LIVRE m
SUR LA PISTE DES PUxXCHOS ROUGES
ACallao, Raymond, en attendant que l'heure fût venue d'aller retrouver Marie- Thérèse, remontait mélancoliquement la calle de Lima. Il venait de la Darsena et se remémémorait les tristes propos que lui avaient tenus les ingénieurs du port. Ces Messieurs des Ponts et Chaussées ne lui avaient point caché que, dans l'état politique du pays, il ne lui serait point facile de tenter quoi que ce fût avant longtemps, du côté des antiques mines d'or abandonnées du Cuzco. Depuis deux jours, on se battait là-bas, à l'autre bout du Pérou, ou l'on faisait semblant de se battre. Enfin, on brûlait de la poudre.
Le prétendant Garcia, que Ton croyait tran-
I; quillement en train de festoyer à Arequipa, avait
réussi à jeter une partie d« ses troupes sur le dos
, >o L EPOUSE DL SOLEIL
des forces républicaines, entre Sicuani et le Cuzco. Aux dernières nouvelles, même, le bruit courait que Le Cuzco était tombé en son pouvoir.
Si le fait était exact, la paix n'était point près de se faire entre les belligérants, qui allaient s'arracher le Pérou morceau par morceau; et la situation du président Veintemilla se trouvait du coup fort ébranlée.
Or, Veintemilla, sur l'intervention du marquis de la Torre et les démarches diplomatiques de la Société française des mines qui. devait fournir les fonds nécessaires, avait accordé fort aimablement à Raymond Ozout la licence dont il avait besoin pour mener à bien ses travaux ou tout au moins pour expérimenter son nouveau siphon. Qu'allait valoir cette licence après la victoire de Garcia ?
Actif, aimant les affaires au moins autant que Marie-Thérèse, Raymond se désolait à l'idée qu41 lui faudrait sans^ doute attendre de longs mois, les bras croisés, l'issue d'une révolution qui en était encore à son aurore. Arrivé dans la calle de Lima, il regarda l'heure à sa montre et constata qu'il pouvait encore disposer de quelques instants <ivant d'aller rejoindre Marie-Thérèse. Il ne voulait point la déranger dans ses comptes, et il savait qu'elle n'y tenait point non plus. Tous deux s'aimaient de tout leur cœur, mais « les affaires étaient les affaires ».
Il entra, pour lire les journaux, au Circula de los Amigos de las Arles (Cercle des Amis des
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Arts) qui était une sorte de café où la lecture des principales publications du vieux et du nouveau monde était offerte gratuitement au consommateur.
Dana le moment, la vaste salle du rez-de-chaussée était pleine de clients, et il y avait de bruyantes discussions autour des nouvelles de la dernière heure. On ne parlait que du Cuzco. Le nom de Tex-première capitale du Pérou était dans toutes les bouches et de notables citoyens de Callao, qui avaient été jusque-là de farouches partisans de Veintemilla, commençaient à trouver à Garcia quelque vertu, quand une feuille officielle fut criée dans la rue par des gamins échevelés et essoufflés dont on s'arrachait la volante marchandise.
Un amigo de los Amigos de las Arles (un ami des Amis des Arts) monta sur une table, le journal à la main, et lut une proclamation du président de la République, conseillant le calme et démentant catégoriquement la prise du Cuzco par les insurgés. De plus, Veintemilla annonçait que le général Garcia était enfermé avec ses troupes dans Arequipa, que tous les défilés de la sierra étaient aux mains des républicains et que le traître allait être incessamment jeté à la mer ou repoussé dans les déserts de sable du Chili. La notice officielle se terminait par une objurgation relative aux Indiens quichuas et attribuait aux fêtes de Vlnteraymi l'importance exceptionnelle de quelques troubles populaires dans les faubourgs. Ces fêtes allaient suivre leur cours normal
et la classe indienne retomberait à son apathie bien connue. C*est alors que Veintemilla promettait de frapper le dernier coup, qui débarrasserait pour toujours le pays de Garcia et de ses partisans. Les Amigos de las Artes, à la suite de cette lecture, poussèrent des acclamations chaleureuses en l'honneur du Président.
Chacun se retrouva l'ami de Veintemilla. On jugeait sa proclamation magnifique : « Es verda veramente magniflca! — Es cosa inaudita! (c'est une chose inouïe !) — Dios mio ! mucho me aie' gro! (Mon Dieu! j'en suis bien aise!)
Raymond sortit de l'établissement un peu consolé, bien qu'il n'attachât qu'une importance relative aux démentis officiels de la feuille du soir.
Il se dirigea en hâte vers l'établissement de la haute ville, car le soir était tombé tout à coup et il craignait maintenant d'être en retard. Il pénétra dans le petit dédale des ruelles qu'il avait parcourues avec tant d'émotion à son arrivée au Pérou, ruelles qu'il connaissait déjà alors sans les avoir jamais vues, tant étaient présentes à sa mémoire les descriptions précises qu'en avait faites Marie-Thérèse dans ses lettres à sa sœur Jeanne.
Il aperçut de loin la lumière à la fenêtre en véranda et il vit que cette fenêtre était ouverte comme au premier jour.
« Elle m'attend », se dit-il, et son cœur amoureux battit plus fort. Il fit quelques pas encore et avança la tête. C'est ainsi qu'il avait fait la pre-
mière fois, c'est ainsi qu'il l'avait vue penchée sur ses gros registres verts à coins de cuivre et prenant des notes sur son carnet, alignant des chiffres, cependant que sa voix claire et nette, sa voix bien « décidée » de bonne petite commerçante qui connaît bien son affaire lançait à un interlocuteur qu'il n'apercevait pas : « Eh! mon cher Monsieur, c'est comme vous voudrez! Mais, à ce prix-là ,vous ne pourrez avoir que du guano phosphaté qui n'aura plus que 4 % d'azote, et encore ! » Oh ! il avait toujours la phrase dans l'oreille!... elle ne l'avait pas fait sourire. Elle l'avait rendu plus amoureux, si possible, tant il aimait le côté sérieux, pratique, même commercial, chez la femme, surtout chez la jeune fille, après avoir eu la haine de toutes les petites (( évaporées » qu'il avait rencontrées dans les salons et dans les casinos, autour de sa sœur. C'était un brave et honnête fils de bourgeois qui n'était peut-être devenu amoureux tout à fait de la Péruvienne qu'en apprenant qu'elle était capable de mener une maison de commerce. En tous cas, cela l'avait transporté d'allégresse et avait vaincu sa timidité. C'est alors que sa sœur Jeanne avait reçu ses premières confidences. Elle est jolie, avait dit Jeanne. Elle a un (( cerveau d'homme )) ! avaitil répondu.
Et cependant, à eux deux, avec leurs deux cerveaux d'^homftie, comment avaient-ils pu, à un m.omejitt donné, être impressionnés comme des femmes, ohl comme de vieilles bonnes femmes
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tremblantes et inquiètes, par une histoire... par une histoire!... « quelle histoire tout de même que celle du hraceleUsoleiUd'or... » De cela il rirait longtemps, longtemps, quand il serait marié, quand il pourrait dire « ma femme » à l'Epouse du Soleil I
— Bonsoir, Marie-Thérèse!
Pas de réponse. Raymond va à la fenêtre.
— Bo^hsoir, Marie-Thérèse!
Mais Marie-Thérèse n'est pas là! Raymond se soulève sur la pointe des pieds, s'accroche à la fenêtre, regarde, : personne! Et qu'est-ce que ceci?... ces tables renversées, ces livres, ces papiers jonchant en désordre le carreau !
— Marie-Thérèse! Marie-Thérèse! Raymond a sauté sur la fenêtre, Bondi dans le
bureau. Il regarde, éperdu, autour de lui. Il appelle. Il ne comprend pas! Quelle est cette affreuse confusion et que signifie ce plus affreux silence? Sa voix retentissante et qui tremble cependant appelle les serviteurs. Mais nul ne se présente. Pas un domestique! pas un gardien! pas un employé ! personne ! Et les portes sont ouvertes !
— Marie-Thérèse! Marie-Thérèse!
Raymond sort dans la cour déserte, et se précipite à nouveau dans le bureau. Il n'y retrouve que la sinistre certitude de son malheur. Tout ici prouve qu'il y à eu lutte, violence, rapt : les meubles qui ont roulé dans les coins, le rideau de la fenêtre arraché, un carreau brisé. Ce n'est plus un
LlRPOVSE DU SOLEIL ]y.^
cri d'appel qui sort de la bouche désespérée du jeune homme, c'est un rauque gémissement, ce sont des pleurs, ce sont des sanglots. « Marie-Thérèse! Marie-Thérèse! » On la lui a volée!... Et il ne doute plus que les Indiens, ne l'aient emportée comme une proie! Lès Indiens de ce Huascar en qui elle avait placé une confiance enfantine et qui l'aimait, non comme un frère, mais comme un admirateur. Ah î Raymond a vu les yeux de Huascar quand Huascar regardait Marie-Thérèse. Et un homme, surtout un homme qui aime Marie- Thérèse, ne saurait setrompersurun regard pareil ! Raymond, haletant, est à la fenêtre. Il interroge la nuit, ces ténèbres, ce silence. Et il appelle encore : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! » mais encore rien ni personne ne lui répond. Et le voilà maintenant qui cherche en vain un indice, une trace permettant de voler utilement au secours de sa fiancée. Comment les misérables ont-ils pu <( oser » un pareil • crime ? Il voit la malheureuse se débattant dans les bras de Huascar, et l'appelant, lui, Raymond, pendant qu'il restait tranquillement à se promener sur les quais de la Darsena ou à écouter les propos insensés des Amigos de las Arles l Que n'est-il accouru plus tôt?... Il aurait surpris Huascar!... Ah! c'est de celui-là qu'il fallait craindre et surveiller pendant qu'ils étaient hypnotisés par cette ridicule histoire du bracelet-soleil-d'or et qu'ils se faisaient répéter comme des enfants toutes les légendes stupides des Epouses du Soleil!
iT^e L'ÉPOUSE DV SOLEIL
Un Indien qui aime une blanche! Et qui désire se venger! cela, ce n'est pas du rêve!... Il ne se le représentait encore ce Huascar, la première fois qu'il lui avait été donné à lui, Raymond, de pénétrer dans cette pièce, il le voyait encore dans ce coin, orgueilleusement drapé dans son puncho et levant un poing de menace avant de disparaître, quand Marie-Thérèse l'avait chassé, lui et les siens!... Images éclatantes, brûlantes, vacillantes dans son cerveau en délire... Ah! se recueillir! raisonner!... penser!... savoir!... D'un bond, il est retombé dans la rue noire qu'éclaire à peine, là-bas, au coin du carrefour, cette lanterne au bout d'une corde. Il n'y a là que des portes de magasins, des murs aux visages fermés, des trous d'ombre.
Ah ! au tournant de la rue des éclats de voix ! Il se rappelle un cabaret, la seule chose vivante dans ce quartier mort. Il y court. La porte en est ouverte. Il entre. Et il saute sur un homme, le garde-magasin, Domingo, qui se retourne, efjaré :
— Où est ta maîtresse?...
Domingo semble ne pas comprendre, répond craintivement qu'il « croyait la senorita retournée à Lima, avec Raymond, comme tous les soirs, car il a vu passer tout à l'heure l'automobile! »
— Quelle automobile ? Quelle automobile ? Domingo hausse les épaules. Il n'y en a pas
tant à Callao et à Lima, d'automobiles!
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— Qui la conduisait ?
— Le boy!
— Libertad ?
— • Si, senor, Libertad!
— : Et il ne t'a rien dit en passant?
— Oh! il ne m'a pas vu!
— Et ta maîtresse, tu l'as vue?
— La bâche était relevée... je n'ai eu le temps de rien voir distinctement. La voiture allait si vite! c'est toute la vérité! Jiiro que es la verdad!
Et Domingo leva la main en l'air, attestant la divinité.
Raymond le secoua comme un prunier :
— Qu'est-ce que tu faisais, ici? Pourquoi n'étais-tu pas près de ta maîtresse, à ton poste ?
— Un Quichua m'a emmené boire un petit verre de pisco, du vrai pisco, seiîor!
Raymond le poussait déjà devant lui, le jetait dans la rue, le faisait entrer dans le bureau ravagée.
— Es horroro ! horroTo!...
Et Domingo fut prêt à s'arracher les cheveux, mais Raymond le saisit à la gorge et tâcha à voir clair dans ses yeux qui sortaient des orbites, prêts à jaillir des paupières comme des noyaux de la pulpe d'une cerise. Stupide ou traître? Imbécile ou complice?
Raymond n'acheva point de l'étouffer. Il avait besoin encore de quelques renseignements précis, qu'il comptait bien obtenir après cette démons-
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tration de sa force. Il les eut tout de suite : on ne pouvait douter que le coup eût été monté avec la complicité active du boy, un infâme métis, ce Libertad, que Marie-Thérèse avait recueilli par pitié et aussi à cause de son intelligence et qu'elle avait réservé pour le service de l'auto. L'heure et le jour du rapt avaient été bien choisis : le soir du samedi il n'y avait plus personne dans les magasins.
— Quand tu es parti boire avec ton Quichua, l'auto était déjà là? demanda Raymond.
— Si, sehor! depuis une demi-heure.
— Et la capote était déjà relevée?
— Non ! Libertad attendait seul sur le siège, comme toujours.
Raymond, abandonnant Domingo, était déjà loin, dégringolant vers la Darsena par le seul chemin que pût prendre la voiture. Le fait que le rapt avait été accompli dans l'automobile de Marie-Thérèse facilitait singulièrement la poursuite de Raymond. D'abord, l'auto ne pouvait aller bien loin à cause du manque de routes praticables. Ensuite, on pouvait retrouver sa piste immédiatement.
Courant toujours, il se heurta, sous un réverbère, à une ombre qui sortait d'un porche avec certaines précautions et qui se montra de fort méchante humeur d'avoir été ainsi bousculée. A la frisure des cheveux, à la jeunesse égayée de cette tête poupine, Raymond reconnut l'homme qui lui était apparu, lors de son arrivée à Callao,
à une fenêtre de ce quartier, entre deux pots de fleur'^ : l'ami de Jenny l'ouvrière : le maître de la police! Il poussa une telle exclamation, et se jeta sur lui avec tant d'ardeur que l'autre recula, épouvanté :
"- Qui est là?
— Excusez-moi, senor inspector superiorl je suis Raymond Ozout, le fiancé de la senorita de la Torre! Des bandits viennent d'enlever la senorita !
— Que dites-vous? Est-ce possible! La seiiorita Marie-Thérèse?...
Hâtivement, en quelques mots, Raymond mit le commissaire au courant du drame, en accusant catégoriquement les Indiens et Huascar. Le magistrat était désespéré d'une pareille aventure, qui venait le trouver au moment où il se disposait à aller quérir le souper de Jenny, mais c'était un brave homme et un homme brave qui avait conscience de son devoir; il allait se mettre immédiatement à la disposition de Raymond. Cependant, il lui demandait la permission de remonter un instant auprès de sa petite amie, pour la prévenir de ce fâcheux contre-temps.
L'ingénieur, outré, ne lui répondit même point et continua sa route vers le port, interrogeant les petits commerçants, sur le pas de leur porte, et ne négligeant aucun renseignement sur le passage de Tàuto. En $omme, la voiture n'avait pas plus d'une demi-heure d'avance.
Raymond était pèfsUadé qu'il né reverrait plus
VÊPOUSE DU SOLEIT
le commissaire, en quoi il se trompait, car il entendit quelqu'un courir derrière lui et reconnut son homme.
— Vous ne m 'attendiez plus, senor ? Ehbien !me voilà! On peut toujours compter sur Natividad!
Il s'appelait Ferez, mais sa tête charmante d'enfant Jésus lui avait fait donner à Callao le sobriquet de Natividad (Noël). Et il était le premier à s'en amuser, car il accomplissait sa difficile besogne avec une rare bonne humeur. Cependant Natividad avait sa bête noire, l'Indien. Il avait horreur des indigènes quichuas, les trouvant sournois, paresseux, sales et capables des plus méchantes entreprises pour peu que quelqu'un d'intelligent les y poussât. Le coup qu'ils venaient de faire ne l'étonniait pas outre mesure.
Un peu avant d'arriver sur le port, comme les deux hommes débouchaient dans la petite calle de San Lorenso, Natividad arrêta Raymond, et le colla contre la muraille. Ce quartier était lointain et désert. Et il n'y avait d'autre lueur pour éclairer les tristes ténèbres de la rue étroite que celle qui apparaissait derrière les vitres d'une porte basse, à quelques pas de là. Or, cette porte basse venait de s'ouvrir, et une tête apparut qui regardait dans la rue avec précaution. Raymond faillit crier de joie. Il venait de reconnaître Huascar!
L'Indien siffla et aussitôt deux ombres montèrent du bas de la calle, semblant se détacher des murs. Les nouveaux venus étaient coiffés de lar-
ges chapeaux indiens. Ils glissèrent jusqu'à la hauteur de Huascar qui, maintenant, se trouvait dans la rue, après avoir refermé la porte derrière lui. Une rapide conversation s'engagea entre les trois individus à voix basse, en indien aïmara, puis les deux ombres redescendirent vers le port, Huascar rentra dans la maison à la vitre éclairée et la calle retomba à une paix parfaite.
Natividad, pendant tout ce temps, n'avait cessé de serrer la main de Raymond, geste qui commandait l'immobilité. Le jeune homme tremblait d'impatience : « Qu'y-a-t-il? Que se passe-t-il ? Avez-vous compris ce qu'ils se sont dit? Marie- Thérèse est peut-être enfermée là avec ce misérable? »
Natividad ne répondit point, mais se glissa jusqu'à la porte basse et, au risque d'être découvert, regarda à travers les vitres. Raymond, aussitôt le rejoignit, lis pouvaient voir distinctement, de l'endroit où ils se trouvaient, une salle pleine d'Indiens assis à des tables où ils ne buvaient ni ne fumaient, observant tous un étrange et impressionnant silence. Huascar se promenait au milieu d'eux, arpentant toute la pièce, et paraissant plongé dans les plus sombres pensées. Un moment il disparut par une porte qui ouvrait sur un escalier, lequel devait faire communiquer le rez-de-chaussée avec le premier étage. Natividad parut en avoir assez vu. Peut-être craignait-il d'être découvert. Il entraîna Raymond sous un porche.
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— Je ne sais, dit-il, et je ne puis comprendre ce que font ces ladiens, ici, en pleines fêtes de VTnieraymL Que signifie cette réunion? La plupart des Quichuas de Callao sont partis pour la montagne et on ne les reverra guère avant une dizaine de jours. En tout cas, il n'est guère raisonnable de penser que Huascar puisse être l'auteur du rapt. Quand on veut enlever une noble Péruvienne, il n'est pas nécessaire de s'y mettre à trente et de confier son secret à tous les Indiens du Pérou qui viendront me le vendre pour quelques centavos!
— Attendons! fit Raymond. Nous retrouverons toujours bien l'auto, mais vide sans doute, et mon idée est que Huascar est au courant de l'enlèvement de Marie-Thérèse, s'il n'en est l'auteur ! Ne le perdons pas de vue.
— Nous n'attendrons pas longtemps, dit le commissaire en dressant l'oreille au bruit qui «Prenait du fond de la calle. Voilà les Indiens qui reviennent avec les bêtes et me voilà, moi, bien intrigué... Ah! ça mais! à propos de Vlnteraymi, est-ce que?.*, est-ce que?... Oh! oh?... silence!
Le bruit des sabots de toute une petite cavalerie retentissait maintenant sur les pavés pointus de la calle et se rapprochait rapidement. Le commissaire et Raymond durent reculer encore et se dissimuler dans une petite ruelle qui venait couper à angle droit la calle de San Lorenzo et d'où ils pouvaient voir tout ce qui se passait aux environs de la porte basse derrière laquelle était
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réunie la troupe de Huascar. Au bruit des montures, cette porte s'ouvrit encore et l'on aperçut tous les Indiens debout dans la salle et semblant attendre quelqu'un, cskt tous les visages inclinés étaient tournés vers la porte du fond.
Ce fut d'abord Huascar qui apparut, puis un Indien que Raymond reconnut immédiatement pour l'avoir entendu psalmodier la terrible aventure d'Atahualpa sur la pierre du martyre, à Cajamarca; puis, ce fut un jeune homme vêtu, à l'européenne, d'un parfait complet veston de chez Zarate : Oviedo Huaynac Runtu lui-même. Or, événement incroyable ! tous ces gens qui n'avaient pas bronché en face de Huascar et du prêtre de Cajamarca, mirent genoux en terre au passage de Huaynac Runtu, devant l'employé de la Banque franco-belge ! et courbèrent le front, les mains écartées en avant dans la manifestation du plus profond respect. A ce moment, toute la troupe des chevaux et des mules était arrivée à hauteur de la porte basse. Alors des serviteurs sortirent dans la calle avec des lanternes et éclairèrent la cavalcade. Le commis de la Banque franco-belge fut le premier à se mettre en selle, ^lidé par Huascar qui lui tenait humblement rétrier. Puis Huascar sauta à son tour sur sa bête, puis le prêtre de Cajamarca. Ils se placèrent de chaque côté de Huaynac Runtu, un peu en arrière. C'est alors que se produisit, sur un signe de Huascar qui s'était retourné, un incident singulier qui éclaira terriblement la situation aux
VÊPOUSE DU SOLEIL
yeux de Natividad. En se mettant en selle, tous les Indiens de la suite retournèrent leur funcho et montrèrent, aux lueurs des lanternes et des torches, un puncho rouge.'
— Les punchos rouges! Les punchos rouges! fit d'une voix étouffée, Natividad en saisissant le bras de Raymond.
Il y eut une sorte de sifflement qui venait du bas de la calle et auquel répondit un autre lointain sifflement, tout là-bas, à l'extrémité du quai de la Darsena... et la troupe s'ébranla.
Raymond voulut la suivre, mais le commissaire le retint.
— Ecoutez! Ecoutez! il faut savoir de quel côté ils se dirigent I
ET il tendit l'oreille. Quand il se releva, il était fixé...
— Ils prennent la route de Chorillos! Ou je me trompe fort, ou je parierais bien qu'ils vont rejoindre l'auto!...
— Un cheval!... Un cheval!... gémissait Raymond... nous ne pouvons rester ici!
— Eh! suivez-moi, nous avons mieux qu'un cheval ! Nous avons le téléphone et le chemin de fer! fit Natividad.
Et il reprit sa litanie : les punchos rouges! les punchos rouges!
— Mais qu'est-ce que les punchos rouges?... Rouges ou gris, s'exclamait Raymond... ces punchos-là font partie de la bande de Huascar et l'ont aidé dans son entreprise... Voilà ce qui me paraît plus clair encore que cette nuit tropicale I
— Oui, Monsieur Ozout, je suis de votre avis, maintenant, reprenait Natividad, essoufflé de suivre le jeune homme qui, sur son instigation, avait pris le chemin de la gare... Vous aviez raison !... Us en sont! Ils en sont! Ce sont eux qui ont en-
levé la senorita de la Torre!... les punchos rouges!... les prêtres du Soleil!
Raymond s'arrêta net dans sa course... Les derniers mots de Natividad lui avaient fait entrevoir avec épouvante le sort le plus horrible pour Marie-Thérèse! Et dans son affreux désarroi ce furent les deux figures des deux vieilles Agnès et Irène, qui lui apparurent. Elles avaient raison! Que ne les avait-il crues au lieu de se moquer!.,.
— Ah! la malheureuse! gémit-il.
Et il se mit à courir comme un fou. En courant, il criait au commissaire :
-^ Mais vous allez faire arrêter tous ces misérables, hein? On va les coffrer!... les châtier!... On va la sauver!...
— Nous ferons ce que nous pourrons ! Ils sont bien une trentaine et nous ne disposons, en ce moment, d'aucune force, à Callao. On a tout réquisitionné jx>ur la lutte contre Garcia, et les troupes sont dans la sierra,
— Mais vous pouvez téléphoner à Lima!
— Et l'on me prendra encore pour un fou, comme il y a dix ans! répondit énigmatiquement Natividad.
— Enfin, serons-nous arrivés à Chorillos avant eux? *
— Certes, il y a un train dans dix minutes !
— Ah ! vous auriez mieux fait de me procurer un cheval I Ponnez-moi un cheval, fit Raymond, que je les suive !que je les rejoigne, que jesacheau moins où ils vont! je marcherai tout seul contre eux!
— Non! Non! j'irai avec vous! je ne vous quitte pas!
Et, poursuivant sa pensée, Natividad ajoutait pour lui-même : <( Ils n'ont pas voulu me croire, il y a dix ans! Eh bien, ça recommence î ça re^ conirnencel »
Mais Raymond ne l'écoutait pas. Il voulait agir, agir, et il craignait de perdre la piste en prenant le train... Il le dit au commissaire.
— La route qu'ils ont prise, répondit Natividad, suit la ligne du chemin de fer. Je m'entends avec le chef de train. Si nous apercevons une auto qui attend sur la route, nous faisons stopper. Si nous apercevons les punchos rouges, nous les dépassons et les attendons de pied ferme à Chorillos, dont les autorités seront prévenues. Rien n'est perdu. Monsieur Ozout.
Ils arrivèrent à la gare. Là, Natividad eut le temps de téléphoner à son comm'issariat, auquel il donna l'ordre de se mettre en communication immédiate avec Chorillos. La police de Chorillos devait s'opposer par tous les moyens au passage d'une auto qui venait de Callao.
Raymond et le commissaire s'entretenaient fiévreusement avec le chef de train, sur le quai de la gare, quand ils virent descendre d'un train de Lima et accourir vers eux le marquis de la Torre, l'oncle François-Gaspard et le petit Christobal.
— Marie^Thérèse ? Où est Marie^Thérèse ? s*écria le marquis du plus loin qu'il aperçut Raymond.
Et il courut à lui.
— Pourquoi êtes-vous seul? Où est-elle? Mon Dieu qu 'est-il arrivé? mais parlez!
Le petit Christobal était déjà pendu aux jambes de Raymond et demandait en pleurant des nouvelles de sa sœur. L'oncle Ozout était des plus agités et tournait autour du groupe avec ses longues jambes stupides. Le train siffla. Natividad se précipita à son tour sur Raymond et fit monter tout le monde dans le convoi qui déjà s'ébranlait. Raymond avait pu enfin jeter : <( Oui, les Indiens l'ont enlevée! Mais nous savons où elle se trouve, à Chorillos! »
Ainsi, en quelques mots, lui annonçait-il le malheur en essayant d'en diminuer l'importance. Il dut parler, cependant, s'expliquer. Le marquis jurait qu'il tuerait de sa main tous les Indiens quichuas. Le petit Christobal sanglotait. Mais, eux, comment étaient-ils là? Qui donc les avait prévenus? Qui les avait fait venir à Callao? Raymond apprit qu'à l 'angélus du soir, Agnès et Irène s'étaient aperçues qu'on avait volé le hracelet-soleil-d'or qu'elles avaient déposé aux pieds de la Vierge de San Domingo. Effrayées du sacrilège, elles étaient rentrées à l'hôtel, poussées par le plus sinistre pressentiment et ayant grande hâte de retrouver Marie-Thérèse pour lui conseiller de se tenir sur ses gardes. La première personne à laquelle elles s'étaient heurtées avait été justement le marquis, qui n'était pas moins effrayé qu'elles. Il accourait de son cercle où il
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n*avait pas mis les pieds depuis une semaine, passant son temps à faire visiter ses nécropoles à l'oncle Ozout. Or, là, il avait trouvé une lettre écrite dans le style de celle qui les avait fait fuir de Cajamarca et qui lui conseillait de veiller nuit et jour sur Marie-Thérèse pendant les fêtes de Vlnteraymi et surtout de ne point laisser sa fille se rendre à Callao, le prochaiw samedi!... Or, le prochain samedi était celui-là, c'est-à-dire le jour même où il trouvait cette lettre qui l'attendait depuis leur retour de Cajamarca!... Et voilà qu'il était près de sept heures du soir, et que ni Marie-Thérèse, ni Raymond n'étaient encore revenus de Callao. Il n'y avait pas à hésiter. Il fallait courir là-bas.
Les vieilles avaient voulu partir, elles aussi, tant elles pressentaient la catastrophe et aussi la petite Isabelle, mais on laissa les femmes à la maison et le marquis se jeta dans le premier train avec François-Gaspard, suivi du petit Christobal qu'aucun ordre, qu'aucune menace n'avaient pu faire rester à Lima.
Le récit simultané des tribulations de la famille de la Torre à Lima et celui de l'enlèvement de Marie-Thérèse, à Callao, se mêlaient, dans un éclat désespéré, aux interjections des uns et des autres, aux malédictions du marquis, aux pleurs du petit Christobal et aux soupirs effrayants de Raymond. Le jeune homme avait arraché sa cravate et son col, car il étouffait. « Qu'une chose pareille fût possible en pleine civilisation, dans
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un pays où l'on voyageait en chemin de fer ! Cela dépassait toute l'imagination ! », carîl ne s'agissait plus de rentreptise audacieuse d'un misérable fou d'ainour, non, nôfi, on était bel et bien en face d'un ènlè*oèinent devant aboutir à un crime rituel. Le conimissaire, qui avait fini par glisser son mot au milieu des gémissements et des explications, ne laissait, à ce point de vue, subsister aucun doute. Le plus extraordinaire était qu'il paraissait, à la fois, très peiné de l'événement, car c'était un brave homme, et, cependant, assez satisfait, à part lui, que cet événement eût pu se produire, car c'était un fonctionnaire dont on s'était beaucoup moqué et que l'administration centrale n'avait jamais pris au sérieux quand il avait envoyé des rapports sur certaines moeurs obscures des Indiens quichuas, sur le meurtre rituel des enfants et le sacrifice incaïque des femmes. On l'avait accusé de faire de la littérature. Et il en avait conçu un juste indignation. L'événement se chargeait de le venger : l'enlèvement d'une Péruvienne pendant les fêtes de Vlnteraymi ! et dans quelles circonstances ! avec tout le cortège des punùhos rouges! Avait-on assez ri, en haut lieu, de ses funchos rouges! Êh bien! on les voyait à l'œuvre, maintenant!...
Tous l 'écoutaient en silence et avec déîsespoir. Voyant cette douleur, Natividad s'efforça de rassurer son monde. Les Indiens ne pouvaient aller bien loin avec leur précieux fardeau. Tous les défilés de la sierra étaient occupés par les troupes
VEPOXJSE DU SOLEIL