CHAPITRE IX
Une ancienne Connaissance
De Morbras, Barbairès et les autres hommes de la troupe, en dépit de leurs actives et multiples occupations, n'avaient point oublié qu'un des leurs était sous les verrous.
Nous les avons vus se rendre au cabaret de la Pendue pour y recruter des gens qui fussent capables de les aider et de leur donner un coup de main pour l'évasion de leur camarade.
Ce fut à la suite de cette visite et de l'entente qui en résulta que cet intéressant Philippe Pochenette se lia très-intimement avec le capitaine et avec quelquesuns de ses soldats.
En sortant du cabaret où les dernières conventions avaient été arrêtées, en
LADULTKIIK KT LAMOUU
môme temps que les conditions faites, de Morbras, sous le nom de M. Franrois, avait donne'' rendez vous an jeune, h l'inlùressant ami du vieux Paterne.
Il lui avait dit de venir le trouver chez lui, avenue de Clicliy, dans la maison que nous connaissons, dans celle oîi tous ses hommes se réunissaient et dans laquelle aussi Pierrille avait pris une chambre pour ôtre à même de surveiller de trùs-pr(>s les a^Mssemenls de ces gredins.
— Mon Dieu , mon Dieu ! murmurait Philippe, qu'il est donc ridicule, de la part de ces futurs assassinés, de taquiner, ainsi qu'ils le font, ceux qui doivent les mettre à mal pour une cause quelconque. Vraiment, on n'a jamais vu quelqu'un de plus efitèté que ce de Morbras, de venir se mettre sous ma main ; oh I il n'en aura pas le démenti : il y passera ! un peu plus tard, un peu plus tôt, selon que je trouverai la chose à ma convenance ; mais rien ne saurait l'empêcher d'y passer.
Rendez-vous avait donc été pris chez M. François pour que, réunis tous ensemble, les chefs et les hommes qui devaient agir, pussent élaborer un projet, faire des plans, afin de rendre Coup-de-Vcnt à la liberté.
Pour tenter une semblable aventure, il ne fallait pas s'y lancer à la légère et sans avoir tout ordonné h l'avance.
Dans la troupe de de Morbras, il n'y avait pas un seul homme qui ne connût, pour en avoir fait personnellement l'expérience, les dangers qu'il y a à se mal mettre avec les gens de la préfecture ; en raison de ce qu'on voulait entreprendre, on était bien persuadé qu'on allait se les mettre à dos tous, tant qu'il y en avait; il fallait donc que ce fût pour un réel résultat qu'on tentât une pareille aventure.
Philippe, qui ne demandait qu'une entrée en matière pour pénétrer plus avant dans rinlimilé de ces gens-là, à l'aide desquels il espérait faire quelque bon coup qui lui mettrait de l'argent en poche, Philippe s'était empressé d'accepter l'ofTre de de Morbras ; aussi, au jour convenu, à l'heure dite, poussait-il, d'un doigt discret, la porte du numéro 7, dans la maison de l'avenue de Ciichy.
De Morbras y était déjà, en compagnie de son lieutenant Barbairès ; les autres hommes de sa troupe venaient aussi d'y arriver.
— Qui de vous a trouvé son plan pour faire évader Coup-de-Vent ? demanda de Morbras lorsque tout le monde fut réuni à ses côtés et que la porte fut refermée pour empêcher les curieux et les indiscrets de jeter un coup d'œil ou de prêter l'oreille à ce qui se disait et se faisait chez ce bon M. François.
— Je n'ai rien trouvé, dirent, les uns après les autres, tous les hommes de de Morbras.
Le lieutenant venait d'ajouter :
— Je n'ai rien trouvé davantage, mais j'ai pensé que, à nous tous, aussitôt que nous serions ensemble, nous nous appliquerions à élaborer un plan qui aurait pour but de nous rendre ce précieux Goup-de-Vent, dont l'absence laisse un grand vide parmi nous.
On affirme que de la discussion naît la lumière. Discutons donc !
■^ Philippe avait à peine entendu la fin de la phrase prononcée par Barbairès qu'il ^
s'était levé et s'avançait jusqu'auprès du capitaine ; il disait, en affectant un air modeste qui n'était rien moins que le fond réel de sa nature :
— Si vous n'avez rien imaginé, ni les uns ni les autres, je ne suis pas dans le môme cas.
Le jour où j'ai eu le plaisir de vous voir et de passer très-agréablement, en votre compagnie, une partie de la soirée, je n'ai guère songé qu'au moyen d'arriver à dénouer les ailes de cet estimable M. Goup-de-Vent.
— Ah ! vraiment, c'est bien aimable de votre part, répondit le capitaine, et je vous suis bien reconnaissant d'avoir pris si chaudement fait et cause pour un homme qui est très-fort de mes amis.
— Je suis absolument dans le même cas que M. François, répliqua Barbairès, et je n'oublierai jamais, soyez-en persuadé, l'aide que vous voulez bien nous prêter et, surtout, l'activité que vous mettez à nous être utile.
— Ainsi, ajoutait de Morbras, vous avez pensé à la façon dont il fallait vous y prendre pour ouvrir la cage de Goup-de-Vent ?
— Absolument, répondit Philippe.
— Et vous avez trouvé quelque chose d'applicable ? continuait Barbairès.
— Oui, du moins je le crois ; et, si l'estimable M. Goup-de-Vent est aussi habile que vous avez pris soin de me le dire, il sera bientôt rendu à l'affection de ses chers camarades et à moi-même, qui serais excessivement flatté de faire son estimable connaissance.
— Nous vous écoutons^ dit aussitôt le capitaine.
Philippe aimait à prendre ses aises, surtout quaod il s'agissait de communiquer ses idées aux personnes qui devaient lui aider à les mettre en pratique.
Il venait donc de prendre une chaise, de s'y asseoir carrément ; sa physionomie revêtait l'air béat, modeste et calme que nous lui connaissons ; il s'appliquait à dire ce qu'il avait projeté, arrangé, préparé, pour venir en aide à Coup-de- Vent.
— Comprenez, mon cher monsieur le capitaine, disait-il ,non sans tourner ses deux pouces l'un autour de l'autre, que, quels que soient notre valeur et le nombre de solides gaillards que nous pourrions recruter pour nous prêter main forte, il serait d'une maladresse insigne, d'une folie ssns précédent de nous en aller attaquer ouvertement la prison qui recèle M. Goup-de-Vent pour enlever cet homme dont l'absence nous met l'esprit et le cœur en deux.
— Nous n'avons jamais eu de projets semblables, répondait le capitaine en regardant les uns après les autres les hommes qui l'entouraient, comme pour demander cette affirmation que jamais rien de pareil n"* avait hanté leur esprit.
Au reste, ils étaient tous des gens pratiques, de crânes lurons, ainsi que le disait le lieutenant, non sans tirer sérieusement vanité de l'honneur qu'il avait de commander, même en second d'aussi solides gars.
— Alors, reprenait Philippe, ce point est complètement écarté. Ni vous Messieurs, ni moi, nous n'avons jamais eu l'idée que c'était à main armée, à l'aide de la force que nous pouvions arriver au but louable que nous nous proposons.
G'est donc d'une autre façon que nous devons procéder, s'empressait d'ajouter j la nouvelle recrue de de Mu:;' s.
— Absolument d'une auf- ■ ' ,}on, répétaient les assistants en attendant que le (L nouveau venu s'expliquât ( ".içon plus claire et plus précise.
L'ADULTKKE ET LAMOUH
Il y a, on L'iVeU un autre moyen de délivrer M. Coup-de-Vent, poursuivait
IMulippe, ce serait de ga^Mier, parmi les ^Miiclielicrs ou les {gardiens, un ou deux hommes de ecux qui l'approelienl, le verrouillent et le détiennent au nom de cette gueuse de Justice qui presque toujours nous met au clou et nous y boucle ferme sous prétexte que nous avons plus d'esprit que n'en a la masse, cette masse inerte, lourde et sans imagination qui se compose du lioupoaii d.' roii\ nii'on appelle les honnêtes gens.
Cet homme parle comme un avocat, disait lu Uuuicui- u son voisin le
Décapité.
Mais le Décapité, qui avait aussi ses idées à propos du classement des gens auxquels il ^vait eu alVaire tout le long de son existence mouvementée, venait de reprendre :
Xon, ce n'est pas à un avocat qu'il ressemble ; aussitôt que ces gens qui
sont censés protéger la veuve et l'orphelin ouvrent la bouciie, il en sort un chapelet de phrases interminables et d'adjectifs mal sonnants à l'adresse de leurs adversaires : c'est une habitude qu'ils ont prise entre les gendarmes et les assassins qu'ils fréquentent.
Cet homme, au contraire, s'explique avec convenance et courtoisie, il ne saurait donc être à mon avis qu'un instituteur renvoyé pour cause de trop grande indépendance, à moins que ce ne soit un ancien notaire ayant levé le pied avec l'argent de sa clientèle : cela s'est vu quelquefois, et tout le monde sait que les notaires ont des façons toutes spéciales de parler aux gens ; on croirait parfois que ce sont des Messieurs curés ayant la mission de confesser ceux auxquels ils s'adressent.
Admettons que c'est un notaire, reprit le Rouleur qui n'était pas fâché de
joins-\ aussi ic ott>uii- lo-ii V. V. «.. i»..v>.v... ..w. ,
savoir un peu ce qu'il a découvert concernant notre ami Coup-de-Vent.
Le silence se fit un moment dans les rangs pendant que Philippe, très-flatlé d'avoir à constater l'attention que l'on prétait à ses paroles, poursuivait son discours sans s'écarter, un seul instant, de la façon polie, des formes courtoises dont il se servait pour s'adresser à M. de Morbras et aux gens de sa suite.
Si M. Coup-de-Vent jouit de toutes les facultés dont vous avez bien voulu
m'entretenir, en me parlant de sa personne, voici ce qu'il fera :
Il se munira de charmants petits outils que d'ici-là nous aurons eu le soin de
lui faire parvenir.
Dans une petite ménagère habilement équilibrée, il trouvera tout ce qu il lui sera nécessaire pour cou per un brin de la voiture qui le conduira de la prison au parquet ; cette voiture porte un nom assez drôle, mais nous n'en sommes pas, vous et moi, Messieurs, à nous effaroucher pour un adjectif plus ou moins accentué; cet objet s'appelle un panier à salade, et c'est de ce panier-là que M. Coup-de- Vent doit se servir pour se faire rendre à la liberté.
Les gens qui occuperaient la voiture avec lui seraient bien capables, s'ils n'étaient pas prévenus et gratifiés, en raison même de la complaisance qu'on attendra d'eux; ils seraient bien capables, dis-j^, de crier, de tapager, d'appeler le> f^ardiens à leur aide; généra lement les prison^ i' s n'aiment pas beaucoup voir
yî
... l'uu d'eux était resté sur le carreau, infirme pour toujours.
évader quelqu'un des leurs, surtout quand ils ne sont pas de la partie pour leur propre compte.
Leur prison leur semble alors plus noire et plus étroite , leur détention plus cruelle, aussitôt qu'ils apprennciit que quelqu'un a eu la chance de décamper, sans avoir reçu pour cela toutes les herbes de la Saint-Jean, sans avoir une ordonnance de non-lieu signée en leur faveur, et, à défaut de tout \ cela, un bel et bon acquittement portant en dernière affirmation le paraphe j du greffier du tribunal.
(^ — C'est pourtant vrai, ce qu'il nous dit là, murmurait le Décapité à l'oreille ^
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de son voisin ; la liberté des anlres nous gône d'autant plus que nous avons perdu la nôtre sans savoir comment nous ferons pour la rattraper.
Philippe continuait :
— C'est par-dessus qu'il faudra (pic .M. Ci)ii|)(l(;-Vcnt fasse un trou, juste ce qui lui sera ni^cessaire pour s'y glisser; il y a df«j;i un petit soupirail destiné à donner de l'air aux prisonniers que l'on trimhalle de la prison au palais, du palais à la prison; qu'il agrandisse la chose et le tour sera joué, pour une partie du moins.
H est bien entendu que les camarades auront été prévenus et qu'on leur aura promis un sérieux graissage de patte à la condition qu'ils se taisent, lors mrme qu'ils entendraient quelque bruit dans la cellule de M. Coup-de- Vent; quant aux gardions et au conducteur, il est tout à fait inutile de s'rn occuper, ces gens-là causent tout le long de la route de leurs petites affaires, ils se racontent des historiettes nous concernant, enfin ils sont tellement absorbés par leur train-train habituel que, pourvu que les bons petits camarades, toujours les mêmes, ceux auxquels on aura graissé la patte, chantent ou sifllent et s'appliquent à faire un peu de boucan dans la voiture cellulaire, cela sera pis que si les gardiens et le conducteur avaient des rames de coton dans les oreilles.
M. Coup-de-Vent, en sortant de son équipage, devra se coucher dessus tranquillement et attendre que dans un embarras de voitures, plus ordinaire dans ces occasions, nous puissions (car nous le suivrons lui et sa voiture pendant quelques jours, de façjon à nous trouver là au moment voulu), en entourant un peu le derrière de cet équipage des malheureux, couvrir sa descente au milieu de nous.
On se sera prémuni d'un léger vêtement, d'un chapeau; au besoin même d'un parapluie, et on lui donnera prestement le tout, alors il se mêlera habilement à la foule.
Après cela, ma foi I s'il se laisse repincer par la Rousse, c'est qu'il aura volé son nom.
— L'idée est bonne, disait de Morbras en se penchant à l'oreille de son lieutenant; ce garçon a vraiment l'esprit inventif.
Philippe continuait :
— De plus, l'application de mon projet aura cet avantage que nous n'aurons pas de complices parmi les gens qui ne sont pas des nôtres; personne donc ne pourra dire que nous nous sommes employés activement pour rendre un prisonnier à la vie publique dont il est bien capable de faire un des plus beaux ornements.
— Mon Dieu ! que cet homme parle donc bien, disait leRouleur, et que j'envie son éloquence !
C'est beau de manier la parole de cette façoa-là; pour moi, je l'avoue, j'ai toujours eu un faible pour les grands orateurs.
Depuis le jour oîi de Morbras, son lieutenant et Philippe s'étaient rencontrés dans le cabaret de la Pendue, on avait aussi recruté quelques personnages beaucoup plus que suspects, qui avaient la fine fleur de leurs relations sous les verrous.
Ces gens s'étaient chargés de faire prévenir Goup-de-Vent de ce qu'on projetait à son propos", afin qu'il se tînt prêt à tout événement et qu'il ne laissât pas échapper l'occasion de se glisser hors de la voiture, puis de la voiture à terre dans les conditions prévues et au moment où ses camarades seraient tous autour du panier à salade pour le recevoir et lui aider à se dissimuler dans la foule.
Les choses se passèrent ainsi qu'il avait été décidé, mais pas tout de suite, ni le lendemain, ni le surlendemain. Ne fallait-il pas, avant de mettre cet habile projet à exécution, d'abord qu'on pût faire passer au prisonnier les outils dont il pourrait avoir besoin pour se préparer an passage ?
Il fallait donc que Goup-de-Vent fût prévenu et muni des ustensiles nécessaires, ensuite il était encore urgent d'attendre que l'occasion se présentât, et ce n'est pas tous les jours que les détenus sont conduits au palais; ce n'est jamais que selon les besoins de l'instruction qu'on limite les voyages que l'on fait accomplir à ces Messieurs.
Pourtant, ce fut ainsi que nous venons le dire que Coup-de- Vent s'échappa et fut rendu à la tendre affection de ses amis.
La reconnaissance de cet homme fut aussi grande que l'était son amour de l'indépendance, et ce ne fut que quelques jours après qu'il eut été mis en relation avec Philippe, qui était devenu l'ami des gens de de Morbras et de de Morbras lui-même, qu'il sut d'où partait l'invention qui lui avait été si profitable. A daîer de ce m.oment, il fut plein de déférence pour le jeune homme, il le protégeait, le portait dans son cœur et avait fini par avouer au capitaine que son bonheur ne serait pas complet tant que Philippe ne ferait pas partie de la troupe et que lui, Goup-de-Vent, il ne pourrait pas le traiter en frère, absolument comme le meilleur de ses amis.
On comprendra aisém.ent qu'à la suite de ce qui s'était passé M. François accueillit au milieu des siens le nouveau venu avec une grande satisfaction; non-seulement il était fort, il était solide et résolu, mais il avait encure l'esprit tellement subtil que, pour le régiment qu'il commandait, c'était une merveilleuse acquisition.
Après les ouvertures affectueuses qui avaient été faites à Philippe par Goup-de-Vent, le jeune ami du bonhomme Paterne avait accepté, mais à la condition de ne pas être inféodé entièrement à la troupe de M. François, ayant en dehors des attaches affectueuses et quelques relations avec lesquelles il aurait été au désespoir de rompre.
Lorsqu'il eut dit toutes ces choses avec l'élégance de langage qui le caractérisait, M. François, le lieutenant et les camarades furent forcés d'avouer qu'il avait entièrement raison. /
— Il ne faut jamais rompre avec ses bonnes relations, lui dit de Morbras, vu que dans l'avenir on a toujours plus ou moins besoin de tout le monde, et surtout des gens que l'on a connus autrefois ; cela évite de nouvelles conventions à débattre.
Toutes ces choses prirent du temps et beaucoup même.
Le vieux Paterne avait aussi profité des Iqisirs qui lui avaient été faits pour monter des établissements de crédit dans les quartiers pauvres, excentriques autant que possible, car plus les gens étaient malheureux, plus aussi cet habile homme avait su trouver le moyen de s'enrichir à leurs dépens.
LADl LTÊIlli HT L'A Ah il Et
Il prclait sur j^'a^'es, il pivlail sur tout !... des sommes dérisoires, tant elles élîiient iniiUN's; mais la chose qu'il fallail lui laisser en dépôt devait dépasser en valeur el dans des proportions révoltantes le prêt qu'il voulait bien consentir sur leur dépôt.
En attendant que Von Fritz eût terminé son affaire et l'eût débarrassé, dansia persouuo de S.domé. de cet homme qui lui rendait la vie si dure, le vieillard s'appliquait h. gagner un peu d'argent.
— L'argent, c'est l'argent !... répétait-il en se rendant à ses petites maisons de banque, où des malheureux s'appliquaient à écorclier leurs semblables à son profit pour une rétribution qui les empêchait à peine de mourir de faim.
Les gains qui lui revenaient de cet habile petit commerce lui faisaient prendre patier.ce.
Salomé seule mettait le pcre T'aterne en devoir de s'exécuter ; chaque fois qu'il venait la voir, elle lui disait avec une frayeur qui n'avait rien de joué :
— Terminez-en donc, mon père, je vous en supplie, car sans cela soyez persuadé que c'est lui qui finira par étrangler votre fille, un de ces beaux matins.
j Philippe, auquel le vieux Paterne répétait les anxiétés auxquelles était en proie la douce Lisbelh, répondait au vieillard :
j — Prenez jjatience, papa Paterne, les choses que l'on fait avec une sage lenteur et une juste mesure réussissent toujours d'une façon merveilleuse; c'est j là-dessus que je compte, ne voulant point me heurter à un insuccès; convenez, 1 mon vieil ami, que nous sommes beaucoup trop riches pour courir la chance de ( nous. compromettre; non-seulement il faut frapper à coup sur lorsque le moment eu 5 sera venu, mais encore, en frappant, est-il prudent de nous arranger de manière ( à ce qu'on ne puisse jamais ni nous soupçonner ni nous accuser. ( — Oui, oui, disait le vieillard, je suis tout à fait de ton avis; mais c'est Mlle Salomé qui n'en est pas; elle ne pense plus qu'à se débarrasser de cet homme, et, aussi longtemps que îu n'auras pas donné satisfaction à son très-légitime désir, cette enfant me harcèlera; arrange-toi donc pour en terminer le plus vite possible; songe, Philippe, que je t'ai donné la moitié de la somme qui devait te revenir et que cela représente un argent que je ne puis pas faire travailler et qui par conséquent ne me rapporte rien du tout.
Philippe se pressait d'autant moins d'exécuter la promesse qu'il avait faite à son vieil ami qu'il avait été entraîné à faire, depuis le moment où il avait été accueilli à bras ouverts dans la compagnie à laquelle il avait rendu Coup-de-Vent, des gains assez sérieux pour qu'il eût le désir, au lieu de les arrjter brusquement en se défaisant du capitaine, de !e laisser vivre encore un certain temps, espérant arrondir ainsi ses bénéfices.
Les mois s'écoulaient donc pendant que la troupe ramassait des écus dont Philippe avait toujours sa part et pendant que le vieux Paterne pressurait ses semblables; pauvres gens ayant tellement l'habitude d'être écorchés qu'ils avaient pris le parti de ne plus crier pendant qu'on leur arrachait la peau jusqu'aux os.
De Morbras n'avait encore pu imposer silence à la haine qu'il éprouvait à ^ l'endroit de Benjamin Jacob; l'attachement sans cesse plus ardent dont il était ^
possédé pour Salomé augmentait, dans des proportions semblables, ses colères et ses rages dont il arrivait à n'être plus le maître.
Ce qui était advenu à ses hommes lorsqu'ils avaient été, d'après ses ordres, vendre les objets provenant de leur vol avait de même tellement indisposé les soldats et le capitaine que, maintenant, ils faisaient entièrement cause commune tous ensemble.
Au reste, il ne doutait pas que ce ne fût à propos du dommage éprouvé par les gens de l'hôtel Beaupuy que l'un des trois personnages qui les avaient attaqués et dépouillés eût pris la résolution cruelle de les marquer au front, afin de les pouvoir toujours reconnaître. C'était cette dernière blessure, ce dernier affront qui avait le plus indigné ceux qui l'avaient subi ; le capitaine et le lieutenant n'avaient pas eu grand'peine à entretenir d'actifs désirs de vengeance dans l'esprit de leurs hommes.
Ce sentiment était donc devenu général, et de Morbras surtout, de Morbras' qui était aussi fin qu'habile en fait de traîtrise, s'était bien gardé délaisser deviner à ses gens le motif réel de ses ressentiments à l'égard du peintre.
Quant aux hommes de la troupe, ils ne pouvaient pardonner à l'intendant de M. Beaupuy, car c'était ainsi qu'ils avaient qualifié Karll après l'avoir parfaitement reconnu, ils ne pouvaient lui pardonner, disons-nous, pas plus qu'à ceux qui lui avaient prêté main forte, d'avoir pris d'eux une si terrible revanche et de les avoir si maltraités qu'ils ne devaient jamais en perdre pas plus la mémoire que la marque, d'autaut plus que l'un d'eux était resté sur le carreau, infirme pour toujours. j
Ce n'était plus seulement un dommage matériel que l'on voulait causer au jeune homme ainsi qu'à sa famille et à ses serviteurs ; c'était dans leurs affections qu'il les fallait atteindre aussi cruellement que possible; leur prendre de ) l'argent, déchirer, mutiler, brûler même leurs tableaux, ce qui était prendre ) une part de l'âme du jeune homme, cela ne suffisait plus pour de Morbras. )
Il voulait autre chose !... Cet homme que dans son for intérieur il accusait de l'avoir si mortellement blessé en faisant le portrait des beautés secrètes de Salomé; cet homme avait une femme, il avait de même un enfant, il était heureux au milieu de ces êtres qu'il adorait follement, tandis que lui, de Morbras, il avait eu \ à souffrir dans sa vanité à pi'opos de sa maîtresse ; il ne pouvait pardonner une J semblable insulte ; aussi ne voulait-il pas que les gens de l'hôtel Beaupuy eussent > du bonheur pendant qu'il y avait' une ombre dans sa vie. |
Tl lui fallait donc troubler cette existence, faire un enfer de ce logis qui sera- \ • t, depuis quelques années, être enveloppé d'un coin de (uel bleu, et il ) s^ ipliquait à chercher comment il pourrait bien s'y prendre pour atteindre ce pour emprisonner à tout jamais la vie de cet homme et l'existence des siens. !
L ADULTKUU KT L'ÀMOUK
CIIAIMIKi; \
Les plus poignantes Douleurs
Pierre avait dépassé, depuis plusieurs mois déjà, sa quatrième année, elle petit Calixle atteignait ses douze mois.
Les deux enfants faisaient la joie de la maison ; Mme Hélène et Rosalie étaient fières de leurs gamins, ainsi que le sont les mères des beaux enfants qu'elles ont mis au monde.
Le parc retentissait de cris joyeux du matin au soir, et le fils de Karll, étant élevé à la bonne école du dévouement, ne quittait pas le bambin des yeux, s'appliquant à lui donner la main pour aider sa nourrice à lui faire faire ses premiers pas dans les allées sablées du grand parc, pendant qu'il disait, en relevant son front superbe, pour montrer un visage qui ressemblait énormément à celui de sa mère :
— Je suis un homme, moi ! Mon père m'a dit de garder l'enfant ; aussi voyez, nounou, comme je le garde bien.
En elVet, ce gamin s'était fait un cas de conscience, de ces adorables consciences d'enfants, si droites et si logiques parce qu'aucun mauvais sentiment ne s'est encore appliqué à les faire dévier du droit chemin : Pierre s'étaitfait, disons-nous, un cas de conscience d'exécuter à la lettre ce que lui avait dit son père à propos du fils de Mme Hélène. Il le gardait et le protégeait très-réellement, oubliant pour lui les jeux actifs et tapageurs qu'il aimait pourtant bien et auxquels il avait été habitué jusque-là.
Mme Hélène n'avait pas pu nourrir son fils, à son grand désespoir ; mais, le docteur s'y étant formellement opposé et cela avec une incroyable énergie. Benjamin Jacob était intervenu, apportant son appui à la Faculté, dételle sorte que la mère avait été obligée de céder.
On avait donc choisi pour allaiter le petit Calixte une solide et plantureuse Bourguignonne: belles dents, grands yeux, cheveux magnifiques; comme vache laitière il était impossible de mieux rencontrer; de plus, elle réunissait à toutes ces vertus de force et de santé une ineptie sereine qui promettait de longs jours de quiétude à son nourrisson.
Pourvu qu'elle mangeât bien et qu'elle dormît beaucoup, elle n'en avait, jusqr.à présent, jamais demandé davantage.
L'enfant se faisait lourd; mais, ainsi que le disait Marie» la nounou, e ' était taillée et bâtie de telle sorte qu'elle était capable de le porter longtemps. )
La domesticité de la maison s'était augmentée, en même temps que de j
nourrice, d'une fillette de dix-huit à dix-neuf ans, bonne grosse campagna^ \
^ dont le visage rose, ouvert et franc, avait été pris pour un brevet d'honnét. ; ^
par Rosalie qui avait engagé cette fille pour garder son fils ; les deux enfants ne se quittant plus, la placide nourrice n'aurait certainement pas été capable de suffire à tout.
Surveillés de la sorte, on envoyait les deux gamins se promener avec la bonne et avec la nourrice dans les jardins publics; car, en plus du boire et du manger dont elle faisait son Dieu, la solide Marie aimait aussi beaucoup les distractions ; et, comme ^1 était avéré que son contentement personnel faisait du bon lait pour Calixte, Mme Hélène et Rosalie s'appliquaient à qui mieux mieux à trouver des distractions pour la nounou.
Ce jour-là, le but de la promenade des deux enfants et des femmes qui les gardaient était le Jardin-des-Plantes.
Marie avait entendu parler des singes, et, depuis toute une grande semaine déjà, il n'y avait plus d'autre objectif à ses plaisirs que la vaste cage des grimaciers.
Pour accéder à ses désirs, les deux mères avaient attendu qu'il fît une journée superbe et justement, sur le midi, après le déjeuner, le temps était si sûr que Mme Hélène dit à Rosalie :
— Envoie Jeanne chercher un fiacre, qu'on prenne le manteau de Calixte, son ombrelle, enfin veille à tout, et puis envoie ces femmes au Jardin-des-Plantes; sans cela la nounou tournerait à l'hypochondrie et Calixte s'en ressentirait.
La voiture fut bientôt là, car Marie avait communiqué à Jeanne son grand désir d'aller voir les singes; la bonne de Pierre ne s'était pas attardée dans les chemins pour aller chercher le fiacre qui devait les conduire au Jardin-des- Plantes.
Autour de la fameuse cage aux singes, il y avait abondance de bonnes et de troupiers; il y avait de même grand nombre d'enfants appartenant à toutes les catégories, à toutes les classes de la société ; les uns riches, les autres pauvres; les uns abandonnés à eux-mêmes pendant que les autres étaient trop gardés; l'égalité existait seulement dans la joie que tout ce petit monde prenait à voir les singes gambader, se contorsionner et à suivre leurs divertissantes grimaces dont un certain public ne se lasse jamais.
Il y avait foule ; c'est, au reste, assez généralement l'habitude.
Marie se donnait à regards que veux-tu de ce plaisir qu'elle avait si longtemps attendu.
La joie rend communicatif ; aussi parlait-elle à ses voisins et à ses voisines, leur faisant part de ses impressions, écoutant de môme ce qu'on lui répondait au milieu d'un déluge de paroles oiseuses.
Une femme mise ainsi que le sont les femmes du peuple se trouvait tout à coté de Marie, elle regardait le bébé, ce qui avait été une entrée en matière ; puis elle était facilement tombée en admiration devant l'élégance de la nourrice, lui faisant compliment de sa coiffure amplement ornée de rubans superbes.
L'après-midi s'acheva de la sorte, car l'officieuse personne que Marie avait rencontrée s'offrit complaisamment à lui montrer ce qu'il y avait de plus curieux dans ce grand jardin où la nounou venait ce jour-là pour la première fois de sa vie.
Au cours des longues promenades qu'il fallait entreprendre tantôt d'un côté tantôt de l'autre pour satisfaire la curiosité de Marie, la femme qui s'était liée si facilement avec elle lui racontait, pour achever de gagaer sa confiance, pi'il y avait une certaine similitude dans leurs deux situations : elle, aussi, avait
^Xfc>w ^"31 or
i^"^ .424 LADULTKIIK KT LAMOUIl \-
f élé nourrice autrefois, il y avait seulcmrnt f|uclqucs années de cela, une 1 dizaine tout au plus ; elle n'avait pas à se plaindre de la famille, elle avait iHé si bien traitée par les parents de l'enfant que depuis ce moment-là, le nourrisson n'ayant plus besoin de ses soins, on lui avait fait de petites rentes qui lui permettaient (le vivre, ^imm hnif M f.iit s.ms rien l.iirr. du moins de ne pas se fatiguer beaucoup.
Va les deux femme> alUucnl sans cesse, reijardanl tuulcs les bcLes les unes ; après les autres et ne manquant pas de se faire donner toutes les explications et j renseignements un peu par tout le monde ; des explications point scientifiques du ( tout, nous prions nos lecteurs de le croire.
' Mais enfin l^^s deux femmes s'en contentaient et le temps pa.ss.iu avec rapidité ; le soleil descendait au bas du ciel, la nuit allait bientôt arriver ; il était l'heure de rentrer, d'autant plus que Mme Hélène avait à cet égard-là accablé les deux femmes de recommandations.
— Soyez de retour avant que la nuit soit venue, leur avait-elle dit, pour ( { que la fraîcheur ne fasse pas de mal aux enfants. |
( ^ En installant la nourrice, la bonne et les deux bébés dans la voiture, Rosalie
; avait ajouté :
/ — Madame serait inquiète si vous ne reveniez pas de bonne heure ; ne vous oubliez donc pas, même devant la cage des singes. Prenez une voiture pour rentrer ; de cette faron, ni les enfants ni vous ne serez fatigués.
VA les deux femmes étaient parties après avoir bien promis de ne pas oublier la consigne.
( En dépit des promesses faites à Rosalie et à Mme Hélène, l'attraction avait ^ été si grande, le temps avait passé si vite que l'heure de rentrer était sonnée ( depuis un moment déjà sans que Tidée de quitter le jardin fût venue dans l'es- ! prit des deux femmes.
{ Je me plais beaucoup en votre compagnie, dit pourtant la nounou à sa nou-
; velle connaissance, mais il faut tout de même que je rentre ; si je m'attardais i davantage je serais grondée.
( Est-ce qu'on gronde les nourrices? répliquait en riant la femme ren-
\ contrée devant la cage des singes ; on aurait bien trop peur de faire tourner leur ( lait ; mais cela n'y fait rien, je comprends que vous ayez le désir de rentrer;
vous avez un si bel enfant que ce serait vraiment malheureux de lui faire prendre
le serein sur les yeux.
Marie venait de se retourner pour faire part à Jeanne de son projet de départ immédiat qu'il fallait exécuter, mais elle eut beau regarder tout autour d'elle, à droite, à gauche, devant et derrière, Jeanne n'était pas là.
Elle commenta par l'appeler très-haut, très-fort, espérant que la bonne et le petit Pierre n'éitaient qu'à une légère distance de l'endroit où elle se trouvait
elle-même. , . , , •
Mais elle eui beau crier de plus en plus fort, .Jeanne ne lui répondait toujours pas.
•— Ah ! mon Dieu ! cette sotte fille m'aura perdu au milieu de la foule, disait ^
Les lame? se rencontraient p^i'lois ([)9'^e 335).
Marie,- qui élait vraiment contrariée d'avoir été séparée de sa compagne sans laaueiie elle n'osait pas rentrer à l'hôtel. . .
On leur avait fait tant de recommandations et elles les avaient s, peu suivies que la nounou, toute nounou qu'elle était, n'en était pas moins fort mal alaise en songeant aux remontrances qui allaient lui être faites. ., ,.,„ep
La femme qu'elle avait rencontrée avait tres-activement épousé sa cause, aussi avait-elle l'air de partager ses inquiétudes.
Bientôt les gardiens tirent leur ronde pour avertir les derniers promeneurs
l'ils eussent à sortir, parce que le jardin allait être fermé.
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11' SÉRIB
L'AUULTÈaB ET L'AMOUK
Alors la nourrice, avec l'espril Ixinic qui la caractérisait, (Jernandait k tous ceux que, eoinme elle, les gardiens poussaient vers la porte d(i sortie :
— On ne va peut-être pas enfermer Jeanne et le petit Pierre ici ? Eh bien ! c'est (;a qui en serait une aventure ! Je ne sais pas si Mme Rosalie serait d'une belle humeur !
- Mais non, tout le monde sort, lui répondit le gardien.
La Icmme qui l'accompagnait très-officieusement lui affirmait qu'en effet personne, dans quelques minutes, ne serait plus dans le Jardin-des-Planles.
— Ah ! tant mieux, reprit la nourrice; de celle manière, je la retrouverai h la porte, celte sotte de Jeanne ; ça m'ote une rude épine du pied pour rentrer chez nous.
— Si elle prend la mcmc porte que vous, oui, ajouta le gardien ; mais si elle s'est dirigée vers une autre sortie, le tour que vous aurez à faire pour la rencontrer pourrait être un peu long.
Mario finissait par être sérieusement en peine en ne voyant pas plus Jeanne que Pierre parmi les gens qui sortaient; c'était justement à ce degré d'inquiétude qu€ sa nouvelle connaissance voulait la voir arriver pour lui offrir ses services.
— Ne vous inquiétez pas ainsi que vous ie faites, lui dit alors celte femme ; le plus pressé pour vous, c'est de sortir d'ici, de prendre une voilure et de vous faire conduire à l'hôlel de vos maîtres. En agissant ainsi, si l'autre bonne est t;rondée, vous, vous ne le serez pas et ce sera déjà quelque chose.
— C'est vrai, répondit la nourrice; aussi vais-je suivre votre conseil; mais, dans ce quartier que je ne connais pas, où vais-je trouver une voilure ?
— : Ti'ul simplement à la porte, à l'heure de la sortie du jardin ; il y en a toujours, car ne croyez pas qu'il n'y ait que vous d'égarée, que vous soyez la seule en retard, non, non ; il y en a beaucoup qui sont dans voire cas, c'est si plaisant, ce Jardin-des-Planles, que presque tous ceux qui y passent l'après-midi s'y attardent, et les gardjens sont obligés de les mettre dehors.
— Ah ! pour cela, c'eàt vrai que les singes sont bien drôles, et puis j'avais si grande envie de les voir que je ne m'en suis pas encore contentée ; aussi reviendrai-je souvent sans m'en fatiguer.
Malgré la longueur des allées et la lenteur avec laquelle les derniers promeneurs quittaient le jardin, on atteignit pourtant la porte.
Il y avait, ainsi que la femme l'avait dit à Marie, plusieurs voitures qui attendaient la pratique.
Les conducteurs les invitaient du geste et de la voix à prendre place dans leurs véhicules, s'empressaient d'ouvrir les portières au devant de leurs clients momentanés.
— Tenez, dit la nouvelle amie de la nounou, voilà justement votre affaire, un fiacre attelé d'un cheval qui a l'air d'avoir des jambes et dont le cocher a la physionomie tout plein bon enfant.
— Oui c'est vrai, reprit Marie, j'ai bien envie de prendre cette voiture et de m'en aller; pourtant, si nous regardions encore un peu par là pour voir si Jeanne et Pierre ne s'amèneront pas ?
— Si vous attendez seulement encore une minute, répondit vivement l'officieuse commère, vous n'aurez plus de voiture pour vous en aller; regardez donc comme on les enlève, il n'y en aura pas pour tous ceux qui en veulent. 11 vous faudra donc rentrer à pied ; ma foi, c'est votre affaire et point la mienne ; pour peu que cela vous amuse, cherchez votre petite bonne.
— Ah ! ma foi, non ! qu'elle fasse comme moi, qu'elle se retrouve toute seule et qu'elle rentre comme elle pourra, répondit prestement la nounou qui ne craignait rien autant que de se fatiguer, surtout quand elle pouvait faire autrement.
— Je vais voir un peu aux différentes portes, reprit la complaisante femme, dans le seul but de vous être agréable ; et, comme il est très-probable que je vais retrouver la jeune fille et le petit garçon qu'elle conduit, je l'avertirai de votre départ, je lui dirai que vous êtes rentrée, et qu'elle ait à en faire autant tout de suite.
— Je vous remercie, disait Marie, cela me fera grand plaisir, car je vais avoir une vie là-bas, jusqu'à ce que l'enfant sera rentré, je ne vous dis que ça! d'autant plus que Mme Rosalie n'aime guère qu'on lui désobéisse pour quoi que ce soit; mais, quand ii s'agit des enfants, c'est bien autre chose encore.
En échangeant ces quelques mots, les deux femmes s'étaient avancées du côté de la voiture qui, elle-même, avait fait quelques tours de roues en avant.
— Allons, montez vite si vous voulez que j'aille regarder à la porte du jardin pour avertir la petite bonne quand elle sortira.
Et ouvrant elle-même la portière, elle aida Marie à se hisser dans le fiacre ; elle la poussait énergiquement par les reins, refermant la voiture sur elle pendant que lo cocher, qui n'avait i'air que d'attendre cette cliente pour partir, rendait la main à son cheval et filait au grand trot, d'un train que n'ont généralement pas les bêtes qui sont attelées aux voitures publiques.
A peine Marie était-elle entrée dans le fiacre, qu'elle avait cru vide, qu'elle se trouvait en face d'un homme qui, la prenant par les épaules, l'attirait jusque sur le siège où il s'était arrangé pour tenir le moins de place possible.
La nourrice allait crier : c'est toujours par là que commencent les femmes, qui se figurent qu'elles ont sauvé la situation quand elles ont fait beaucoup de tapage.
Mais, plus prompt qu'elle ne l'avait été , l'homme qui se trouvait si étrangement avec elle venait de lui mettre la rnâin sur la bouche, et, pour être un historien vèridique, nous devons affirmer qu'il" serrait rudement ; le fait est que, avant de songer à ne point lui faire de mal, il s'appliquait à l'empêcher de faire le moindre bruit.
La frayeur, à laquelle la malheureuse femme était en proie, laparalysait presque autant que la main de l'homme qui l'étouffait.
D'instinct^ elle pressait fortement le bébé contre elle ; non qu'elle pensât beaucoup à lui et qu'elle voulût le protéger ; non, pour le moment, elle ne songeait guère à lui ; mais elle était fort ennuyée de ce qui lui arrivait à elle personnellement et elle avait trèô-peur.
Elle aurait bravement fait tout ce qu'on aurait voulu pour peu qu'on lui eût promis de ne point lui faire de mal.
L'homme qui tenait Marie venait de sortir de sa poche un mouchoir de fine toile au milieu duquel se trouvait plié et préparé à l'avance un morceau de ouate ^
L'ADULTEHli KT L AMOUK
imbibé d'iiii liquide k la senleur acre el pénéiranle, et, sans quitter d'une main la bouche dv celle femme qu'il élrci}^'ri;iil ;i lui briser la mâchoire, pendant (ju'à l'aide d'un de ses genou\ il rempùchail de bouger, il lui glissait son mouchoir en bAilloii. mais eu bâillon qui enveloppait tout à la fois la bouche et le ne/, afin que pas uuc, bouH'cc d'air ne |)ût arriver, pas plus à ses narines qu'à ses poumons, sans passer au travers iU' la ouate imi)rcgn6e de liquide.
L'enfant le gênait énormément, aussi le prit-il pour le mettre sur la banquette à la place qu'il occupait tout à l'heure.
Le bébé, Irès-clVrayé aussi el point habitué du tout aux manières dont cet homme en usait avec lui, venait de se mellre à pleurer, poussant des cris déchirants, pendant i\ni\ se démenait comme un beau diable, en appelant : maman ! maman !
La femme voulait aussi crier, elle lenlait de se faire lâcher et se déballait énergiquement ; mais elle élait fort empêchée de recouvrer sa liberté par l'étrange compagnon de voyage qu'elle avait rencontré dans la voiture qu'elle prenait si allègrement, quelques instants auparavant, avec l'espérance de rentrer à l'hôtel Heaupuy.
Peu après les mouvements de cette femme devenaient moins brusques ; elle employait à se défendre el à lâcher de se rendre libre une énergie beaucoup moins grande aussi.
Un peu plus tard, elle ne se défendait plus ; elle ne faisait pas non plus le moindre mouvement.
— Sacrée mâtine! dit alors l'homme ; elle résisLail comme une barre de fer ; j'ai cru un moment que je n'arriverais pas à en être le maître.
Oh! il les choisissent bien, les nourrices de leurs enfauLï-, ces gens riches ; si leurs avortons ne deviennent pas des hommes forts, cela ne saurait être la faute des malheureuses qui leur vendent leur lait.
Oh ! la gaillarde ! m'a-l-elle donné du mal !
Dans les quartiers qui avoisinent le Jardin-des-Planles il y a bon nombre de rues qui paraissent être désertes, en ce sens que peu de gens y passent et que ceux qui en habitent les maisons sont tellement occupés de leurs travaux qu'ils ne prêtent pas grande attention aux voitures ou aux gens qui vont ou viennent devant leurs fenêtres.
Ce fut par là que le cocher qui conduisait le fiacre dans lequel la nourriee venait d'être endormie, à l'aide d'une forte dose de chloroforme, se dirigeait au grand trot.
Une fois arrivé dans cet endroit calme, il prit une allure plus rationnelle, afin que l'homme qui opérait, dans la voilure, ne fût pas secoué outre mesure par la trop vive allure qu'il avait imposée au cheval qu'il conduisait.
Au bout de l'une de ces rues, une voiture attendait ; dans cette voiture, si nous voulons bien y regarder, nous retrouvons des gens de notre connaissance ; d'abord Barbairès, le fidèle lieutenant de de Morbras ; ensuite Terreur-de-Choucroule qui, à la suite de la blessure que lui avait faite Poignc-d'Acier avait subi l'amputation d'une jambe et ne servait plus à grand'chose dans la troupe quand il s'agissait d'une entreprise où les hommes avaient à employer leurs qualités physiques.
En voyant arriver le fiacre dans lequel se trouvaient la nourrice et l'enfant, Barbairès avait précipitamment ouvert la portière; il tendit les bras, et l'homme qui venait d'endormir Marie avec un si actif entrain lui fit passer l'enfant.
Le pauvre petit était déjà grandement étourdi, il n'avait même plus la force de crier ; des émanations du chloroforme que la nounou respirait en quantité et d'une façon tout à fait immédiate, il s'en était assez dégagé pour l'assoupir ; mais le grand air devait bientôt remettre le bébé en état.
— Et d'un ! fit Barbairès ; puis, s'adressant à Thomme qui venait de lui remettre Galixte, il ajoutait :
Tu sais ce qui te reste à faire ?
— Parfaitement, soyez tranquille, j'y cours tout de suite.
Et après avoir échangé quelques mots avec le cocher, il remontait dans le fiacre qui tournait brusquement et gagnait les quais, puis la route d'Orléans, du côté d'Ivry.
Le cheval allait bon train, on avançait donc vivement, si bien que l'on faisait beaucoup de chemin en peu de temps.
La nuit avait fini par arriver tout à fait, et, lorsqu'on eut atteint une partie de la route sur les bords de laquelle il n'y avait plus de maison et où il ne passait que, de loin en loin et de temps à autre, un omnibus, une charrette, une voiture dont le cocher avait hâte de rentrer, l'homme qui était avec la nourrice descendit vivement et, s'adressant au cocher, il lui dit :
— Je crois que voilà notre affaire ; un coup de main — la gaillarde est lourde, j'en aurais, mon fardeau à moi seul — et nous repartons.
Le cocher ne se le fit pas dire deux fois ; il descendit lestement de son siège et à eux deux ils tirèrent le grand corps inerte et sans mouvement de Marie ; ils le chargèrent sur leurs bras et s'en furent le déposer sur lin banc le long de la route.
Le mouchoir qui la bâillonnait fut enlevé et la femme, ainsi allongée sur cette banquette, avait vraiment l'air de s'être endormie de fatigue à moins qu'elle n'eût bu plus qu'il ne lui en fallait et qu'elle ne se fût endormie là, ainsi que la chose arrive encore assez fréquemment sur ces routes, qui à une certaine heure sont assez peu fréquentées, pour que les ivrognes puissent y cuver tranquillement leur vin.
— Là ! nous voilà débarrassés de celle-là ; si elle devine jamais par quel chemin elle y est venue, je lui paie des cerises, dit le cocher qui avait conduit la voiture jusque-là, en remontant lestement sur son siège.
— Dieu ! que ça pue, ces drogues-là, murmurait l'autre ; attends que j'ouvre les vitres, pour laisser prendre fair à la guimbarde ; je monte un moment à côté de toi.
— Allons, monte et dépêchons-nous ; la place ne m'est point plaisante; qui sait si toute cette puanteur-là n'aura pas tué la femme ; et, ma foi ! si elle a passé l'arme à gauche, il ne faut pas qu'on nous accuse d'avoir commandé l'exercice.
Nos lecteurs auront bien voulu reconnaître dans les deux hommes qui s'entretenaient ainsi sur le grand chemin, après avoir déposé la nourrice, Goup-de-Vent et le Décapité.
Ils reprirent aussi vivement que possible le chemin de la route de la Révolte ;
quelle que fût leur liiUe, il y en eut tout de même pour un bout de temps, car depuis le eliemin de fer d'Orléans jusqu'aux environs de la lurne h liibi, il y a un vrai ruban de (jucue, ainsi que l'anirniail Coup-de-Vent qui, pour la circonstanee, tHait passé coelier.
A la sortie du Jardin-des-iMantes, un peu avant que les gardiens fermassent les portes, il se passait entre Jeanne, Pierre et un homme qui avait abordé la jeune servante et l'enfant aux environs de la cage des singes, une scène qui avait quelque analo}j;ie avec celle à laquelle nous avons assisté.
Pince-sans-Rire, car c'était Pince-sans-Hire qui avait abordé Jeanne pour lui offrir de la mener tout près, à ce qu'il lui disait, à la fameuse fosse aux ours, sur laquelle il avait un las d'histoires à lui raconter.
Jeanne était champenoise, on le reconnaissait facilement à son accent, et Pincesans-Hire, tout en regardant les singes à côté d'elle et en racontant des tas de choses qui amusaient aussi bien le [)elil IMerre que la jeune fille, venait de lui dire qu'il était, lui aussi, de la Champagne.
Cette heureuse coïncidence qui faisait rencontrer à Jeanne un pays, au pays une payse, eut bientôt établi une douce intimité entre la tille, l'homme et l'enfant.
Les ours ! Pierre voulait voir les ours ; il avait entendu raconter, par Pierrille et par son père, que, dans la montagne où les deux hommes étaient nés et où ils avaient longtemps \écu, il y en avait beaucoup.
Puisqu'il y en avait à Paris, Pierre voulait les voir, atîn d'en pouvoir causer le soir, en rentrant, avec son père et avec son ami Pierrille.
l'oe fois que la fille eut été séparée de la nourrice, son attention se trouva attirée et retenue par les choses qu'elle voyait.
— Je crois que je n'ai pas trop mal joué le premier acte de la comédie ; pour peu que les autres aient le même succès, le tour est fait.
Le pays de Jeanne n'avait point trompé l'enfant : il y avait des ours et il venait de les lui montrer.
— Oh î les grosses belles bêtes, disait le garçonnet en frappant dans ses petites mains ; et dire que papa et mon ami Pierrille en ont tué d'aussi grosses que celles-là.
Dieu ! qu'ils sont forts, mon ami Pierrille et papa !
Après les ours, il fallut voir autre chose encore, et ainsi de suite tout le temps. Au reste, le pays de la petite Jeanne était d'une telle complaisance qu'ilne s'occupait que de leur montrer ce qui pouvait les distraire ; ce à quoi il réussissait complètement et si bien que, à l'heure à laquelle Marie et Calixte quittaient le Jardin-des- Plantes par une porte, Pince-sans-Rire et Jeanne se dirigeaient vers une sortie qui était tout à fait à l'opposé.
Le hasard, car le hasard joue dans la vie un plus grand rôle qu'on ne le croit, du moins le pays tâchait de le prouver à sa pay^e, le hasard, disons-nous, faisait rencontrer juste à point une voiture dans laquelle Jeanne et le bébé devaient prendre place pour regagner au plus vite l'hôtel Beaupuy où la petite servante espérait retrouver la nourrice qu'elle avait en vain cherchée un grand moment sans la pouvoir découvrir.
Ce n'était pourtant pas la taule de son pays, car le brave homme avait mis une complaisance extrême à parcourir, en courant toutes les allées du jardin et en y appelant en vain la nounou; du moins, ill'affirmait ; mais il n'avait pas retrouvé
Marie ; par exemple, un vieux Monsieur très-bien, qui était assis là-bas, sous un arbre, à l'angle d'un banc, lui avait affirmé que la femme qu'il cherchait était partie, depuis un moment déjà, non sans avoir aussi et pendant longtemps appelé par les allées Jeanne et Pierre.
* Mais Jeanne et Pierre ne lui ayant pas répondu, elle avait dit, justement au vieux Monsieur qui avait renseigné le pays de Jeanne :
— Je suis persuadée que la petite bonne et l'enCant m'auront perdue et que, dans la crainte de se mettre en retard, ils auront vite regagné l'hôtel.
— Donc, ajoutait Pince-sans-Rire, je vous conseille de faire comme eux ; mais je ne vois qu'une voiture et je demeure, ainsi que vous, bien loin en plein faubourg Saint-Germain ; aussi, si vous voulez me faire une petite place^ je serai très-satisfait de rentrer en votre compagnie; on se fatigue beaucoup à piétiner dans ce grand jardin.
— Certes oui, répondit la fillette, je veux bien que vous montiez aveo nous; vous avez été trop complaisant pour que je ne sois pas, à mon tour, heureuse de vous être agréable.
Et voilà Pince-sans-Rire et la jeune fille montant avec Pierre dans l'unique fiacre qui semblait les attendre depuis un moment déjà, surtout à en juger par le coup d'œil que le pays de la petite bonne venait d'échanger avec le cocher.
A peine la portière était-elle refermée que Pince-sans-Rire s'appliquait à procéder de la m.ême façon que l'avait fait Coup-de-Vent.
Il avait vivement tiré de sa poche do quoi bâillonner Jeanne, non que la jeune fille ne se défendît pas; mais le premier moment de surprise avait été si grand et si spontané chez elle qu'elle n'avait même pas pensé à crier.
Se sentant étouffé, elle tâchait, à l'aide de ses deux mains, d'arracher le mouchoir qui avait été si vivement noué derrière sa tête qu'elle n'avait pas eu le temps de s'y opposer
Pince-sans-Rire, pour empêcher la jeune fille de déranger une chose qui avait été si habilement préparée et si lestement appliquée, venait de lui attacher les mains.
Toutes ces choses ne s'étaient pas accomplies aussi facilement que Pince-sans- Rire l'avait tout d'abord espéré et désiré.
Le petit bonhomme, que l'homme de de Morbras avait compté pour peu de chose, pensant qu'avec une menace ou un coup de poing il en aurait raison, lui donnait pas mal de fil à retordre.
Pierre, furieux de voir qu'on bâillonnait Jeanne, qu'on lui attachait les mains, s'était jeté sur Pince-sans-Rire, dont il mordait les bras, les mains, au besoin même les jambes, car^il ne choisissait pas les endroits. Il l'attaquait et le prenait partout où il pouvait atteindre, espérant, à la longue, lui faire lâcher prise.
Mais Jeanne, tout en secouant ses pieds, en poussant des gémissements que son bâillon étouffait, subissait, absolument comme la pauvre Marie, rinfiuence du chloroforme, d'autant plus que, pour en avoir plus vite fini, on ne l'avait pas ménagée.
Aussitôt que la jeune fille eut été mise par Pince-sans-Rire dans l'impossibilité de bouger et de crier, l'homme s'occupa du petit diable qu'il avait après lui.
— Il est encore heureux, disait-il à part lui, que ce petit monstre, dont le père tue des ours, n'ait pas eu l'idée de crier au travers des volets pour avertir les gens de la rue ; j'aurais été dans de jolis draps !
LADULTKIIK KT I/AMOUK
Kl, loiil en faisanl ces réllcxions, Pincc-sans-|{ire venait de s'empaivr de Pierre qu'il serrait étroitement eontre sa poitrine, de façon à lui laire perdre la respiration, du moins pour un moment.
— Te tairas-tu, petit malliourcux, s'6criait-il ; si tu continues ,^i crier, j'ouvre la portière et je te jette dans la rue sur les pavés; lu le casseras les bras et les jambes et tu ne pourras jamais chasser et tuer les ours, ainsi que l'ont fait ton père et ton ami Pierrille.
— Papa, papa ! criait do plus en plus fort l'enfant en réunissant toutes ses forces pour se faire entendre de loin, absolument comme s'il avait attendu que son père vînt à son secours ; papa, papa î on nous emmène, on veut tuer Jeanne, on m'étoufle !...
Et le pauvre bébé, en poussant ce dernier cri, sentait que la respiration s'arrêtait dans sa poitrine et il lui semblait en efl'et qu'il allait mourir !... j
— Mais c'est le diable que cet enfant-là, murmurait Pince-sans-Hire ; il est j plus remuant qu'une nichée de serpents ; on n'on peut pas venir à bout !
Attends, attends, petit monstre; puisque tu ne veux pas rester en repos de j bonne volonté, je vais l'y faire rester de force; et Pince-sans-i^irc, dont la provision de chloroforme n'avait pas été entiôreraQnt épuisée pour en arriver à mettre
Jeanne dans l'impossibililô de se défendre, en versa un peu sur le coin de son / mouchoir et le mit, de force, sous les narines de l'enfant qui faisait de vains
efforts, non-seulement pour échapper à l'élreinte do cet homme, mais encore au t
sommeil dont il avait pour, car il le prenait pour la mort et il croyait, de bonne !
foi, dans son petit esprit que ce qu'on lui faisait respirer, ainsi que tout à l'heure j
on Vavait fait respirer à Jeanne, allait les tuer tous les deux. (
Pendant que ces horribles violences s'accomplissaient dans la voiture où j
Pince-sans-Uire avait fait monter sa soi-disant payse, le cocher qui les conduisail j
faisait absolument comme celui qui avait emmené Marie : il gagnait les rues j calmes dans lesquelles les habitants s'occupaient fort peu de ce qui pouvait s'y
passer. " (
Le pauvre petit Pierre, les yeux pleins de larmes, à demi étouffé, grisé ie ! chloroforme, ne bougeait presque plus ; néanmoins, des gémissements s'échap- j paient de ses lèvres tuméfiées ; le malheureux enfant n'avait jamais été aussi ; maltraité depuis qu'il était au monde, aussi trouvait-il la chose dure. j
Les deux voitures qui avaient conduit, la première, la nourrice. \:\ seconde, la bonne avec les enfants qu'on leur avait confiés, étaient bien plus grande^ que ne le sont les fiacres ordinaires et, à la place des vitres, absolument comme dans certaines voitures de maître que les valets conduisent vides, il y avait des
volets en bois.
Ces volets avaient été fermes aussitôt que les femmes et les enfants avaient eu pris place dans ces véhicules ; de cette façon les gens, qui étaient dans les voitures que l'on croisait ne pouvaient rien voir de ce qui se passait ; de môme, les piétons n'en devaient pas apercevoir davantage.
Le fiacre qui emportait Jeanne et le fils de Poigne-d'Acier avait suivi le même chemin que le précédent, pour aboutir au même endroit, c'est-à-dire à la voiture dans laquelle Calixte avait déjà été déposé.
En frôlant cet équipage presque luxueux, car c'était une grande calèche dan
L'ADULTEREET L'AMOUR
Pii ri'ille s'empressa de goutler sot lublruuieiil (page3ol).
laquelle se trouvaient déjà Barbairès, Terreur-de-Choucrouteet Galixte, le fiacre s'arrêta; Pince-sans-Rire sauta vivement à terre en tenant Pierre dans ses bras, et, comme la première fois, Barbairès s'étant avancé, les bras en avant, l'enfant venait de lui être remis absolument de la même manière dont on lui avait fait passer Galixte.
— Et de deux ! fît encore Barbairès en le déposant vivement sur les coussins à côté du fils de Mme Hélène, qui n'était pas encore entièrement réveillé du sommeil factice qui lui avait été imposé.
— Faites attention à ce petit-là, disait Pince-sans-Rire à Barbairès, car s'il
bcA9^'
55me livraison
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lime SÉRIE
LAULLTKIIK KT L AMULIl
vous lait, dès qu'il se réveillera, la vie qu'il m*a faite avant de s'endormir, je vous
plains.
Al» ! bon chien chasse de race ; le gamin a de quoi tenir ; il ressemble tout .'i la fois h son pore cl h sa mère; il n'y a rion de bon à tirer de lui ; aussi, mon lieutenant, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, c'est de tordre le cou au louveteau pour en avoir plus tôt fini avec lui et avec les siens; c'est de la mauvaise graine qu'il ne faut pas conserver.
!/autre, je ne dis pas: ainsi que nous l'a raconté le capitaine, il y a peut-être quelque chose à en tirer dans l'avenir; aussi peut-on le garder ; mais celui-ci! ah ! quelle petite bôtc sauvage ; ne lui laissez pas pousser les dents plus longues qu'il ne les a; c'est plus (ju'il n'en faut, je vous le jure, pour nous mettre tous à mal ; j'en sais quelque chose, par expérience ; je vous affirme, quoique la chose puisse paraître extraordinaire, qu'il m'a à moitié dévoré avec. les quenottes de lait que lui a données Mme sa mère.
— Ce n'est pas nous qui dictons des ordres, reprit Barbairés, c'est le capitaine !... nous n'avons qu'à obéir; obéissons donc avec rapidité, car moins nous perdrons de temps, mieux cela vaudra, aussi bien pour les uns que pour les autres.
— Motus ! lit Pince-sans-Rire ; du moment que le capitaine a parlé, il n'y a plus qu'à aller de l'avant sans sourciller.
Vous savez ce qu'il vous reste à faire? reprit Barbairès. absolument comme il l'avait déjà dit aux gens de la première* voiture.
El Pince-sans-Rire lui répondit aussi :
— Je connais la consigne, je ne m'en écarterai pas d'une ligne.
Et, de même que la première fois, le fiacre fit volte-face et repartit grand train.
Mais cette fois-ci, au lieu de prendre la route d'Orléans, ce fut vers Paris qu'on se dirigea; on s'empressa de gagner la place de la Bastille. La nuit — et nous savons qu'il était tout à fait nuit depuis un certain temps déjà, — il y a encore pas mal de coins vers la Bastille, un certain nombre de rues adjacentes, qui restent éclairés au milieu du Paris de lumière, d'une façon très-parcimonieuse, et ce fui de ce côté-là que se dirigea le fiacre
Absolument comme on avait fait pour la nounou, on fit pour Jeanne ; on la prit à deux pour la déposer au pied d'un grand mur.
H V a partout des femmes qui boivent beaucoup plus qu'il ne serait nécessaire ; il n'y avait donc rien d'étonnant qu'à la Bastille il s'en trouvât une ou plusieurs absolument comme sur le chemin qui conduit à Ivry.
Cette expédition achevée à la grande satifaclion de Pince-sans-Rire et de l'Enragé qui était le cocher du second fiacre, les deux hommes reprirent à leur tour le chemin de la roule de la Révolte.
Quand tout le monde fut rentré dans l'honnête logis que nous connaissons, chacun s'empressa de se coucher ; tout le monde était entièrement satisfait de l'emploi de son temps, puisqu'on avait parfailemenl exécuté les ordres du capitaine- déplus, les choses avaient été si adroitement faites que bien malins auraient été ceux qui auraient pu incriminer, à propos de tout ce que venaient d'accomplir les hommes de la compagnie de de Morbras.
Cependant, après avoir reçu des mains de Coup-de-Vent et de celles de Pince- À, sans-Rire les deux enfants qu'on avait enlevés à la nourrice et à la bonne.
Barbairès, qui était muni d'instructions minutieuses, avait fait mettre la voiture au pas pour revenir tout doucement jusqu'à la gare du chemin de fer d'Orléans.
Kath Durth y était déjà ; elle avait pris des billets de premières pour trois personnes.
Pour ne pas laisser de traces de leur passage, il fallait que, du moins de la gare de départ, les enfants ne fussent pas signalés.
Barbairès et Kath étaient parfaitement de nature et d'habileté à cacher les deux pauvres petits êtres ; quant à Terreur-de-Ghoucroute, grâce à son énorme taille et à son infirmité^ il était destiné à faire diversion ; ce à quoi, au reste, il ne manquait pas.
Lorsque le train partit, pas un seul des employés n'avait aperçu les enfants, pas plus Pierre que Calixte.
On avait dérobé les deux garçonnets, mais non pour les détruire ainsi que le disait le lieutenant dans son langage imagé : détruire, pour lui, c'était tuer, perdre, anéantir d'une façon quelconque, et la destruction revêtait des foules de formes, auxquelles il ne pouvait appliquer que le même qualificatif.
On partit donc par le train, ainsi que nous venons de le dire ; les billets avaient été pris pour Irun; c'était donc en Espagne qu'on se rendait.
De Morbras, qui avait donn^ toutes les indications nécessaires à propos des choses qu'il fallait accomplir, avait dirigé les hommes qui exécutaient ses ordres, en amenant le fils de Mme Hélène et celui de Poigne-d'Acier dans un pays où, par le fait de sa naissance et de ses habitudes, il savait pouvoir trouver des retraites impénétrables.
En enlevant les deux enfants, il avait d'abord voulu se venger aussi bien de Benjamin Jacob que des gens qui lui avaient aidé à faire du mal à lui et à ceux auxquels il commandait.
Mais, sur ces enfants, il fondait aussi des espérances de grande fortune pour l'avenir ; Mme Hélène était immensément riche, et de Morbras, avec l'habitude qu'il avait de tirer parti de tout ce qui se présentait, s'était dit :
— Les écus de cette femme reviendront directement à son fils; la chose était au reste aussi logique que naturelle ; aussi le capitaine avait-il résolu de garder et d'élever cet enfant loin, bien loin de son père et de sa mère qu'il avait résolu de martyriser jusque par delà la mort, si toutefois il est donné aux cœurs aimants de pouvoir souffrir quand ils ne sont plus de ce monde.
Il est des miracles douloureux de cette sorte à la vérité desquels on est forcé de se rendre, car rien n'est impossible, pas plus à l'amour qu'au malheur.
Ces enfants devaient donc être élevés ensemble jusqu'au moment où la mère mourrait de douleur, ce qui arrive, hélas ! trop souvent à ces pauvres âmes si pleines de tendresse qu'on dirait vraiment que Dieu donne un cœur et un esprit tout particuliers à celles qu'il a créées en vue de la maternité.
On devait garder Calixte et Pierre l'un près de Tautre, mais loin de ce père qui devait aimer follement l'enfant de la femme qu'il ' adorait par-dessus toute chose, d'autant plus que Benjamin Jacob avait une âme ardente et tendre, dont rien n'avait été distrait dans le passé, toute afTection ayant complètement manqué à son berceau, à son enfance, à sa jeunesse.
Toute cette affection s'était reportée sur la femme qu'il avait si longtemps attendue et si grandement aimée avant même d'oser lui dire ce que son cœur renfermait de tendresse pour elle.
LADULTh'lUK KT I/AMOlIFl
De foutes ces choses, de Morl)ras n'ignorait rien ; aussi confipt»il-il sur la grande jeunesse de cœur du jeune homme, sur l'immense besoin de tendresse qu'il avait, en raison de ce qu'il en avait été toujours privé, pour créer k Benjamin Jacob un avenir monstrueux ; et n'élail-cc pas, en effet, une chose horrible que de perdre, dus le berceau, le lils uuifjui; objet de tout son amour?
De Morbras, après avoir fait tous ses calculs, s'était encore dit :
— Le fils de ce peintre aura non-seulement la fortune de sa mère, mais encore celle de son parrain, et, comme il est parfaitement reconnu qu'en quittant ce monde pour aller vers l'éternel repos M. Beajpuy laissera à son filleul un certain nombre de millions, il est utile, pour ainsi dire indispensable à nos int«>r(Hs, que cet enfant vive, tout en restant ddns nos mains pour y «*(re, à un moment donné, un instrument de fortune en vue de notre avenir.
Je suis jeune encore, très-jeune môme, ajoutait de Morbras, en constatant qu'il était énergique, leste, souple et bien portant, que par conséquent il avait longtemps à vivre et qu'il pourrait jouir, pendant de longues années, de la fortune immense que représentait [lour lui, en restant dans sa dépendance, le fils de Mme Hélène.
H avait donc un double intérêt, non-seulement à s'emparer de cet enfant, mais surtout à le garder en sa possession, puisqu'il se vengeait et se faisait riche du même coup.
Tout avait été préparé avec le savoir et l'habileté que les gens de l'espèce de de Morbras savent déployer quand il s'agit d'eux, de leurs satisfactions personnelles et des écus dont ils ont un si actif besoin.
En effet, en Espagne, tout à fait au pied des montagnes des Pyrénées, dans un village aussi restreint qu'isolé, on avait préparé le logis qui devait recevoir en même temps le fils de Benjamin Jaeob et Pierre, son petit compagnon.
Pierre n'était pour le capitaine qu'un témoin utile, indispensable peut-être, en vue de l'avenir; car, à l'âge qu'avait cet enfant, il était capable de se rappeler de certaines choses, qu'au besoin on lui répéterait si souvent qu'il aurait mauvaise grâce à en perdre la mémoire en grandissant.
La présence de Pierre à côté de Galixte était pour ainsi dire une future constatation de son état civil, et c'était une chose à laquelle tenait énormément de Morbras, pour qu'il n'y eût pas de consteslation possible, pas plus que de difficultés, lorsqu'il s'agirait de réclamer les divers héritages qui devaient, avant peu, il l'espérait, se réunir, venant d'un peu partout, sur la tète du petit Galixie.
La mère devait mourir de désespoir, de chagrin, à la suite de la perte de son fils ; la chose ne laisail pas de doute dans l'esprit de de Morbras, et il comptait bien aussi que Benjamin Jacob, frappé mortellement dans ses affections les plus chères, ne survivrait pas longtemps à la disparition de son enfant, à la mort de la femme qu'il avait uniquement adorée toute sa vie.
Le grand air, les soins que l'on prit de Galixte et de Pierre les ramenèrent bientôt à la conscience de la vie.
Avant qu'ils eussent encore été en état de comprendre ce qu'était réellement l'existence, ces pauvres petits êtres étaient appelés à souffrir.
En se voyant aux mains d'étrangers qui les emmenaient avec cette indifférence incommensurable dont les mauvaises natures enveloppent les enfants des autres, Pierre se rapprocha d'instinct de Galixte, et, le prenant dans ses bras, il l'embras- ;ait bien fort pour le consoler ; car, en ouvrant les yeux, le pauvre bébé, qui ne
voyait plus penchés au-dessus de son berceau des visages amis, pas plus celui de sa mère que la placide figure de sa grosse nourrice, s'était remis à pleurer en les appelant doucement toutes les deux.
Pierre commençait de bien bonne heure son métier d'affectueux protecteur, car, prenant son petit ami Galixte et le serrant contre sa poitrine, il se retournait vers les deux hommes et vers la femme qui étaient là près d'eux et il leur disait :
— Vous n'allez peut-être pas lui faire du mal, au bébé? C'est que je ne le veux pas, moi ! Papa m'a dit que je devais le défendre autant que l'aimer.
Je suis le fils de Poigne-d'Acier, moi, le petit Pierre ; je ne suis pas bien fort encore, parce que je suis tout petit ; mais, quand je serai grand, je serai terrible comme mon papa et comme ma belle maman ; alors j'écraserai ceux qui auront fait du mal à mon Calixte.
— Sois tranquille, mon enfant, reprenait Barbairès qui trouvait, en effet, à part lui, que le louveteau n'était pas facile à museler; sois bien tranquille, te dis-je, personne n'a de méchantes intentions à l'égard de ton petit camarade.
Peu à peu Pierre et Galixte se rassurèrent ; dans le compartiment où ils étaient seuls avec les trois personnes de la troupe de de Morbras que nous connaissons et qui devaient les emmener, on s'était occupé de les distraire ; puis^ comme Calixte tombait tout à la fois de fatigue et de sommeil, on lui fit, avec une couverture de voyage, un lit dans un angle du wagon, et bientôt choyé, bercé, caressé par Pierre, l'enfant s'endormit.
Le fils de Karll, brisé par les émotions diverses auxquelles il avait été en proie depuis leur commun enlèvement, ne tarda pas non plus à s'endormir.
Mais, en sentant le sommeil le gagner, ce doux et terrible sommeil auquel les bambins sont impuissants à résister, il avait pris dans une des siennes une des mains de Calixte, comme s'il n'avait voulu pour rien au monde, et même en dormant, se séparer de lui.
— Le diable veuille que nousen ayons comme cela pour jusqu'au jour, grommela Terreur-de-Chocroute ; ils ne sont rien amusants du tout, ces mousses-là ; si cela n'avait pas été pour jouer un mauvais tour à la femme qui m'a fait infirme pour toute ma vie, je n'aurais certes pas prêté les mains à cet enlèvement , car je ne connais rien au monde qui soit plus déplaisant que la marmaille.
— Chut! c'est l'ordre du maître, fit Barbairès, pendant que Kath Durth grommelait, à part elle, des choses dans le genre de celles qui venaient d'être dites tout haut par Terreur-de-Choucroute.
Le voyage s'acheva sans trop d'ennui, en ce sens que le petit Calixte qu'on faisait boire et manger autant que possible, dès qu'il le demandait, se portait trop bien pour crier impunément.
De temps à autre, il disait bien : maman I maman ! mais Pierre s'appliquait à le distraire et à le consoler, chassait loin de lui ce qui aurait pu lui rappeler jusqu'aux larmes et jusqu'au désespoir enfantin qu'il était seul, et que, pas plus que sa mère, la nounou ne pouvait répondre à son appel.
Pierre, de son côté, n'osait trop rien dire, dans la crainte qu'on ne le séparât çL une fois encore de Calixte; il acceptait donc à boire et à manger des mains meur
k<^,IP~—
I/ADULTKIŒ liT L'AMOUU
trières qui lui servaicMit ses repas ; et il attendait, se disant à pari lui, dans sa petite iniaj^Mnalion d'enfant :
— Maman nous relrouv<»r.i bien tous les deux et papa ne nous laissera pas longtemps non plus aux mains de cet homme et de celte femme.
Et vivant dans celte espérance, qui pour l'enfant tournait à la foi vive, Pierre arriva en oompa^niie de (^alixle jusqu'à Irnn ; de là on prit des mules qui devaient conduire tout le inoiule, non-seulement jusqu'au viHaj^e, mais encore jusqu'à la maison, d'abord les deux enfants, puis Terreur-de-Clioucrouie qui n'était réellement plus bon, grâce à son infirmité, qu'à garder des moutards.
Pendant que toutes ces monstruosités s'accomplissaient, Mme Hélène, dans son hôtel de la rue de Babylone, allait, venait, parcourant le jardin, allant de son parrain à son mari pour tromper son impatience, car depuis un long moment déjà elle trouvait que la nourrice et la bonne devraient être rentrées et qu'elles s'attardaient outre mesure.
Rosalie n'osait trop rien dire, dans la crainte d'augmenter l'impatience et surtout l'anxiété de Mme Hélène ; pourtant, dans le secret de son cœur, elle mumurait fort, se promettant de dire aussi bien à Jeanne qu'à la nounou ce qu'elle pensait de leur façon d'agir et de leur promenade exagérée.
Hélène, n'y tenant plus, courut à l'atelier de Benjamin.
— xMon ami, dit-elle, je suis mortellement inquiète; les enfants ont été au Jardin-des-Planles avec les bonnes et elles ne sont pas de retour. Pourtant, il est tard ; depuis longtemps le jardin est fermé ; où peuvent donc être mon fils et les personnes qui l'accompagnent^
— Voyons, chère amie, soyez raisonnable, quand cela ne serait que pour ne pas vous rendre malade ; pensez, je vous en prie, que Jeanne et la nourrice ne connaissent guère Paris, puisqu'elles ne sortent jamais qu'en voiture ; elles se sont probablement égarées, à coup sûr attardées en regardant une devanture, une curiosité quelconque, ne serait-ce que des saltimbanques au long de leur chemin.
— Non, mon ami, non, tout cela n'est pas possible ; Rosalie a dit aussi bien à l'une qu'à l'autre de prendre une voiture pour revenir; elles n'avaient donc qu'à faire ce qu'on leur avait ordonné ; j'ai le pressentiment qu'elles ne sont ni perdues, ni mises en retard, mais qu'il est arrivé quelque chose à mon enfant.
Benjamin eut beau tenter de la consoler, de la rassurer, rien ne fit, et bientôt la pauvre mère en arrivait à ne plus savoir à quels saints se vouer ; et ce fut d'une voix désespérée qu'elle s'écria :
— Il faut partir. Benjamin, il faut aller chercher mon enfant.
— J'y pensais, répondit le jeune homme qui avait déjà pris son chapeau et gagnait la porte précipitamment.
Restez ici, tâchez de vous tranquilliser, je vous promets que je vais ramener notre petit monde ; Dieu merci ! deux enfants et deux bonnes ne disparaissent pas ainsi sans qu'il en reste quelques traces.
— Dépèchez-vous, dèpèchez-vùus de revenir, s'écriait encore Mme Hélène en voyant son mari s'éloigner; je ne vivrai pas avant que vous m'ayez ramené mon petit Galixte, je sens mon cœur qui se meurt en moi.
En partant, Benjamin Jacob avait fait signe à Karll d'avoirà le suivre, et, lorsque les deux hommes se trouvèrent seuls dans la rue, le peintre dit :
— Mon brave ami, je n'ai point voulu laisser deviner à Mme Hélène les craintes qui m'assaillent, cela ne serait arrivé, pour le moment du moins, qu'à augmenter sa douleur, sans nous aider en quoi que ce soit; seulement je t'avoue, Karll, que je trouve ce retard bien surprenant.
— Je suis absolument dans la même situation d'esprit que vous, fit Karll ; je ne comprends absolument rien à ce qui nous arrive, d'autant plus que Rosalie, qu'on sait ne pas être commode outre mesure, avait si fort recommandé aux deux femmes d'être ici de bonne heure ; oui, je ne comprends pas qu'elles ne soient pas rentrées depuis longtemps déjà.
— Viens avec moi, dit Benjamin à Karll, il me semble qu'à nous deux nous trouverons mieux et plus vite.
— Par où allons-nous commencer, demanda l'ancien contrebandier au jeune peintre ?
— Avant tout, nous allons au Jardin-des-Planles ; le jardin est fermé depuis longtemps, la chose est indiscutable; mais les portiers, les gardiens et les gens du voisinage nous renseigneront peut-être.
— Allons au Jardin-des-Plantes, répondit Karll en ajoutant : Si nous prenions le coupé au lieu de confier notre impatience au premier fiacre
venu que nous allons rencontrer sur notre chemin ? Il me semble que nous arriverions plus vite.
— Prenons le coupé, dit Benjamin, mais qu'on se dépêche d'atteler. Songe qu'une minute de perdue augmente, dans des proportions folles, la douleur de Mme Hélène et la nôtre.
Quelques instants après, les deux hommes montaient en voiture et partaient. Dire si l'on fut grand train serait presque inutile; à chaque instant. Benjamin, passant la tête par la glace de devant qu'il avait abaissée, disait au cocher :
— Rendez donc la main à vos chevaux, ils ne vont pas ; marchez plus vite, je suis pressé; et pourtant les pauvres bêtes donnaient toute la vitesse dont elles étaient susceptibles.
On atteignit enfin le Jardin-des-Plantes, Benjamin et Karll demandaient avec insistance des renseignements que personne n'était en état de leur donner.
Aux bureaux d'omnibus, aux stations de fiacres, ils s'adressèrent partout, mais, hélas ! toujours sans succès.
Tout cela avait absorbé pas mal de temps, et, comme l'âme humaine conserve en dépit de tout et toujours au fond des plus tristes pressentiments, caché sous les plus grandes douleurs, un retrait inviolable dans lequel s'abritent les espérances indécises et faibles, Benjamin Jacob venait de dire à Karll :
— Pendant que nous sommes ici, qui sait si les enfants et les bonnes ne sont pas rentrés ? Avant de faire d'autres démarches, il faut aller nous renseigner à l'hôtel ; et, remontant dans le coupé, le jeune homme disait :
— A l'hôtel 1
En entendant la voiture qui revenait, Mme Hélène d'un côté, Rosalie de l'autre,, accouraient au devant des deux hommes : ^
ladult^:hk kt lamour
— Les eiifanls, les enfants ? s'ôcriôrcnt-elles d'un commun accord ; les avczvous, où sonl-ils ?
Mais ni Karll m Benjamin ne trouvèrent un mol <'i répondre; ils avaient espéré retrouver leurs fils au logis, et ils ne rencontraient que les deux mères désolées; cette fois, ils étaient niortellement inqtiiets, d'autant plus qu'il était sans précédent que deux femmes auxquelles on confiait les enfants restassent dehors à pareille heure.
— Le jardin était fermé, répondit Benjamin Jacob, et les concierges auxquels nous nous sommes adressés nous ont répondu avec une grande logique, je suis forcé de le reconnaître, que toutes les nourrices et que tous les enfants se ressemblent beaucoup -aux yeux des étrangers et que, par conséquent, ils n'avaient pas eu de raison pour remarquer celle à la recherche de laquelle nous étions plutôt qu'une autre.
Mme Hélène répétait d'une voix désespérée :
— Mon enfant, mon enfant! sans vouloir prêter l'oreille aux discours raisonnables qu'on lui tenait, sans vouloir davantage être consolée; elle n'admettait pas non plus que l'univers entier ne fût pas à la recherche de Calixte pour le lui ramener.
Hosalie serrait les poings, grinç:ant des dents, mais ne disant rien : elle n'était pas femme à se répandre en paroles ; par exemple, si quelqu'un de mal avisé à l'endroit des gamins que l'on cherchait lui était tombé sous la main, i! est à peu près certain qu'il aurait passé un mauvais quart d'heure.
— Allons chez le commissaire de police, dit aussitôt Benjamin à Karll ; nonseulement chez celui de notre quartier, mais chez les autres ; avant tout, courons à la préfecture afin que le mot d'ordre soit aussitôt donné partout, ce sera plus prompt et plus sûr ; il est impossible que ces deux soties femmes ne se soient pas égarées.
Qui sait où elles peuvent bien être avec nos enfants? Peut-être encore dans quelque jardin où elles se seront laissé enfermer ; dans quelque grande avenue qu'elles suivent à rebours, sans savoir par quel bout l.i prendre pour rentrer. Peut-on se faire une idée des raisonnements biscornus qui traversent ces cervelles bornées.
— Allons à la préfecture de police, répétait Kaill.
Et les voilà partis tous les deux.
Le préfet, que Benjamin Jacob avait eu la chance heureuse de rencontrer chez lui, mit aussitôt de nombreux agents en campagne, après leur avoir donné le signalement des deux femmes en même temps que celui des enfants; on fit aussitôt demander uux bureaux des divers commissaires de police de quartier si les personnes à la recherche desquelles on était n'avaient pas été signalées par les agents.
Enfin toutes les précautions furent prises pour que rien pouvant intéresser les malheureux pères ne fût négligé.
Au milieu de tou cela, la nuit s'avançait, le temps marchait toujours et personne, dans l'hôtel Beaupuy, n'osait plus approcher Mme Hélène dont la douleur devenait de plus en plus effrayante.
Roulant ce qui rcpr(;scnUiil le corps, ii le mil sous son bras (pafçe 331).
Elle appelait Calixle avec des cris déchirants, il fallait qu'on le lui ramenât tout de suite, elle ne voulait rien entendre !... Est-ce que cet enfant n'était pas à elle ? Est-ce qu'elle n'avait pas souffert pour le mettre au monde ? Est-ce qu'on pouvait la séparer de lui? La Providence elle-même qui le lui avait donné n'avait pas le droit de l'affliger si mortellement en sa personne ; elle ne lui reconnaissait pas le droit de le lui reprendre.
Rosalie, tout aussi désolée que le pouvait être Mme Hélène, ne tentait pas moins de la consoler; depuis qu'elle avait vu son mari et Benjamin se rendre à la préfecture de police, elle avait l'esprit plus calme ; elle comprenait que c'était de ce côté-là que les bons renseignements devaient venir.
Reproduction formellement interdite
I/ADUI,TKIIK KT L AMOlJll
— On nous 1rs roIronvtM'a I»itMi vile cl on va nous les mmonor niissiliM, disnitt'Ile à Mme llrli'rie ; il y a tant de j^ens dans celle préfeeLupC ; ils sont en si f^rand nomitrc, les agents qui traversent Paris dans tous les sens, qu'il est mal(';riellemcnt impossible ()ue les uns ou les autres n'aient pas vu Jeanne cl la nounou proincnaiil les deux entants !
Quelques instants après, elle reprenait encore :
— Ne vous désolez pas. Madame, no vous désolez pas ainsi que vous le faites; vous nous feriez perdre la tôle à tous et pourtant, vous le voyez, nous avons bien besoin de la conserver solide et calme pour achever cc que nous avons encore à faire pour découvrir nos b(^bés.
Pensez que ces femmes sont complètement inoptes, la nounou surlouL. pendant que Jeanne a si facilement la tôte à l'envers pour la moindre badauderie qui se trouve à sa portée, qu'elle resterait là, des heures après des heures, debout à regarder voler des mouches sans songer au temps qui passe.
Klles sont si soties qu'elles sont bien capables de s'être égarées, rien que pour aller chercher une voiture dans le quartier du Jardin-des-Plantes qu'elles ne connaissent ni l'une ni l'autre.
Puis une fois égarées, marchant toujours sans savoir où elles vont, elles n'auront plus osé arrêter un liacre sur la voie publique, dans la crainte d'avoir affaire à quelque mauvais plaisant qui, les voyant si naïves, aurait pu, à leur iJée, s'amuser à les perdre davatilage.
Probablement, ces deux créatures bornées reviennent à pied, faisant dix fois plus de chemin qu'il n'en faudrait faire; vous le savez. Madame, ni l'une ni l'autre ne connaissent Paris et très-cerlainement, ne fût-ce que par vanité, elles n'oseront dcn)ander leur chemin à personne.
-^ Je voudrais le croire, répondait entin Mme Hélène au milieu de ses larmes et de ses sanglots ; mais je ne le puis ; je suis agitée par des pressentiments horribles ; quoi que ce soit qu'on vienne m'apprendre touchant nos bébés, rien ne me surprendra ; mou imagination a dépassé tous les buts au chapitre des choses redoutables.
La nuit s'achevait ainsi dans les larmes, dans le désespoir, et Benjamin Jacob, après avoir été à la préfecture, avoir couru les commissariats de Paris, s'était remis avec Karll à rechercher les enfants.
Les deux hommes n'osaient même pas se communiquer leurs pensées ; pourtant, ils s'étaient dirigés du côlé de la Seine : tout ce qui était sombre, menaçant et terrible les attirait. Chacun d'eux, à part lui, se posait des questions dont les réponses étaient redoutables.
— Qui sait, se disaient-ils, si les malheureuses femmes n'auront pas été jetées à l'eau, après avoir été dépouillées ; non qu'elles eussent beaucoup d'argent sur elles ; mais ce n'esl pas toujours en raison des sommes qu'ils espèrent dérober que les criminels commettent les plus grandes cruautés!
Mais les enfants, mon Dieu, les enfants! où sont-ils?
Le jour arrivait sans amener avec lui aucun des renseignements que l'on attendait à l'hôtel Beaupuy avec une si mortelle impatience.
Enfin la matinée s'avançait aussi lorsqu'une dépêche émanant de la préfecture Nint prier Benjai;àn Jacob de se rendre aussitôt chez le préfet. ^
Benjamin s'empressa de se rendre à cet appel.
Des ordres avaient été donnés pour qu'on introduisît' le peintre aussitôt qu'il arriverait ; le préfet, en le voyant entrer, lui dit vivement :
— Nous avons trouvé une des deux femmes, j'ai donné des ordres pour qu'on la conduisît ici ; nous allons l'interroger ensemble et peut-être aurons-nous plus de chance que n'en a eu le commissaire qui le premier l'a découverte ; car il a eu beau l'interroger, il n'a pu jusqu'à présent obtenir grand'chose en fait de réponses claires.
— Si vous le voulez bien, monsieur le préfet, mandez cette femme bien vite; dire l'état dans lequel je suis est aussi impossible qu'inutile, vous le devinez, n'estce pas?
Jeanne, la petite bonne, fut introduite dans le cabinet du préfet aussitôt que celui-ci eut donné des ordres pour qu'on amenât la personne qui avait été trouvée la nuit, presque au petit jour, à une très-légère distance de la place de la Bastille, par terre et endormie si profondément qu'on avait eu beaucoup de mal, nonseulement à la mettre debout, mais surtout à la réveiller.
— Mon fils? ne put s'empêcher de s'écrier Benjamin Jacob, en voyant entrer la servante.
Mais celle-ci se contentait de pleurer; au reste, il y avait longtemps qu'elle s'en prenait à ses yeux de ce qui lui était arrivé, car elle avait déjà les yeux aussi gros que le poing. Les aventures qui lui étaient advenues, le terrible sommeil factice qui lui avait été imposé, la façon dont on s'était débarrassé d'elle, en la déposant ainsi qu'un paquet sur le bord du trottoir, toutes ces choses avaient brisé la malheureuse petite servante, fort habituée depuis quelques annéesdéjà au bien-être et au calme d'une maison aussi honnête et aussi riche que celle de Benjamin Jacob.
— Voyons, Jeanne, reprenait encore son maître; dites-moi vite où sont les enfants ; après cela, mon Dieu ! on ne vous grondera pas, je vous en donne ma parole; mais commencez par nous rassurer; où sont Calixte et Pierre?
— Je ne sais pas, moi ! répondit la malheureuse fille, j'avais Pierre à la main...
— Et mon fils, et mon fils? parlez-moi de lui, disait anxieusement le jeune homme.
Mais le préfet venait de faire signe à Benjamin Jacob, d'abord de se calmer, ensuite de laisser parler la jeune servante : il serait toujours temps de l'interroger lorsqu'elle croirait n'avoir plus rien à dire.
Benjamin venait de comprendre la nécessité de procéder ainsi que le lui disait le préfet de police, aussi ajoutait-il avec moins d'emportement en s'adressant à Jeanne :
— Continuez, ma fille ; vous me disiez donc que^vous teniez Pierre par la main...
— Oui, dit enfin la servante sans cesser de pleurer; j'avais Pierre à la main ; j'ai rencontré un pays, avec les singes ; puis le petit a voulu voir les ours, parce qu'il disait que son père en avait tué beaucoup dans la montagne autrefois ; alors nous y avons été avec mon pays, qui nous montrait tout ce qu'il y avait de curieux.
ss^ —
LAUULTKHi; M I/A.M(M H
Il nous f^nidnil aussi pour nous inonlnM* los cliomins, nnr il y a ilr quoi st; perdre dans ce {,'rand Jardin.
Oli I oui, il y a bien de quoi se perdre, puisque c'est comme cela, en me promenant, que j'ai élt^ s(^parée de la nourrice.
Tout h eun[i je me suis apenMie (pie le soleil baissait, qu'il allait bientôt faire nuit cl j'ai cherché la nounou. J'ai appelé: Marie! Marie! d»; toutes mes forces ponrlanl, je vous le jure, mais elle ne m'a pas répondu.
Je ne sais vraimenl pas où elle est passée avec M. Calixle qu'elle avait sur les bras.
l'uis il esi viuu des hounuesqui avaient des uniiormes vX qui nous uni dit:
— 11 faut partir, on va fermer le jardin. Al(»rs nous nous sommes en allés.
— Vous étiez seule avec l'enlant? demanda le |)rél'et.
— Oh ! non, nous étions avec mon pays, répondit Jeanne.
— Comment s'appelle col homme? demanda encore le préfet.
— Oh î je n'en sais rien, je ne l'ai pas questionné là-dessus, fit la bonne ; il m'a demandé comme (.'a :
— Vous êtes de la Champagne, pour sûr, Mademoiselle.
— Moi, je lui ai répondu :
Oui, Monsieur, sans mcnterie que j'en suis en plein. Quand on a eu fait connaissance, il m'a encore dit:
— Eh ! moi aussi, je suis de la Champagne. Kl je n'en sais pas plus long, fit la nourrice en sanglotant.
— Par où êles-vous sortis? demanda le préfet.
— Par la porte du jardin, répliquait naïvement la bonne.
— Mais par quelle porte ; vous savez bien qu'il y en a plusieurs ?
— Oh! non, je ne sais pas ça, moi ; je n'en ai vu qu'une.
— On n'est pas bêle aussi complètement , pensait le préfet qui continuait à interroger Jeanne, sans pouvoir obtenir de grands éclaircissements à la suite de ses réponses qui étaient d'une telle simplicité dans leur ineptie qu'il n'y avait pas moyen de découvrir, à leur aide, le plus léger indice.
Kl quand vous êtes sortie, vous aviez encore l'enfant à la main? lui demandait le préfet.
— Oui, répondit-elle, puisqu'il y avait là une voiture.
— Tne seule? ajouta le préfet.
— Oui, il n'y en avait qu'une toute seule, el quand nous y sommes montés avec mon pays qui me disait qu'il fallait prendre une voiture pour revenir plus vile à rhùlel,'il m'avait demandé la permission de faire un bout de chemin en ma compagnie ; aussi a-t-il pris place dans le fiacre avec Pierre et avec moi.
— Voilà toujours un lambeau de renseignement, d'sait le préfet à demi-voix en se retournant vers Benjamin Jacob; nous allons essayer d'en obtenir davantage, el, s'adressant à Jeanne, il lui demandait encore :
Et jusqu'où avez-vous été ainsi avec cet homme?
— Ah! je n'en sais rien, répliqua-t-elle, encore tout émue et tremblante rien qu'au souvenir de ce qui s'était passé.
— Comment, vous n'en savez rien? La chose me parait être bien impossible, dit encore le préfet, et à moins que vous ne mentiez!...
— C'est pourtant bien vrai ce que je vous dis, reprenait Jeanne, puisque 'étais à peine assise avec le petit que cet homme, qui disait être mon pays,
445 ">.rS
m'a mis un mouchoir sur la bouche, et m'a attaché les mains, pour m'empôeher de bouger; je criais pourtant fort, du moins je l'essayais et je me défendais de mon mieux pour le faire lâcher prise, mais je n'y parvenais pas du tout.
J'ai cru qu'il allait m'étouflfer.
Après cela, je ne sais pas ce qui m'est arrivé, mais je me suis senti la tête lourde, lourde autant qu'un sac de plomb et je n'y ai plus vu clair.
Tout bourdonnait dans mes oreilles et enfin j'ai perdu connaissance; il me semblait que je n'avais plus ni bras ni jambes, puisque je ne les sentais pas, ni ma tête non plus ; je n'y étais plus du tout.
Depuis ce moment-là, je vous engage ma part de paradis, je ne sais plus du tout ce qui est arrivé.
Ce matin, seulement, je me suis retrouvée sur le trottoir, des agents étaient autour de moi, avec beaucoup d'autres personnes ; on me parlait, on me questionnait, on me secouait, on me demandait, comme vous venez de le faire, ce qui m'était arrivé, et je ne me souvenais pas encore assez bien pour le leur dire.
— Mais l'enfant que vous aviez à la main^ quand vous êtes montée en voiture, qu'en avez-vous fait? oi^i est-il? disait le préfet.
— Je n'en sais rien, moi, disait Jeanne en se mettant à pleurer de nouveau, comme si les larmes qu'elle versait en abondance avaient été capables de consoler les autres.
Jeanne fut emmenée dans une pièce voisine; et le 'préfet, lorsqu'il fut seul avec Benjamin Jacob, lui demanda :
— Vous connaissez-vous des ennemis ?
Savez-vous s'il existe quelqu'un dans le monde qui vous en veuille assez pour
avoir songé à vous enlever votre enfant et pour avoir la cruauté d'en faire autant de celui de votre serviteur, comme si un seul malheur n'avait pas suffi dans une maison ?
— Oui! j'ai des ennemis ; du moins, j'en ai un, répondit aussitôt Benjamin Jacob ; mais qu'un homme ose s'attaquer à un enfant, la chose me paraît si monstrueuse que je n'ose encore y croire ; cependant j'accuse ouvertement l'homme que je soupçonne.
— Il faut pourtant se rendre à l'évidence, lui dit le préfet, et, quoique l'on ait endormi cette femme pour lui enlever l'enfant qu'elle conduisait, on ne lui en voulait pas à elle personnellement ; la preuve en est que nous en avons une qui a été laissée sur un trottoir, dans un quartier où, la nuit, il passe relativement peu de monde et à laquelle on n'a fait d'autre mal que de l'endormir et de l'abandonner sur la voie publique.
Benjamin Jacob était atterré ; ce qui lui était arrivé avec de Morbras revenait terrible et vivant au devant de son esprit. Alors, pour mettre le préfet de police au courant de ce qu'il avait subi du fait de cet homme, il lui racontait, dans les plus menus détails, tout ce qui avait eu lieu entre cet homme et lui.
Il n'oublia ni la première affaire, ni la seconde, car, dans la pensée du peintre, c'était bien de Morbras qui avait mutilé ou fait mutiler son tableau.
De Pia, de cette femme allemande qui avait posé pour lui, et jusqu'à cet homme, amateur de peinture qui lui avait fait demander comme une grâce la , permission de visiter son atelier, il parla d'eux, de tout au préfet de police ; et (^ celui-ci prenait les noms, inscrivait les signalements de môme que les adresses ^
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de ces pcrsoniiaf^es, du moins (îcIIcs (|ii(' connaissait Moniamin Jar-oh cl f|ii'il avait pu donner exuetenient.
Ia' piéft't de police était dans les idées du peinlrf et, pas jjIus qiK; lui, il ne Irouvail pas (|u'il y eût entre ces deux hommes des elioses assez fjraves, des actes assez sérieux pour motiver l'enh^vemenl des deux ffarçonnels ; n<'*anmoin8, le préfet en revenait toujours et malgré lui h ce «pi'il avait dit une première fois, c'est-à-dire que ce n'élail pas aux femmes (ju'on en voulait, mais bien aux «niants, puis«ju'on avait déji\ retrouvé une des Unîmes, tandis que les enfants, malpré toutes les reelierclies que l'on faisait depuis la veille au soir, non-seulement n'avaient pas encore été retrouvés, mais on n'élail même pas sur leurs traces.
In a{;enl de la préfecture entrait prévenir M. le préfet qu'on avait ramassé sur la route d'Ivry, dans le même état que la femme qui avait été trouvée prés de la Bastille, une autre femme portant le légendaire bonnet des nourrices, avec les lon^s bouts de ruban, les grosses épingles, de même que le tablier blanc orné de broderies et de dentelles.
— Cette femme est-elle seule? n'a-t-elle pas un enfant sur les bras, demandait vivement le préfet de police, pendant que Benjamin Jacob paraissait avoir sa vie suspendue aux lèvres de l'bomme qui allait répondre.
— Elle est seule, dit l'agent ; elle a l'air de dormir encore debout et de ne pouvoir se réveiller qu'à moitié.
Benjamin^qui venait de se lever, se laissa retomber sur un siège; il était à bout de forces, d'énergie, presque d'existence ; la douleur à laquelle il était en proie depuis la veille dépassait toutes les limites assignées à la douleur humaine.
— Faites entrer celte femme, dit aussitôt le préfet.
Kl Benjamin vit arriver la nourrice de son enfant!...
Celle-ci raconta, non sans être activement interrogée, reque nous savons déjà, c'est-à-dire la connaissance qu'elle avait faite d'une femme du peuple, dans le jardin-des-Plantes, sa sortie, la disparition de la bonne, riiisloire de la voiture dans laquelle elle était montée et les procédés dont on avait usé envers elle, absolument comme à l'égard de Jeanne, pour les endormir et bâillonner; car, de même que la bonne du petit Pierre, Marie avait été trouvée dehors et seule, endormie sur un banc.
Ceux qui l'avaient réveillée, emmenée, questionnée avaient paru assez stupéfaits de ce qu'elle racontait et ils se disaient en souriant avec incrédulité : A Paris, en plein dix-neuvième siècle, enlever des femmes dans des fiacres mystérieux, les endormir pour les laisser, après cela, dans la nuit, au pied de quelque mur, pendant qu'on les sépare des enfants qu'on leur avait confiés , c'est encore assez rare pour qu'on ait lieu d'en être étonné et qu'on leur demande quelques explications supplémentaires.
Arrivé là de l'interrogatoire de la nourrice, Benjamin Jacob n'avait même plus le courage de dire un mot: tout au plus s'il pouvait écouter pendant que son imagination courait, courait toujours, cherchant qui pouvait bien le détester assez, ainsi que le lui avait dit tout à l'heure le préfet de police, pour lui enlever son enfant.
Et c'était toujours de iMorbras qu'il jugeait capable d'accomplir une pareille infamie.
Aussitôt que les deux femmes furent réunies, le préfet de police avait ordonné de les laisser seules avant de les faire sortir de la préfecture ; on écouta derrière une porte entr'ouvertece qu'elles pouvaient bien se dire, comptant que de leur conversation il allait résulter certaines confidences qui , très-probablement, seraient de nature à éclairer quelques côtés de leur disparition restés dans l'ombre jusque-là.
Mais non , on s'était trompé , le préfet aussi bien que Benjamin Jacob , et Benjamin Jacob aussi bien que le préfet.
Jeanne continuait à pleurer sans trop savoir pourquoi ; elle aurait elle-même été fort embarrassée de donner l'explication de ses larmes ; quant à Marie, elle se lamentait en répétant continuellement, pour bien prouver qu'elle était incapable de l'oublier jamais , qu'elle avait passé la nuit dehors , toute seule ! qu'on aurait pu lui faire du mal , que c'était affreux d'agir ainsi qu'on l'avait fait à son égard ; enfin , de temps à autre , elle trouvait le moyen de dire un mot qui avait trait à son nourrisson , mais son réel désespoir était né de ce qui la concernait.
La vache regrettait le veau , parce que c'était le veau qui remplissait son râtelier , mais par pour autre chose.
Quand l'une et l'autre elles eurent fini , Marie de se plaindre , Jeanne de pleurer , elles disaient d'un commun accord :
— Je n'oserai jamais rentrer à la maison , Mme Rosalie est capable de nous tordre le cou.
On eut donc beau écouter à la porte de la chambre dans laquelle on les avait réunies, on n'entendit rien de plus que ce qui avait été primitivement raconté par elles : le fait est que les malheureuses femmes n'en savaient pas un mot de plus.
Pour les agents de la préfecture , pour le préfet lui-même , c'était aux enfants qu'on en avait voulu, et, comme les pauvres petits êtres étaient toiit à fait incapables d'avoir fait quoi que ce soit qui leur méritât la haine de quelqu'un , on fut forcé de conclure à ceci : qu'ils portaient la faute de leurs pères.
Ce fut alors parmi les ennemis de Benjamin Jacob et de Karll qu'on se mit à chercher les auteurs de ce double enlèvement.
D'après les quelques mots que Benjamin Jacob avait dits au préfet de police touchant M. de Morbras , le préfet avait lancé ses plus habiles agents à la suite de l'amant de Salomé.
Justement le jour de l'enlèvement, la soirée et la nuit qui l'avait suivi étaient des points à éclaircir dans l'existence de cet homme ; mais, après de longues et de nombreuses informations , il ressortit clair et net , aux yeux de tous et de chacun, que de Morbras, après être parti de chez lui avait été déjeuner avec des amis à lui , des compagnons de club et de boudoir, dans un cabaret à la mode.
Il était aussi parfaitement prouvé qu'à la suite de ce déjeuner tous les convives s'étaient fait amener leurs chevaux et avaient été faire un tour au l)ois.
En revenant du bois , on s'était rendu au cercle où l'on avait joué pendant toute la nuit un véritable jeu d'enfer.
De Morbras avait beaucoup gagné, et quoique cela n'eût étonné personne, en raison de ce qu'il était coutumier du fait , tout le monde n'en pouvait pas moins témoigner de sa présence jusqu'au jour au milieu de ses amis.
Cet homme que soupçonnait Benjamin Jacob, sans oser l'accuser ouvertement, même en face de sa conscience , cet homme n'avait donc pas eu le temps de s'ap- "% pliquer à l'enlèvement des deux enfants , puisqu'il avait passé les dernières vingt
L'ADltl^TKIlK I:T LAMMlJll
(|ii;ilrr liriiros (|iii venaient He s'éiionler en conipaj^nic déjeunes el joyeux cama-
C'iMail par coiisrqucîil (J'uii aiilrr n'Ad qu'il fallait poricr ses invesfi^'alions, c'était h en devenir fou !
I^a police n'en conliiniail pas moins ses rcîcliciciu's, mais elles se faisaient en pure jierle ; car, jusiiii'à présent, on n'avait rien pu découvrir.
Le désespoir de Mme Hélène ne s'était pas exalté, mais il s'était pour ainsi dire affirmé ; elle vivait, depuis qu'elle avait perdu son (ils, (enveloppée dans une douleur morne ; son enfant lui avait été ravi ; personne n'avait été capahle de le lui rendr»', puisque tout av.vil été tenté, accompli, épuisé sans arriver à aucun résultat.
M. Heaupuy îtvait élé si activement louché des niallieurs qui semblaient .se donner rendc/.-V(iUs dit/ lui, il avait été si moitellement frappé de la disparition de Cali.xte, cet enfant au(|uel il avait donné son nom en le tenant sur les fonts bajitismaux et qui avait pris dans son cœur une si large place que parfois il lui semldail (pi'il n'avait jamais rien tant aimé que lui, que tout son être en avait élé ébranlé. ^
Il l'aimait d'abord pour lui, puis il avait vu revivre sa petite Hélène, si bien qu'en le voyant jjrandir il lui semblait retrouver la jeune femme enfant; en le voyant jouer, essayer ses premiers pas, balbutier ses premiers mots, c'était encore elle qu'il considérait et caressait du regard; el toutes ces choses lui donnaient la joie de la pouvoir aimer deux fois au lieu d'une, en l'aimant encore dans son fils.
Lorsque l'enfant fui enlevé sans qu'on pùl savoir non-seulement ce qu'il lui était arrivé, mais encore vers quel j)ays il avait été dirigé, M. Beaupuy se sentit écrasé sous le poids de la douleur, mais d'une douleur tellement immense qu'il disait, avec amertume, qu'il n'avait plus devant lui assez de temps pour jamais pouvoir s'en console»-, ni en sortir.
Cette fois-ci, il avait été alteint en plein cœur ; à peine^ la première semaine d'infructueuses roclu rt.'hes était-elle achevée qu'ils'alitait cl le mois n'était pas encore fini qu'il s'éteigu/iit leulement, Irislement surtout, dans les bras de Mme Hélène à laquelle il disait comme dernier adieu :
— Ma pauvre enfant ! que je te plains d'être encore obligée de vivre, en portant, avec le poids du souvenir des douleurs anciennes, le fardeau de l'horrible malheur qui vient de fondre sur toi !
Ah ! que je te plains d'être encore forcée de vivre !
En prononçant ces paroles qui devaient être les dernières, le vieux légiste rendit à Dieu la grande àmc noble et généreuse quil en avait reçue.
Kadl et Pieirille restèrout encore quelques minutes aux écoutes (page 359).