,

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L AULLIKUL: \ùi' L'AAlOUll

dans la vill(\ avail pour ainsi dire donné lu consécrulion de son assenlirnenl, en disant à propos d'Kmnianucl cl de vous : quel joli couple !

Vous hésiliez encore h rompre celle union, disaient les complaisants lancés par de Uleulz, dans la seule crainte du sr.mdale qui se serait attaché à vous, à propos de celle rupture.

I/ofiîcieux personnage qui jouait le jeu de de iileulz ajoutait (|ue votre plus grand désir était de vous délier de cet engagement pour reconquéiir le droit de donner voire cœur et vous-même à un homme qui était venu chez vous, en se disant l'ami de votre frère, mais qui, en réalité, n'avait été attiré dans notre intérieur que par un sentiment bien plus tendre, que vous aviez l'un pour l'autre ; sentiment impérieux, irrésistible, que vous n'osiez pas encore faire connaître à loul le monde, en raison même de vos premières promesses, de vos engagements antérieurs pris un peu à la légère. Cet homme pour lequel vous étiez prèle à renoncera Emmanuel, c'était Henri de Bleutz. La fable qu'il faisait répandre était de son invention et devait faire faire un grand pas à la réalisation de ses projets.

Kmmanuel était fier, il avait l'àme pleine de délicatesse, d'autant plus que sa fortune était fort modeste relativement à la vôtre; ses susceptibilités étaient facilement en éveil au moindre mot, au plus léger signe, tant il redoutait qu'on le pût soupçonner de faire entrer votre dot en ligne de compte, pour si peu que cela fût, dans rafTection qu'il vous portait.

Après tout ce qu'on lui avail fait entendre ; à la suite des doutes qu'on avait éveillés dans son esprit, à propos de votre amour qui ne supportait plus sa présence que par un reste de commisération <à son égard et par respect humain ; ne pouvant se résoudre à vivre sans vous et ne voulant point se larguer de la parole que vous lui aviez donnée, pour obtenir de vous un bonheur que votre cœur n'appréciait plus ; voyant son existence brisée, du moment où vous vous étiez retirée de lui ; ne pouvant vivre sans vous, il se tua, pour vous laisser libre d'être heureuse, ainsi qu'on affirmait que vous vouliez l'être, et pour ne jamais être une entrave à la nouvelle affection que vous vous étiez créée.

Lî jeune femme, en entendant cette horrible confidence, fut secouée, de la tète aux pieds, par un frisson, pendant qu'une pâleur livide se répandait sur son visage et que deux grosses larmas roulaient sur ses joues décolorées.

— Je vous jure, poursuivait Gaétan, que je n'ai été instruit de tout cela que beaucoup plus tard ; lorsque je vous trouvai auprès du lit d'Kmmanuel, mon cœur, comme le vôtre, était en proie au plus horrible désespoir.

— .\près? demanda encore Mme Hélène, dont les mains étaient agitées de convulsions nerveuses; après, Gaétan, parlez, dites-moi tout; je ne veux rien ignorer des choses terribles qui ont brisé mon âme.

— Quelques jours après, poursuivait M. de Tremples, nous revenions à Paris, de Bleutz et moi ; la Perle me reçut ainsi que les femmes de la sorte reçoivent un homme qui leur apporte trois cent mille francs.

Pendant quelques mois, je fus heureux, du moins je croyais l'être ; ma vie était exempte de tourments, presque tranquille dans sa quiétude amoureuse; la Perle m'autorisait à ne pas la quitter ; elle me gardait à ses côtés, comme elle y eût gardé un portefeuille dans lequel elle pouvait puiser à loisir sans qu'on lui dît jamais : assez !

Au lieu de compter ou d'entraver les dépenses exagérées, les caprices sans cesse renaissants, je détournais la tête de ma ruine qui s'approchait à grands pas. Ah ! elles vont vite, ces dames ! Je ne voulais pas voir, je ne voulais pas

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