‹ L'âepouse du soleilChapitre 4 sur 9 · ISI · texte numérisé non relu

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de Veintemilla et il serait toujours facile de trouver auprès d'elle le renfort nécessaire, dès que la bande des fanatiques aurait quitté la Costa. Le principal était de ne point perdre la piste.

Justement, dans le moment, le train venait de rejoindre la route parallèle à la côte et les yeux des voyageurs ne quittèrent plus cette large bande blanche et déserte sous la lune. Quelques cabanes en torchis, quelques maisons en bambou furent dépassées encore, puis ce fut la nudité de la plaine sablonneuse. Penchés aux portières, le marquis, Raymond et le commissaire essayèrent d'apercevoir quelque chose. François-Gaspard avait dû prendre le petit Christobal dans ses bras pour que, lui aussi pût Voir. Le malheureux enfant gémissait à tout instant! « Marie-Thérèse!... Marie-Thérèse!... ma grande petite sœur! pourquoi on me l'a prise, ma petite grande sœur? » Le marquis et Raymond ne pouvaient retenir leurs larmes en l'entendant. Tout à coup, tous furent debout : « Vauto! » Ce fut un cri unique qui leur échappa.

Ils venaient d'apercevoir l'auto, l'auto sur la route, arrêtée devant la porte d'une hacienda!... Le commissaire avait déjà bondi sur le signal d'alarme. Et le train stoppa. Le chef de train accourut. Nos voyageurs étaient déjà descendus sur Ija voie. Le commissaire lui cria d'envoyer vers eux, de Chorillos, le plus tôt possible, de la police, des soldats, surtout des chevaux, enfin le secours qu'il pouvait trouver! Le convoi se remit

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en marche. Raymond courait comme un fou, à travers la plaine, n'écoutant point les objurgations du commissaire qui lui recommandait la prudence et le suppliait de ne pas donner Téveil. Il arriva le premier à la route et fut, à bout de souffle, près de l'auto. Il tenait un revolver à la main, prêt à casser la figure du premier Indien qui se présenterait. Mais il ne vit personne. Il n'y avait personne dans l'auto, ni autour de l'auto. Elle paraissait là, abandonnée sur cette route déserte au coin de cette hacienda mystérieuse dont les murs d'ombre ne s'éclairaient de ci de là que des rayons blêmes de la lune.

La porte de V hacienda était ouverte. Raymond s'avança sous la voûte. Tout paraissait abandonné. Pas une âme dans la grande cour entourée de bâtiments dont quelques-uns apparaissaient en ruines. C'était là, tout au plus, une higuela, ou plutôt une chacra, c'est-à-dire une toute petite hacienda dont les propriétaires devaient cultiver les plantes maraîchères qu'ils allaient vendre à la ville. Raymond avait, à sa droite, le bodega ou dépôt pour les marchandises et les outils agricoles et, à sa gauche, la casa ou maison qui devait servir d'habitation au propriétaire. Là encore, toutes les portes étaient ouvertes. Raymond fut rejoint par le commissaire et le marquis dans le moment qu'il retournait à l'auto dont il prit une lanterne qu'il alluma. Tous observaient le plus grand silence. Il n'y avait pas le moindre bruit dans la plaine. Et ils entrèrent dans la

casa. Ils n'avaient pas plutôt pénétré clans la première pièce qu'ils furent saisis par Todeur singulière, par le parfum lourd, acre et entêtant qui y régnait. Ils firent prudemment quelques pas et, tout à coup, poussèrent des cris d'horreur. Les meubles, renversés, gisaient là dans le plus grand désordre; Raymond avait glissé dans une flaque de sang! Du sang, il y en avait partout! Raymond et le marquis, tremblants d'une atroce angoisse, appelèrent désespérément : <( Marie- Thérèse ! Marie-Thérèse ! » Et ils se turent soudain, car ils eurent en même temps la sensation qu'on leur avait répondu!

— Mon Dieu! s'écria le jeune homme, on l'assassine; on l'assassine!...

Et il bondit vers un escalier qui grimpait au premier étage d'où venait, distinctement pour tous, maintenant, une plainte prolongée... Et le jeune homme encore glissa, dut se retenir aux marches d'une main qui essuya quelque chose de chaud! Il regarda cette main avec épouvante! elle était rouge!... du sang!...

ILS avaient désiré iitie piste! Ils en avaient une... et qui ne pouvait tromper! la piste conduisait à la plainte, aux gémissements d'agoniie qui perçaient lés murs et les planchers, qui résonnaient maintenant lugubrement dans toute rhaciendâ. Ainsi, ils se ruèrent à travers deux chambres, deux chambres où il y avait eu poursuite, où l'on s'était battu, défendu!... « Marie-Thérèse! Marie-Thérèse!... )> Un palier, une porte, un cabinet noir et la plainte dans le cabinet noir!... et un corps mourant contre lequel ils trébuchent!... près duquel ils se jettent à genoux, qu'ils enlacent, dont ils redressent le buste qui râle : Libertad!.., ça n'est que Libertad qui meurt! Et ils sont tous là, maintenant, à remercier le ciel, parce que ce n'est que Libertad qui meurt !

Le malheureux boy est criblé de coups de couteau. Il a été frappé à la poitrine, dans le dos, au visage, partout. Il râle, il demande de l'air. On le traîne à une fenêtre. On le confesse et l'on apprend qu'il expie son crime... Mais Raymond ne l'écoute que pour savoir où est Marie-Thérèse.,.

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et dès que le geste de Libertad a montré la lointaine sierra, le chemin qui monte de la route vers la montagne, il redescend comme un fou, car il a compris que les prêtres rouges sont déjà loin d'ici avec sa fiancée.

. Sur la route, il trouve l'oncle Ozout qui essaie vainement de faire entendre des paroles consolatrices au petit Christobal, lequel est monté dans Tauto, y a trouvé le manteau de sa sœur et fait retentir toute la costa de ses pleurs et de ses appels déchirants : « Marie-Thérèse... Marie-Thérèse î... )) Le petit se jette dans les bras de Raymond, sanglote : « Ils l'ont emportée, les méchants ! », mais il est si rudement rejeté sur la route par le jeune homme éperdu qui demande à tous les échos : un cheval! qu'il comprend tout à coup qu'il n'y a plus place ici pour ses pleurs d'enfant! Ah! un cheval! une mule! quelque chose pour la poursuite!... Et cette vaine, cette stupidé auto, qui est là et qui, après avoir servi à l'enlèvement, ne peut plus servir à rien!... à rien!... à rien!... dans ces chemins de montagnes o\ï les prêtres rouges se sont enfuis avec leur proie. Mais le petit, tout à coup, a donné réveil... Il lui a semblé entendre, là-bas, derrière le hûdega, au fond de la cour, comme un bruit de sabots contre des planches, et aussi un hennissement. Se tromperait-il? N'y aurait-il pas des bêtes, là-bas, au fond d'une écurie?... Il court... ce sont des lamas!... trois pauvres lamas efflanqués, las d'avoir porté, de trop longues an-

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nées, de trop lourds fardeaux et qui seraient incapables, maintenant, de porter même cet enfant!... Cependant un lama ne hennit pas! et le petit Christobal a bien entendu hennir tout à l'heure... Il fait le tour de la bâtisse et tout à coup se colle contre le mur... un cavalier est là, qui se dresse au milieu de la plaine, immobile comme s'il surveillait l'hacienda. Et, près de lui, dans la même immobilité attentive, une bête légère, fine, aux jarrets de chèvre, au long cou, aux oreilles dressées, en éveil, un lama de la Cordillère, qui doit suivre ce cavalier comme un chien suit son maître. Un cheval et un lama! le petit Christobal n'en respire plus!...

— Oui, mais il y a un cavalier de trop !... Dans le moment qu'il se fait cette. réflexion,

le cheval fait tout à coup un écart considérable, le cavalier pousse un juron et un coup de feu retentit. Une ombre, qui semble surgie de terre et qui s'était glissée sournoisement à quelques pas de là, vient de décharger l'éclair de son arme. Le cavalier étend les bras et tombe, roule sur le sable, cependant que l'ombre a déjà sauté à la bride, puis bondi en selle. Le petit Christobal est accouru :

— Tu diras à ton père que j'en ai toujours démoli un! et que j'ai un cheval! lui crie Raymond qui a fait ce beau coup. Et il lance sa monture sur le chemin de la sierra.

Mais l'enfant ne lui répond pas, il court de toutes ses petites jambes derrière le lama qui

court, lui, derrière le cheval. Il lui agrippe la laine et il lui parle comme il faut parler aux lamas, et il saute dessus, et il l'enfourche de ses petites cuisses nerveuses... et voilà que les deux cavaliers passent comme des flèches devant l'o^icle Ozout, qui lève vers la nuit bleue ses deux longs bras dégingandés avec lesquels il semble mesurer tout le désespoir du monde...

Pendant ce temps, au premier étage, Libertad achevait sa sinistre et précieuse confession. Le commissaire a retenu le marquis en lui faisant entendre de quelle importance pouvaient être les derniers propos du misérable boy et de quelle inutilité serait la présence de Christobal sur une route où il ne pourrait rien faire tant qu'on ne leur aurait pas amené des chevaux. Natividad attendait du secours, après ses deux coups de téléphone, soit de Callao, soit de Chorillos. Et il pensait qu'on ne tarderait pas à venir. Il pensait surtout qu'il était fort heureux d'avoir un témoin comme le marquis pour recueillir avec lui une déposition qui allait lui donner raison quant à tous les crimes obscurs des Indiens. Et il tourmenta Libertad jusqu'à son dernier soupir. De cette déposition hachée, coupée par la douleur, suspendue par les râles et arrêtée par la mort, il ressortit, plus clair que cette merveilleuse nuit tropicale, que l'affaire avait été préparée de longue main et qu'il y avait au moins deux mois que la fille du marquis de la Torre'^vait été choisie comme la future victime de Vlnteraymi,

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C'est à cette date qu*on avait commencé à tâter l« âdélité du boy, qui n'avait pas longtemps résisté à une offre pécuniaire assez sérieuse. On ne lui avait demandé qu'une chose, c'était d'être prêt, certain soir, à conduire lui-même l'auto à l'endroit qui lui serait désigné et sans quHl se préoccupât de ce qui se passerait derrière^ lui. Il avait consenti à tout, moyennant deux cents sales d'argent, dont cinquante lui avaient été comptés tout de suite.

— Et avec qui avais-tu passé ce traité? demanda le commissaire.

— Avec le commis de la banque franco-rbelge qui venait quelquefois au magasin et qui s'appelle Oviedo.

Le marquis bondit : « Oviedo Huaynac Runtu! » l'homme qui ne les avait pas quittés lors du voyage de Cajamarca! l'Indien qui se faisait habiller chez Zarate! celui qui les avait suivis pas à pas depuis leur départ de Lima! Si ce ndisérable avait préparé à Callao l'enlèvement de Marie-^Thérèse, il avait dû, en effet, voir avec regret le départ de la jeune fille pour Cajamarca,., Ainsi s'expliquaient ses soins assidus et aussi la démarche faite auprès du maître de police de Cajamarca pour qu'il fît comprendre aux voyageurs le danger qu'ils couraient et la nécessité pour eux de redescendre au plus vite ' à Lima et à Callao! Peut-être même était-ce lui qui avait envoyé à l'auberge cet avis anonyme qui, sous les apparences de l'intérêt et de la pitié,

devait rejeter plus vite la pauvre Marie-Thérèse dans le piège qui lui avait été tendu.

— Et quand as-tu été averti du jour et de l'heure de Taffaire? demanda encore le commissaire au malheureux dont il fallait soulever de plus en plus le buste, car, par instants, il étouffait.

— Tantôt, Oviedo est venu me trouver et m'a dit : (( C'est pour aujourd'hui ! quelqu'un viendra te dire : « Dios anki tiourata » (le « bonjour » en langue aïmara), aussitôt, tu monteras sur ta machine, et tu ne tourneras pas la tête, quoi qu'il arrive. On te dira où il faut aller, par où il faut passer et tu ne t'arrêteras pas avant qu'on te le dise! sous feine de mort! »

Libertad retrace en quelques phrases, dont quelques-unes restent inachevées, le rapide drame.

Il était un peu plus de six heures et demie quand le boy se sentit touché au bras, dans la rue et aussitôt il entendit le Dios anki tiourata prononcé par un être dont l'aspect le fit tout d'abord reculer. Il n'avait jusqu'alors vu de pareille tête que dans les panthéons (les cimetières) incaïques et n'avait pas été éloigné de croire à quelque spectre. Toutefois, il se ressaisit, monta sur sa machine, et, persuadé qu'il y allait de sa vie, attendit des ordres. Il eut beau ne point tourner la tête, il lui fallut bien entendre le jeu qui se jouait à la fenêtre, et il avait compris que, derrière lui, on enlevait la fille du marquis de la Torre.

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A ce moment, il regretta ce qu'il avait fait, mais il était trop tard pour reculer! Sur l'ordre qui lui en fut donné, il descendit vers la rnuelle Darsenà, par la rue San Lorenzo . Dans la rue San Lorenzo, on le fit arrêter une seconde devant une porte basse d'où sortit un Indien qu'il avait reconnu immédiatement : c'était Huascar. Huascar s'était avancé jusqu'à l'auto et avait jeté un coup d'œil à l'intérieur, puis il avait dit en quichua : « C'est bien! à tout à l'heure! » et il avait donné l'ordre à Libertad de repartir sur la route de Chorillos et de s'arrêter seulement à V hacienda d'Ondegarda qu'il connaissait bien pour s'y être approvisionné plusieurs fois d'eau-de-vie de maïs. Il y était parvenu à toute allure. Dans la voiture, derrière lui, on n'entendait rien. La senorita était-elle morte? On aurait pu le croire. Pas un mot, pas un soupir, rien ! Ayant stoppé devant la porte de l'hacienda, il constata que la porte était ouverte et que l'hacienda paraissait vide de ses habitants. Il se retourna alors instinctivement et il vit trois gnomes extraordinaires dont les têtes abominables sortaient, l'une haute comme un pain de sucre, l'autre carrée, l'autre oblongue, du trou du puncho rouge. Et ils étaient en train de descendre avec de grandes précautions le corps de la senorita qu'il avait bien reconnu sous le voile safran dont elle était couverte. Elle paraissait dormir.

Ils la transportèrent dans la casa. Et lui, Libertad, attendit sur son siège, ne pensant plus qu'à se faire payer, à reconduire l'auto à Callao,

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à se sauver dans la sierra, et à sortir au plus tôt de cette affreuse histoire.

Sur ces entrefaites, le métis avait entendu derrière lui le galop d'une troupe de cavaliers, et presque aussitôt, il avait été entouré f>ar une trentaine d'hommes qui, tous, avaient revêtu le puncho rouge. Ils étaient conduits par Oviedo luimême et par Huascar qui avait ordonné à Libertad de pénétrer avec lui dans la casa.

Libertad n'avait pas été peu étonné en entrant dans la première pièce d'y trouver une demidouzaine de femmes entièrement voilées de noir et ne laissant voir sous le haïk de deuil que leurs yeux, et se tenant debout devant la porte d'une autre salle dans laquelle on avait certainement transporté la fille du marquis de la Torre.

— ■ Les inarnmaconas ! s'était écrié, à cet endroit de la confession du boy, le commissaire qui suait à grosses gouttes du travail qu'il se donnait pour arracher les derniers lambeaux de sa déposition à Libertad. Les mammacoruLs! Ah! nous savons maintenant à qui nous avons affaire!... Et après!... et après!... achève avant de mourir, malheureux! Et Dieu te pardonnera!...

— Oui, les mammaconas!... c'étaient les mammaconas!... mais Dieu aura pitié, gémit l'agonisant.,, je ne savais pas qu'on voulait enlever votre fille, Monsieur le Marquis!... mais elle n'est pas perdue!... Non! Dieu ne le voudra pas, senor!... Vous la sauverez avant l'abominable sacrifice!... Oui... oui... j'ai tout appris ici... des

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punchos rouges qui ne savaient pas que je parlais Vaïmara.., Ils ne se sont pas gênés devant moi!... Ils disaient qn^ Atahualpa allait avoir une belle épouse! et que le Soleil et les fils du Soleil pouvaient se réjouir!... Et ils se prosternèrent tous quand elle vint à passer!...

— Tu l'as vue passer! s'écria le marquis qui, penché sur Libertad, semblait respirer son dernier souffle en recueillant ses dernières paroles.

— Oui, je l'ai vue, elle... seiior... Elle!... Celle que j'ai vendue pour deux cents soles d'argent!... et qui me pardonnera quand vous l'aurez arrachée à ces monstres, car elle est bonne... elle était... bonne... ma maîtresse... et je l'ai vendue... pour deux cents soles d'argent!...

— Comment est-elle passée? comment l'as-tu vue?... questionnait fiévreusement le commissaire. Elle n'était donc plus endormie?...

— Elle est sortie de la salle, soutenue par d'autres femmes aux voiles et aux haïks noirs... et les trois affreux gnomes dansaient autour... Elle, elle semblait n'avoir plus aucune force, vous comprenez... on lui avait certainement fait boire quelque chose de trouble... ou respirer quelque monstrueux parfum... comme ils en. ont!... comme ils en ont!,., oui... j'ai vu... une dernière fois... la sehorita,,, elle était enveloppée du voile d'or... et elle avait le haïk d'or sur la figure... on ne voyait de son visage que. ses yeux... ses grands yeux fixes... qui ne m'ont pas vu... qui semblaient ne voir personne... des yeux de morte

vivante qui me firent tomber à genoux, moi aussi... Elle marchait soutenue par les femmes noires, comme dans un rêve... et les mammaconas étaient autour d'elle... et les gnomes dansaient... en silence!... Elle sortit de la casa avec toutes les femmes et tous les hommes rouges dont certains portaient des torches éteintes... Et tout le monde, sur la route, monta à cheval, et les femmes montèrent à mules... des mules magnifiques que Ton avait amenées de la sierra... ah !... comme je n'en ai jamais vu... des mules de mammaconas!... Ah! je vais mourir... mais, avant, il faut que je vous dise que je suis allé à la fenêtre... que j'ai tout vu à la fenêtre... j'avais bien entendu parler, au fond des ran'chos, en buvant le pisco avec les quichuas... parler d'histoires où il y avait des mammaconas.,. Eh bien, c'est terrible!... elles sont terribles à voir... Elles marchent comme des fantômes noirs... Tout avait été préparé ici... dans cette hacienda abandonnée... dont ils ont peut-être tué les propriétaires... et les gardiens... Une mammacona a pris la sehorita avec elle, sur sa mule... Et toutes les mammaconas suivaient pour porter la sehorita, bien certainement à tour de rôle... La seiiorita paraissait dans les bras noirs, dans les voiles noirs, comme un paquet jaune... et elle ne remuait pas plus que si elle était morte... devant, il y avait les trois gnomes à cheval, précédés d'Oviedo Runtu qui donna le signal du départ... je m'étais traîné derrière la fenêtre pour voir... je ne pensais pas qu'ils

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ne m'avaient pas payé... Ils partirent au grand trot, tous! les punchos rouges fermaient la marche... et ils disparurent là-bas, dans le chemin creux, dans le petit torrent à sec qui monte vers la sierra... Ils emportaient vers... le temple du Soleil... l'Epouse du Soleil!... car c'est... la fête... de V...Inter... ay vii... inter... a y mi!... Mais vous aurez le temps de la rejoindre... dans la sierra... Et Dieu me pardonnera!

Sur ces mots, il ferma les yeux et l'on put croire qu'il était mort... cependant, il respira à nouveau et à nouveau remua les paupières...

— Et toi, qui est-ce qui t'a frappé ? demanda Natividad... c'est en voulant sauver ta maîtresse, peut-être, que tu as été arrangé de la sorte ?

L'agonisant eut un sourire amer, car il comprenait encore que Vinspector superior raillait sa trahison et sa lâcheté...

— Je n'ai eu que ce que je mérite... dit le boy (et il essaya de faire le signe de la croix, mais son bras retomba). Oui... quand je me retournai, il n'y avait plus dans la salle que Huascar et moi : alors, je lui dis : <( Me paieras-tu? » Il ne me répondit pas... mais il me montra mes deux cents soles d'argent sur une table... je me penchai sur les deux cents soles d'argent. Il n'y avait pas une pièce de trop. Je dis : « Pour une besogne pareille, ce n'est pas cher! Je ne savais pas que l'on voulait enlever ma maîtresse! » Alors, il daigna me parler. « Si tu avais su qu'on voulait enlever ta maîtresse, qu'aurais-tu fait?...»

Je lui ai répondu : <( Bien sûr, j'aurais demandé quatre cents soles au moins! Donne-moi quatre cents soles et je ne dirai rien î » C'est cette réponse qui m'a perdu. Huascar tenait sa main droite sous son puncho, depuis qu'il me parlait. Tl s'approcha tout près de moi avec un sourire affreux et il me donna tout à coup un premier coup de poignard qui me fit chanceler. D'abord, je n'avais pas compris, j'avais cru à un coup de poing... mais son poing se releva sur moi avec le large couteau... je m'enfuis en hurlant... il bondit sur moi et me frappa par derrière... je lui échappai... il me poursuivit... je pus me sauver jusqu'à cet étage... en criant, en demandant grâce... mais il ne cessait pas de me frapper, et je vins tomber ici où il me crut mort et où... où... je vais... mourir...

En effet, il commença le dernier râle, mais le marquis et le commissaire ne prirent point le temps d'assister à sa mort. Ils avaient autre chose à faire que de lui fermer les yeux. Un coup de feu venait de retentir au dehors.

Ils se précipitèrent à la fenêtre et regardèrent ce qui pouvait bien se passer sur la route. L'oncle Ozout tournait toujours autour de l'auto. Ils lui demandèrent où étaient Raymond et lepetitChristobal. L'autre leur répondit comme un ahuri qu'il les cherchait... et dans le même moment on vit passer, traversant la route avec la rapidité de l'éclair et courant au ravin qui passait sous la ligne de chemin de fer, montant vers la sierra.

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Raymond sur son cheval... Petit Christobal sur son lama!... Ils les appelèrent, mais il est probable que les autres ne les entendirent même pas. Le bruit de cette folle chevauchée ne s'était pas plus tôt éteint du côté du ravin que l'on entendit un galop vers la droite, du côté de la sente qui conduisait à Chorillos. Des cavaliers apparurent sur la route.

Nous sommes sauvés, si nous avons des chevaux ! fit Natividad... Il n'est point douteux que nos Indiens se rendent au Cuzco ou aux environs de Titicaca, à travers la sierra; mais ils ne peuvent faire autrement que de se heurter aux troupes de Veintemilla. Ce qu'il faut, c'est les suivre jusque-là et avertir le premier officier que nous rencontrerons et qui nous prêterait main-forte. Les misérables savent bien ce qu'ils font en abandonnant la costa. Ils n'auraient pas été loin en pareil équipage. Je les faisais arrêter à Canête ou à Pisco !

Ils descendirent et coururent sur la route audevant des cavaliers.

L'oncle Ozout adressa une question au marquis qui ne lui répondit même pas; mais les cavaliers, qui étaient bien des soldats envoyés de Chorillos sur le coup de téléphone de Natividad, n'avaient pas plus tôt mis pied à terre que le marquis sautait sur un cheval et partait à folle allure par le même chemin qu'avaient suivi tout à l'heure Raymond et son fils.

— De la folie ! murmura Natividad, Ils rejoin-

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dront la bande qui n'en fera qu'une bouchée...

— Mais que faut-il donc faire, monsieur le commissaire? implora François-Gaspard que le sort de cette pauvre fille attendrissait littérairement, mais qui ne demandait pas mieux, dans une pareille aventure, que de rester un peu en arrière...

— Les suivre de loin ! répliqua Natividad.

— Très bien!... Parfait! savoir où ils vont!... et les faire guetter à leur passage!

— Sur des renseignements sûrs que nous fournirons... Il y a encore un gouvernement au Pérou, il y a encore de la police, des soldats qui ne craignent point de se dévouer pour la chose publique!... s'écria Natividad.

Ce disant, il se tournait vers les quatre soldats qu'on lui avait envoyés et qui représentaient tout ce qui restait de la force armée sur la costa.

François-Gaspard approuva ce plan qui lui allait comme un gant, surtout quand il apprit que celui qu'il appelait le commissaire et qui avait haut grade : el inspector superior!.., allait se faire accompagner de la petite troupe. Justement, dans le même moment, arrivaient de Callao trois agents de la police montés, qui cédèrent à leur chef leurs mules, puisqu'il en avait besoin pour son expédition.

Natividad rentra un instant dans la casa et écrivit quelques mots sur une feuille de son carnet — destinée à être portée au palais de la Présidence à l'adresse de Veintemilla lui-même, qu'il

avertissait de l'enlèvement de la fiFle du marquis de la Torre par les prêtres quichuas de Vlnteraymi. Quelle revanche pour Natividad qui avait été presque mis en disgrâce dix ans auparavant par Veintemilla, alors simple chef de la police de Lima, lequel n'avait pas voulu entendre parler des « rapports » singuliers de son sous-ordre Ferez, dans lesquels celui-ci prétendait apporter la preuve de l'enlèvement « rituel » de la pauvre MarJa-Christina d'Orellana!...

L'un des policiers reçut la commission et reprit immédiatement le chemin de Callao. Les deux autres furent chargés de s'occuper du cadavre du boy et de commencer une enquête dans la casa et autour de V hacienda. Puis el inspector superior invita François-Gaspard à se mettre en selle et tous deux, sur leurs mules, prirent la direction de la petite troupe. Le soldat de qui le marquis avait pris la monture enfourcha la troisième mule. Quand les militaires virent qu'on les emmenait du côté de la sierra, dans le moment qu'ils croyaient bien rentrer à Chorillos, ils commencèrent à grogner, mais el inspector superior leur ferma la bouche en leur criant de marcher au nom du suprenio gohernio ! (gouvernement supérieur).

Natividad avait eu soin de se munir des deux grosses couvertures des agents qu'il laissait derrière lui, et les avait attachées à sa selle

— En route! commanda-t-il.

Et ils s'enfoncèrent à une honnête allure dans le ravin qui coupait la route.

'Iv'fTi'Z'

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— Nous irons toujours aussi vite que les mammaconas, dit tout haut le commissaire.

— Les mamaconas ! elles étaient donc ici ? s'exclama le vieil Ozout en poussant sa monture à la hauteur de celle du commissaire.

— Rien ne manquait, senor! les mammaconas!... et les trois chefs du temple qui, avec les mammaconas, ont seuls le droit de toucher à r Epouse dm Soleil!,., Mais, senor, voilà quinze ans que je le crie à tous les échos de notre administration que rien n'a changé chez ces sauvages!... Rien!... Est-ce qu'ils n'ont pas toujours leur langue, aussi pure qu'au temps des Incas? Est-ce qu'ils ne mangent pas, ne boivent pas, ne prient pas, ne se marient pas, dans la même manière qu'il y a cinq cents ans'?... Est-ce que leurs mœurs apparentes ont bougé depuis la conquête?... Pourquoi voulez-vous que leurs mœurs cachées se soient modifiées? Pourquoi? surtout en ce qui concerne la religion qui est, par principe, immuable?... La religion catholique n'a fait que s'ajouter à l'ancienne sans la modifier! Ah! si on avait voulu me croire. Tenez, moi, cela m'intéressait cette question-là! Dès le début de ma carrière, je me suis trouvé en face d'un crime qu'il était impossible d'expliquer normalement... mais qui devenait compréhensible religieusement, si l'on prenait la peine de se souvenir que nous avions affaire encore aujourd'hui à des Incas. On m'a envoyé promener!... J'ai vu le moment où Ton allait me « casser »,,. eh bien! je me .suis

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incliné, j'ai accepté n'importe quelle version officielle du crime... mais en dessous, j'ai travaillé... je ne me suis pas contenté d'apprendre à fond la langue quichua, mais aussi la langue ciïmara qui est la langue sacrée aux environs du Cuzco et du lac Titicaca. C'est de ce lac-là que tout est venu, à l'origine du monde incaïque... et de ce côté, n'en doutez pas, que les Indiens nous mènent!... non point vers quelque pan de muraille que tout le monde connaît, mais vers leur temple caché... celui dans lequel leurs prêtres n'ont point cessé de travailler depuis la conquête espagnole!...

Ah ! comme il s'expliquait avec entrain dans la gaie nuit tropicale, à cheval sur son dada, le bon Natividad, sur son dada incaïque, et sur la mule qui le conduisait vers le temple du Soleil, sauver l'Epouse du Soleil!... Il avait tout à fait oublié Jenny l'ouvrière.

— Nous les rattra{>erons, n'est-ce pas ? questionna François-Gaspard qui, depuis quelques instants, considérait M. l'inspecteur supérieur, avec l'inquiétude qu'il ne se moquât de l'Institut dans sa personne, car enfin, ce commissaire lui paraissait bien désinvolte... presque gai, dans une aussi horrible conjoncture...

— Mais si, sehor, tranquillisez-vous... J'en fais mon affaire!... Dios mio! zosé contente! s'exclama Natividad. Es una gram satisfaccionî,.. Où voulez-vous qu'ils aillent? du moment qu'ils jious ont sur leurs talons!... Dans la montagne, ils trouveront tous les soldats de Veintemilla!.., Sur

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la Costa, tous les corregidors (maires) sont à la disposition de Vinspector superior!,.. Voulezvous votre manteau, senor?... Cette nuit, il y a un peu de garna (rosée)... mais nous allons quitter la Costa.., et déjà, tenez... voici les lomas, les petites collines qui précèdent la montagne... Voyez-vous! pour pénétrer dans la Cordillère, ils n*ont pu passer que par ici !... Au petit jour, nous retrouverons leur trace visible... pourvu que ces messieurs, ces jeunes gens qui sont partis en avant ne fassent pas de bêtises!... Ce gamin à cheval sur son lama est bien courageux!... Mais nous allons les retrouver vite... on n'escalade pas la Cordillère, comme un torero saute une barrière à la ^ïasa.'...

François-Gaspard ricana alors si singulièrement que Natividad s'arrêta tout net dans son discours et qu'il demanda au vieillard « ce qu'il avait ». L'autre se contenta de répondre : (( Je comprends! je comprends! » sans en dire plus long. Mais, Natividad, lui, ne comprenait pas.

Ils entrèrent avant le jour dans les premiers contreforts des Andes. Les bêtes ne paraissaient pas fatiguées, et, après un repos de deux heures dans une petite guebrada où on leur trouva du fourrage et où elles furent honnêtement soignées, ils reprirent l'ascension de la chaîne gigantesque, aux rayons de l'aurore qui leur arrivaient comme projetés d'une monstrueuse fournaise par la coupure des Andes dans laquelle ils allaient s'engager.

Interrogés sur ce qu'ils avaient pu voir ou entendre pendant la nuit, les métis de la guebrada n'avaient pu ou voulu fournir aucun renseignement. En tout cas, on pouvait être certain que l'escorte de l'Epouse du Soleil ne s'était pas arrêtée là, car il ne serait rien resté dans les coffres ni dans les écuries. L'oncle et Natividad, — lequel avait exhibé sa qualité d'inspector superior — ■ trouvèrent le moyen de troquer là, momentanément, deux chevaux des soldats contre deux mules, toujours au nom du supremo gobierno!,,.

Dès leur première étape, sur le roc de la montagne qu'ils foulaient, ils trouvèrent maints chardons piétines et les grandes fleurs jaunes de Vamancaès, dont les débris encore tout frais jonchant le sol, avaient été visiblement hachés par le passage d'une troupe nombreuse.

— Nous voici donc sur la piste de guerre, illustre maître ! faisait entendre Natividad, et cela dans le plus pur français, pour prouver à son éminent interlocuteur qu'un commissaire de police, au Pérou, peut parler le quichua Vaïmara et ne point ignorer « la belle langue française ! »

— Oui! oui! fit François-Gaspard! allez toujours, mon brave!

Et il toussota d'un air malin qui remplit de consternation son compagnon, lequel commença à s'inquiéter de la santé intellectuelle de l'illustre Ozout.

Une autre inquiétude ne tarda pas à travailler également ce brave Natividad. On n'apercevait

encore aucun des voyageurs qui avaient précédé la petite troupe dans la poursuite des Indiens! Chose singulière ! ce détail ne paraissait point tracasser François-Gaspard qui n'était occupé qu'à jouir des beautés de la nature. Ils nîontaient! Ils montaient toujours!... On ne voit plus que des pics et le ciel I et la route se fait de plus en plus menaçante... ils la gravissent en zigzags. Les mules, le cheval, inquiets, prennent des positions invraisemblables; quelques bêtes sauvages fuient devant eux... des chèvres, plus loin, semblent accrochées, haut dans le ciel, les quatre pieds réunis sur une même pointe de pier^-e... Le froid commence à se faire sentir. Il faut dire, du reste, que l'escorte militaire a recommencé à grogner de la façon la plus nauséabonde. Déjà el inspector superior a été obligé de rappeler à ces guerriers quichuas qu'ils marchaient par ordre du supremo gohernio, mais ils ont fait entendre, en crachant vainement par terre, qu'ils s'en fichaient un peu du supremo gohernio,

— Etes-vous sûr de ces hommes-là? a interrogé l'illustre membre de l'Institut.

— Sûr, comme de moi-même, a répondu Natividad qui est toujours sûr de tout.

— Mais de quelle race sont-ils?

— De la race quichua, pardi!... Où voulezvous que nous prenions des soldats, si nous ne les prenons pas chez les Indiens?

— Ceux-ci ne m'ont pas l'air d'avoir la vocation ! fait observer François-Gaspard.

— C'est une erreur, sehor, une grave erreur! Ils sont heureux comme tout d'être soldats. Qu'estce qu'ils seraient s'ils n'étaient pas soldats ?

— Ils ont demandé à le devenir? continue l'académicien qui, pour la plus grande stupéfaction de Natividad, a ressorti son carnet de notes...

— Que non point, illustre sehor!... Voici comme les choses se passent chez nous!... C'est bien simple... Un détachement de troupes parcourt les villages de l'intérieur et arrête de force les Indiens qui ne se sont pas dissimulés à temps. Ces recrues sont naturellement désignées sous le nom d'engagés volontaires!...

— Ah ! ah ! délicieux î Et vous ne craignez pas qu'ils vous fusillent quand vous les avez armés, vos volontaires?

— Oh ! sefior ! une fois passés les premiers jours, ils se trouvent tellement bien du régime qu'ils ne veulent plus retourner dans leurs familles, et ce sont ces mêmes Indiens qui deviennent des recruteurs impitoyables. Ils font de très bons soldats. Ceux-là sont de méchante humeur à cause de la montagne, mais ils se feraient tuer pour Veintemilla!

— Allons ! tant mieux ! conclut Ozout avec une grande philosophie.

Et il ajouta même, ce qui eut pour effet de porter à son comble la stupéfaction du commissaire :

— Vous savez, ils peuvent s'en aller : nous retrouverons bien les Indiens tout seuls!

Natividad eut un haut-le-corps : « Quel homme est-ce donc là? » se demanda-t-il . Mais son attention fut attirée sur la route.

— Qu'est-ce que ceci ? Ah ! ah ! on a campé ici !

En effet, sur le roc du sentier qui, brusquement, s'était élargi en une sorte de cirque, on pouvait apercevoir encore toutes les traces du séjour d'une troupe assez importante. Dans ce coin, on avait fait du feu; dans cet autre, on avait mangé. Des débris de boîtes de conserves, des restes de victuailles jonchaient le sol. Là, avait été certainement la première étape de l'escorte de l'Epouse du Soleil. Natividad accéléra la marche.

— Ce qu'il y a de plus en plus extraordinaire, c'est que l'on n'aperçoit encore ni le marquis, ni le petit Christobal, ni votre neveu!

— Bah ! Bah ! Monsieur l'inspecteur supérieur ! ne vous faites pas tant de bile, répondit flegmatiquement l'oncle, on les retrouvera toujours bien, allez!... un jour ou l'autre!

— Hein?

— Je dis que... Aïe... voilà ma mule qui refuse d'avancer! Hue donc! Sale bête!

Décidément, François-Gaspard devenait bien brave ! Comme il avait changé depuis le premier voyage dans la Cordillère, depuis Cajamarca ! Làbas, il avait été ridicule. Ici, il montrait un calme héroïque, tenait la tête de la caravane et répondait en plaisantant aux inquiétudes de ses compagnons de route. Mais sa mule n'avançait toujours

pas, malgré les coups de talon du caballero. Le commissaire se pencha.

— Le corps d'un lama!

Ils s'arrêtèrent devant ce cadavre de bête qui barrait le chemin. Natividad descendit, tâta l'animal, lui souleva la tête, lui inspecta les naseaux et trouva la blessure d'oii son sang s'était échappé, car il y avait du sang sur les cailloux, puis il poussa son cadavre dans l'abîme et remonta sur sa mule.

— Pas de doute, fit-il, c'est le lama sur lequel était monté le petit Christobal. L'enfant aura été jusqu'au bout du souffle de sa monture. Pour l'exciter à la course, il l'a même piqué de son couteau et lui a fait à l'épaule une assez large blessure, car le lama est ordinairement assez lent et paresseux.

— Pauvre bête î fit François-Gaspard qui écrivait sur son carnet.

— Pauvre enfant! fit Natividad, qu 'est-il devenu?

— Mais, rassurez-vous. Monsieur l'inspecteur. Il n'était pas seul ! Raymond ne l'aura pas abandonné... et, en admettant que mon neveu l'eût laissé derrière lui, le marquis l'a certainement recueilli.

— C'est assez plausible, avoua Natividad en hochant la tête.

— On monte à lama, chez vous ?

— Non ! Non ! Seulement les enfants quelquefois s'amusent quand le lama le veut bien.

178 VÊPOUSE DU SOLEIL

Ouï, on en donne pour ce jeu aux enfants de riches. Le petit Christobal doit avoir son lama!

— Jamais je n'aurais cru qu'un lama était capable d'une pareille course et d'une pareille vitesse!

— Oh î celui-là ne me paraît pas avoir fait partie de ces troupeaux conduits par les ar fier os qui les ont habitués à n'être plus que des bêtes de somme. Ce devait être un animal de luxe qui n 'avait pas perdu son caractère et sa souplesse de chèvre folle, à moins que ce ne fût un lama dressé déjà à porter des enfants!... Et puis le petit Christobal ne doit pas peser bien lourd!... Mais où donc a-t-il trouvé cette bête et où donc, monsieur votre neveu a-t-il trouvé son cheval? Dans les écuries de l'hacienda sans doute! Dans tous les cas, je le regrette bien ! Ils seraient avec nous à cette heure s'ils n'avaient rien trouvé du tout! Et le marquis lui-même nous aurait attendu! Pourvu qu'il ne leur soit pas arrivé un malheur !

Comme ils venaient de contourner le rocher qu'ils avaient devant eux, ils se trouvèrent tout à coup en face du marquis à cheval, et de Raymond à pied. Mais ils ne virent pas le petit Christobal.

RAYMOND était pâle, mais le marquis était livide ! Tels ils apparurent à Natividad, car pour François-Gaspard, qui n^avait pas ses lunettes, le teint de ces messieurs ne lui parut pas autrement' inquiétant. Natividad demanda tout de suite des nouvelles du petit Christobal.

— Les misérables m'ont pris mes deux enfants ! répondit lugubrement le marquis.

Voici ce qui était arrivé :

Le marquis avait un mauvais cheval et c'est avec la plus grande peine qu'il avait fourni cette énorme étaj>e. Plus d'une fois, pendant cette ascension, il avait été sur le point d'abandonner sa bête, mais l'idée qu'elle pouvait lui être utile plus tard le fît patienter. Parfois il avait été obligé de descendre et de tirer l'animal derrière lui. Enfin, à l'aurore, il avait trouvé l'animal moins rétif et avait traversé le cirque où les Indiens avaient campé. Là, il chercha en vain une trace, un avertissement Qui lui vînt de sa fille. Rien! Rien! pas un indice!... Ah! l'Epouse du Soleil devait être bien gardée!... Enfin il atteignit l'en-

i8o L'ÉPOUSE DU SOLEIL

droit tau gisait le cadavre du lama qui avait porté son fils. Il ne douta point que Raymond n'eût le petit Christobal avec lui, mais tout de même ce fut avec un cœur plus anxieux qu'il continua cette abominable marche! Un peu plus tard, il poussait une exclamation de surprise en apercevant Raymond, Raymond seul, Raymond sans le petit Christobal!... Le fiancé de Marie-Thérèse expliqua au père désespéré l'événement inouï auquel il venait d'assister. D'abord, le petit Christobal, dès que l'on eut laissé derrière soi les lo- 7nas et que l'on fut entré dans la montagne, l'avait tout de suite dépassé et si bien dépassé que Raymond n'avait pas tardé à le perdre de vue. Deux heures plus tard, Raymond, lui, n'avait plus de cheval, sa bête ayant fait un faux-pas et ayant roulé dans le torrent oii elle s'était tuée. Il n'avait eu que le temps de se rejeter de l'autre côté et de s'accrocher à la paroi de la montagne, où, un instant, il était resté suspendu, puis, il avait repris son chemin à pied, un chemin de chèvre et avait, enfin, découvert l'endroit du campement où les Indiens avaient dû passer la dernière heure de la nuit, ce qui lui fit espérer qu'ils ne pouvaient être bien loin!... Il avait continué sa route et, tout à coup, il avait aperçu le petit Christobal qui s'effondrait sur le roc avec son lama. Raymond l'avait appelé, et Penfant l'avait entendu puisqu'il avait, aussitôt relevé, tourné la tête, mais il n'avait pas tardé à reprendre sacourse en criant : ((Marie-Thérèse! Marie-Thérèse!»...

L'EPOUSE DU SOLEIL i8i

Et c'est alors que l'ingénieur, levant les yeux plus haut, sur le chemin en zigzag qui serpentait au flanc des monts, avait aperçu la troupe des Indiens et des maminaconas. L'enfant était tout proche, et les autres semblaient l'attendre. En effet, aussitôt que le petit fut arrivé à portée du premier Indien qui marchait en arrière-garde, celui-ci se pencha, le saisit et l'emporta sur sa selle, pendant que le jeune captif continuait de crier : « Marie-Thérèse ! Marie- Thérèse !... )> Raymond s'était précipité, mais il était beaucoup trop loin et, aussitôt qu'ils se furent emparés de l'enfant, les Indiens étaient repartis à très vive allure. L'ingénieur s'était arrêté, épuisé, et avait été rejoint par le marquis quelques instants plus tard.

— Ces nouvelles ne sont point mauvaises, déclara Natividad quand on l'eut mis rapidement au courant des événements. Les Indiens sont devant nous. Nous ne pouvons plus perdre leur piste. Ils sont obligés de passer par Huancavelica. Là, ils trouveront à qui parler! Rassurezvous, Monsieur le Marquis.

Le commissaire fit descendre un soldat et celuici dut donner sa monture à Raymond. Quand le soldat vit ce qu'on voulait de lui, il protesta dans un charabia indigné. Mais on ne lui demanda pas son avis et il continua de grogner en trottant à pied derrière les autres. Ainsi arriva-t-on à un endroit où le chemin se partageait en deux. L'un des sentiers continuait de monter, l'autre descen-

,'.:'vi^

182 VÊPOUSE DU SOLEIL

dait pour aller rejoindre, beaucoup plus loin, un second torrent qui, naturellement, se dirigeait vers la costa. Raymond et le marquis et toute la troupe avaient déjà pris le sentier qui continuait de monter quand le soldat, resté à pied, déclara qu'il abandonnait Texpédition et qu'il redescendait vers la costa; enfin qu'il se plaindrait au supremo gohierno de ce qu'un civil comme Vinspector superior s'était permis de lui prendre son cheval. Le commissaire lui souhaita bon voyage. Celui-ci prit donc le chemin de descente, mais il réapparut presque aussitôt, agitant un petit chapeau de feutre mou qu'il venait de trouver sur le roc.

— Le chapeau de Christobal! s'écria le marquis.

Et tous rebroussèrent chemin. Il ne faisait plus de doute qu'il y avait là la plus précieuse indication. L'enfant avait ainsi indiqué le chemin à suivre, mais cette indication eût été tout de même perdue si on n'avait pas enlevé au soldat sa monture. Le marquis lui glissa une pièce d'or et il se déclara prêt à mourir pour el caballero !

Cependant Natividad restait perplexe, il craignait qu'il n'y eût là quelque stratagème des Indiens destiné à les dépister. On ne prit le chemin de descente que fort précautionneusement et ce ne fut qu'après avoir trouvé la preuve réelle dr. passage des mules et des chevaux sur le sahle du torrent dont on avait rejoint la berge, que le commissaire retrouva sa sérénité.

UEPOUSE DU SOLEIL 183

— Les voilà donc repartis vers la costal expliqua-t-il. On a dû les renseigner sur Timpossibilité de passer dans la sierra et d'atteindre Cuzco de ce coté sans rencontrer les troupes de Veintemilla... Mais sur la costa, ils sont bien plus à nous! Où sont-ils allés?... A Canête? Et puis après?... En attendant, ils ont, par ce détour, évité Chorillos. Mais il faudra bien qu'ils s'arrêtent! La partie est perdue pour eux!...

Et l'on reprit la course de plus belle après un repos d'une heure donné aux bêtes. L'un des soldats avait pris son camarade en croupe.

— La partie est perdue pour eux! Aviez-vous réellement cru que nous ne pourrions pas la gagner ? demanda tout bas François-Gaspard à Natividad d'un air assez énigmatique.

— Ma foi, j'ai pu le redouter, illustre seigneur! Et il n'est que temps, entre nous, que nous la gagnions! car je ne verrais pas arriver sans angoisse le dernier jour des fêtes de Vlnteraymi, alors que ces brigands auraient encore entre leurs mains la fille et le fils du marquis de la Torre !

— En vérité, vous pensez qu'ils martyriseraient même l'enfant!

— Plus bas, senor, plus bas!... Rien n'est trop beau, ni trop frais, ni trop jeune, ni trop innocent pour le Soleil! Comprenez-vous?

— A peu près, repartit l'oncle, à peu près...

— Si vous saviez les horreurs dont ils sont capables... dès qu'il s'agit de répandre îe sang

L'ËPOUSE DU SOLEIL

sur les dalles saintes... Vous voyez bien qu'ils ont encore les prêtres d'autrefois... je ne vous parle pas des punchos rouges qui sont de nobles quichuas dont la fonction est renouvelée tous les dix ans, mais des trois gnomes, des trois monstres qui se sont emparés de la senorita!... Ceuxlà, je vous l'ai dit, ce sont eux qui sont chargés de fournir les victimes et l'épouse du sacrifice... si vous avez visité nos panthéons on a dû vous montrer de ces momies effrayantes. Ainsi, dans les huacas, on trouve toujours les trois monstres de compagnie, avec leurs têtes énormes et déformées par les éclisses et les cordes des maTriTnaconusî... Dès leur plus jeune âge, les trois enfants destinés à l'horrible fonction étaient entrepris par les mammaconas et les sorcières sacrées leur travaillaient le crâne pour leur donner les vertus nécessaires, le courage, la ruse, le goût du sang!... Nés le même jour, ils devaient mourir le même jour. Dèsquel'und'euxsuccombait, lesdeux autres devaient se sacrifier dans latombe. Enfin, à'ia mort du roi, ils se tuaient généralement au début de la cérémonie funèbre, pour donner l'exemple aux principaux serviteurs, aux épouses et aux compagnes. Sur le cadavre d'Atahualpa, les Espagnols virent plus de mille Indiens et Indiennes se sacrifier ainsi (i). Les trois monstres gardiens du temple étaient toujours les maîtres de ces tueries. Nous avons la preuve aujourd'hui (nous

(1) Historique.

l'avons devant nous), nous courons derrière elle, qu'on ne retrouve plus seulement ces effrayants dignitaires au fond des cimetières!... Il en existe toujours!... Il y a quelque part, au fond des Andes, nous ne savons où, un endroit sacré où les mammaconas préparent encore les trois crânes pour gardiens du temple!... Et il y en a toujours en fonctions!... Je vous ai parlé de l'enlèvement de Maria d'Orellana, je vous ai parlé aussi de certain crime rituel que j'ai voulu <( châtier » et qu'il m'a fallu <( étouffer » sur l'ordre de la haute administration. Eh bien ! je puis vous dire, sehor, qu'il s'agissait de deux morceaux du corps d'un enfant, d'un enfant de cinq ans que j'avais trouvé sur une dalle, dans la cave d'un rancho d'où les Indiens venaient de s'enfuir en hâte parce qu'on leur avait signalé mon arrivée!... Ils l'avaient découpé en deux, par la taille! d'un seul coup de couteau, comme on coupe en deux une guêpe!... Et ils ont hu son sang!... Eh bien! mon cher illustre seigneur, qui est-ce qui a failli perdre sa place pour avoir eu la preuve de ça ? c'est le pauvre Natividad !... Tout de même j'avais raison!... On le verra bien! Et on ne me traitera plus d'imbécile!... Tenez, vous qui êtes un savant, vous avez entendu parler du Temple de la Mort?... Oui, eh bien! vous savez combien on a trouvé de victimes autour de la momie de Huayna Capac, dans le temple de la mort ? Quatre mille ! quatre mille êtres humains dont les uns se sont sacrifiés volontairement, dont les autres

i86 L'ËPOUSE DU SOLEIL

ont été découpés, étranglés, étouffés pour honorer le mort (i). Voilà ce qui s'est passé dans le temple de la mort!... Eh bien ! et dans la Maison du Serpent? Mais j'aime mieux ne pas vous dire ce qui se passait dans la Maison du Serpent!...

— Vous me le direz un autre jour, répondit François-Gaspard, mais permettez-moi des aujourd'hui de vous adresser toutes mes félicitations. Tout ce que vous me dites est fort intéressant. Le gohierno suprême a su me faire accompagner par le plus intéressant et le plus érudit des commissaires ! soyez persuadé, senor inspecter superior, que je lui en suis fort reconnaissant et que je lui en exprimerai toute ma satisfaction.

— Que voulez-vous dire? demanda Natividad, complètement abruti, cette fois.

— Rien! Rien! je plaisante!...

Natividad, outré, poussa sa mule, tandis que

François-Gaspard avait un petit" ricanement sec. Dans cette lamentable et tragique expédition, il faisait véritablement honneur à l'Académie française., , C'était lui le moins fatigué de tous. Habitué à vivre dans les bibliothèques, il ne pouvait imaginer qu'il pourrait assister vraiment à toute cette horreur vécue. Cela lui produisait l'effet d'une sorte d'expédition instructive, montée pour lui, François-Gaspard, de l'Institut, par les soins du Gouvernement et de la Société de Géo-

(1) Quatre mille victimes, selon Sarmiento, honorèrent les funérailles de Huayna Capac, dernier Inca mort avant l'arrivée des Espagnols. Helacion M. S. cap. LXV.

graphie et destinée à lui fournir de la copie. Il admettait ces mœurs dans le passé, mais le présent n'arrivait pas à l'épouvanter. Après de sérieuses réflexions, il restait persuadé que tout cela se terminerait très bien. N'était-ce pas, du reste, Tavis de Natividad dont les propos monstrueux lui paraissaient l'évocation d'un professeur d'histoire un peu emballé sur son sujet ?

Et cette Histoire se dressait maintenent à chaque instant devant eux... Ils étaient revenus dans la région de la costa; des débris prodigieux d'aqueducs qui auraient étonné les Romains, les restes de la route incaïque qui traversait de bput en bout le monde du Sud-Amérique, du Chili h l'Equateur, se dressaient devant eux, dans le tourbillon d'une poussière suffocante, nobles épaves d'un passé qui paraissait bien mort. Morts les IncasI Et l'on voulait lui faire croire que des Incas de ce temps-là leur avaient volé, pour les offrir à leur dieu, une jeune fille et un petit garçon d'aujourd'hui... Allons donc! on avait décidé de le faire voyager dans le rêve!... avec la chimère! Tout de même il jugea qu'on se moquait un peu de lui!... Cette idée ne le fâcha pas, il sourit : « Ah ! on se moque de moi« Eh bien ! Ils ne m'auront pas!.,. Et rira bien qui rira le dernier ! »

Plus il réfléchissait, plus il lui apparaissait que tous ceux qui l'entouraient ou qui le précédaient s'étaient concertés pour l'intriguer et le « faire marcher » et même courir! L'affaire avait été

i88 VÊPOUSE DU SOLEU

savamment montée entre Raymond, le marquis, Marie-Thérèse et Natividad. François-Gaspard se rappelait très bien, maintenant, que le premier soir où était survenu cet accident du coolie chinois, Marie-Thérèse avait rassuré son père en lui disant que son ami Natividad se chargeait de tout! Eh bien! son ami Natividad s'était chargé de tout une fois de plus! « Elle était bien bonne! » Et il s'attacha à ne rien laisser perdre du paysage. Ils étaient arrivés dans un petit village bâti au pied de la montagne; comme par enchantement le vilain tourbillon, la poussière s'étaient dissipés. Ils se trouvaient dans des jardins verdoyants auxquels un ruisseau né dans la Cordillère donnait une fécondité bienfaisante. François-Gaspard eût passé avec joie quelques heures douces dans cette oasis. Mais Raymond, le marquis et même Natividad étaient comme des enragés. Ils accéléraient leur course autant qu'ils le pouvaient, maintenant qu'ils étaient en pays plat. L'oncle prit bien garde de ne point élever la moindre protestation. Il était bien décidé à leur faire Cfoire jusqu'au bout qu'il était leur dupe. On ne s'arrêtait que pour s'enquérir du passage de la bande et l'enquête était assez difficile. Les visages rencontrés étaient rares. Les fêtes de Vlnteraymi avaient à peu près dépeuplé ce pays. Et les quelques Indiens qui se laissaient voir montraient, dès les premières questions, une méfiance très marquée, et même de l'hostilité.

Il fallait s'armer de patience et de douceur et

accompagner le tout d'un trago, gorgée d^eaude-vie dont les soldats avaient toujours provision dans leur gourde. Même l'argent ne leur déliait pas souvent la langue. On se heurtait, en leur demandant les choses les plus banales, au sacramentel manatiancho (je n'en ai pas) ou au no hay sehor (il n'y a rien). Heureusement quelques Péruviens de sang mêlé se montrèrent plus accomodants et fournirent des détails sur la fuite de Huascar et de ses compagnons. Toute la troupe traversait à bride abattue toute la costa. Les Indiens, cependant, avaient dissimulé leurs habits de cérémonie qu'ils avaient dû arborer rituellement pour la réception de l'Epouse de l'Inca. Ils passaient si rapidement que nul ne pouvait dire s'il avait aperçu un enfant ou une femme captive. Du reste, à ces questions dernières, chacun faisait l'étonné et, comme s'il ne comprenait rien à une pareille enquête, ne disait plus mot, tournant la tête, s'éloignant sans qu'il fût possible de l'arrêter. Huascar pouvait avoir maintenant deux heures d'avance, au plus, mais à chaque étape il (( gagnait » malgré toute la diligence des poursuivants. Ainsi arriva-t-on à Canête. Le commissaire ne comprenait rien à cette tactique qui conduisait les Indiens vers la mer, dans une ville où ils allaient avoir affaire aux autorités. C'est le soir que Raymond, toujours en tête, puis le marquis, puis le commissaire, puis François-Gaspard, puis les soldats firent leur entrée dans Canête. Ils tombaient sur une fête de nuit, accomoag^née

'■'IIPI

UÉPOVSE DU SOLEIL

du tumulte assourdissant des pétards et d'une retraite aux flambeaux. La moitié de la population indigène était en état d'ivresse. Canête est une petite cité où le mélange de l'ancien et du moderne apparaît plus que partout ailleurs. Les cheminées des usinés alternent avec la voûte des aqueducs construits du temps des Incas^ aqueducs qui distribuent eftcore aujourd'hui les eaux du rio Canête dans les plantations environnantes. On voit encore en amont de Canête les vestiges d'une grande forteresse indienne que le vice-roi de la Manelova a fait démolir, ily a deux cents ans, pour en employer tes matériaux à la construction du fort de Callao. C'est assez dire que là, malgré toute l'autorité du gobierno supremo, le sentiment indien, dans la basse classe surtout, est encore assez puissant pour se montrer, eri temps de troubles publics. Et Natividad n'eut aucune peine à découvrir que l'on était <( en temps de troubles publics ». Sa première visite fut pour le correjidor qui lui apprit que toute cette mani-^ festation se faisait en l'honneur de Garcia dont les succès militaires avaient déchaîné l'enthousiasme de la basse classe. Il se confirmait, en effet, qu'il avait pris Cuzco et fait reculer les troupes républicaines. Dé son côté, le commissaire mit le correjidor au courant de la terrible situation dans laquelle se trouvaietit les enfants du marquis de la Torre. Le cdrrejidôr fit la sourde oreille. Il laissa à entendre qu'il ne croyait pas à une histoire de revenants et que, si la troupe d'Indiens

L'EPOUSE DU SOLEIL j.ji

dont il parlait avait un crime semblable .sur la conscience, jamais ceux-ci n'auraient eu l'audace de passer par chez lui.

— Ils ne peuvent rester dans la sierra, fit Natividad, il faut bien qu'ils aillent quelque part. Peut-être veulent-ils s'embarquer? atteindre par nier la province d'Arequipa et remonter par là jusqu'au Cuzco!

— C'est fort possible! approuva aussitôt le correjidor pour se débarrasser du commissaire. Ils sont, en effet, passés aujourd'hui dans notre faubourg, se sont ravitaillés au plus vite et ont continué leur chemin vers Pisco. Là, ils ont pu s'embarquer! Et puis, qu'est-ce que vous voulez que je fasse pour vou^? Je ne dispose plus d'un soldat, plus d'un agent! Toute la police a été réquisitionnée militairement pour combattre le Garcia !

A ce moment, passait sous les fenêtres, du corregidor une calvacade extraordinaire, une procession dansante, chantante, en tête de laquelle Natividad reconnut ses quatre troupiers! Il ouvrit la fenêtre et leur cria des ordres, mais ces menaces, au nom du gobierno suprenio, n'eurent aucun effet, et il quitta le cotre gidor dans un état d'esprit des plus tristes. Au moment où il croyait tenir les Indiens, est-ce que ceux-ci allaient lui échapî>er? Sans donner aucune explication aux malheureux qui l'attendaient, il leur cria seulement : « En route sur Pisco! » Tous repartirent. Il ne voulut répondre à aucune question. François-

'■^M'îf!^^

Gaspard lui-même, qui demandait si cette fête de Vlnteraymi ne répondait pas un peu chez le peuple de la basse classe à la fête du 14 juillet chez les Français, ne reçut aucune réponse. Le marquis, en apprenant que les Indiens avaient pris le chemin de Pisco, pensa que cette affreuse situation allait avoir une fin ! A Pisco, il n'y serait pas un inconnu, bien qu'il ne fût allé là que deux ou trois fois, mais sa fille y était allée très souvent surveiller leurs dépôts de guano, les magasins du port et le travail des coolies aux îles Chincha qui se trouvent en face. Là, il avait des employés, des amis; le marquis de la Torre y était un personnage par les affaires qu'y faisait sa fille. Il saurait parler, lui, au corregidor.

Ils arrivèrent à Pisco harassés, les bêtescrevées. A côté de l'agitation maladive de ses trois compagnons, François-Gaspard affichait un calme magnifique, avec un petit air entendu qui l'eût fait passer pour un fou si l'on avait eu le temps de l'observer. A Pisco, plus encore qu'à Canête, la population était en délire. Là, la nouvelle certaine de la prise du Cuzco venait d'être apportée.

Le marquis avait pris la direction de la petite trou{>e et la conduisait vers les magasins de son dépôt où il pensait bien trouver quelque employé qui le renseignerait sur l'arrivée et le départ des Indiens, mais ses magasins étaient déserts et il n'y trouva âme qui vive.

— Chez le corregidor! comm.anda-t-il.

Les quatre voyageurs venaient d'entrer dans la

VEPOUSË DU SOLEIL

grande et unique rue qui conduit à Varena, l'immense place centrale ou l'on s'enfoncedansle sable jusqu'à la cheville, quand ils furent arrêtés par un grand feu de joie. Les Indiens brûlaient la feuille sacrée du maïs, toujours en l'honneur de Garcia, risquant de mettre le feu aux petites maisons basses toutes badigeonnées de blanc et de bleu, habitées par les métis riches de la province qui s'étaient enfuis pour n'avoir pas à se compromettre.

La folie de l'alcool et la folie des pétards avaient entrepris tout ce qui était visible de la population. On avait mis au pillage une fabrique de pisco, eau-de-vie très renommée qui a pris le nom de la ville et que l'on tire d'une sorte de raisin de malaga. Excités par la boisson, les indigènes allaient chercher au feu de joie des feuilles de maïs enflammées dont ils se frappaient les uns et les autres en s 'écriant en langue aïmara : a Que le mal s'en aille! que le mal s'en aille! » et quelques-uns se brûlaient atrocement, ce dont ils ne paraissaient pas s'apercevoir dans leur exaltation.

Natividad découvrit un métis qui, dans le coin d'une porte, se tenait tranquille et triste, car il avait sans doute quelque chose a perdre dans cette petite fête : sa maison dont il craignait l'incendie, sa cave dont il redoutait le pillage. Il lui demanda où il pourrait voir le corregidor.

Le métis lui répondit simplement : « Suivezmoi! » Et tous suivirent. Et il les conduisit le

UÊPOVSE DU SOLEIL

long d'un trottoir en bois qui commençait à brûler, jusqu'à Varena, en face de l'église.

Cette place s'adornait de quatre palmiers r^r chitiques. Autour de l'un d'eux il y avait une grande populace dansante... et ^u pied de ce palmier un feu commençait d'allonger ses fla.Dp|mes pâles dans le jour cendré. A une branche du palmier quelque chose pendait. Le métis montra, cette chose à l'inspecteur supérieur.

— Voici le corejidor, dit-il.

Natividad, le marquis, Raymond s'arrêtèrent, muets d'horreur. Alors le métis se pencha à l'oreille de Natividad et cel\ii-ci s'enfuit épouvanté.

— Sauvous-nous, sauvons-nous, criait-il à ses compagnons.

— Qu'y a-t-il donc? questionna flegmatiquement François-Gaspard en allongeant les ciseaux de ses longues jambes.

— Il y a... il y a qu'ils vont le manger!

— Pas possible ! répliqua François-Gaspard qui prit le temps de se moucher pour cacher soji plus fin sourire. Mais le commissaire n'eut point l'occasion d'admirer tant de tranquillité désinvolte. Natividad se sauvait réellement, ne tenant pas à être témoin du renouvellement d'une scène terrible dont on frémissait encore à Lima. Il se rappelait la fin tragique des frères Guttierg, usurpateurs de la présidence. Portés au pouvoir par la foule, ils avaient été massacrés dans la rue par cette même foule, puis pendus à la cathé-

drale, et des lambeaux de leur chair avaient été ensuite mangés par la populace, qui, sur la place publique, avait allumé des bûchers et rôtissait ses présidents ! (i).

Le marquis et Raymond avaient peine à le suivre ; François-Gaspard fermait la marche et se parlait à lui-même : <( Ils ne nie feront pas peur, disait-il, avec leur mannequin!... »

(1) Voyage au Pérou. Charles d'Ursel, secrétaire de légation, page 279.

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