CHAPITRE XI
Cœur de Mère!
Quelque temps après qu'avait eu lieu l'enterrement de M. Beaupuy, dont la mort avait laissé un vide affreux dans la maison et dans le cœur d'Hélène et de (^ Benjamin, Mme Jacob reçut une lettre timbrée de la Hollande; dans cette lettre
57rne livraison
Reproduction formellement interdite
12me SÉRIE
L'ADULTEllK Kl L AMOUIl
il était question de son fils, rt la pauvre femme, dont la douleur était toujours la raérae, crut, celle fois-ci, qu'elle allait devenir folle.
Il osl toujours horrible pour une mère de perdre son enfant.
Après l'avoir vu souriant, gai, pleii. de vie, le voir ensuite glacé, les yeux clos, sans soufllc cl sans sourire, c'est en elTel une chose monslrueuse quel)ieu, semble-t-il, ne devrait jamais permettre.
Mais, enlln, cela arrive!... Il y a des mères qui perdent leurs enfants après leur avoir donné ce dernier baiser qui ne peut plus les réveiller, ni les réchaufïVr ; elles les ensevelissent, elles les recouvrent de leurs larmes et, en les déposant dans la terre, elles marquent la place où elles les ont couchés, pour qu'ils puissent se reposer avant môme d'avoir été fatifçués de l'existence.
Mais elles peuvent y revenir, à celte place; elles y portent des fleurs, elles l'embrassent, ce sol cruel qui les sépare de leur enfant qu'il recouvre ; mais, enfin, il csl là-dessous, et, même lorsqu'elles ont enterré le fruit de leurs entrailles, ces mères désolées n'ont point encore tout perdu.
Elles peuvent dire : Il est là!... elles reviennent le voir el s'entretiennent aussi avec lui.
Mais, de toutes ces choses, Mme Hélène n'avait rien, rien que le regret morne, sans larmes el sans tombeau.
Celte incertitude sans espérance lui était, à porter, d'une lourdeur incommensurable; ne pas savoir ce qu'il était advenu de son Calixte la tourmentait sans cesse et toujours, à coup sûr, bien davantage que s'il lui avait été donné de le tenir pâle et froid dans ses bras avant de le rendre à la terre.
11 était donc arrivé, ce jour-là, une lettre de Hollande à l'adresse de Mme Benjamin Jacob, et cette lettre était ainsi conçue :
i< Madame,
» C'est à vous que je m'adresse parce que je sais que les mères, quand il s'agit de leurs enfants, comprennent dix fois mieux ce qu'on peut leur dire que ne le sauraient faire les hommes dont elles portent le nom.
» Votre fils n'est pas mort !
» Il se porte même fort bien ; il est parfaitement soigné, dans le logis où on lui a fait prendre gîte, pour longtemps...
» 11 a toujours près de lui le garçonnet avec lequel il a été enlevé, avec lequel il a été élevé chez vous, avec lequel il grandit ici.
>v Ne cherchez pas à savoir ce qu'il est devenu, ne le cherchez jamais 1 ne lentez rien pour le retrouver, parce que le moment n'en est point venu et qu'alors ce serait lui qui porterait la faute des actes maladroits que vous corametlriez.
» Plus vous tenteriez de choses pour vous rapprocher de votre fils. — elce que je dis pour vous se doit appliquer aux parents de Pierre, — plus vous les éloigneriez de vous.
» Ceux qui vous ont enlevé ces enfants avaient le droit de le faire, en raison de "ce qu'on a toujours le droit de se venger, et nous avions une terrible revanche à prendre ; aussi l'avons-nous prise aussi large qu'il nous a été possible.
» Peut-être plus lard, mais bien plus tard, on vous fera connaître le prix de leur rançon; mais ce sera dans bien longtemps; on a pris des enfants, si on vous rend quelque chose, on vous rendra des hommes; mais il n'est pas sûr qu'on W se décide à vous les donner jamais.
îife^-
» En attendant, ne bougez pas, ne mettez personne à leur recherche ; nonseulement vous ne les retrouveriez pas, mais encore on s'arrangerait de façon à ce que vous ne les revissiez jamais. »
Cette lettre, tout en menaçant Mme Hélène, tout en lui disant qu'elle ne reverraifc peut-être jamais son enfant, lui affirmait qu'il vivait, et cette affirmation, quoi qu'elle reposât sur des paroles ennemies auxquelles elle aurait été en droit de ne pas croire, lui montrait, pour un avenir aussi lointain qu'il pût être, le doux visage de son enfant près de ses lèvres.
Alors il lui semblait que, puisque Galixte vivait et se portait bien, elle était déjà moins malheureuse.
Poigne-d'Acier avait une douleur tout à fait dissemblable de celle qu'éprouvait Mme Hélène : le sentiment maternel, chez elle, était concentré, mais sa haine était terrible ; on lui avait pris son fils et rien ne pouvait l'empêcher de le chercher ; elle voulait le voir le plus vite possible, et les promesses du royaume des espérances n'entraient pour rien dans ce qu'elle attendait.
Terrible elle avait été, terrible elle était, plus terrible encore elle devait être dans l'avenir.
Karll était absolument comme Rosalie : il lui fallait son fils, et cet homme se disait, mais tout à fait dans le secret de la pensée : la Justice a beau être persuadée et vouloir nous persuader aussi que de Morbras n'est pour rien dans tout cela, je ne le crois pas ; je sens que c'est lui, lui seul, qui a tout mené, tout conduit, tout fait exécuter.
Il était au bois, au cercle, en fête le jour du vol de mon fils, et la police se contente de tout cela ; elle le peut, on ne lui a rien pris à elle ; mais quand tout en moi accuse cet homme qui n'a jamais laissé échapper une occasion de nous être nuisible et dé nous faire du mal, on me répond par l'alibi de ce Monsieur :
— Il était au bois, il était au cercle, il était en fête, ce n'est donc pas lui ; aussi serait-il ridicule de l'accuser plus longtemps.
Quelque terribles ou honteuses que soient les accu.^ations que je porte contre lui, je n'en crierai pas moins toujours et du fond de mon âme, reprenait Karll, dussé-je être le seul à m'entendre : cet hom?ne est un voleur^ un assassin, et c'est lui qui nous a dérobé nos enfants.
L'activité même de la douleur qu'éprouvaient Karll et Rosalie les tenait sans cesse en éveil ; aussi, lorsque Mme Hélène fit part à Poigne-d'Acier de la lettre qu'elle avait reçue, celle-ci lui répondit :
— Je ne crois pas à toutes ces choses ; mort ou en vie, je veux mon fils et je le retrouverai.
— Mais, disait Mme Hélène, si ce sont eux qui doivent souffrir de nos recherches, attendons, attendons.
Et la pauvre femme, les yeux pleins de larmes, n'osait dire entièrement sa pensée. Elle avait déjà tant et si loaglemps souffert qu'elle en était arrivée à" redouter la lutte ; il lui semblait que, pendant la bataille morale et matérielle qui pouvait et devait avoir lieu entre la famille et les enleveurs d'enfants, ce seraient les enfants qui recevraient les coups, et Mme Hélène ne voulait pas qu'on fit souffrir Galixte.
Mais la douleur était si constante chez cette malheureuse créature dont l'existence n'avait été qu'un long martyre, puisque, en dehors des quelques années J*
l/Al)l)LTl'':ilK Kl I/AMOIJII
heureuses (lu'elle avait vi^eu à la suile dr son mariage avec Itenjamin Jacob, elle avail toujours rià lourmenU''e el poursuivie du plus loin qu'elle pouvait se souvenir ; la douleur était si {^M-aude, disons-nous, dans ce pauvre co'ur ulcéré, dans cet esprit sans cesse aux champs, que le corps s'en ressentit, et hientùt Mme Hé-. Icne tomha malade; m.'iis (rnnc de ces maladies fjiii n'atteignent pas seulement le (torps, mais semhlcut avant tout vouloir (H pouvoir s'emparer <lu cerveau.
Les soull'rances de Mme lléicne avaient amené chez elle quelque chose qui ressemblait à l'idée lixc.
(!ha(|uc matin, elle quittait son liùtcl pour aller parcourir Paris, seule, marchan , vite, toujours à pied, et elle se rendait dans les jardins publics où les mères envoient jouer leurs entants.
Mlle regardait les bambins, leur parlait, les caressait sans cependant espérer trouver, en agissant ainsi, une consolation ou l'une de ces tromperies d'Ame dont les grandes aftlictions semblent avoir besoin, comme on a besoin d'un mensonge pour bercer certaines douleurs trop lourdes à porter.
Non, Mme Hélène ne courait après rien de semblable ; c'était Calixte qu'elle cherchait, partout, toujours, et il semblait à cette femme, dont le coMir n'était plus qu'une vaste plaie, que c'était au milieu des autres enfants qu'elle devait retrouver le sien.
Le Jardin-des-Plantes surtout l'attirait; celait là qu'elle avait envoyé Calixte la dernière fois qu'il était sorti, et c'était là probablement qu'elle devait le revoir, croyait-elle, puisqu'elle y revenait sans cesse et toujours.
Il fallait que la niiil vint pour la faiie rentrer ; alors, elle reprenait le chemin de son hôtel en murmurant d'une voix pour ainsi dire sans inflexion :
— Ce sera pour demain ; je reviendrai encore ici ; il y a trop d'enfants vraiment pour que le mien n'y soit pas. 1
Et, comme elle .l'avait dit la veille, le lendemain elle revenait encore, tantôt ici, tantôt là.
Un soir que, comme tons les autres jours, elle rentrait abattue, désolée, portant sa désespérance semblable à un lourd manteau dont elle ne devait plus jamais se séparer, Mme Hélène fut arrêtée, dans le chemin qu'elle suivait, par une femme qui venait de prononcer tout bas. en passant à ses côtés, tellement près qu'elle l'avait frôlée du coude, un nom qui avait fait bondir le cœur de la mère.
— Calixte !.. avait dit la passante, et c'était par un grand cri que Mme Hélène venait d'y répondre.
Ce jour-là. comme les autres, la mère avail passé tout son temps à la recherche de son fils ; elle avait été dans le jardin du Luxembourg où elle avait rencontré des troupes d'enfants, et, de même qu'elle le disait chaque soir ; — H y en a trop pour que le mien ne soit pas ;;ii milieu d eux. — elle avait été les regarder les uns après les autres, leur parlant tout bas, les fixant les yefix dans les yeux pour bien se convaincre que pas un de tous ceux-là n'était son fils; après, elle passait sa main sur leur tète blonde en ajoutant :
— Si rien ne m'émotionno en touchant ces cheveux brillants et souples, c'est que ce n'est pas lui !
Si c'était lui, mon cœur bondirait dans ma ) oitrine, mes lèvres courraient à son front pour l'embrasser et mes bras s'ouvriraient d'eu.x-mèmes pour l'étreindre.
Et de ses doigts fluets elle caressait l'une après l'autre ces têtes de chérubin.
Mais ce n'est pas lui !... dans aucune de ces petites poitrines ne batlait le cœur de son fils.
Ce soir-là, elle revenait du Luxembourg ; elle était sortie tard ; l'ombre se faisait peu à peu, et, après avoir quitté le jardin, elle s'était mise de l'autre côté de la grille, et ses yeux cherchaient encore au loin, toujours, dans la nuit qui allait s'épaississant de plus en plus, se demandant si Calixte, par hasard, ne serait pas resté là dedans, si on n'avait pas fermé les porles en oubliant de lui rendre son enfant.
C'était à ce moment que la femme était passée près d'elle, en lui jetant à demi-voix ce nom de Calixte qui l'avait fait tressaillir jusqu'au plus profond de ses entrailles.
La rue était déserte, et la femme, qui s'était approchée de Mme Hélène, venait de lui dire en réponse au cri que la mère avait poussé :
— Chut ! pas un mot, pas un geste, on pourrait nous voir...
— Et que m'importe!... s'écriait Mme Hélène, que m'importe qu'on me voie ou qu'on m'entende ; vous avez dit Calixte, le connaisez-vous ?
— Il m'importe beaucoup à moi, reprit la femme; je serais perdue si l'on savait que je vous ai vue et si l'on pouvait se douter que j'ai prononcé à vos oreilles le nom de cet enfant.
L'émotion de Mme Hélène était si grande que tout en tremblant elle sentait tout son être se paralyser, elle n'osait plus dire un mot ; mais, dans la crainte de voir lui échapper celte femme qui avait prononcé le nom de son fils, elle s'était cramponnée à son bras et, se penchant à son oreille, tant elle avait peur que quelqu'un pût l'entendre, elle lui disait :
— Qui êtes-vous? le connaissez-vous? est-ce bien de lui que vous me parlez?
— Oui, c'est de lui, reprenait la femme ; sans cela pourquoi vous aurais-je arrêtée? Vous alliez partir pour rentrer chez vous déplus en plus désespérée, ainsi que"vous le faites chaque soir, lorsque je vous ai dit : Calixte !
— Oh! mon fils, mon fils!... soupirait la pauvre mère en s'attachant plus étroitement encore au bras de la femme qui venait de prononcer ce nom chéri.
— Voudriez-vous le voir? ne fût-ce qu'un instant, demanda la femme en s'adressant à Mme Hélène.
— Vous me demandez si je voudrais !e voir? Mais vous n'avez donc jamais été mère, vous ! pour me faire une semblable question ?
— Alors suivez-moi, mais ne dites pas un mot, n'ayez même pas l'air de me connaître, car je joue ma vie par pitié pour vous.
— Que Dieu vous récompense si je suis impuissante à le faire, disait Mme Hélène d'une voix tremblante.
— Vous ne direz rien, même en le voyant, demanda la jeune femme; il faut que je vous prévienne que je ne puis vous le montrer que de loin.
— De loin ! de loin ! répétait Mme Hélène.
— Pour aujourd'hui, oui, je ne puis faire autre chose ni mieux ; mais encore ne vous conduirai-je à l'endroit où vous devez le voir que si vous me donnez votre parole de ne p.as dire un mot, de ne pas pousser un cri, de ne pas faire un geste.
— Je vous promets tout ce que vous voudrez, répondait Mme Hélène.
l/ADlII/rÈIlk KT L'AMOl K
Ah ! la pnuvn* mt^re, dit» aurait vraiiiuMil promis lilcn aiilre chose encore à ct'ttr r<'iniuc <{iii lui disait qu'elle allait lui inonlrcr suii enfant!
— Sonf;ez, reprenait la femme, que l'on me tuerait si seulement on pouvait se douter que je trains pour vous ceux que je dois servir, ceux qui, me payant et me nourrissant, m'ont fait jurer que je ne dirais jamais un mot concernant l'enfant (jue l'on eaelse.
Je ne sais ni pounjuoi ni comment ces choses-là se font ; elles ne me rcfçardent pas; on me rétribue pour que je serve cl obéisse; je devrais le faire, mais je suis femme et je me suis dit :
Gel enfanl a dû (Mre arrjiclié aux bras d'une mère, et cette mère ne saurait faire autrement que de soufVrir mille raoris de son absence. Si je pouvais apporter quelque soulagement à sa douleur sans que personne en sache rien, j'aurais fuit tout à la fois aussi une bonne aciion el je n'aurais pas perdu ma place. Il ne faut pas (-ue je me fasse renvoyer, car les pauvres gens sont obligés de travailler pour vivre, ajoutait la femme, et je suis dans ce cas-là.
— Je ne dirai rien, je mettrai mes deux mains sur ma poitrine pour empêcher mon cœur de battre; mais faites-moi voir Calixle, une fois, de loin, une minute seulement, si vous ne pouvez faire davantage ; mais que mes yeux aient encore la joie de le contempler.
— Alors, venez, suivez-moi, répondit la femme.
Mme Hélène tenait plus que jamais le bras de cette créature, tant elle avait peur de la voir lui échapper.
Cependant la femme lui disait encore, tout en marchant :
— C'est loin ; ne serez-vous pas fatiguée ?
— Fatiguée ! pour aller voir Calixte ! Mais vous ne me connaissez pas ! Je suis la mère dont on a ravi le petit ! Marchons" marchons.
Et, sans chercher à se rendre compte pour elle-même du chemin qu'on lui faisait suivre, des détours qu'on lui faisait faire, elle allait à la suite de cette femme qu'elle ne connaissait pas, qui pouvait tout aussi bien la conduire dans quelque coupe-gorge que la mener auprès de son enfant, ainsi qu'elle le lui promettait.
Et Mme Hélène marchait, marchait toujours au bras de cette femme.
Esl-ce qu'elle peut s'en méfier ? Est-ce qu'elle a même le droit de ne pas avoir en elle une entière confiance ? Est-ce que toutes ces choses sont possibles, du moment où on lui a parlé de Calixte ?
C'était du côté de Montrouge que cette femme conduisait Mme Hélène. On avait passé les endroits habités d'une façon à demi correcte, mais on allait, on allait toujours. Les heures sonnaient, troublant la nuit du son clair à l'aide duquel les horloges marquent le temps, et les deux femmes marchaient encore.
La barrière avait été dépassée, les chemins de traverse que l'on suivait étaient complètement déserts, et la femme de Benjamin Jacob, cette pauvre Hélène, habituée à tous les luxes, qui n'avait jamais marché que pour faire quelques tours de promenade sur le sable fin des allées de ses jardins et de ses parcs, heurtait ses pieds aux pavés des roules mauvaises qu'on lui faisait suivre ; elle s'y blessait sans que la douleur physiqi/fe l'arrachât à son rêve.
Calixte, toujours l'enfant bien aimé, est-ce qu'il n'était pas au bout du calvaire qu'on lui faisait suivre ?
Pauvre mère ! elle allait voir et retrouver son enfant ; pouvait-elle s'occuper d'autre chose ?
Ce fut ainsi qu'elles arrivèrent toutes les deux dans ces terrains perdus qui environnent les carrières de Genlilly.
Un peu avant, le terrain est mouvementé, rugueux ; on trouve, de-ci, de-là, • des monticules, des trous, des ornières, des buttes; aussi, la marche devenait de plus en plus difficile.
Tout à coup, la femme au bras de laquelle se cramponnait Mme Hélène, qui n'avait vraiment que la frayeur de la perdre, cette femme poussa un cri sinistre, quelque chose rappelant le cri de l'orfraie qui, traversant la nue, va semer l'effroi dans l'âme de ceux qui l'entendent.
Au même instant, un homme bondissait on ne savait vraiment d'où ; il sortait de quelque excavation, probablement de derrière quelque bloc de pierre dont la plaine est émaillée en cet endroit autant qu'un cimetière de tombeaux.
D'un bond, cet homme s'était approché de Mme Benjamin Jacob et, en la prenant par derrière, il venait de l'envelopper, depuis la tête jusqu'à la ceinture, des plis épais et lourds d'un vaste manteau de couleur sombre ; pendant qu'on serrait étroitement le haut de son corps^ la femme s'était baissée et passait un nœud coulant aux pieds de Mme Hélène.
Nos lecteurs n'auront pas eu peine à reconnaître dans cet homme et dans cette femme M. de Morbras et Kath Durth.
Avoir enlevé son enfant à Benjamin Jacob, ce n'était pas encore assez pour son ennemi, d'autant plus que certaines douleurs finissent par arriver dans le cœur de quelques hommes à l'état d'habitude.
On vit avec sa pensée, on la traîne après soi sans plus songer à s'en défaire ; on s'installe dans le malheur sans s'appliquer davantage à rompre avec lui, pas plus qu'à y apporter remède: l'habitude, l'habitude !... on prend l'habitude des larmes plus encore que celle des sourires.
Voilà ce que de Morbras ne voulait pas permettre à Benjamin Jacob, qu'il avait voué au martyre actif, incessant, et non point à la douleur lente avec laquelle, à la longue, on s'habitue à vivre.
Mme Hélène, cherchant son fils au milieu des autres enfants qui jouaient dans les grands jardins de Paris, était déjà moins malheureuse, semblait-il à de Morbras, qu'elle ne l'avait été aux premiers jours de la disparition de Galixte.
Le mortel ennemi du peintre, qui était tenu au courant de ce qui se passait à l'hôtel Beaupuy, avait été instruit des nouvelles façons d'être de Mme Hélène et aussitôt il s'était dit :
— Je ne saurais laisser les choses dans cet état; cette femme en arriverait à se créer une illusion consolante; après avoir cherché son fils longtemps et partout, elle se figurerait qu'elle l'a retrouvé dans la personne d'un bambin qui le lui rappellerait plus qu'aucun autre n'aurait su le faire et... alors, elle ne souffrirait plus !... Benjamin Jacob pas davantage.
Son art le consolerait en l'absorbant, l'enfant enlevé n^ serait plus qu'un rêve dont le souvenir à demi effacé n'aurait plus rien de douloureux.
Benjamin Jacob aime sa femme d'une étrange manière ; cette créature tranquille, calme, au long regard, sans passion, lui suffit ; aussi, ne sera-t-il jamais ivj réellement malheureux, ni entièrement désespéré tant qu'elle sera près de lui.
I/ADIILTHIIIÎ KT I/AMOIJII
ICiiliO sa feniiiicel ses pinceaux le souvenir de rciifia'. arriverait à Iciiir bien ptMi de plui'c ! l'I c'est ec fpio je ne voux pas.
J'ai résolu que cet liomtne qui m'avait insulté, non-seulement par les regards (|u'il a promenés sur le corps de la (ilie qui m'appartient, mais encore par le di-dain dans lequel il a tenu les cIidsos qui l'ont nît)n honlicur, puisque, après les avoir considérées, il les a dédaijjjnées, n'ayant rien tenté pour me les ravir; j'ai résolu qife cet homme n'aurait plus une heure de repos, je l'ai voué au malheur, je ne lui reconnais pas le droit de s'y soustraire.
J'ai pris son cnlanl, mais ce n'est point encore assez puisqu'il lui reste un bonheur; je prendrai sa femme et je la tuerai.
La haine, chez de Morbras, avait pris des proportions et un caractère semblable à ces rages inconscientes, et pour ainsi dire sans raison d'être, qui i;randissent, s'allirmenl, se développent sans qu'on sache bi'Mi exact luciil ue qui leur a donné naissance.
Mais rèlre lout entier, esprit et corps, s'est accoulumé aux mauvaises passions, il a pris riiabitude de mal faire, il ne saurait changer d'allure ; il s'est insensiblement exalté en des pensées cruelles, nuisibles aux autres et à lui-même ; il a été loin, très-loin dans le domaine des mauvaises actions; il s'est tellement avancé qu'il ne sait plus, qu'il n'ose plus reculer; au contraire, il s'applique à marcher plus avant ; il veut aller toujours plus loin.
C'est la lièvre du crime qui s'est emparée du cerveau.
Les hommes (jui par élat, par vocation, sont obligés de voir de très-près les natures mauvaises qui font partie de la société et ne s'attachent à elles que pour lui nuire, connaissent bien cette fièvre-là.
Ils l'ont si souvent étudiée sur le vif qu'ils en découvrent facilement les symptômes dans les sujets qui en sont atteints.
Les amants de l'humanité, ceux qui s'appliquent à lui trouver des excuses quand ils sont forcés de reconnaître qu'elle est foncièrement mauvaise, ont fait de profonds et de constants travaux sur ce qu'ils appellent le Cœur humain ; ils se sont adonnés à découvrir les causes de la perversité, ils ont cherché le pourquoi de tant de crimes et surtout de tels crimes plutôt que de tels autres ; mais ils n'ont encore rien trouvé d'exact, et ils ne trouveront rien par le seul fait qu'il n'y a pas de principe à établir dans la criminalité: c'est la fièvre du crime !
Quant au but que les malfaiteurs poursuivent et veulent atteindre, ils ne le savent pas eux-mêmes le plus souvent; ils y voient rouge. Pourquoi? Comment? Non-seulement ils tuent pour tuer, mais combien de fois ne les a-t-jn pas vus s'acharner, même après la mort, sur le cadavre de leur victime ! Li fièvre du crime, toujours la fièvre qui amène le délire.
Le criminel n'est pourtant pas aussi inconscient de l'acte commis qu'on. veut bien le dire et s'applique à le prouver depuis quelques années surtout; l'iiiconscience, ce mot si vaste et le plus souvent si mal appliqué, n'a généralement pas de générosité pour les victimes. •
Celui qui a eu le calme nécessaire pour raisonner et pour préparer un meurtre avec des raffinements monstrueux n'est jamais entièrement inconscient ; on tient son exaltation pour excuse, c'est un tort.
Les alcooliques sont simplement des brutes qui commencent à boire plus que de raison, parce que boire leur semble bon ; à la suite de l'égarement du cerveau, ^
L'ADULTKRE ET L'AMOÛK
Vous êtes une vulgaire créature, une coquine (page 364).
les passions plus ou moins mauvaises dont ils avaient les germes en eux se développent et leur hichenl la bride, ne sont-ils pas inconscients?
Non, mille fois non ! car celte fièvre du crime ne naît que dans les âmes profondément viciées, elle ne s'empare que des cerveaux malsains et n'agite que les êtres monstrueux.
De Morbras était entièrement envahi par la fièvre du crime, il était en proie au désir actif de faire le mal et il allait répétant pour se bien convaincre de son idée entièrement arrêtée :
58"ie LIVRAISON
Reproduction formellement interdite
12"* séiuE
— Je lui ai pris son enfant, mais ce n'est pas encore assez, puisqu'il n'en est pas (li'voiiu fou! MaiiiliMjaiit je prendrai la H^mmc «pi'il aime et je la tuerai !... Celle créature (jue je liais parce qu'il l'aime serait capaMe de le consoler et de le relever du malheur auquel je l'ai voué.
Mme Hélt'^ne venait d'clre enveloppée d'un vaste manteau, ses pieds étaient liés ensemble, elle ne pouvait plus faire un mouvement, et puis, lors même qu'elle aurait voulu fuir ou se défendre, en étail-elle capable, la pauvre femme, surtout en face des adversaires qu'elle avait en lace d'elle !
Non, elle était bien entièrement réduite h l'impuissance, elle était bien complètement en la puissance de Katli Durlh et de de Morbras.
Vv'\<v k l'improvisle ainsi que cela venait de lui arriver, rappelée au danger de sa situation par la brusque attaque qu'elle venait de subir, elle en arrivait, en un éclair de douleur et de raison, à penser à son mari, qui ratlendait depuis elle ne savait combien de temps ; à son enfant, vers lequel elle avait cru aller, et elle murmurait :
— Je suis folle de vouloir lutter tant avec les événements qu'avec les hommes ; je suis vouée au malheur pour toujours et cet arrêt est sans appel ; un moment j'ai cru que je lui avais échappé : j'aimais, j'étais aimée, j'étais heureuse ! Mais tous ces bonheurs ne m'étaient advenus que pour me rendre plus cruelle encore la perte que j'allais faire de toutes ces choses.
Mon petit Calixte, mon pauvre enfant, les misérables qui me tiennent en leur puissance me l'ont pris ; qu'en ont-ils fait?
Et c'est en me croyant aller vers lui, car il me semblait que sa voix m'appelait ; c'est en espérant que j'allais me retrouver auprès de cet enfant chaque jour plus aimé, à mesure que je le regrette davantage, que j'ai suivi celle femme jusqu'ici où cet homme m'attendait pour me tuer peut-être.
Oui, cet homme en veut à ma vie, pourquoi? je ne le sais pis, puisque je ne le connais pas?... Qu'ai-je pu lui faire? je ne m'en doute seulement pas; c'est la première fois que je le vois et que sa voix résonne à mes oreilles.
Ah ! que m'importerait la perle de l'existence si je n'avais pas le désir, presque l'espérance, de retrouver mon enfant, et si je ne savais pas de même que sans moi Benjamin n'aura plus rien qui le rattachera à l'existence I
Benjamin, pauvre ami auquel j'ai lié ma vie, pour son malheur; ne dirail-on phs vraiment que je porte eu moi le désespoir et le martyre de tous ceux qui m'aiment, qui m'ont aimée !
El avec la rapidité de la pensée que la frayeur et le désespoir surmènent, Mme Hélène faisail l'examen des choses du passé ; tous ceux qu'elle avait perdus se représentaient à sou esprit, l'einourant de tendresse, d'amitié, de protection ; puis elle les voyait disparaître tristement, malheureusement, comme s'ils avaient dû payer d'un prix immense et pénible l'affection qu'ils lui avaient portée.
Mme Hélène en rev^^nait toujours à ce point horrible, pour eile, du chagrin qu'allait avoir Benjamin lorsqu'il apprendrait qu'il avait perdu sa bien-aimée ; elle était entièrement persuadée qu'elle allait mourir, elle en avait le pressentiment exact.
A propos de quoi voulait-nn se défaire d'elle? Elle ne le savait pas, mais elle se sentait mourir ; elle se disait encore et avec raison qu'elle n'était venue
de si loin, à la suite de celle femme inconnue qui l'avait attirée, trompée, magnétisée pour ainsi dire en lui parlant de son fils, et cela parce qu'elle savait bien que c'était la seule chose à laquelle une mère était incapable de résister, pour autre chose qne pour mourir.
Pendant qu'elle songeait à toutes ces choses, elle voyait apparaître son cher Benjamin, cette âme si fidèle et si tendre, et il lui semblait l'entendre lui reprocher d'être partie sans lui, d'avoir fait une démarche, quelle qu'elle pût être, même pour rechercher leur enfant, sans lui avoir dit : Puisqu'il est à nous deux, viens avec moi.
Cependant il se tenait à côté d'elle, et à propos d'elle, des discours d'un tout autre genre.
De Morbras avait décidé que, pour atteindre plus sûrement Benjamin Jacob, il tuerait la femme que le peintre adorait; mais la tuer comme cela, tout simplement et abandonner son corps dans un coin de carrière, sur un terrain perdu, n'était pas une satisfaction suffisante pour ses mauvais instincts.
Il lui fallait un raffinement de cruauté qui ne serait point venu à l'esprit d'un assassin ordinaire ; aussi, disait-il à Kath qui l'avait si habilement aidé dans le crime qu'il était en train d'accomplir :
— Nous allons la rapporter là-bas chez lui, tu passeras devant pour t'assurer que nous ne nous heurterons à rien ni à personne qui puisse nous arrêter dans l'exécution de ce que je veux accomplir. Tu regarderas qu'il n'y ait pas de gens pouvant nous demander ce que nous faisons^, où nous allons.
— C'est bien, capitaine, je vais passer devant, dit la femme.
— Fais passer le 6^?;^rm, que je la c/ioz^rme un peu pour commencer, disait encore de Morbras à Kath !
— Dites donc, capitaine, un peu plus tôt, un peu plus tard, puisqu'elle doit y passer, la question de quelques minutes de plus ou.de moins n'est pas une affaire ; et, si cela ne vous fait rien, j'aimerais autant qu'on ne lui fît pas connaître tout de suite le coup du lapin.
— Et pourquoi? demandait brusquement le capitaine ; ne sommes-nous pas bien ici ? Du moment où je t'y ai fait venir pour me conduire cette femme afin d'accomplir sur elle la vengeance que je veux me donner, pourquoi ne le ferais-je pas? Ne sommes-nous pas bien en cet endroit ? N'est-il pas merveilleusement choisi ? N'y avons-nous pas nos coudées franches et quelqu'un est-il capable de venir nous y trouver pour nous demander ce que nous voulons y faire?
— Si vous voulez la laisser ici, l'endroit est au contraire parfaitement choisi, reprit Kath ; on n'en pouvait trouver un meilleur ; alors, finissez-en et jetons-la dans un des trous qui sont là.
— Non, non, elle ne restera pas ici ; en t'attendant il m'est venu d'autres idées ; la tuer et la laisser où nous sommes ce serait bête ; le premier venu des scarpes en ferait autant, lors même qu'on ne l'aurait refroidi qu'avec l'intention de lui emprunter sa bourse et de lui demander l'heure qu'il est à sa propre montre.
Moi, je veux autre chose, je ne saurais me contenter de si peu ; on croirait peut-être que c'est un voleur vulgaire qui l'a expédiée, et cela ne saurait me suffire.
— A quoi cela ne suffirait-il pas ? demanda Kath qui avait aussi à part elle projets sur la malheureuse créature qu'elle avait traînée jusque-là.
Wi
i.'ADi i.i I iti': Il i.AMni:u
— Cola no suffirait pas h ma vcnf»nance, r<^pondit dn Morbras.
— La mienne s'en conlenlcrait, répliquail Ivalli, en ajoulatil d'une voix cruelle: celle grande lille, que j'ai vue rôdanl autour de sa maîtresse, se vautrant dans les admirations dont elle l'entoure, c'est celle fameuse Poif^nc-d'Acier, la femme du terrible contrebandier, (jui sont si fiers d'avoir des amis dans les ^'rands sei- ^'neurs ; c'est eelle femme redoutable par sa force qui a coupé la patte à Terreurde-Choucroute ; ne faut-il pas que je lui fasse payer la guibolle de mon liomme?
Donc, comme elle n'aime rien autant que la belle Madame que nous tenons là, licelée de la bonne manitVe, c'est sur cette Madame que je vais compter le prix de la jambe à Terreur-de-Cboucroule.
— Alors, c'est bien, fit de Morbras; passe-moi le surin, que je la refroidisse, aprt's cela nous l'emporterons.
Il me semble, ajoutait l'amant de Salomé, que la besogne est à moitié faite ; elle ne bouge guère, et j'aurais vite acbevé de lui donner sa feuille déroute pour l'envoyer rejoindre M. son parrain.
A-t-on idée de gens comme ceux-là ! dis donc, Kath, qu'en penses-tu ? ma fille ; ils ont des millions et ils les gardent pour eux tout seuls, au lieu de nous en donner une bonne part, à nous autres qui n'avons rien et qui en sommes réduits à leur emprunter de temps à autre une petite portion de ce qui nous est indispensable.
Kath ne faisait toujours pas passer le surin à cet homme qui le lui avait déjà demandé deux fois, mais elle lui disait :
— Quand elle sera refroidie, puisque vous voulez l'emporter là-bas, je ne sais où, elle sera bien plus difficile à manier que pendant qu'elle est en vie; sans compter...
— Sans compter quoi ?... demandait de Morbras qui tenait Kath pour une fille habile et qui n'était pas fâchée d'avoir son avis ; voyons, achève ce que tu as à me dire.
— Dame, il me semble, continuait l'osseuse Allemande, que si nous étions appelés à rencontrer quelqu'un de trop questionneur au long du chemin, comme qui dirait un de ces marsouins de la Housse qui se promènent sous une pelure de bourgeois, il me semble qu'en emportant une femme morte ils pourraient trouver la chose drôle, surtout en constatant qu'elle a un ou plusieurs coups de surin dans le corps.
— Nous ne rencontrerons personne !.. répliquait brusquement de Morbras ; d'abord tu passeras devant, en éclaircur ; et le long des (chemins, surtout pour aller d'ici à la rue de Babylone, nous trouverons des endroits presque déserts et des coins de grandes portes qui nous permettront de nous cacher dans leur ombre, si nous voyons des choses redoutables pour nous.
— Oui, mais tout de même, reprenait Kath, un cadavre c'est toujours gênant, lors même qu'on n'est pas peureux, et vous savez que je ne le suis point ; cela donne froid dans le dos, aussitôt qu'on entend le bruit d'un pas étranger pas loin de soi, et naturellement on a peur d'être pincé ou questionné.
Il y a tant de curieux dans le monde ! tandis que si la femme respire, si elle n'est pas blessée du tout, on a la chance de pouvoir faire une histoire à son propos, on peut dire qu'elle s'est trouvée mal dans les chemins, qu'on l'a rencontrée sans connaissance, qu'on l'a même arrachée aux mains de gens qui voulaient la {Kl dépouiller
Vous, vous êtes un Monsieur, il est donc tout naturel que vous protégiez les femmes du monde.
Moi, je suis une pauvre malheureuse ; vous m'avez rencontrée et vous m'avez promis un peu d'argent si je voulais vous aider à ramener la dame chez elle.
Enfin, nous bâtirons bien une histoire capable de boucher l'œil aux gens trop curieux que nous pourrions rencontrer et pour nous tirer d'affaire si le cas se présentait.
De Morbras, en écoutant Kath, avait fini par trouver qu'elle avait raison ; le premier moment de son désir actif d'en finir avec cette femme pour que Benjamin Jacob ne la revît plus jamais l'avait aveuglé |et lui avait fait perdre de vue que, en effet, porter un cadavre,-, de loin au travers de Paris, quoiqu'il fît nuit et qu'on s'y prît habilement, n'en était pas moins une chose assez dangereuse.
— Mais si elle crie, demandait encore de Morbras, si elle appelle quelqu'un à son aide ?
— Avant qu'elle se soit permis de nous être désagréable à ce point-là, on aurait serré la vis, fit Kath.
— Alors, en route, répliqua de Morbras, et, jetant la femme sur son dos comme il aurait pu le faire d'un paquet, il se mit à marcher d'un grand pas.
Kath, dont nous connaissons la prestesse à la course, passait devant,reconnaissant la route qu'il fallait suivre, regardant partout afin de ne pas se laisser surprendre.
Mme Hélène étouffait, grâce au manteau qu'on lui avait jeté .sur le haut du corps et qu'on avait serré et entortillé sans prendre la moindre précaution pour ne la point blesser, nos lecteurs voudront bien le croire.
Une femme qu'on allait tuer ne valait pas la peine qu'on s'occupât d'elle.
De Morbras et Kath ne s'étaient pas communiqué cette réflexion, mais d'instinct ils avaient agi comme s'ils s'en étaient entretenus longtemps.
On arriva au but de cet horrible voyage , entrepris pour ramener chez elle une femme que l'on avait décidé de tuer.
Ce meurtre prémédité longtemps h l'avance, ce long chemin fait au travers de Paris, la nuit, avaient quelque chose de terrible et de menaçant qui aurait émotionné les plus mauvais et les aurait peut-être amenés à réfléchir, mais qui laissaient calmes et froids aussi bien Kath que de Morbras.
Plusieurs fois on s'était rasé, ainsi que l'avait projeté le capitaine, dans les portes cochères, dans les angles de murs et âans l'ombre que projetaient tantôt ici, tantôt là, une maison plus haute et les grands arbres de quelque hôtel seigneurial restés debout malgré nos goûts vulgaires, qui rapetissent nos habitations à la largeur d'une pièce de cent sous, que doit rapporter de plus ou de moins un certain espace de terrain à celui qui le possède.
Mais, d'alertes en alertes, on faisait du chemin et, à la longue, on finit par arriver à l'angle du mur du petit parc qui entourait la demeure dont Benjamin Jacob et Mme Hélène avaient hérité d'Ambroise Beaupuy.
— Nous y voilà ! murmura de Morbras en s'adressant A Kath !
— Ce n'est pas trop tôt ! répliqua-t-elle, je me lassais de vous voir porter cette femme sur le dos ; ah ! si nous avions été dans nos quartiers dont on connaît le terrain, de même que les gens qu'on peut rencontrer se promenant à des
L'ADULTÈIIB KT L'AMOUH
heures indues, ce qui ne les rend pas redoutables pour nous, en ce sens (ju'on se doute de l'emploi de leur temps, je vous aurais dit:
Atlnchons-liii une eorde à chnque pied et tirons-la derrière noii^ i oinine une lièle morte, puisque e'esl tout cumme.
— Le tail est qu'elle est lourde, lit de Morbras.
— Petit fardeau de loin devient lourd, r(^pliquait Katli, en faisant passer l'arme qu'elle avait jusque-là cachée à de Morbras, (jui venait de répéter pour la troisième fois :
— Le surin, dépéchons. Ce n'est pas ici (ju'il faut s'amuser; la [jJace n'est pas propice aux distractions du genre de celles que nous voulons nous donner.
De Morbras leva le bras et le laissa retomber, par trois fois, sur la malheureuse femme qui avait perdu connaissance depuis lon^'temps et qui revenait au sentiment de la douleur au moment où on lui arrachait la vie.
Klle avait essayé de pousser un cri, elle l'avait môme poussé, ce cri déchirant, le dernier, celui avec lequel elle avait rendu l'âme; mais l'élofTe du manteau dans lequel sa tète était enveloppée avait empêché qu'il fût entendu de ceux qui, à quelques pas, l'attendaient depuis la veille, avec les plus mortelles anxiétés qui puissent assaillir l'âme humaine.
— Encore un, venait de dire Kath, encore un coup pour la jambe à mon homme.
Et de Morbras avait enfoncé une fois de plus le fameux surin dans le corps de Mme Hélène.
Mais celle fois-ci la pauvre femme n'avait même pas essayé de crier, tout était fini pour elle; les premiers coups qu'elle avait reçus l'avaient atteinte en plein cœur et la mort avait été pour ainsi dire instantanée.
— Partons, dit Kath qui avait hâte de s'éloigner du théâtre du crime qui venait d'être accompli.
Mais de Morbras souriait cruellement en relevant ses lèvres rouges sur ses dents blanches, pendant qu'il répondait à demi-voix.
— Cela n'est pas encore assez , j'ai pris le corps d'une femme dans cette maison-là, je vais en remettre un autre et, se retournant vers Kath Durth, il ajoutait :
Comprends-moi bien :
Je vais atteindre la crête du mur, cela n'est pas très-haut, heureusement et au besoin tu me ferais la courte échelle.
— Et quand vous serez là-haut, que ferez-vous? lui demandait l'Allemande.
— J'attendrai que tu me fasses passer la femme qui est là, je l'attirerais à moi, et aussitôt qu'elle sera là-haut je la jetterai en bas, dans ce jardin qui lui vient d'un magistrat.
Ces magistrats, ces gens qui nous poursuivent parce que, trouvant notre part trop petite, nous essayons de la faire plus grande, je les déteste et je prends une extrême satisfacion à faire du mal non-seulement à eux, mais encore aux leurs.
— Et moi ! grommelait Kath, ils m'ont fait assez manger de prison pour que j'ai de la haine à leur égard.
Ah ! c'est le jardin d'un magistrat, eh bien ! il faut lui donner la machabée, cela lui procurera de l'agrément en même temps que de la besogne à ses pareilles
Ainsi qu'il venait d'être projeté il fut exécuté ; de Morbras eut bientôt atteint la crête du mur et Kath Durth, chargeant sur ses épaules le cadavre de Mme Hélène, le fit passer au capitaine.
Celui-ci, à cheval sur le mur, se penchait vers elle pour attirer à lui le funèbre fardeau et, absolument comme il venait de le dire, il jetait brutalement ce pauvre corps sur la terre du parc qui lui appartenait.
— Allons-nous-en, dit Kath une fois encore.
— Pas tout de suite, répondit de Morbras ; tout n'est pas fini.
— Ah ! pour de vrai, il vous appartenait d'être le capitaine, répliquait TAUemande, assez curieuse de savoir ce que M. François allait encore faire. En avezvous une sorbonne !...
— Mais oui, assez bonne comme ça, je suis forcé de le reconnaître; aussi, je n'ai pas à me plaindre du diable, mon patron.
— Peux-tu venir avec moi ? Tu m'aideras, pour avoir plus tôt fini ce qui me reste à accomplir, demanda de Morbras à Kath.
— Certes oui, je vous suis; quand ce ne serait que par curiosité^, je ne vous abandonnerai pas d'une semelle.
Et Kath, se glissant au haut du mur, grâce à l'aide que lui prêtait le capitaine, venait bientôt le rejoindre.
Quelques instants après, ils sautaient tous les deux assez facilement dans le parc, à quelques pas de l'endroit où gisait le corps de la malheureuse Mme Hélène.
— C'est ici qu'il faut ouvrir l'œil et avoir l'oreille au guet, dit le jeune homme à Kath. Tu vois cette partie de maison qui est là au bout? C'est à cet endroit que nous nous rendons, pas tout à fait dans l'hôtel, mais à la fin de cette galerie vitrée.
— Ça n'y fait rien, disait Kath, c'est tout de même un peu bien audacieux, surtout si la maison est habitée, ainsi que je le crois, d'arriver jusqu'ici avec le cadavre.
Dites donc, capitaine, il semble que j'aperçois de la lumière aux fenêtres ; tenez, là-haut, aux étages supérieurs de la maison, pour sûr, il y a quelqu'un qui veille ; si on allait nous entendre et arriver ?
— Laisse donc, nous avons eu trop de chance jusqu'à présent pour échouer au port; sans compter que tu dois comprendre que je tiens à ma peau pour le moins autant que tu es attachée à la tienne, et que je n'ai pas la moindre envie d'aller éternuer dans le panier à Chariot.
Donc, SI nous entendions le moindre bruit; si, même, toi qui vas faire le guet, lorsque nous serons arrivés à celte porte là-bas, si tu voyais cette lumière changer de place, tu m'avertirais aussitôt et nous aurions encore bien le temps de franchir le mur par-dessus lequel nous sommes passés pour arriver jusqu'ici.
— Tout cela, c'est très-joli à dire, répliquait Kath en parlant si bas que, seule, une oreille de voleur était capable d'entendre ce qu'elle disait ; oui, c'est trèsbeau en paroles, mais, dépêohons-nous tout de même ; j'éprouverais une certaine satisfaction à sortir d'ici.
— Si Terreur-de-Choucroute était là pour t'entendre, il te ferait vraiment honte, répliquait de Morbras, lui qui nous vantait ta crànerie...
L'ADULTEilE ET L AMUUil
— Tonvur-dc-Clioucroule, on lui a coupé la palte, j^rommelait l'Allemande, et je veux la faire payer cher à tout ce monde de bourgeois pour lequel la grande roigne d'Acier travaillait.
— Alors, viens avec moi, nous allons leur jouer encore un bon tour, et je crois que cela sera le dernier ; donc, ce sera le bon.
— Pour Terreur-de-C.hoiicroutc, que je veux venger, je vous suis encore, dit Kath ; mais, loul de nn'ine, déprclions-nous.
Kt, tout en parlant avec de Morbras, ainsi que nous venons de l'entendre, elle lui avait aidé à transporter à grands pas le cadavre de Mme Hélène où de Morbras voulait (ju'il fut déposé.
C'était ainsi (ju'ils avaient atteint, en suivant les allées les plus ombreuses, les plus couvertes de ce parc merveilleux qui, en plein Paris, faisait un oasis à riiùlel Heaupuy, l'atelier de Benjamin.
— As-tu les monseigneurs ? demandait de Morbras à Kall; Diirth.
— Toujours ! répondait-elle très-fiôre de n'avoir pas été prise en défaut.
On ne sait jamais ce qui peut arriver, ajoutait-elle, pas plus qu'en face de quel crocbetage on peut se trouver; donc, il est toujours bon d'avoir ces amis-là dans les poches.
De Morbras, après avoir pris des mains de Kath le trousseau de rossignols que cette femme venait de lui faire passer, s'appliquait, avec une adresse remarquable à ouvrir la porte de l'atelier de Benjamin Jacob, celle qui donnait sur le parc et par laquelle les modèles entraient chez le peintre sans traverser la maison ni la galerie vitrée remplie de Heurs rares, pas plus que la partie du jardin dans laquelle Mme Hélène avait l'habitude de se promener.
De Morbas avait fait de profondes études du genre d'exercices auxquels sa profession l'amenait à se livrer, et il avait acquis, dans cet art d'ouvrir toutes les serrures, une incontestable adresse, puisque, depuis qu'il pratiquait, tous les grinches avec lesquels il s'était trouvé en relations plus ou moins intimes avaient été émerveillés du coup de main de M. François.
Une foi> la porte ouverte, et ce fut vivement fait, Kath et de Morbras reprirent à eux deux le cadavre que, un moment, ils avaient déposé à terre à côté de la porte, et ils entrèrent eu le portant dans l'atelier où, la veille encore, Benjamin Jacob avait passé de longues heures et qu'il avait attendu fort lard celle qui ne devait plus jamais revenir qu'à l'état de machabée, ainsi que venait de le dire Kath Durth.
Dans cet atelier, par les vastes fenêtres, par le pan vitré qui prenait la lumière pour ainsi dire en plein ciel, pour la déverser sur le travail du peintre, la lune venait de se lever, glissant ses rayons clairs et blafards sur tout ce qui était là.
Alors chaque chose apparaissait avec des allures fantastiques ; les chevalets, les toiles qui attendaient que l'inspiration du maître en fit des tableaux, projetaient des ombres dans le clair-obscur qui envahissait toute une partie de l'atelier
du jeune homme.
Les échelles dont il se servait pour pouvoir aisément brosser ses grandes toiles étaient étrangement éclairées par les rayons clairs et froids qui, en glissant sur toutes ces choses, allongeaient leurs ombres d'une étrange façon.
Une fois entrés dans cet atelier où de Morbras n'était venu apporter que des deuils et des désespoirs, il se mit à chercher cette grande toile qu'il se rappe-
lisse rciiicltaicut leulcmciil et pùaiblemeut eu route (page 382).
lait être venu déchirer pour faire avec le peintre le partage de la femme qui y était représentée, lui laissant la tcte, emportant le corps.
Enfin, il l'aperçut contre un mur et, vivement, il fut la prendre pour la pousser dans la clarté relative et il la mit sur le plus grand de tous les chevalets, devant lequel il venait de faire rouler une haute échelle.
Pendant que de Morbras s'appliquait à toutes ces choses, Kath faisait le gué, prêtant l'oreille aux moindres bruits, regardant, ainsi que le lui avait dit le capitaine, si la lumière qui était tout en haut de la maison d'habitation ne changeait pas de place.
Reproduction fbrTnellcment interdite
12"BRtIC
L'AÛULTi^ilK LT L'AMOUR
Cepondaul di'. Mt)il)ras avait dcUnclié les pieds du cadavre, parce <\\i'\\ avail eu besoin des cordes dont Kaih s'était servie pour les réunir ensemble quelques heures auparavant, là-bas, loin d«r la ville, prrs des carriiVes de Cirnldlv.
A l'aide de celle corde, et aprrs avoir relire le manteau dont il avait enveloppé le haut du corps de Mme Hélène, pauvre femme qui serait, k coup sûr, morte asphyxié s'il ne l'avait pas poi^'uardée, il la pendit de telle sorte que son cadavre occupait absolument la place qui avait été un moment celle du «orps de Salomé.
— J'ai pris le corps d'une femme à cet homme, je lui en rapporte un autre, muriniirail de Morbras qui. après avoir achevé son exécution, se retournait vers Kalli Durili comme pour lui dire :
iMaintenanl, c'est fini, nous pouvons nous en aller.
Mais, tout en prêtant l'oreille aux bruits du dehors, en jetant des regards de droite et de gauche pour se rendre compte que personne ne venait les surprendre, Kath n'avait pas entièrement perdu son temps : elle avait ramassé bijoux, étolVes précieuses, bibelots de prix et assez légers pour qu'elle les pût emporter sans entraver sa marche; enfin, en femme économe qu'elle était, elle ne voulait pas rentrer au logis les mains vides.
Ecoute, dit de Morbras : le mur était déjà difficile à franchir là-bas pour
entrer, quoique nous y soyons arrivés, à notre grand honneur; mais nous avons tout le temps nécessaire devant nous puisque, au besoin, nous aurions laissé cette femme morte dans la rue, quittes à nous priver des joies de notre apothéose, ce qui aurait été vraiment dommage, reconnais-le comme moi.
Mais, enfin, il aurait mieux va'u abandonner la femme aux hasards de la rue que de nous jeter dans la gueule du loup.
Maintenant ce n'est plus du tout la même chose; il s'agit de sauver notre peau, et, si nous étions aperçus, par conséquent poursuivis, on pourrait très-bien nous pincer au pied du mur.
C'est ce qu'il ne faudrait pas, tillvalh, ce serait mal finir une expédition
trop bien commencée.
Alors, emportons une de ces échelles jusqu'au mur; entre toi et moi, cela est facile" nous nous en servirons pour monter au haut du mur ; cela nous permettra d'être bien vite dehors.
Il ne faut pas oublier que, lorsque nous avons sauté pour entrer dans ce parc, nous étions à peu près sûrs de trouver de la terre meuble pour nous recevoir, tandis que, là- bas, nous allons rencontrer les pavés, ce qui n'est pas du tout la même chose pour nous.
Emportons l'échelle, fit Kath ; quand elle nous aura servi à monter, nous la
tirerons après nous et elle nous aidera encore à descendre.
R»;fermons la porte, ajoutait de Morbras, après avoir mis l'échelle dehors ;
il faut leur laisser la surprise tout entière, aux bonnes gens que nous sommes venus visiter cette nuit.
Kath riait silencieusement, montrant ses grandes dents jaunes ; et, pendant que le jeune homme s'appliquait, ainsi qu'il venait de le dire, à refermer la porte, sans bruit, sans heurt, sans secousse, elle s'était déjà chargée de Téchelle et s'éloignait à grands pas.
Elle eut bientôt atteint le mur de clôture du parc et, au moment où de Morbras
la rejoignit, l'échelle était déjà dressée ; il n'y avait plus qu'à s'en servir pour prendre la clé des champs.
La sortie, ainsi préparée, ne fut pas longue à exécuter, si bien que, quelques minutes après, de Morbras et Kath s'éloignaient précipitamment de la rue de Babylone, laissant derrière eux un deuil profond, des larmes éternelles.
— Où allons-nous ? demandait Kath en suivant de très-près le jeune homme, car, quelque hâte qu'il mît à s'éloigner de la maison habitée par Benjamin Jacob, elle était, la course aidant, de nature à lui tenir tête.
— Chez M. François. Nous avons, depuis quelque temps, un grand nombre de nos amis hors de France, et je crois qu'il serait sage à nous d'aller faire à leur suite un petit voyage à l'étranger.
— Est-ce que je reverrai bientôt Terreur-de-Ghoucroute ? demandait Kath au capitaine.
— Je le pense I Les exploits que nous avons accomplis ne nous ont pas été, pécunièrement parlant, assez avantageux pour que je n'éprouve pas le besoin de changer le théâtre de nos expéditions.
Paris est une ville usée pour nous, au moins pour un certain temps ; un peu plus tard, nous y reviendrons ; mais, en attendant, j'éprouve le besoin de changer d'air.
— Moi aussi, répéta Kath, j'ai idée que l'affaire de la femme fera du tapage, et j'aime autant n'être pas en France quand on s'expliquera sur tout cela. Ah ! c'est qu'il y en a de bien malins parmi les gens de la rousse, et je désire que ce ne soit pas sur moi qu'ils entretiennent leur savoir-faire.
— Alors, c'est décidé, nous faisons un voyage hors des frontières ; il est donc à croire que tu retrouveras bientôt ton ami Terreur-de-Ghoucroute.
— Tant mieux ! fit Kath ; il me manque cet homme.
— En attendant, tu vas aller donner rendez-vous à tous ceux des nôtres qui sont restés à Paris, et n'auras garde d'oublier le précieux Philippe ; on n'est jamais trop de bons garçons quand il s'agit de bien faire, et j'ai idée que nous allons nous appliquer à gagner beaucoup d'argent à l'étranger ; je fais, à ce propos, des plans merveilleux.
Là-dessus, M. François rentra chez lui, pendant que Kath se rendait à la turne àBibi et au cabaret de la Pendue pour réunir, ainsi que le capitaine en avait donné l'ordre, ce qu'il restait de leurs bons amis à Paris.
LADIJLTF'IKK KT f/AMOlJH
Comment on gagne honnêtement son argent
De Morhras, tout en donnant rendez-vous, par l'entremise de Kalh Diirth, aux hommes qui lui restaient h Paris, ainsi qu'à ce bon M. IMiilippe, dont les manières lui plaisaient autant que l'esprit, n'en avait pas moins trouvé un moment pour aller trouver la femme qui le possédait entièrement, et, pour y arriver, il s'était dit :
— Pour gagner l'Espagne, je ne puis maintenant, en raison de l'heure qu'il est, prendre le train avant ce soir ; de plus, si j'en ai le temps, et surtout si la chose m'est po.-sible, ne le prendrai-je probablement pas à Paris ; je crois qu'il est préférable, pour ma sûreté personnelle, de partir plus tôt et d'aller attendre le passage du convoi à l'une des petites stations qui avoisinent Paris.
En montant là, j'aurai l'air d'un Monsieur qui se rend dans le voisinage, à quelques lieues de distance, et point à un homme qui cherche à gagner la frontière.
Mais je ne veux pas m'en aller sans voir Salomé ; je ne me sens pas la force de la laisser ici ; je ne puis vivre sans elle ; il faut donc qu'elle me suive.
Alors, de Morbras, après avoir constaté, en regardant sa montre qu'il avait encore le temps de se rendre chez la jeune fille avant le moment où les gens qu'il avait convoqués arrivassent chez M. François, prit une voiture de place et se fit conduire à quelque distance de la porte de sa maîtresse.
La jeune fille ne l'attendait certes pas à pareille heure; ce n'était pas d'habitude aussi matin qu'il la venait visiter.
Elle lui fit pourtant gracieux accueil et bon visage en raison même de la frayeur qu'elle avait de lui.
Alors, de Morbras lui dit :
— Ma toute belle, je suis forcé d'aller faire un voyage assez long, et, comme il me serait fort douloureux de rester un certain temps sans vous voir, j'ai résolu de vous emmener avec moi.
— Mais je ne veux pas quitter Paris, s'erapressa-t-elle de lui dire, d'autant plus que c'est le seul endroit du monde où je ne m'ennuie jamais.
— Alors, reprit de Morbras. au lieu de vous offrir une partie de plaisir, c'est un sacrifice que je vous demande ; mais, d'une façon aussi bien que de l'autre, je vous l'ai dit. je ne veux pas partir seul, tout simplement, ma chère belle, parce que je ne saurais vivre un seul jour sans vous voir.
En prononçant ces derniers mots, l'amant de Salomé, trop irrité déjà du refus que la jeune fille lui avait si spontanément fait et étant, à part lui, plus tour
mente qu'il ne voulait le faire paraître en songeant aux suites que pouvaient avoir les faits à l'accomplissement desquels il avait employé la majeure partie de sa nuit, donnant du champ à sa colère, frappait du pied, criait, tempêtait, et, quoiqu'il ne menaçât pas encore, on sentait que la chose n'allait pas beauci)up tarder à arriver.
— Il faut venir, ma chère, il faut venir, je vous en prie I je le veux ! Ne me refusez pas ce que je vous demande ; ma tête se perd.
Salomé, voyant que les choses menaçaient de mal tourner, s'était empressée de répondre d'une voix qu'elle tâchait de faire aussi douce que possible :
— Ne vous emportez pas, mon ami; par pitié pour vous-même, calmez-vous. Nous causerons de ce voyage un peu plus tard, et, peut-être, si vous êtes bien aimable, finirai-je par me ranger de votre avis.
— Ce n'est pas plus tard, ce n'est pas à la longue, c'est tout de suite qu'il faut vous décider, reprenait de Morbras ; vous savez que je n'aime pas à porter des projets bien longtemps ; rien ne m'est aussi pénible que de voyager avec des plans en perspective ; quand je veux Taccomplissement d'une chose, de quelque ordre qu'elle soit, c'est tout de suite et pas plus tard.
— Mais je n'ai rien de prêt pour entreprendre un voyage, reprenait Salomé qui commençait à être réellement effrayée de l'insistance fiévreuse et menaçante qu.:' mettait cet homme pour l'entraîner à sa suite.
— Des toilettes, n'est-ce pas ? Des colifichets, des bijoux, que sais~je, reprenait de Morbras ; c'est une collection de toutes ces choses que vous voudriez emporter à notre suite et au choix desquelles vous dépenseriez un grand nombre de jours. Non, non, je ne saurais admettre rien de semblable; c'est tout de suite que je veux partir ; j'ai de gros intérêts à sauvegarder, à défendre ; il faut donc que je parte ; mais, je vous le dis, il faut que vous abandonniez tout pour ine suivre, ne pouvant vivre sans vous.
— Puisqu'il en est ainsi, laissez-moi seulement quelques heures devant moi, dit enfin Salomé, que cet homme poussait dans ses derniers retranchements; ma femme de chambre d'un côté, moi de l'autre, nous allons réunir les objets indispensables à une absence, ne fût-elle que de quelques jours.
— Quelques heures, je le veux bien, répondit de Morbras en regardant sa montre et en songeant au rendez-vous que M. François avait donné à ses hommes ; mais, je vous avertis, nous partirons en avant tous les deux seuls ; je n'aime pas à m'encombrer, pas plus de choses inutiles que de gens qui ne nii> sont pas indispensables.
Votre femme de chambre et les innombrables colis dont une femme aussi élégante que vous ne saurait se séparer viendront nous rejoindre plus tard.
De Morbras ne disait pas à Salomé toute la vérité : pas plus la camériste que les toilettes de la belle lille ne devaient les suivre, môme à longue distance.
De Morbras voulait faire peau neuve complètement, et, s'il n'avait pas eu tous les désirs de la chair pour le lier à Salomé ainsi qu'un condamné à la roue, il n'aurait pas un instant songé à emmener sa maîtresse avec lui.
Mais cet homme était incapable, pour le moment du moins, de se passer de cette femme ; donc, il la forçait à partir avec lui, et il espérait, en agissant de
470 I/ADULTfîUK KT LAMOUIl
linesse, en la trompant, ainsi qu'il in rni'^ail, pouvoir l'emmener nvi-tî lui et l'arracher irrtH'ocal)U;mtMil à tout ce qui n'rtail pas ses impérieuses amours.
De son ci^lé, Salomé ne songeait qu'à échapper à cet homme; aussi, lorsqu'il était venu lui dire : Il faut me suivre, avait-elle senti comme un frisson glacial la faire tressaillir jusque dans la uioeile des os; et, certes, l'approrhr de la mort ne l'aurait pas elTrayée davantage qu'un voyage, elle ne savait où, en compagnie de cet homme.
De Morbras et ses projets étaient, pour elle, un inconnu menaçant; elle sentait, sans se rendre compte ni du pourquoi ni du comment, qu'il fallait que l'un des deux tuAt l'autre; et, comme elle tenait considérahlt^nent à l'existence (lu'elle s'était faile, comme elle aimait ardemment la vie rien que pour la vie, qui est en elle-même une chose précieuse, elle vouait, dans son for intérieur, de Morbras aux dieux infernaux; et, en attendant que ces divinités malfaisantes la vinssent débarrasser de cet homme, le placide Paterne l'avait tout spécialement recommandé aux bons soins de von Fritz Pulvermacher.
Quelques heures, c'est bien, avait dit de Morbras à Saloraé ; j'ai justement
une course indispensable à faire ; je m'y rends et je reviens aussitôt ; nous dînerons ensemble avant de nous mettre en route.
C'est cela; je vous attends, répliqua la juive, en puisant dans le désir
qu'elle avait de tromper cet homme la force de lui sourire.
Cependant de Morbras reprenait vivement le chemin de l'avenue de Clichy. Cet homme aux volontés terribles, taillé pour toutes les exécutions monstrueuses et criminelles était incapable de travailler seul; il lui fallait des gens à commander, à faire aller, à faire venir; il lui fallait surtout beaucoup de monde capable d'exécuter les ordres qu'il donnait.
C'était pour cela qu'il tenait si fort à sa troupe; aussi, quand, par hasard, il mettait la main à l'œuvre, c'est qu'il avait une vengeance personnelle à exercer et qu'il prenait un actif, un secret plaisir à se mêler à l'action pour y goûter les jouissances qui devaient en ressortir pour lui.
Lorsqu'il fut dans l'appartement loué au nom de M. François, il n'attendit que très-peu de minutes l'arrivée de ses gens.
Pince-sans-Rire et Coup-de-Vent accompagnaient Kath Durth, qui précédait de quelques pas le Rouleur et l'Enragé.
Quant au Décapité, il était arrivé le premier et il était en train de causer avec le capitaine, qui lui faisait part de ses désirs de voyage, au moment où les autres hommes de la troupe refermaient la porte sur eux, après être entrés.
De Morbras eut lestement expliqué en quelques mots à tout son monde qu'ils étaient peut-être un peu trop connus à Paris pour y pouvoir faire, à l'avenir, les bons coups qui étaient indispensables à l'augmentation de leur commune fortune.
Les vols successifs qui avaient eu lieu dans certaines grandes maisons, après que de Morbras et le chevalier Barbairès avaient été accueillis comme deux hommes du meilleur monde, étaient peut-être de nature à éclairer la Justice sur ce couple de parfaits gentilshommes.
Et voilà ce que de Morbras s'appliquait à éviter avec la prudence qui l'avait conduit depuis bien des années déjà.
Il se souvenait aussi, et point sans anxiété, de la lutte que Barbairès et lui
avaient eu à soutenir contre Karll et un autre homme qui semblait avoir des ailes
i aux pieds, tant il avançait, reculait, bondissait, pour atteindre son adversaire
tant aussi ils avaient eu lestement disparu tous deux aussitôt que les hommes de leur troupe étaient accourus au secours de leur capitaine et de leur lieutenant, qui avaient été fort malmenés, ainsi que nous l'avons vu.
C'était en l'appelant par son nom de de Morbras que Karll l'avait attaqué, et ce souvenir ne pouvait s'effacer de l'esprit de l'amant de Salomé, parce que cet homme se disait :
— Tout en m'appelant de Morbras, c'était M. François qu'on poursuivait, puisque je sortais de la maison de l'avenue de Clichy et que je portais le costume sous lequel je me cache lorsque j'ai affaire dans ces parages-là.
Tout cela le préoccupait fort et n'était pas étranger à son vif désir d'aller faire un long voyage à l'étranger.
— Nous allons nous rendre, disait le capitaine à ceux qui l'écoutaient, du côté du pays du soleil ; il y a longtemps que je n'ai pas été en Espagne ; quelques-uns d'entre nous n'y ont jamais mis les pieds. Cette contrée aura donc, à vos yeux, le mérite de la nouveauté, et cela sera entreprendre pour nous tous un véritable voyage d'agrément que d'aller par là. Après, par la suite, je n'ai pas dit que nous n'irions pas faire une tournée du côté de la Hongrie, en Bohème, plus loin encore, si l'idée nous en prend ; il y a toujours quelque chose à gagner et de bonnes récoltes à engranger dans les pays neufs pour les gens qui, comme nous, ne craignent absolument rien que la pauvreté et sont capables de beaucoup de choses pour la chasser.
Cette perspective de voyages et d'aventures charmait les hommes qui prêtaient l'oreille aux discours de de Morbras ; aussi se répétaient-ils à l'envi ce qu'ils s'étaient déjà dit bon nombre de fois :
— Nous avons pour capitaine un homme précieux, et nous ferons bien de le conserver longtemps ; non-seulement il est le plus actif agent de notre fortune, mais, encore, notre sauvegarde, car il a l'esprit à chaque chose et l'œil partout, juste au moment où il le faut.
De Morbras donna donc à chacun des hommes de sa troupe l'itinéraire à suivre pour se rendre justement en Espagne où ils devaient se réunir, le capitaine ayant décidé, à part lui, pour des raisons qui lui étaient particulières, qu'il était prudent de se rendre là-bas séparément, dans la crainte d'attirer l'attention de ceux qui sont curieux par état, sur un trop grand nombre de gens à la raine hétéroclite, au visage patibulaire, ainsi qu'aurait très-certainement pu le faire tout son monde qui, réuni, avait vraiment mauvais aspect.
— En Espagne ! dit-il en recevant les adieux de tout le monde ; en Espagne nous nous retrouverons ; jusque-là, nous n'avons plus rien à faire ensemble dans ce pays-ci ; séparons-nous donc !
Et chacun d'eux fut de son côté, après avoir salué avec un réel respect leur capitaine et lui avoir dit : •
— Bon voyage et prompte réunion là-bas ! Cependant, Salomé, aussitôt que de Morbras l'avait eu quittée en lui don
47i L'ADULTÈRE KT L'AMOUii ^
iiaiil (juel<|iK's luMircs de liberté seulement, s'était empressée de sortir de chez «Ile, iHiit elle eraignail de !c voir revenir.
Alors, prenant, non pus une de ses voilures, elle avait Itien trop peur d'être reconnue par son terrihle amoureux si elle sortait dans son équiftaj^e, elle venait de sauter dans le premier llaere venu, dont, |)our plus de pré(;aution, elle avait etu'ore baissé les stores, et elle s'était fait conduire h rpielques pas seul(;ment de la maison qu'liabilail son père ; là, elle .iv.iil .ivisr un (•(niiiiii^^ldiiii.iin- (pTclle avait envoyé à la recherche du vieillard.
Par hasard, ce jour-là. Paterne n'clail pas ni Loiiriicc dans >cs Jxjiincs petites maisons (le prêts sur f^agcs; la lin du mois apjirochait et il était resté chez lui, faisant des chiffres et préparant des comptes, travail qui lui était toujours agréable, surtout lorsqu'il l'accomplissait en vue de rentrées certaines h elïectuer.
Philippe prêtait son assistance au vieux l*alerne, d'autant plus que, le matin, ils avaient fait, de compagnie, une dernière visite aux carrières Montmartre et que, après avoir enlevé à peu près la fin de ce que l'honnête Ciriflanl avait amoncelé dans ses magasins, ils s'étaient promis d'y revenir le soir même, tard, trèstard, afin de ne pas attirer raltention sur eux par leurs trop fréquents voyages de ce côté -là.
Les deux hommes ne s'étaient donc pas quittés.
Ils se convenaient si parfaitement qu'ils avaient toujours de grandes satisfactions à se trouver ensemble.
Philippe avait su se glisser, à l'aide de la douceur et de l'aménité de ses manières de même que par l'excessif amour de l'argent au(|uel il sacrifiait si facilement les autres, dans les bonnes grâces du vieux juif prussien.
Il s'y sentait si fort ancré et si avant qu'il espérait bien, malgré la très-nombreuse famille dont le ciel avait gi*alifié le banquier prussien, prendre la meilleure part de ce que possédait cet homme, aussitôt que son héritage serait ouvert par un trépas qu'il espérait assez prochain.
Donc Philippe Pochenette, devenu von Fritz Pulvermacher, s'appliquail-il à suivre le père Paterne de la même façon que les requins vont dans le sillage des bâtiments oîi il y a des cadavres; ils suivent une proie désirée et ils n'attendent que le moment propice pour la dévorer.
Lorsque le commissionnaire dépéché par Salomé arriva chez le vieux Paterne, les deux hommes se regardèrent, se demandant du regard et de la parole ce qu'il pouvait y avoir d'insolite chez Salomé pour que la belle fille, au lieu de les attendre chez elle après les avoir fait prévenir, ainsi qu'elle faisait habituellement dès qu'elle avait besoin de l'un ou de l'autre de ceux qu'elle appelait ses véritables amis, était venue les attendre dans un fiacre, arrêté à la porte de Paterne !
La chose devait être pressante. Aussi von Fritz s'empressa-t-il d'aller offrir son bras à la jeune fille pour la conduire jusqu'auprès de son père.
Il venait de dire au vieillard que, pour une communication, de quelque ordre qu'elle pût être, il était bien préférable de se rencontrer dans un logis clos et à l'abri de toute curiosité étrangère, que dans une voiture au bord d'un trottoir, ce qui aurait pu permettre aux passants de prendre part aux discours qui se seraient tenus entre la jeune fille et le vieillard.
\ on Fritz, après avoir été chercher Salomé, la conduisit donc auprès de Paterne.
31mc Holèue restait sur la plage (page 395).
— Qu'y a-t-il,ma petite? demanda le banquier, en voyant entrer chez lui la fille à la mode dont le visage était bouleversé ?
— Il y a que vous avez si bien attendu pour me débarrasser de M. de Morbras, que je ne sais plus ce que je vais devenir. Il sort de chez moi et il veut m'emmener à toute force ; oîi ? je n'en sais rien ; mais ce dont je suis persuadée, il ne s'est pas fait faute de me le dire, c'est que nous partons ce soir môme ; je ne sais non plus dans quelle direction ; mais il doit venir me prendre chez moi pour que nous allions dîner de compagnie avant de prendre le train.
Reproduction formellement interdite
12* SÉRIB
LAi)ri/n:ui-: i:t lamouh
— Vraiment, (;ela dcvionl iiH'iiaraiit, lit l'aicinc en jriaiit un iuu\\) d'o-il du côté do von Fritz, commo pour lui din' :
Tu vois l»i(Mi, les retards sont pernicieux ; cet homme va nous échapper, sans que lu aies rien achevé de sérieux avec lui, et pourtant je l'ai donné, depuis (les mois déjà, la moitié de l'argent du marché que nous avons conclu ensemble.
— J'ai vu beaucoup de gens, murmurait cependant le jeune hoinmc, presque bas, oh! mais, j'en ai vu beaucoup, je von.-» ralllrme, seller leur monture sans avoir pu trouver le temps de la brider, k plus forte raison le loisir de |»artir en voyage.
— Ainsi soil-il ! fil Paterne .'i demi-voix, car, tout Israélite qu'il était , cet homme, le cas échéant, ne craignait pas d'employer des locutions rendant exactement sa pensée, qu'il empruntait à des cultes qui n'étaient pas le sien.
— J'ai bien envie d'aller l'aire un tour de promenade pour savoir ce que deviennent mes amis, dit alors Fritz en regardant le vieux Paterne d'une façon toute particulière.
Gela fit comprendre au vieux banquier que le moment de l'action décisive était arrivé.
Salomé continuait de plus en plus effrayée et, n'atténuaut l'exposé de sa douleur par aucun respect filial, elle ajoutait:
J'aurais beaucoup mieux fait, au lieu de m'en rapporter à vous, mon pore, de me lier d'amitié fort intime avec quelque solide gaillard auquel j'aurais jeté le de Morbras en pâture ; cela ne ra'auraii pas coûté cher : quelques caresses, quelques poignées de louis, et je n'en serais pas, à cette heure, réduite à trembler ainsi que je le tais.
^- Laisse donc faire, petite ; laisse donc faire ! à chaque jour suffit son mal ; et puis, tu sais, tout vient à point à qui sait attendre.
— Savoir, savoir ! c'est peu de chose; c'est pouvoir qu'il faut, répliqua Salomé de plus en plus irritée.
— Mon Dieu ! que les enfants ont donc peu de patience, ajoutait Paterne. Voyons, assieds-toi là; mais, avant, criedans l'escalier, à von Fritz, de renvoyer la voiture qui t'a conduite jusqu'ici; il ne faut pas, il ne faut jamais laisser manger son argent par ces cochers de France, qui demandent toujours des jiourboires et nous trompent aussi sur l'étendue de l'heure pour nous voler davantage.
Enfin, fais payer ta voiture et reste ici avec moi ; ton sauvage ne viendra peutêtre pas te chercher ici pour t'emmener, d'abord parce qu'il ne sait pas où je demeure; ensuite, moi je le connais, tandis que lui ne me connaît pas même de vue.
Nous dînerons ici ensemble, bien tranquillement tous les deux comme au joli temps oîi tu étais la petite Lisbeth. Et la Providence, le Dieu de mes pères ! qui n'abandonne jamais les siens , fera peut-être quelque miracle en notre faveur, pendant que tu seras ici, mangeant de bonne choucroute, quoique ne t'amusant guère avec ton vieux père.
Salomé connaissait les façons d'agir et surtout les façons de parler du banquier ; aussi plus elle le voyait mielleux, doux, paternel, plus elle se disait : — Gare dessous! surtout depuis qu'elle était venue à Paris, où elle avait appris à le connaître sous son jour véritable, l'ayant vu non-seulement déménager l'héritage de la mère Grifiard, mais encore s'adonner au métier de prêteur sur gages, de trafiquant de reconnaissances du Mont-de-Piété^ de vieux habits, de bijoux, de même que de ferraille rouillée. ^
A la suite de la plus ample connaissance qu'elle avait été appelée à faire de son vieux père, Salomé en était arrivée à le croire à peu près capable de tout ; sous ce rapport-là, elle n'avait pas entièrement tort; aussi en l'écoutant lui donner le conseil de prendre patience, d'être calme et surtout de s'en rapporter au Dieu de ses pères, elle se disait :
— Il y a quelque anguille sous roche, mais, mon père ne devant pas me répondre si je l'interrogeais à ce propos, il est tout à fait inutile que je lui demande de quoi il retourne.
Pourtant la jeune fille qui n'avait pas été longtemps sans s'apercevoir que von Fritz Pulvermaclier était entièrement dans les idées de son père, que par cela même il savait de l'existence du vieillard, de son passé et de ses agissements actuels, beaucoup plus de choses qu'elle n'en connaissait, se contenta de demander à son père :
— Et von Friz, est-ce qu'il ne viendra pas dîner avec nous? Je croyais que vous aviez l'habitude de prendre vos repas ensemble ?
— Il viendra s'il veut; ce garçon est tellement honnête, économe, rangé, intelligent et vaillant qu'il est toujours le bien reçu quand il arrive ; mais tu l'as entendu nous dire qu'il allait prendre congé de ses amis ; ces adieux seront peut-être un peu longs et pourraient le retenir plus longtemps que nous ne le pensons les uns et les autres; il faut donc laisser faire.
Salomé était fixée, von Fritz devait travailler à la délivrer de l'amant terrible qu'elle avait recommandé aux attentions de son père.
Pour le moment, cela lui suffisait; aussi, acceptant l'invitation de Paterne, resta-telle chez lui fort tard ; elle n'avait pas la moindre envie de se retrouver nez à nez avec son tigre, et c'était ce qui devait lui arriver si elle se rendait dans son logis où cet homme était parfaitement capable de l'attendre.
D'un autre côté. Paterne ne témoignait pas le plus mince désir de voir sa fille le quitter; on aurait dit que, l'un et l'autre, ils attendaient, avant de se séparer, , d'avoir reçu des nouvelles du dehors.
Nous savons que Mme Hélène était sortie de chez elle, ainsi qu'elle le faisait tous les jours, par tous les temps et quelle que fût la disposition d'esprit des gens qui vivaient avec elle sous son toit.
Nous connaissons ce qui lui était arrivé, pour l'avoir vue suivre ses assassins, en croyant aller retrouver son fils; mais ce dont nous n'avons pas encore parlé, ce qu'il est utile d'apprendre à nos lecteurs, c'est de quelle taçon à l'hôtel Beaupuy on attendait la malheureuse femme.
Benjamin, qui avait promis, ainsi que nous le savons, au curé d'Hendaye et au marquis de Lanesan, de revenir chez eux pour décorer les deux chapelles de la pauvre église, avait résolu, ne fiit-ce que pour arracher Mme Hélène à la profonde douleur qui s'était emparée d'elle et qui l'absorbait si fort que son cerveau aurait fini par en être atteint, d'aller revoir ce pays du soJeil.
Benjamin Jacob, qui avait mis en campagne pour retrouver son fils, nonseulement la police de France, mais encore celles de tous les pays avoisinants, restait de longues heures dans son atelier, s'appliquant à achever les choses commencées, ne voulant rien laisser derrière lui ; car il avait projeté de s'en aller à Hendaye avec Mme Hélène, emmenant avec eux Karll, Pierrille et Rosalie.
l'ne fois l'église achevée, ainsi qu'il avait promis et résolu de le faire, il voulailtMicon» visiter avec sa fcmm(! u\u\ partie des Pyrénées.
Il lallail la distraire h tout prix ; iion-seulenicnl c'était son devoir, mais c'était encore la seule joie qu'il pût jçoùler dans ce monde ; car plus Mme Hélène était malheureuse, plus lejeun»^ hctinine r.'Minail : il avait eu hien raison de lui dire, lorsqu'il l'avait épousée, qu'il l'ainierait toute sa vie du même amour ardent et jeune, et que la mort même ne chanjçerait rien à la tendresse qu'il lui portait.
C'était vrai, entièrement vrai, et lienj;imin Jacoh, au milieu de ses larmes, aceahlé de douleur, aimait plus et mieux l'Iiaquc jour la femme h laquelle il avait une fois donné son âme.
Kn voyant l'heure h la(|uellc .Mme Hélène avait l'hahilude de rentrer s'annoncer dans son atelier par un commencement de crépuscule, Benjamin Jacob avait sonné et il avait dit au domestique qui accourait à son appel :
— Prévenez-moi aussitôt que vous verrez Madame entrer dans la cour.
Mais le crépuscule s'accentuait davantaj:^c, bientôt il allait faire place à la nuit, lorsque le jeune homme, assez surpris de ne pas voir arriver sa femme, prit vivement la galerie vitrée et rentra chez lui pour se rendre compte par lui-même de ce qui s'y passait ; peut-être, disait-il, on avait oublié de lui annoncer le retour de sa femme ; mais personne n'avait rien oublié; Mme Hélène n'était pas encore arrivée.
Mais Karll et Poigne-d'Acier étaient dans la cour, prêtant l'oreille au moindre bruit venant du dehors ; ils se parlaient bas avec des visages tourmentés, absolument comme s'ils avaient pressenti ce qui arrivait.
— Madame n'est point encore revenue? demanda Benjamin Jacob, en s'approchant du mari et de la femme.
— Non, vraiment, et je suis bien inquiète, répondait Poigne-d'Acier.
— Moi aussi, soupira le jeune homme. Je ne vais donc pas rester ici à l'attendre, je vais sortir.
— Nous allons sortir de même chacun de notre côté, lit karll.
— Madame aura peut-être suivi quelque enfant qui ressemblait à Calixte, dit Rosalie. Pauvre mère !
Pauvre mère! répétait encore Rosalie qui appliquait ce qualificatif aussi bien à elle qu'à sa maîtresse qu'elle idolâtrait.
— De quel côté allez-vous? Monsieur, demanda Karll à Benjamin.
— Je n'en sais rien, répondit le jeune homme; je vais marcher tout droit devant moi, attendant du hasard seul une indication.
Oh 1 j'ai eu tort aussi, j'aurais dû partir plus tôt; Paris nous est fatal, et puis qu'est-ce qui nous y retient, qu'est-ce qui nous y retenait ? — M. Beaupuy est mort et son âme nous aurait suivis pour nous protéger en quelque endroit que nous fassions allés.
Et Karll prit d'un côté, sa femme de l'autre, pendant que Benjamin s'en allait, ainsi qu'il venait de le dire, toujours tout droit devant lui.
Mais le jeune homme, avant de quitter sa maison, venai de recommander aux (L domestiques qui y restaient de surveiller les abords du logis, de guetter le retou
de Madame et surtout de ne plus la laisser sortir si elle rentrait avant qu'ils fussent de retour, les uns ou les autres.
Rosalie était poursuivie par de tristes pressentiments ; aussi la pauvre femme s'en allait-elle, battant les pavés de Paris, plutôt pour satisfaire sa conscience qu'avec l'espoir de retrouver sa chère maîtresse.
— Non, non, se disait-elle, ceux qui partent de chez nous, ce n'est pas pour y revenir; est-ce qu'ils sont revenus, les deux autres!...
Je regrette bien amèrement aujourd'hui, reprenait-elle, de n'avoir pas tué les gens de de Morbras; ces misérables nous sont par trop nuisibles ; Pierrille avait raison : lorsqu'on tient une bête féroce on ne la relâche pas sous prétexte qu'elh'. est enchaînée, réduite à l'impuissance de se défendre, et parce qu'il serait peu généreux de la mettre à mort ; non, on la tue, et on fait bien !
Nous avons mal agi en ne nous défaisant pas de ces gens-là; c'est absolument comme cette Salomé chez laquelle M. de Morbras se rend tous les jours; ellenons déteste autant qu'il nous hait, et les uns et les autres ils ont déjà tant fait soufTiir le maître qu'il n'y a réellement plus de raison pour qu'ils ne continuent pas jusqu'à la fin de nos jours.
levais me rendre chez cette femme; peut-être, de ce côté-là, apprendrai-je quelque chose, parviendrai-je à avoir quelques nouvelles! Oh ! c'est vraiment horrible de chercher, au travers de ce grand Paris, une femme que l'on aime à l'adoration et de n'avoir, pour la retrouver, aucun indice, pas le moindre guide.
Ma foi ! ajoutait-elle, je me rends chez Salomé; quel que soit l'accueil qui m'y sera fait, je vais l'interroger.
Et, se dirigeant du côté de la maison occupée par la juive prussienne, elle hâtait le pas, absolument comme si elle avait été sûre de trouver dans la maison où elle se rendait Mme Hélène et, à son défaut, quelque chose qui lui permît de la découvrir.
Mais, ce soir-là, justement, la fille du vieux Paterne était au théâtre, et quand, après avoir sonné à la porte, Rosalie se trouva en face de la femme de chambre, cette créature lui dit, d'un air insolent, de cet air que prennent les servantes des filles, lorsqu'elles ont affaire aux fournisseurs de leurs maîtrçsses :
— Revenez demain; Madame y sera peut-être; pour le moment, elle est absente; on n'a vraiment pas idée de venir déranger les gens à pareille heure.
Et, après avoir brusquement fermé la porte au nez de Rosalie, la camériste murmurait encore, entre haut et bas, en regagnant l'intérieur de l'appartement:
— A-t-on idée de venir déranger les gens à pareille heure !
Force fut donc à Rosalie de partir : Madame jetait au tléûtre.
En gagnant la rue, il lui vint tout à coup cette idée q^e Pia saurait peut-être le réel emploi du temps de la juive et de son amant.
Elle résolut alors d'aller de ce côté-là pour se renseigner ; il lui semblait qij(\ s'il était arrivé quelque chose de fâcheux à sa maîtresse, c'étaient de Morbras et les siens qu'il fallait en accuser; et Rosalie se dirigea vers Thabitation de l'Italienne.
Elle se rappelait avoir vu son adresse dans l'atelier do peintre, et sa mémoire en avait gardé un très-net souvenir.
Malgré l'heure avancée à laquelle Rosalie arrivait au bouge dans lequel la ti-
LADULTKHK KT L'AMOUR
iTUso de onries avait pris pite, la vieille femme nYtail pas en(;ore cnwch^.p,.
Assise sur un escabeau, les coudes appuyés sur une table en mauvais état, maiH encore capable de soutenir son jeu de tarots, elle reposait sa tôte sur ses mains pendant qu'elle re^Mirdail les e;irt(ins qu'elle avait étendus devant elle.
A l'oree de dire la bonne aveiilure aux autres et de leur raconter des incidents et les accidents extraordinaires, elle avait fini par croire qu'elle pouvait véritablement lire l'avenir dans l'agencement des figures qu'elle avait étalées devant elle
l/avenir dont elle voulait percer les secrets, c'était le sien propre, et ce soir-Iù c'était à son propos qu'elle interrogeait le sort à l'aide des tarots.
l'ne chandelle, lichée dans un chandelier qui n'avait plus ni forme ni caractère, éclairait cette scène.
Après avoir heurté à la porte, Hosalie entrait à la grande stupéfaction de la vieille Maugrabine qui, certes, ne comptait pas sur la visite de cette femme qu'elle n'avait aucune raison de prévoir.
— Pia. dit aussitôt Rosalie, un grand chagrin vient de s'abattre sur notre maison ; iienjamin Jaeob est au désespoir ; Mme Hélène est sortie ainsi que vous savez qu'elle a l'habitude de le faire tous les jours, et l'heure à laquelle elle rentre quotidiennement a sonné depuis longtemps.
Pourtant la maîtresse n'est point encore ue retour.
— Où avait-elle été ? demanda aussitôt l'Italienne.
— Toujours poursuivant le même but, toujours à la recherche de son enfant, répondit Rosalie entre deux gros soupirs.
— Avez-vous été chez Salomé? demanda spontanément l'Italienne.
— J'en viens, répondit Rosalie ; cette femme est au théâtre, du moins sa servante me la dit ; mais je donnerais bonne chose, je vous le jure, pour savoir la vérité à cet égard-là.
Je suis venue à vous, Pia, parce que je sais tout à la fois l'alfection et l'admiration que vous avez pour fienjarain Jacob que vous ne voudriez pas savoir malheureux ; je n'ignore pas davantage ce qui s'est passé chez Salomé après la mutilation du tableau de mon maître.
— Vous savez!... vous savez !... dit aussitôt Pia qui se sentait fort mal à l'aise en face de ce que lui disait cette femme qui, pour être renseignée, était venue la chercher jusque chez elle.
— Je sais, reprenait Poigne-d'Acier, beaucoup de choses dont je n'ai pas le temps de vous entretenir ; dans ce moment-ci, je n'ai point l'esprit à la causerie : je cherche Mme Hélène et je suis venue vous prier de la chercher avec moi ; c'est au nom de Renjamin incob que je me suis adressée à vous, bien persuadée que, dans l'intention de lui être utile, vous ne vous récuserez pas,
La vieille Maugrabine était fort émue ; elle regardait, tour à tour, tantôt Poigne-d'Acier, tantôt les tarots qui étaient restés étalés sur la table et dont la chandelle fumeuse éclairait les figures fantastiques grossièrement coloriées.
— Ah ! que saint Janvier nous protège et que la Madone nous vienne en aide! murmurait la vieille Maugrabine d'une voix tremblante; que de malheurs ! que de malheurs ! je vois autour de nous et chez nous, ajoutait-elle presque bas.
( C'est donc cela que je n'y voyais pas clair dans ce jeu : des hommes que le ^L génie du meurtre conduit ; du sang partout, des traîtrises et une si grande ^
quantité de piques que c'est à croire que la mort nous poursuit, quelle nous talonne, qu'elle entre chez nous pour venir prendre la première place à notre foyer.
Et la vieille Italienne, de ses mains osseuses que recouvrait une peau jaune et ridée, s'empressait de troubler le jeu, brouillant les cartes, comme si elle avait craint que Poigne-d'Acier ne connûtla valeur de l'agencement et des visages, de même que des signes qui étaient étalés là et qu'elle n'en vînt à lire ce que Pia y voyait clairement et partout : des menaces terribles, une mort immédiate, des deuils éternels-
La vieille femme disait enfin à Rosalie :
— Pour savoir où est Salomé d'une façon exacte ?
— Et M. de Morbras, ajoutait vivement Poigne-d'Acier,
— Et M. de Morbras ? répondait l'Italienne; il faut aller chez Céleste; il est rare que lorsque la juive se rend soit au théâtre, soit à quelque autre fête, cette habile lingère n'aille pas aider la femme de chambre à parer sa maîtresse.
Céleste ramasse de l'argent de toutes mains dans ces maisons-là ; elle a donc intérêt à savoir tout ce qui s'y passe; aussi personne n'est aussi bien renseigné qu'elle sur les faits et gestes de ces dames.
— Allons chez Céleste, répondit Poigne-d'Acier, pendant qne Pia jetait une cape de drap sur elle et sortait après avoir précieusement ramassé et mis en ordre son jeu de tarots.
Les deux femmes se rendirent aussitôt chez Céleste; grâce à la voiture que Rosalie avait prise pour ne pas perdre son temps en promenades inutiles par les chemins, on atteignit lestement sa demeure.
La lingère fut assez surprise de voir entrer les deux femmes chez elle, lorsqu'elle avait déjà fermé la devanture de son magasin, en raison de l'heure avancée et du peu de clients qui se donnaient rendez-vous chez elle.
De plus, la présence de Rosalie n'était pas sans la surprendre étrangement. Nous savons qu'elle n'avait jamais eu la moindre sympathie pour celle qu'elle accusait, dans le secret de sa pensée, d'abord, de lui avoir pris une bonne place, ensuite, de l'avoir empêchée de faire fortune, ce dont elle ne savait se consoler.
— Qu'est-ce qui vous arrive d'extraordinaire ? demandait-elle aux deux femmes.
Pia, qui ne pouvait admettre qu'on se permît de troubler l'existence de son peintre, ni qu'on le rendît malheureux, prit aussitôt la parole.
— Où est Mlle Salomé ? demandait-elle; que fait-elle ce soir?
— Est-ce que je le sais ! répliquait Céleste qui était déjà mise sur ses gardes en raison de la présence de Rosalie.
— Une s'agit pas de tout cela, reprit vertement l'Italienne ; Mme Hélène a disparu de chez elle, absolument comme les enfants dont jusqu'à présent on n'a pas pu retrouver la trace ; Benjamin Jacob est au désespoir, et vous savez. Céleste, que je ne saurais soulfrir davantage tout cela.
— C'est très-malheureux pour ces gens-là, dit aigrement Céleste, sur le visage de laquelle une satisfaction haineuse se faisait jour, mais je n'y puis absolument rien ; j'ai déjà bien assez de mal pour m'occuper du commerce qui me fait
4 HO , L'ADULTEilk; UT L'AMOUR
cliii. liemeiU vivre sans m'appliqucr encore à connaître ce que font ceux-ci ou ceux-là.
l'ia vint alors se mettre toute droite en face de la lingôrc et, rejetant. sur ses épaules le luinl df la cape dont sa trie était couverte, tout à coup elle ap[)arut aux yeux de (.élostc le visaf-je llamboyant, l'œil menarant et terrible et, pendant qu'elle semblait vouloir dévisager la femme do M. Baptiste, elle ajoutait d'une voix sifflante :
— Ne m'interrompez pas, n'ajoutez pas un mot, c'est tout à fait inutile, sans compter que notre temps est précieux; donc écoutez et répondez-moi sans me mentir, si cela vous est possible.
Dans le cas contraire, j'ai en ma possession quelques moyens pour vous faire parler et je vous engage ma parole que je suis bien décidée à en user sans la moindre pitié pour vous.
D'abord où est Mlle Salomé? Je veux le savoir de vous et tout de suite, parce que je sais que vous en êtes instruite ; quel a été remi)loi de son temps depuis la matinée ?
En second lieu, où est M. de Morbras et que fait-il? Vous savez aussi bien que moi que cet homme déteste Benjamin Jacob, qu'il lui a déjà fait beaucoup de mal et j'ai décidé, moi la pauvre Pia, la sorcière!., ainsi que m'appelle cette juive, qu'il ne lui en serait pas fait davantage.
Céleste essayait, mais en vain, de se défendre, elle voulait prouver qu'elle n'était point aussi avant dans l'intimité de ces gens-là et qu'on s'acharnait à le lui repéter et qu'on le croyait.
Mais Pia l'arrêta net en ajoutant :
— Venez avec nous, cherchons ces gens-là, il le faut, js le veux !.. dans le cas contraire je me rends chez le premier commissaire de police venu et je lui dépose dans le tuyau de l'oreille, sans lui en demander le secret, une foule de racontages qui pourraient bien, je le crains pour vous, ne pas vous amuser beaucoup.
— Ne me menacez pas, s'écriait Céleste d'une voix stridente; vous savez bien que c'est inutile, et que je n'ai rien à redouter de personne; mais enfin vous avez l'air d'être aussi bien l'une que l'autre dans une si grande anxiété que je veux bien, pour vous'èlre agréable à toutes les deux, aller en votre compagnie à la recherche de Mme Salomé, puisque vous croyez qu'elle est capable de vous donner des renseignements qui calmeront vos inquiétudes.
Et Céleste, après avoir jeté un chùle sur ses épaules, ajusté un chapeau sur sa tête partit en compagnie des deux femmes.
On se rendit d'sîbord chez Salomé, afin de savoir si la femme de chambre n'avait pas menti lorsqu'elle av^ait répondu à Rosalie que sa maîtresse était absente ; pour s'en rendre entièrement compte, Céleste devait s'enquérir de l'endroit où était la juive, et il avait été aussi résolu qu'on irait aussitôt pour s'en rendre compte de visu.
Personne n'aurait pu ôter de l'esprit de Rosalie que soit la femme, soit l'homme, ils ne fussent pas pour quelque chose, peut-être même pour tout, dans les transes mortelles qui les assaillaient tous au logis.
Le vieillard ne put reteuir uu cri de surprise (page 399).
Les femmes qui suivent presque toujours les avertissements qui viennent de leur cœur beaucoup plus que le raisonnement, vont toujours droit au but, et voilà pourquoi il est si difficile de les tromper, de mettre leur perspicacité en défaut.
Salomé était au théâtre ; Rosalie la vit dans sa loge, entourée d'un tas de jeunes beaux à la collection desquels, par exemple, manquait M. de Morbras.
— ' Et M. de Morbras, où est-il? demanda Pia à Céleste aussitôt après qu'on eut trouvé l'emploi de la journée de Salomé, et sa personne elle-même dans un bouiboui à la mode.
Reproduction formellement interdite
13' SÉMB
i/ADur/rKKi: kt lamouk
Je n'en sais vraiment rien, rrpoiidit lu iingerc qui celle fois-cî était de
bonne foi, par hasard.
Mais l»ia, avec l'enli^lement «jui la caractérisait, ajoutait :
— Il faut le savoir tout de suite.
Alors on revint chez la juive prussienne, la ling«^re ayant promis, grAce à la façon dont ritulienne avait procédé avec; elle des le df"*!»!!!, d'interroger la femme de chamltre, pour savoir si cet homme «'lait chez sa mailresse, à quelle heure il y était arrivé, combien de temps il y était resté et à quel moment il en
était parti.
La tenace Italienne était devenue tout h coup presque aussi ardente au désir de savoir que l'était Rosalie.
L'une avait la douleur réelle de l'absence de .Mme Hélène, tandis que l'autre avait l'esprit moulé, le cœur et l'imagination exaltés par les choses terribles qu'elle était persuadée avoir vues dans l'arrangement de son jeu de larols. Il r«''sulla de l'enquête que poursuivaient les deux femmes que .M. de Morbras était venu le malin, relalivemenl de bonne heure, chez Salomé; qu'il avait déjeuné chez elle, avec elle, puis qu'il était parli en lui disant qu'il ne reviendrait pas de toute la soirée, qu'il ne savait môme pas à quel moment, le lendemain, il lui serait possible de la venir voir.
— Allons chez M. de .Morbras, reprit Pia, que l'absence de cet homme commençait à troubler.
Le traître ! le traître ! disait-elle en pensant à celui qu'elle avait vu dans
ses cartes les mains pleines de sang ; et cette pensée la tourmentait et l'effrayait.
Celte femme ainaait réellement Benjamin Jacob, elle l'aimait étrangement et à sa manière, mais, enfin, elle l'aimait.
Aussi, à l'idée de la douleur à laquelle il était en proie, en songeant au mal qu'on lui avait fait, à celui qu'on pouvait lui faire encore, elle s'exaspérait et s'acharnait à retrouver de Morbras qu'elle savait être le mauvais génie du jeune
homme.
De Morbras élait absent ; il ne fallut pas longtemps aux deux femmes pour être renseignées à ce sujet, car elles trouvèrent, à quelques pas de la porte, montant une garde fidèle, Karll qui attendait le retour de cet homme qu'on n'avait pas vu chez lui depuis le matin, et dont le retour devait, lui semblait-il, apporter quelque éclaircissement à ce qui les troublait jusqu'au fond de l'âme.
As-tu des nouvelles? demanda Karll à sa femme aussitôt qu'il Taperçut.
Et, toi, répliqua-t-elle, lui faisant une question au lieu de lui donner une
réponse.
— Non, dit Karll.
j^Ioi, pas davantage; et pourtant nous nous retrouvons ici, dit Rosalie en
ajoutant : N'y a-l-il pas quelque chose de fatal en même temps que de providentiel qui nous ramène toujours, sans cesse à la porte de cet homme ?
— Je l'attends, fil Karll.
Et Pierrille? demanda Poigne-d'Acier.
— Il l'attend aussi, mais ailleurs.
Karll, pas plus queRosalie, n'osait se demander ce que devenait Benjamin Jacob pendant qu'ils étaient en course tous les deux, chacun de leur côté.
L'ADULTÈRE ET L'AMOUU
Mais, quoiqu'ils n'en eussent pas dit un mot, ils en étaient grandement préoccupés.
Quant à Pia, elle était furieuse ; c'était sa façon d'être inquiète.
Karll ayant résolu de rester où il était jusqu'au moment où de Morbras rentrerait, ce qui était le meilleur moyen de le retrouver, Rosalie, suivie de Pia qui s'était attachée à sa personne, revint à l'hôtel Beaupuy.
Mais Benjamin n'était pas encore arrivé.
Poigne-d'Acier monta chez elle, elle mit de la lumière dans sa chambre pour être prête à tout événement.
Elle fît éclairer aussi chez Benjamin Jacob et chez Mme Hélène, ne sachant encore si on retrouverait sa chère maîtresse, et de plus dans quel état on la ramènerait si on parvenait à la rencontrer ; elle avait tout arrangé pour qu'au moins la lumière ne manquât pas.
— Hélas ! disait-elle à Pia qui la suivait pas à pas, la douleur qui nous accable n'est-elle pas assez horrible en elle-même, sans que nous y joignions encore l'obscurité et les fantômes effrayants qui la hantent !
Arrangeons tout, préparons chaque chose afin d'être en mesure de la recevoir... si elle revient... et de la soigner si on nous la ramène je ne sais dans quel état.
— La fatalité se mêle à toutes nos existences pour nous affliger, disait Pia. Hélas I si nous savions seulement le chemin qu'elle a suivi, j'ai vingt, cinquante, cent personnes sur la fidélité desquelles je puis compter, des meurt-de-faim comme moi ! mais de bonnes gens que je lancerais à sa recherche. Mais, que faire? pas la moindre indication; rien, rien, c'est terrible !...
Ça n'y fait rien, poursuivait l'Italienne dont l'imagination marchait grand train ; j'ai mon idée ! et avant qu'il fasse tout à fait jour, ce que je crois ne va pas tarder; je retournerai dans mon quartier, parce que c'est par laque logent presque tous les gamins, garçons ou filles, qui parcourent Paris en tous sens du malin à la nuit.
Ces petits Italiens qui chantent et qui dansent, les Piémontais qui montrent des marmottes, je vais réunir tout ce petit peuple; j'aurai une photographie de Mme Hélène que vous allez me donner, je la leur ferai voir à tous et je les lancerai à sa recherche.
— Vous êtes une brave femme, fit Rosalie, qui était émue du soin que prenait Pia de leur être utile; je vois que vous partagez réellement la douleur qui nous accable et que vous portez un vif intérêt à Benjamin Jacob. Oh ! aidez-nous, je vous en prie, à retrouver Mme Hélène, et je vous jure que vous aurez ici, dans la maison, les meilleurs comme les plus sûrs des amis.
— Si elle est en viel... nous la retrouverons, dit Pia, dont le visage peignait une moptelle anxiété en pensant à ce qu'elle avait vu dans ses tarots.
— Mais que craignez-vous donc ? que pensez-vous, demandait Rosalie qui n'osait pas s'avouer à elle-même de quelle nature étaient ses craintes, et qui avait peur aussi d'entendre les autres prononcer des paroles menaçantes louchant l'absence de Mme Hélène.
— Rien, rien, répondait Pia ; seulement il y avait beaucoup de piques et bien du noir dans le jeu, ce soir; je n'aime pas du tout ces couleurs sombres et menaçantes, surtout quand les gens auxquels on s'intéresse sont absents, ou en mauvaise passe.
Les cartes noires me préoccupent toujours beaucoup et il est bien rare qu'elles l rompent.
CepeiKiaiit Pierrille avait été dans la maison de M. François; il occupait la chambre que nous lui avons vu louer sous la veste de velours du commissionnaire.
La disparition de Mme Hélène était un fait tellement menaçant pour eux tous que, cette foi-ci, Karll et lui avaient résolu d'en finir, à quelque prix que ce pût être, avec l'ennemi de lienjamin Jacob.
L'absence de Mme Hélène qui se prolonj^eait indéfiniment à des heures indues devenait tellement pénible que les trois amis, qui jusque-l/i avaient été, de même que les maîtres, si cruellement éprouvés, avaient décidé qu'ils auraient le dernier mot, non-seulement de la conduite de de Morbras, mais encore de son existtince réelle.
Pierrille et Karll, après avoir vu Benjamin partir d'un côté et Rosalie de l'autre, s'étaient dit:
— Il n'y a que cet homme et des misérables qui lui obéissent, le servent, jouent son jeu, qui ont pu amener sur nous ce nouveau malheur; c'est donc à cet homme qu'il faut nous attacher, à lui seul.
Le résultat de cette invention avait été que Karll resterait à la porte de M. de Morbras, pendant que Pierrille surveillerait les agissements de M. François et de sa troupe, sans les perdre un seul instant de vue.
Cette fois-ci, il ne s'agissait plus seulement de savoir ce qu'ils pensaient, ce qu'ils savaient, ce qu'ils voulaient ; il fallait s'attacher à leur personne et, coûte que coûte, leur arracher le secret de la disparition de Mme Hélène; car chacun, dans le secret de sa pensée, n'accusait que cet homme et les siens de l'avoir momentanément fait disparaître.
Avant tout, il fallait retrouver la femme de Benjamin Jacob, et cepoint obtenu, qui était le point essentiel et dominant de la situation, il s'agirait de réduire ces hommes à l'impuissance, de les mettre dans l'impossibilité de nuire davantage.
Karll et Pierrille étaient bien décidés à se défaire de ces deuxgredins, quelles que pussent être après cela les conséquences de leur action, et voilà pourquoi l'un et l'autre ils ne démarraient pas du poste qu'ils s'étaient assigné. A un moment donné, quel qu'il pûttètre, M. de Morbras rentrerait chez lui; de même M. François arriverait à avoir besoin de converser avec ses hommes, de s'entendre avec eux, de leur donner des ordres; il était donc certain qu'il reviendrait dans la maison de l'avenue de Glichy qui était le lieu de leurs rendez-vous habituels.
Le premier qui le verrait poindre, sous quelque forme que ce fût, soit celle du gentilhomme, soit celle de l'ouvrier, devait faire prévenir son camarade.
Cette fois-ci^ il n'y avait plus à reculer: la pitié, la générosité, la mansuétude, étaient passées de saison.
Mais la nuit s'écoula tout entière sans rien amener de nouveau ; ce ne fut qu'au matin que M. François, ainsi que nous le savons, rentra chezluipour recevoir les hommes de sa troupe, auxquels Kath Durth avait donné le mot d'ordre du maître.
Un seul y avait manqué, c'était ce bon M. Philippe, Kath n'ayant pu le joindre assez à temps pour l'envoyer chez M. François qui l'attendait avec impatience.
A part lui, M. de Morbras s'était dit qu'en raison des qualités intellectuelles de ce garçon, de son savoir-faire et de son habileté lorsqu'il fallait mettre la
main à la pâte, il était un aide précieux dont il n'aurait pas voulu se séparer surtout au moment d'aller entreprendre à l'étranger une série de fructueuses entreprises.
Ce bon Philippe, sous les apparences de von Fritz Pulvermacher, était, nous le savons, fort occupé de finir de déménager, en compagnie de papa Paterne, les magasins de la Briffard.
Nous l'avons vu aussi recevoir, avec la courtoisie qui était dans ses habitudes, la belle Salomé, lorsqu'elle avait fui sa propre maison dans la crainte d'y voir revenir son menaçant et sauvage amoureux.
Depuis le moment où Salomé s'était réfugiée chez son père, Philippe s'était rais à la recherche du beau de Morbras.
N'ayant plus de raison pour revenir à Paris et très-désireux de regagner cette bonne ville de Berlin dans laquelle il jouissait d'une autre considération, à l'ombre vertueuse de laquelle il n'était pas fâché d'aller s'abriter pour quelques années encorC;, Philippe s'était dit :
— Le moment d'en finir est arrivé.
Il s'était en conséquence et tout d'abord rendu à l'appartement de M. de Morbras, quoiqu'il se doutât bien que l'étonnement du gentilhomme serait à son comble, lorsqu'il verrait arriver sa nouvelle recrue dans un logement qu'elle ne devait pas connaître, et surtout en lui entendant le demander sous un nom dont il était censé ignorer jusqu'à l'existence.
Mais Philippe venait de rompre avec toute espèce de forme et d'atermoiement et voulait voir, sans plus de retard, l'homme auquel il avait affaire tout à fait particulièrement; et, comme il espérait le rencontrer chez lui, il s'y rendait tout droit.
Philippe entra donc chez le concierge, demanda à quel étage habitait M. de Morbras, et, quoiqu'il lui fût répondu que Monsieur n'était pas chez lui, il tint à menter, afin de se renseigner auprès du domestique.
Mais le valet de chambre n'en savait pas davantage; Monsieur était sorti et il n'avait pas dit à quelle heure il rentrerait.
Von Fritz était donc reparti tranquillement, regardant, par un reste d'habitude, les êtres de cette maison dans laquelle il mettait le pied pour la première fois; lorsqu'il eut atteint la rue, il promenait son regard de côté et d'autre, se demandant s'il n'y avait pas dans les environs quelques figures de connaissance.
Il était très-curieux, von Fritz ; il tenait cette verlu-là de Philippe Pochenette qui était, nous le savons, le personnage le plus désireux d'apprendre de toute la création.
Au milieu des passants, il n'eut pas de peine à reconnaître Karll qui se promenait de long en large, ne perdant toujours pas de vue la porte par laquelle devait passer M. de Morbras pour rentrer chez lui.
Von Fritz avait été édifié par Coup-de-Vent (cet homme étant devenu son ami intime) sur les sentiments que nourrissait la troupe entière à l'égard des habitants de l'hôtel Beaupuy.
Un jour, toujours par curiosité, Philippe avait voulu connaître le visage des ennemis de ses bons amis et il avait été faire un petit tour rue de Babylone, en la précieuse compagnie de son nouvel et très-intime camarade.
4Hr, l/AUUI.'l'KRK KT L'AMOUR
(i*<^tnit ainsi qu'il avait l'ail la connaissance du visage de l'ancien conlrebandier, de PitTiilIr et lie Hosalie.
Ceux-là étai«'nl les fçens redoutables, ils avaient été désignés comme tel», il (Mail donc bon de les l'onnallir.
Kn voyant Karll alliT et venir, dans la rue, devant la maison bal)ilée par M. de Morhras, von Fritz s'était dit :
— Il parait que je ne suis pas le seul à attendre ce galant homme ; est-ce que par hasard h» grand diable d'homme qui est \k serait dans rintenlion de marcher sur mes brisées? Je serais curieux de connaître ses intentions et de savoir le but qu'il poursuit. Dans tous les cas, cela n'entraverait pas mon action, car il est indispensable, il laul que je règle toutes mes petites alTaires avant de regagner Berlin.
Von Fritz venait d'ajouter :
— A présent que nous changeons d'allure et de quartier, du moment que von Fritz r*ulvermacher ne va plus rendre visite à M. de Morbras, ce bon compagnon de Philippe va s'appliquer à déterrer M. François, dont il a sérieusement besoin, et le jeune homme se mit en devoir de gagner l'avenue de Clichy.
Pour le moment, M. François n'était pas non plus chez lui, et nous savons à quelles étranges occupations cet homme se livrait. Philippe se disait néanmoins :
— M. de Morbras bc retrouvera toujours, ce gentleman mène une vie dans laquelle rien n'est caché, et ceux qui ont à le visiter sont toujours à peu près sûrs de le rencontrer une fois ou l'autre.
Mais comme ce n'est pas de ce côté-là, ni dans le milieu où il tient une place en évidence que je puis régler mes petites afTaires avec lui, j'ai toujours intérêt à m'attacher plus spécialement à M. François.
Ce fut après s'être tenu des discours de cette sorte que Philippe s'installa chez un marchand de vins, dont la boutique était presque en face de lî maison de l'homme qu'il avait résolu d'attendre aussi longtemps que cela serait nécessaire.
— Je ne demande au ciel, qui m'a si largement protégé jusqu'à présent, dirait von Fritz à son adresse personnelle, que de faire arriver le capitaine tout seul ; les bons petits camarades me gêneraient considérablement dans l'accomplissement de ce qui me reste à faire.
Pendant que nos montagnards attendent à tous ses logements soit M. de Morbras, soit M. François, allons retrouver Benjamin Jacob qui battait les pavés de Paris, semblable à un fou.
U était parti en voiture sous prétexte d'aller plus vite, mais chaque fois qu'il voyait de loin une femme dont la tournure, les'vètements avaient quelque ressemblance avec ceux de Mme Hélène il faisait arrêter, descendait et courait à elle.
Quand il l'avait considérée de près, il s'en retournait la tête basse, emportant une désillusion de plus.
La nuit se passa ainsi tout entière en courses, en désespoir et sans résultat aussi bien pour les uns que pour les autres; le malin arrivait, le petit jour pointait au travers des nuées grises de la nuit qu'il chassait iiiseusiblement,
mh~~ ■ — ^— ^*
Ce réveil du matin, la fraîcheur des dernières heures de la nuit, la fatigue extrême, amenèrent un éclairpassager déraison dans l'esprit de Benjamin Jacob, et il en vint à se dire :
— Il est impossible qu'Hélène ne soit pas rentrée, pendant que je suis ici à courir après elle comme un homme à demi fou et tout à fait désespéré; elle-même, peut-être, s'inquiète démon absence en m'attendantà la maison.
Heureusement que les domestiques^ Karll et Rosalie, s'ils sont rentrés avant moi, l'auront avertie que j'étais à sa recherche.
Pauvre chère amie, elle doit beaucoup se tourmenter,et, tout entier à cette idée que sa femme n'avait pas pu, qu'elle n'avait pas dû passer la nuit entière dehors ; que même, s'il lui était arrivé quelque accident, on serait venu l'en avertir, lui, le mari, et qu'en conséquence il devrait trouver des nouvelles chez lui. Benjamin dit au cocher:
A l'hôtel, bien vite !
Karll et Pierrille n'étaient pas de retour, nous savons qu'ils avaient résolu de ne pas démarrer de la place qu'ils s'étaient assignée avant d'avoir rencontré l'homme qu'ils cherchaient.
Pia était partie à la petite aube pour s'en aller mettre en campagne son armée de gamins mtelligents, ainsi qu'elle l'avait dit à Rosalie.
Poigne-d'Acier attendait donc seule le retour des uns ou des autres, n'osant presque plus espérer recevoir des nouvelles de Mme Hélène.
A part elle, elle était entièrement convaincue qu'on l'avait enlevée pour martyriser Benjamin Jacob, ainsi qu'on l'avait fait des deux enfants.
— Pourvu, disait Poigne-d'Acier qu'on la réunif?se à nos chers gamins, si toutefois les enfants vivent encore !... et, tout en s'abandonnant aux pensées menaçantes que commandait et amenait la situation, elle allait et venait dans la chambre de Benjamin Jacob, dans celle de Mme Hélène, préparant chaque chose pour les recevoir, car son esprit s'était imbu de cette idée qu'ils revenaient l'un et l'autre.
Le jour s'affirmait et les domestiques s'en allaient d'une allure troublée à leurs travaux journaliers, beaucoup plutôt par habitude que pour accomplir leur devoir.
Tout le monde dans la maison était tellement sens dessus dessous qu'on allait sans savoir où l'on se rendait et qu'on s'agitait sans se demander à propos de quoi on se mettait en mouvement.
Bientôt le coupé qui ramenait Benjamin Jacob entra dans la cour; Rosalie courut au devant de lui et, pendant que le jeune homme en descendait avec les allures d'un fou, ces deux questions se croisaient :
— Madame est-elle rentrée ? Avez-vous des nouvelles de Madame?
Mais l'un et l'autre ils venaient de lire une réponse négative dans les regards qu'ils avaient échangés.
— Mais c'est horrible, murmurait Benjamin Jacob, en entrant, par habitude, dans la maison, comme s'il avait eu besoin de s'asseoir, de se recueillir, de rester quelques instants avec lui-même pour savoir ce qu'il lui fallait faire encore, le parti qu'il était nécessaire de prendre.
L'ADULTÙIU:: UT L'AMUUR
I ne fois (le plus, loin allieureux jeune homme se disait:
— Je vais courir h \a préfecture de police; il arrive tant d'accidents dans ce i'aris et ma pauvre llc'lùne était si dislraile ces derniers temps, elle faisait si peu attention à elle, depuis qu'on nous avait enlevé notre enfant, qu'elle peut trèsbien avoir été renversée par une voiture, s'être perdue, avoir été égarée, être tombée de lassitude et de fatigue sur un banc de quelque quartier désert!
Knlin, je ne sais que croire cl que redouter. Je vais aller à la préfecture de jjolice !...
l'n des jardiniers de l'hôtel, en se rendant h son ouvrage de grand matin, avait été profondément surpris de voir une échelle dressée contre le mur; c'était une des échelles de râtelier de Monsieur, et cela mettait le comble à son étonnement.
II regarda par terre et vit que le sol avait été piétiné. 11 y avait les pas, allant et venant en tous sens ; aussi le brave homme, les
mains dans les poches, considérait toutes ces choses sans pouvoir se rendre compte de ce qui les avait amenées.
Alors, se mettant de l'autre côté de l'allée, de façon à ne pas joindre la marque de ses gros souliers à celles qui étaient marquées d'une façon très-nette et trèsprécise sur le sable de la grande allée, qu'il était sûr d'avoir ratissée la veille au soir avec soin, il suivait les empreintes laissées sur le sable.
Elles le conduisirent jusqu'à la porte de l'atelier de son maître.
— Ah î mon Dieu ! s'écria le pauvre homme; est-ce qu'on serait venu voler chez Monsieurl et fort intrigué, trcs-cmotionné surtout de ce nouvel incident qui venait se joindre à d'autres incidents plus graves, il prit le chemin de l'hôtel pour aller avertir Mme Rosalie de ce qu*îl avait découvert.
benjamin venait '^e rentrer et Poigne-d'Acier s'empressait auprès de lui, s'appliquant à lui donner une foule de choses, dont elle croyait qu'il avait besoin; elle s'appliquait à le consoler, car rien ne pouvait plus arracher de l'idée de cette femme que Mme Hélène était à tout jamais perdue pour eux.
Mais Benjamin Jacob ne se laissait point faire ; il ne perdait point un temps précieux, pas plus à se laisser soigner qu'à écouter ce qu'on lui disait.
Il venait de donner l'ordre qu'on changeât de cheval, qu'on attelât immédiatement au coupé une bête moins fatiguée; il voulait repartir aussitôt.
C'était à ce moment-là que le jardinier entrait et qu'il priait le valet de chambre d'appeler Mme Rosalie, affirmant qu'il avait quelque chose de très-sérieux à lui communiquer.
Pendant que Benjamin Jacob s'habillait à la hâte, voulant repartir aussitôt, le valet avait trouvé le temps de faire signe à Rosalie qu'on la priait de sortir; mais, pour ne pas abandonner absolument son maître à lui-même, elle avait laissé la porte de sa chambre légèrement entr'ouverte; elle s'était arrêtée à quelques pas dans l'antichambre où le jardinier l'attendait sa casquette à la main.
— Madame Rosalie, disait le pauvre homme je viens de découvrir des choses bien extraordinaires et je n'ai pas osé y toucher avant de vous en avoir parlé.
— Qu'est-ce ? demandait vivement Poigne-d'Acier, pour laquelle tout était matière à émotion et à crainte depuis la disparition de Mme Hélène, depuis le vol
^. qui avait été fait des deux enfants.
'és^
Le parc reteutissait de cris jo^feux du matin au 8oir (page 422)
— Contre le mur du parc j'ai trouvé une échelle appartenant à l'atelier de Monsieur ; quelqu'un s'en est servi pour passer par-dessus le mur, car il y a tout le long de 1 allée, jusqu'à la porte de son atelier, des pas qui sont restés marqués sur le sable, des pas très-nombreux; ce qui me fait dire que plus d'une personne a dû passer par là.
Poigne-d'Acier se méfiait de tout et surtout de tout le monde depuis le jour où elle avait rencontré Mme Hélène au dépôt de la prélecture de police, mêlée à toutes les ignobles créatures qu'on ramasse pour des méfaits dégoûtants dans toutes les fanges.
Reproduction formelloment interdite
LADULTÈÏIE ET L'AMOUIl
Depuis, il t^alt arrivé une série de choses si criiell«'menl douloureuses nonseulenicnl à elle, mais encore à ceux qu'elle aimait, que maintenant elle croyait avoir tout à redouter.
— Pourlaul, ajoutait-elle, la mesurecst comble, puisque la mort même ne serait plus un malheur pour nous, u'apporterait-elle pas le repos et ne mettrait-elle pas un éternel arrêt au développement des nombreuses douleurs dont notre existence est faite.
Pourtant elle reprenait :
Ce que vous me dites me paraît bien extraordinaire; une échelle, des pas
sur le sable, c'est bien étrange ; pourtant, mon ami, allons voir ce que ce peut bien être ; notre vie est traversée d'accidents si divers et si cruels que nous ne devons rien entendre, rien regarder à la légère.
Et Poigne-d'Acier se dirigeait avec le jardinier vers l'atelier de Benjamin
Jacob.
Maisle jeune homme avait aussi vaguement entendu parler d'échelle, do pas découverts dans les allées; ilnesavait vraiment de quoi encore il s'agissait; mais, du moment qu'on s'était entretenu à voix basse, c'est qu'on voulait se cacher de lui c'est que probablement aussi on avait eu des nouvelles de sa femme, qu'il était arrivé quelque malheur à sa chère Hélène et qu'on ne voulait pas l'en avertir tout de suite pour lui ménager les sensations douloureuses.
Au milieu de tout cela, on avait, lui semblait-il, parlé de son atelier. Qu'est-ce qu'il y avait dans son atelier qui n'y fût pas la veille lorsqu'il l'avait quitté ?
El,' sans se rendre même compte de ce qu'il faisait. Benjamin gagnait la galerie couverte, d'un pas hâtif et pressé, pour se rendre dans le cher retirado, où il avait passé de si bonnes heures entre le travail et l'inspiration.
Le jardinier et Poigne-d'Acier, cette dernière ayant pris la clé de l'atelier du jeune maître, venaient d'arriver à la porte; la façon dont le sable avait été bouleversé en face de cette entrée avait arrêté un instant les regards de la jeune femme et de l'homme qui était venu la chercher pour lui montrer toutes ces
choses.
Mais vivement elle avait introduit la clé dans la serrure et elle venait d'ouvrir
la porte.
En face d'elle, de l'autre côté, par le passage vitré apparaissait en même temps
Benjamin Jacob.
Deux cris horribles venaient de retentir, arrachés par l'extrême douleur à deux poitrines humaines, et le peintre, les bras en avant, la têterejeiée en arrière comme s'il avait eu peur de ce qu'il voyait à quelques pas , là devant lui, s'avançait néanmoins vers un corps inerte qui était retenu debout attaché au haut d'une
échelle.
Il n'avait même pas fallu à Benjamin la millième d'une seconde pour reconnaître Hélène dans cet être au masque cadavérique qui restait immobile et rigide en
face de lui. ,
Poigne-d'Acier, en deux bonds, s'était trouvée auprès du cadavre de Mme ^
Hélène, à la place où de Morbras l'avait mise pour remplacer dans le cadre mutilé le corps de sa maîtresse dont il n'avait pas voulu laisser l'image dans l'atelier du jeune peintre.
Poigne-d'Acier était une femme d'action dont la tête ne s'égarait ni dans les exaltations, ni dans les faiblesses féminines ; aussi s'empressait-elle de prodiguer à Mme Hélène des secours dont la pauvre femme n'avait plus besoin depuis longtemps déjà.
Cette idée venait de traverser le cerveau de Rosalie :
— Elle n'a pas pu survivre à la disparition de son enfant, elle s'est tuée pour ne pas supporter une existence dont il ne pouvait plus prendre la meilleure part.
Mais, tout à coup, elle aperçut, du côlé du cœur, les vêtements déchirés par les trois coups de poignard que la malheureuse femme avait reçus de de Morbras.
Les mains de Poigne-d'Acier se trempaient dans le sang que les vêtements de Mme Hélène avaient retenu.
Alors, au milieu des larmes dont ses yeux étaient remplis, elle jetait un regard du côté de Benjamin Jacob qui venait d'arriver jusqu'à elle, lentement et sans qu'on l'eût entendu marcher.
Le jeune homme venait de se pencher sur le cadavre de sa femme, il avait approché ses lèvres pâlies de ces beaux yeux éteints qu'il avait tant aimés et qui lui avaient si vite gagné le cœur, autrefois ; puis, d'une voix lente et calme, il reprenait, s'adressant à Rosalie :
— On me l'a tuée ; regarde ! et mon âme l'a suivie.
Puis, quelque chose comme un éclair terrible traversa ce cerveau qui venait d'être un moment accablé et abattu par le désespoir énorme qui s'était emparé du malheureux jeune homme ; et il revoyait tout à coup à cette place, au-dessus du cadavre de Mme Hélène, cette tête aux cheveux blonds épars, ce visage insolent et souriant qui était tout ce qui restait de Salomé.
Cette charnelle victorieuse avait l'air, dans son exubérance de vie, de narguer la morte et ceux qui pleuraient sur elle.
Un horrible soupçon, presque une certitude, avait traversé l'esprit deBenjamin Jacob et il venait de s'écrier :
— C'est lui, c'est bien lui! c'est encore lui !...
Un moment, les gens qui étaient accourus de la maison, les domestiques qui s'étaient massés aux portes, crurent que leur jeune maître devenait fou ; mais Poigne-d'Acier n'avait que trop bien compris ce que voulait dire Benjamin Jacob ; pour elle, pour eux tous, c'était encore de de Morbras qu'il était question,' c'était lui qu'ils accusaient de cet horrible crime.
— Viens, ma bien-aimée, viens, murmurait doucement le jeune homme en se penchant sur le corps de Mme Hélène pour le prendre et pour l'emporter ; viens, lui disait-il en la serrant tendrement dans ses deux bras, pendant qu'il reprenait avec elle le chemin de leur chambre, pour la déposer sur son lit.
I/AI)ULTKIIK I;T I/A.M(U II
Viens, mon doux et hol amour, cher 6ln^ avoc. Icfjuel mon Ame s'est envolée. Ali ! lu es bien lieureuse, loi, ma cliùre, lu ne soulVres plus !
Kl le jeune homme emportait sa femme au travers de celte serre garnie de fleurs rares, éclalanles, parfumées, et tous les domestiques, qui s'étaient curieusement et trisleinenl réunis autour de lui tout à l'Iieuic dans son atelier, faisaient cortège à cet être si charmanl et si parfaitement bon, dont l'existence tout entière n'avait été qu'un allVcux martyre.
— C'est vrai, répétait Poigne-d'Acier ; c'est vrai, elle est heureuse, ma chère maîtresse : elle ne souffre plus !...
Pierrille, vers le matin, vit arriver M. François ; mais il n'était pas seul : ce brave Philippe qui l'avait attendu si longtemps venait d'entrer h sa suite et avec lui dar.s son petit appartement du premier étage.
Le moment était venu de régler les comptes : c'était ce que venait de se dire le brave montagnard, qui était immédiatement descendu et avait envoyé un homme quérir Karll ; Pierille savait à quel endroit il monlail la garde, et, cela fait, il était revenu prendre sa place, de manière à ne pas perdre de vue cet homme qui seul, à leur avis, pouvait leur donner des nouvelles de Mme Hélène.
M. François disait cependant à Philippe :
— Nous allons parlir, et je pense que vous serez des nôtres; vous avez fait preuve d'intelligence, de crânerie dans nos dernières affaires ; aussi serais-je bien aise de vous emmener avec nous.
— Je suis, répondit Philippe, très-occupé à faire rentrer quelques fonds qu'on me doit encore par ici ; mais, aussitôt que la chose sera terminée, et cela ne sera pas long, je ne demande pas mieux que d'aller vous retrouver.
— Alors je puis compter sur vous? demandait le capitaine.
— Entièrement, je ne manque jamais à la parole que j'ai une fois donnée, et, tout en prononçant ces derniers mots, Philippe serrait dans la poche de son pantalon le manche d'un long poignard sur lequel il venait de poser la main.
Où faudra-t-il que j'aille pour vous retrouver? demandait le jeune homme qui pensait qu'il était bon de se renseigner jusqu'à la dernière heure.
Et M. François lui disait, en lui donnant la désignation du village, de la maison et des gens qui l'occupaient, l'endroit où il devait se rendre.
iMais Philippe, après l'avoir bien écouté, reprenait :
— Si c'était un effet de votre bonté, capitaine, de me mettre tout cela sur un bout de papier, je vous en serais profondément reconnaissant; les itinéraires, de même que les noms et les numéros, sont des choses qui entrent difficilement dans ma cervelle et qui y restent plus difficilement encore ; avec un bout d'écrit, je suis bien plus sûr de mon affaire.
Philippe avait, en entrant, jeté un coup d'œil sur une petite table recouverte d'un maigre tapis, sur lequel une plume reposait dans un écriloire à côté de feuilles blanches. Dès le premier instant il s'était dit :
— Si je puis faire asseoir le bonhomme là, cela ira tout seul.
Pendant qu'il aura la tête un peu penchée sur la table pour me griffonner ce que je lui aurai demandé, la chose ira toute seule; je ne saurais pas, même en la choisissant, lui faire prendre une meilleure position.
De Morbras venait, en effet, de s'asseoir et il s'appliquait à écrire ce que son nouvel enrôlé venait de lui demander.
Philippe n'avait rien perdu de son adresse, il avait toujours ce joli coup de main dont le père Paterne lui avait fait compliment, et dont il lui avait demandé des nouvelles le jour où il lui avait fait la confidence du grand désir que Salomé avait d'être débarrasse de son terrible amoureux.
Philippe était en train d'en donner une nouvelle preuve, car, d'un geste aussi sûr que prompt, il venait d'enfoncer son surin entre les épaules de M. François.
Cet homme si jeune, si fort, si autoritaire et si terrible pour les autres, n'avait pas poussé un cri, ni fait un seul mouvement ; la mort lui avait fait ouvrir les mains et lâcher la plume dont il se servait pour donner les indications que Philippe avait tenu à avoir écrites.
— Il sera bien content, le papa Paterne, murmurait Philippe à part lui ; son petit nevei a toujours la même adresse que par le passé, et, lorsque l'occasion s'en présentera, il est encore capable d'accomplir une bonne affaire, de mettre un point à une phrase trop longue.
Pierrille, du haut de son observatoire, n'avait rien perdu de ce qui venait de se passer chez M. François, et le superstitieux montagnard venait de faire un grand signe de croix, en se servant pour cela du manche de son couteau, car une âme venait de quitter la terre.
— C'est le doigt de Dieu, c'est la Providence qui nous venge de tout le mal que cet homme nous a fait, disait Pierrille ; mais comment saurons-nous maintenant où est Mme Hélène ?
Karll, qui avait été mandé par son ami, ar/rivait en toute hâte, et le jeune homme s'empressait de lui raconter en quelques mots l'horrible drame auquel il venait d'assister.
— Il faut porter secours à cet homme, non pour lui, s'écriait Karll, mais parce qu'il est indispensable qu'il parle et qu'il nous dise où se trouve Mme Hélène.
Ils descendirent alors prestement jusqu'au premier étage et frappèrent à coups redoublés à la porte de M. François.
Mais personne ne répondit.
Alors Pierrille courut d'un trait jusque dans la loge de Mme Mathieu et lui dit :
— On se plaint affreusement chez M. François ; on pousse des gémissements qui feraient croire qu'on tue un homme ; faites ouvrir sa porte, je vous assure
'il y va de la vie de cet homme.
i;adulteiik kt lamouii
Mme Malhicii prit la seconde cl6 de l'apparlcmenl du premier, et monta suivie de Kurll et de Pierrille.
Nous savons ce qu'ils voulaient aller faire.
I.a eoncierj^'e ouvrit après avoir fruj)p6 par politesse, appelé par effroi, et bionlAl n|)parut aux trois personnes qui entraient le corps de M. de Morhras dans la situation que la mort lui avait donnée.
Karll s'empara de lui, l'ierrille le souleva, on essaya de lui faire reprendre ses sens : un mot, pour ces deux hommes, c'était une chose si précieuse qu'ils auraient donné la meilleure part de leur existence pour le pouvoir obtenir.
C'était bien lini, M. François ne devait plus jamais donner d'ordres à sa compajL^nie, pas plus que M. de Morbras n'était, à l'avenir, capable d'elTaroucber Salomé de sa passion menaçante.
Mais de riiomine que Pierrille avait très-nettement vu enfoncer le poignard dans ce corps maintenant inerte et sans vie, il n'y avait plus de races. Pierrille se demandait non sans un profond étonnement :
— Où est-il passé ?
Qu'est-il devenu ?
Nos deux montagnards , n'ayant rien à faire dans cette maison, laissèrent Mme Mathieu à son étonnement et à tous les devoirs qui incombent à une concierge dans la maison de laquelle on vient d'assassiner quelqu'un, et partirent précipitamment.
Quant à von Fritz, sous lequel on retrouve toujours avec plaisir cet habile Philippe, il avait tout simplement ouvert une des fenêtres donnant sur la cour et, choisissant un moment où il ne voyait personne aux fenêtres parce que les gens dormaient encore, il s'était laissé glisser jusqu'en bas, le long d'un conduit des eaux qui était solidement scellé dans la muraille.
Alors, de son pas ordinaire, il avait tranquillement repris le chemin de la maison dans laquelle habitait le vieux Paterne.
Salomé y était encore; pour rien au monde elle n'aurait consenti à rentrer chez elle ; et quand Philippe dit au vieillard : j
— Vous pouvez être rassuré, mon ami Paterne ; ce grossier personnage qui troublait les femmes de ses menaces personnelles doit être parti, me semble-t-il, pour un très-long voyage duquel il ne reviendra pas de sitôt.