‹ L'âepouse du soleilChapitre 6 sur 9 · LA MAISON DU SERPENT · texte numérisé non relu

LA MAISON DU SERPENT

ARIE-THÉRÈSE ouvrit les yeux. De quel rêve sortait-elle ? Dans quel rêve entraitelle? La voix plaintive du î>etit Christobal la rappela d'une' façon précise et aiguë à rhorrible réalité. Elle tendit les bras pour qu'il s'y vînt jeter, mais elle ne sentit ni ses baisers, ni ses larmes. Ses paupières se soulevèrent a»vec effort pour rejeter le poids du sommeil magique qui l'étouffait encore. Son front pâle roulait sous ses cheveux dénoués et flottants; elle desserra les dents pour respirer; et elle semblait une noyée point tout à fait morte qui revient à la surface des eaux pour chercher l'air et la vie. Ainsi remontait-elle du fond des ténèbres et des songes où la plongeait presque instantanément le sachet sacré toqjours prêt au poing hideux des trois momies

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vivantes. Les mammaconas, elles aussi, avaient des parfums redoutables qu'elles allumaient autour d'elle, pour la rendre immobile. Et l'Epouse du Soleil devenait statue quand elles brûlaient dans des vases précieux la résine de sandia, plus odorante que l'encens, plus endormante que la jusquiame et plus hallucinante que l'opium. Alors elles pouvaient chanter sans crainte d'être dérangées. Marie-Thérèse était partie pour ailleurs et ne les entendait pas et ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle. Chose singulière, <( dans cet état de transposition » elle était portée par V esprit dans son bureau des magasins de Callao, à l'instant précis où Raymond, à la fenêtre, avait appelé Marie-Thérèse et oii elle avait laissé tomber le gros registre vert. Puis elle était tourmentée par l'idée qu'elle avait laissé inachevée une lettre qu'elle écrivait au correspondant de la maison d'Anvers pour lui rappeler qu'au prix qu'il voulait y mettre, il ne pourrait avoir que du « guano phosphaté » qui n'aurait que 4 % d'azote, et encore L,. Elle avait laissé cette lettre inachevée parce que l'on avait frappé à la fenêtre qu'elle était allée ouvrir et où elle croyait voir apparaître Raymond... et c'étaient les trois crânes monstrueux des trois momies vivantes qui s'avançaient maintenant vers elle, dans la nuit, avec leur moyvement de pendule et qui se jetaient tout à coup sur elle et qui posaient brutalement sur sa bouche leurs mains parcheminées par la nuit éternelle des catacombes. Quand elle sortait de sa lourde lé-

thargie, elle croyait avoir fait un rêve mais, les yeux ouverts sur la réalité, elle ne savait plus si, au contraire, elle ne faisait qu'entrer dans le songe.

Quand Marie-Thérèse, cette fois, ouvrit les yeux, elle était dans la Maison du Serpent.

Elle savait que le jour où elle se réveillerait dans cette maison-là, elle serait bien près de la mort, car on ne devait l'y faire entrer que pour la donner à Huayna Capac, l'avant-dernier roi des Incas, qui viendrait la chercher pour la conduire et l'offrir à Atahualpa, dans les demeures enchantées du Soleil. Les mammaconas l'avaient instruite de ce détail, comme c'était leur devoir. Car, au cours du voyage, on lui avait laissé des moments lucides où on la nourrissait du nectar nécessaire à la conserver vivante jusqu'à la cérémonie et aussi des principes d'une Religion dont elle était la proie sacrée. On lui avait appris ses devoirs d'Epouse du Soleil.

Elle avait cru d'abord qu'elle serait assez heureuse pour perdre la raison. Une fièvre si terrible l'avait prise dans les bras de ses gardiennes qu'elle avait pu espérer que son âme s'envolerait avant qu'elles eussent martyrisé son corps. Mais elles connaissaient les secrets qui guérissent cette fièvre-là, ayant été élevées dans la montana. A l'étape, elles lui avaient fait boire une eau rougeâtre, pendant qu'elles chantaient : « La fièvre a étendu sur toi sa robe empoisonnée. La haine que nous avons jurée à ta race nous a poussées à

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faire serment de ne jamais révéler le secret qui là guérit; mais le mal t'a frappée et notre amour pour l'Epouse du Soleil est plus fort que notre haine contre les tiens. Bois au nom d'Atahualpa qui t'attend!... » (i).

Ainsi elle était revenue à la vie pour mourir, mais après chaque étape, au moment du départ, les petites momies vivantes revenaient avec leur sachet sacré et il suffisait aussi que les mammaconas allumassent en chantant la sandia au fond des vases précieux pour qu'elle ne fût plus à nouveau qu'une statue inerte entre leurs mains agiles. Ainsi lui avait-on fait traverser tout le Pérou; ainsi était-elle arrivée à Arequipa, dans la petite maison en adohes qui devait être la dernière étape avant la Mkison du Serpent. Là, elle avait vu apparaître pour la première fois Huascar qui portait dans ses bras un léger fardeau recouvert d'un voile. Elle avait eu la force de se lever à son approche. Elle lui avait crié : « Tu viens pour me sauver ! » Elle avait dit cela sans se préoccuper de toutes les oreilles qui étaient là. L'autre lui avait répondu : <( Tu appartiens au Soleil, mais, avant qu'il te prenne, je t'apporte une grande joie. Tu vas pouvoir embrasser ton petit frère. )> Il avait alors soulevé le voile et lui avait présenté l'enfant endormi. Elle poussa un cri et voulut se jeter en avant, mais Huascar recula, car il était défendu de toucher à l'Epouse du Soleil. Les trois

(1) C'est dans ce pays' môme qu'a été découvert le secret de l'écorce du quinquina.

gardiens du temple étaient là, balançant leurs crânes hideux. Ils donnèrent l'ordre à Tune des mammaconas de porter l'enfant endormi à Marie- Thérèse. Alors celle-ci l'avait pris dans ses bras avec désespoir , et l'avait embrassé en pleurant. C'était la première fois qu'elle pleurait depuis qu'elle était prisonnière. Ses larmes tombèrent sur les paupières de l'enfant qui ouvrit les yeux. Elle dit : « Comment l'avez-vous ici? Vous n'allez point lui faire de mal? » Huascar, pendant que l'enfant, pendu au cou de sa grande sœur, sanglotait dans son sein « Marie-Thérèse! Marie-Thérèse ! » avait répondu :

— Nous ferons ce qu'il voudra. Moi, je ne demande pas mieux que de le rendre à ses parents. C'est lui qui est venu nous chercher. C'est lui qui décidera de son sort : quHl prenne garde à ses paroles! c'est tout ce que je puis dire, tout ce que je puis faire pour vous. J'en appelle aux trois gardiens du temple.

Ceux-ci balançaient leurs crânes hideux, pour approuver tout ce que disait Huascar.

Marie-Thérèse, qui couvrait l'enfant de baisers, releva son beau visage oij était peinte une épouvante nouvelle :

— Que voulez-vous dire ? Que voulez-vous dire avec : qu'il prenne garde à ses paroles? Est-ce qu'un petit enfant peut prendre garde à ses paroles?

Huascar, alors, s'était adressé au petit Christobal :

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— • Enfant ! veux-tu venir avec moi ? Je te ren*drai à ton père?

— Je veux rester avec Marie-Thérèse, avait répondu Christobal.

— L'enfant a parlé, avait dit Huascar, il ne te quittera plus! C'est le rite, n'est-ce pas, vous autres ?

Les trois gardiens du temple balançaient leurs crânes.

Alors, Huascar, avant de partir, avait prononcé les mots du psaume aïmara : « Heureux sont ceux qui parviendront purs dans le royaume du Soleil, purs comme le cœur des petits enfants, à l'aurore du monde I »

— Huascar! Huascar! souviens-toi de ma mère! Aie pitié de nous!...

Mais Huascar avait salué les gardiens du temple et était parti. Marie-Thérèse avait étreint le petit Christobal, l'avait serré sur sa poitrine comme une folle : Malheureux enfant, pourquoi es-tu venu?

— Pour te dire, Marie-Thérèse, de ne pas avoir peur. Papa et Raymond vont venir... Ils te cherchent, ils sont derrière nous. Ils nous sauveront... mais si tu meurs, je veux mourir avec toi !

Alors, ils avaient pleuré, pleuré tous les deux, et ils n'avaient pas cessé de s'embrasser, et leurs deux visages étaient ruisselants de leurs larmes mêlées.

Puis étaient revenues les mammaconas qui avaient disposé leurs tréoieds, leurs vases sacrés,

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et on avait allumé la sandia. Et ils s'étaient endormis tous les deux, dans les bras l'un de l'autre.

Et, maintenant, elle se réveillait dans la Maison du Serpent, et elle ne sentait plus contre elle les baisers et les larmes de Christobal. Cependant, il criait, il l'appelait... Elle parvint à se dresser dans le fauteuil 011 on l'avait étendue. Et alors elle vit, en face d'elle, l'enfant tout nu entre les mains des mammaconas. Effrayée, Marie- Thérèse voulut courir au secours de Christobal, mais six mammaconas l'entourèrent et la calmèrent momentanément en lui affirmant qu'on ne ferait aucun mal à l'enfant et qu'on procédait simplement à sa toilette, comme il allait être fait pour elle, car ils devaient revêtir tous deux la robe en peau de chauve-souris! (i). En lui parlant, elles lui donnaient un titre qu'elle n'avait pas encore entendu dans leurs bouches. Elles lui disaient : (( Coya » qui, en inca, signifie : « Reine ».

Elles la prirent dans leursbraspuissants, comme une poupée, lui enlevèrent la robe couleur de sou-

(1) La robe en « peau de chauve-souris » était vêtement royal.

Voyez Prescott, d'après Pedro Pizzaro, tome II, page 96 : « Il (îlnca) était entouré de ses femmes et des jeunes filles de son hafem. qui, comme à l'ordinaire, le servaietil à table, et remplissaient les autres charges domestiques autour de sa personne. Un corps de seigneurs indiens se tenaient dans l'antichambre ; mais ils ne se présentaient jamais devant lui sans être appelés, et lorsqu'ils entraient ils se soumettaient au cérémonial humiliant, imposé aux plus puissants de ses sujets. Sa table était servie en vaisselle d'or et l'argent. Son costume qu'il changeait souvent, se composait de manteaux de laine de vigogne, si fine qu'elle avait l'apparence de la soie. Il le remplaçait dans les grandes circonstances par une robe en peaii de chauve-souris aussi douce et aussi lisse que du velours. »

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fre dont on l'avait revêtue dès la première étape, dans l'hacienda d'Ondegardo, et elles recommencèrent comme elles avaient faits alors, à la frotter d'huile et d'onguents odoriférants, en chantant une lente mélopée qui berçait singulièrement Tesprit. C'étaient de grandes et fortes femmes de la province de Puno, nées aux rives du lac Titicaca. Elles étaient vigoureuses et belles; leur démarche était un peu dansante, presque toujours rythmée, mais souple et harmonieuse. Leurs bras dorés et fermes sortaient nus des voiles noirs. Elles avaient des yeux magnifiques, la seule chose qu'elles laissaient voir de leur visage.

Marie-Thérèse et le petit Christobal avaient peur d'elles, mais elles n'étaient point méchantes. Deux d'entre elles devaient mourir avec Marie- Thérèse, pour lui préparer la chambre nuptiale dans le palais du Soleil, et c'étaient celles qui se montraient les plus alertes, les plus chantantes, les plus (( encourageantes ». Elles étaient pleinement heureuses et regrettaient que la jeune fille ne montrât pas la même joie. Elles faisaient cependant ce qu'il fallait pour cela, lui décrivant les plaisirs qui l'attendaient là-haut et lui vantant avec prosélytisme le Bonheur qu'elle avait d'être choisie entre toutes pour devenir la Coya. Elles portaient de lourds bracelets d'or aux pieds qui sonnaient, quand se heurtaient leurs chevilles, et de larges anneaux aux oreilles.

On n'entendait plus l'enfant. Il était sage. On lui avait promis, s'il se tenait tranquille, de le

reporter dans les bras de Marie-Thérèse. Celleci, également, se laissait aller aux mains des mammaconas avec docilité. La litanie dont elles endormaient ses oreilles endormait aussi son esprit, lourd encore du sommeil magique dont il sortait.

Une pensée était en elle qui la soutenait aussi. C'est que l'on savait où elle était, ce' qu'elle était devenue, qui l'avait enlevée et pourquoi. Elle était sûre qu'une pareille horreur ne serait pas commise. On les sauverait tous deux. Le petit Christobal avait pu la rejoindre; que ne pouvaient faire son père et Raymond! S'ils n'étaient pas intervenus plus tôt, c'est évidemment qu'ils voulaient agir à coup sûr. Elle s'attendait d'un moment à l'autre à voir apparaître leurs sauveurs avec la police et des soldats. Et tous ces sauvages s'enfuiraient dans leur montagne, et on ne les verrait plus. Et cet affreux rêve serait oublié. En attendant, elle ne résistait pas. Elle se sentait faible comme une enfant, devant le destin. Seuls, les pleurs du petit Christobal parvenaient à l'émouvoir.

ANS la demeure dii Soleil, chantent les mammaconas, pour la centième fois, les arbres produisent des fruits loufds, et, lorsqu'ils sont mûrs, les branches fléchissent pour que l'Indien n'ait pas à se donner la peine de lever le bras pour les cueillir. Ne pleurez pas! Vous vivrez éternellement, éternellement, éternellement ! La mort vient k-apper aux portes du palais terrestre et le génie du mal étend ses ailes maudites sur nos forêts, mais ne pleurez pas, car, là-haut, auprès du soleil et de la lilne qui est sa sœur et sa première femme légitime (i) et auprès de Charca (2) qui est son page fidèle^ vous vivrez éternellement, éternellement, éternellement! »

On mit sur les cheveux parfumés de Marie- Thérèse le borla royal dont les franges lui tombaient jusque sur les yeux et lui donnaient déjà une sorte de beauté hiératique. Elle tressaillit quand on glissa sur ses membres nus la robe en peau de chauve-souris. Il lui sembla qu'elle

(1) Les Incas avaient toujours pour première femme légitime leur sœur aînée.

(2) L'étoile du Berger, Vénus.

entrait dans quelque chose de visqueux et de glacé et qu'elle appartenait, dès ce moment, à la nuit éternelle dont la chauve-souris est la Coya.

Puis on lui prit le poignet et on y glissa un anneau qu'elle regarda... et qu'elle reconnut. C'était le hracelet-soleil-d' or ! Alors, elle comprit qu'à partir de cette heure commençait vraiment son agonie et elle se rappela avec une amertume désespérée l'heure heureuse et terrible où ce bra-, celet lui était apparu pour la première fois, les plaisanteries dont il avait été l'objet, sa tante Agnès effrayée, la duègne Irène se signant, son père sceptique, et Raymond amoureux! Où étaient-ils tous maintenant? Que ne venaient-ils les chercher? Qu'est-ce qu'ils attendaient? Il était temps! Il était temps!...

Elle tendit les bras vers le salut providentiel qui ne .vint pas et elle les referma sur le petit Christobal qu'on venait de lui apporter dans sa petite robe sinistre, en peau d'oiseau nocturne.

Quand elle le vit habillé comme elle, elle se lamenta sur cette innocente victime. Elle voulut parler aux gardiens du temple qui vinrent à elle en balançant, balançant leurs crânes immondes. Ah! c'étaient bien ceux-là qui étaient sortis, devant elle et devant Raymond, des huacas funèbres, qui avaient surgi de la tombe et qui allaient Ty emporter. Ils n'étaient revenus sur la terre que pour cela! C'étaient eux qui la guettaient derrière les vitres de son balcon ! Quoiqu'en ait dit, la petite Concha, ce n'était pas cette es-

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clave qui avait ramassé sur le sable de la mer le bracelet-soleil d'orî... C'étaient eux! C'étaient eux à qui elle appartenait déjà, à qui elle était promise, qui avaient reçu dans leurs poings hideux le bracelet-soleil d'or détaché de son bras! et c'étaient eux qui le lui avaient rattaché, cet anneau plus redoutable que les chaînes dont on charge les condamnés à mort ! Ah ! si elle les reconnaissait! Voici la casquette crâne!... et le crâne pain-de-sucre, et le crâne-petite-valise. S'ils pouvaient seulement arrêter leur balancement de pendule! Elle leur parlerait et ils comprendraient, peut-être. Mais ils ne s'arrêtent pas ! Ils ne s'arrêtent pas! Alors, elle leur dit, sans les regarder car le balancement perpétuel l'étourdit et pourrait l'endormir, elle leur dit qu'elle est bien décidée à mourir correctement, comme doit mourir une épouse du Soleil, mais à une condition, c'est qu'ils ne feront pas de mal au petit enfant! Et qu'on le reportera tout de suite sain et sauf, à Lima.

— Je ne veux pas quitter Marie-Thérèse! Je ne veux pas quitter Marie-Thérèse !

— Le petit a parlé! c'est le rite!... dirent les gardiens en se regardant, et, sans plus rien ajouter, ils s'en vont en se balançant, en se balançant. Marie-Thérèse pousse un sanglot de folle. Le petit Christobal, pour calmer sa grande sœur, l'étreint à l'étouffer.

— Ils vont venir, Marie-Thérèse, ne pleure pas! Ils vont venir!... Chut! écoute!...

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On entend, en effet, derrière les murs, une étrange musique et presque aussitôt entre la théorie des joueurs de flûtes. Ce sont de beaux hommes tristes qui s'asseoient en rond autour de Marie-Thérèse et de .l'enfant, et qui louent de la flûte dans des os de m.orts (i)! Ce sont les musiciens sacrés de !a quenia. Leur chant est plus triste qu'un de profundis. Rien qu'à l'entendre, une sueur glacée se répand sur les membres de Marie-Thérèse dont le regard éperdu fait le tour de cette vaste salle toute nue qui est certainement l'antichambre de son tombeau.

Des pierres cyclopéennes, monstrueuses, hexagonales, posées les unes sur les autres, sans ciment, sans autre attache que leur poids énorme, forment les murs de « la Maison du Serpent ». Les Tuammaconas lui ont dit : « C'est la Maison du Serpent. » Elle en a entendu parler autrefois. Il y a deux Maisons du Serpent, l'une à Cajamarca (2), l'autre au Cuzco. Elles sont appelées ainsi du serpent de pierre qui est sculpté audessus de la porte d'entrée. Ce serpent est là poui garder les enceintes sacrées. Il ne laisse jamais sortir les victimes destinées au Soleil. La vieille tante Agnès et la duègne Irène savent cela et elles ont appris cela à Marie-Thérèse qui avait bien ri

(1) La quenia, dit le comte Charles d'Ursel, est une espèce de flûte taillée dans un tibia humain d'où sor'ent des notes étranges qui semblent exhaler plutôt une plainte qu'une mélodie ; les descendants des Incas aiment à chanter ainsi, au milieu de la nuit, leur grandeur d'autrefois et leur asservissement actuel.

(2) Historique.

de ce dernier détail. Marie-Thérèse est donc au CuzcQ, dans un palais bien connu des voyageurs, des étrangers ^n visite au Pérou, des historiens, des archéologues, enfin des hommes civilisés,,, un palais qui se trouve en plein Cuzco... et dans lequel chacuiî peut entrer, d'où chacun peut sortir... que les maîtres d'aut^erge font visiter à leurs clients de passage! Alors!... alors?... quoi?... Qu'est-ce qu'elle craint?... Que signifie cette cornédie?... On va venir!... On va venir!... Pourquoi ne vient-on pas?

Par où va-t-on venir? Ah! elle a entendu du bruit, des rnurmures... oui, par delà les chants funèbres des flûtes d'os de morts on entend comme une foule qui vient... là, derrière le vaste rideau, le large rideau, le large rideau jaune d'or qui est tiré d'un bout à l'autre de la salle dans sa grande largeur et qui l'empêche de voir ce qui se passe. Pourquoi ces rumeurs, ces chuchotements, cet innombrable remuenient de pieds ?

Elle questionne les deux mammaconas qui doivent mourir avec elle et qui sont étendues à ses pieds, dans leurs longs voiles noirs. Celles-ci lui répondent avec respect et amitié que l'on se prépare à adorer le roi Huayna-Capac qui doit venir la chercher pour la conduire à Atahualpa. Marie- Thérèse ne comprends pas. Coniment veut-on qu'il vienne? On ne sait même pas où il est. Elles lui répondent qtj'pn sait parfaitement où il est. Il est au fond de la nuit et il les emportera

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toutes les trois. Et elles traverseront la nuit, elles, avec leurs robes de deuil, Marie-Thérèse avec sa robe de peau d'oiseau de nuit, et elles arriveront dans les demeures enchantées du Soleil. Alors elle seront habillées tout en or, avec des robes d'or et des bijoux d'or, pour éternellement.

— Et le petit garçon ? demanda Marie-Thérèse. Que va-t-on faire du petit garçon?...

Horreur! elles détournent la tête et ne répondent point. Marie-Thérèse serre encore davantage le petit garçon et le couvre de baisers, comme si elle voulait l'étouffer elle-même, comme si elle voulait le faire mourir elle-même sous ses baisers. Et l'enfant Christobal lui dit encore : <( Ne pleure pas, ma grande petite sœur, ce n*est pas ce vilain Roi qui va venir, mais papa et Raymond, ne pleure pas ! » et il lui rend ses baisers.

Sur l'une des grandes pierres, il y a des signes mystérieux que les mammaconas regardent à chaque instant et que les joueurs de flûtes d'os de morts se montrent en soufflant plus fort leur de pTofundis. Ce sont des sculptures étranges qui représentent des oiseaux à tête d'hommes et à corps de coraquenque. Le coraquenque est un oiseau incaïque dont Marie-Thérèse a déjà vu l'image dans les musées de Lima. Elle sait que, de tous temps et sur toute la terre, il n'a existé à la fois qu'un seul couple de ces oiseaux qui apparaissent dans la montagne au moment de l'investiture d'un nouveau roi auquel ils donnent

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deux de leurs plumes pour orner sa chevelure (i). Ceux-là sont en pierre et font partie de la pierre. Pourquoi les regarde-t-on ainsi ?

Mais le bruit, derrière le rideau, a cessé et les joueurs de flûtes d'os de morts font entendre un modulement tout à coup si strident que les oreilles en sont comme percées. Le petit à peur et s'appuie davantage au sein de Marie-Thérèse. Et tout à coup le rideau glisse. Et l'on voit toute la salle.

Elle est pleine d'une foule prosternée et si-, lencieuse. Seuls sont debout, sur les marches de porphyre rouge qui descendent jusqu'à ce peuple, d'abord les trois gardiens du temple aux trois crânes incroyables. Ils sont habillés de robes de vigogne. Derrière eux, un degré plus bas, debout aussi, se tient Huascar, les bras croisés sous un puncho rouge. Et puis, plus bas encore, à l'autre degré, il y a quatre punchos rouges prosternés. Ce sont les veilleurs du sacrifice. Leurs têtes, recouvertes du bonnet sacré à oreillettes, sont si courbées sur la pierre qu'on ne voit pas leurs visages.

Thérèse n'a point plutôt aperçu cette foule qu'elle ne peut croire qu'il ne se trouvera point là quelqu'un pour la délivrer. Elle se lève avec l'enfant dans les bras, elle crie : <( Délivrez-nous! Délivrez-nous! » mais un immense cri lui répond : Muera la Coyal Muera la Coyal Ils lui donnent son nom de reine en aïmara-quichua, mais ils la vouent à la mort, en espagnol, pour qu'elle com-

(1) Cieza de Léon et Carcilasso.

prenne bien qu'elle n'a rien à attendre de leur pitié : (( A mort, la Reine ! »

Les quatre mammaconas qui sont à sa droite, les quatre mammaconas qui sont à sa gauche et les deux autres qui doivent mourir, qui sont devant elle, lui ont fait reprendre sa place sur son siège. Mais elle se débat encore, elle se dresse encore, elle lève au-dessus de sa tête le petit Christobal, elle crie : <( Que celui-là au moins soit sauvé!» mais tous reprennent : « Celui-là est pour Pacahuamacî Celui-là est pour Pacahuamac!... » Et les douze mammaconas chantent : (( Au commencement, avant le dieu Soleil, et sa sœur la lune, son épouse, il y avait Pacahuamac, qui était l'esprit, le pur esprit! »

« Il faut du sang pur à Pacahuamac! » répondent en chantant les assistants et puis Tun d'eux ayant crié encore : Celui-là est pour Pacahuamac ! Huascar se retourna et le fit taire.

Ils étaient tous debout, maintenant, excepté les quatre punchos rouges toujours prosternés, veilleurs du sacrifice. Les souffleurs de quenias faisaient un bruit terrible avec leurs os de flûtes de morts. Bientôt, on n'entendit plus qu'eux, car leur bruit avait eu raison de tous les bruits. Marie- Thérèse, effondrée, vaincue, ne criait plus, ne résistait plus. Aucune voix, aucun signe n'avait répondu à son appel. Christobal et elle étaient perdus! Elle demanda, dans un souffle, aux mammaconas qui l'entouraient : « Allumez au moins les parfums ! Nous ne souffrirons pas ! » mais les

deux qui devaient mourir avec elle lui dirent : « Nous devons mourir de tout notre esprit et de tout notre eœur pour revivre de tout notre esesprit et tout notre cœur. On n'allumera pas les parfums ! »

Et voilà que les joueurs de quenias se turent à leur tour et qu'il y eut un silence effrayant. Toute l'assemblée à nouveau se prosterne. Et la voix sonore de Huascar dit : « Silence dans la Maison du Serpent ! Le mort va venir ! Ecoutez ! »

Alors une sorte de tremblement de terre semble ébranler les murs cyclopéens, cependant que le sourd roulement du tonnerre se faisait entendre, mais, au lieu de venir du ciel, il montait des entrailles mêmes de la terre ^

A ce moment, le petit Christobal tressaillit dans les bras de sa sœur et elle crut que c'était de peur. Mais il lui dit à l'oreille : « Regarde, Marie- Thérèse, regarde les quatre punchos rouges. » Alors, elle leva sa tête appesantie et regarda, et elle aussi tressaillit. Pendant que, sous le coup de l'effroi causé par ces étranges phénomènes, toute l'assistance était courbée sur les dalles, quatre têtes apparaissaient, soulevées, tendues vers Marie-Thérèse, et, sous leur bonnet à oreillettes, sous les cheveux qui balayaient leur visag-e tanné, bruni par les fards indiens, l'Epouse du Soleil venait de reconnaître son fiancé, son père, Natividad et l'oncle François-Gaspard,

Une joie immense inonda son cœur. Le petit Christobal et elle se serrèrent éperdument.

Les quatre bonnets des quatre punchos rouges étaient déjà retombés sur les dalles pendant que toute l'assistance relevait la tête au cri poussé par Huascar, annonciateur du roi défunt Huayna- Capac.

Tandis qu'un nouvel ébranlement de la terre semblait secouer tout l'édifice, Huascar, les bras tendus vers la muraille qui s'entr'ouvrait, criait à Marie-Thérèse : A qui esta el morto! (Voici le mort !).

LA partie de la muraille où étaient sculptés les signes mystérieux et le couple d'oiseaux à têtes d'hommes sembla pivoter sur ellemême et, dans le même moment, Marie-Thérèse poussa un grand cri, car le mort arrivait. Il vint jusqu'à elle, du fond du gouffre obscur qu'avait ouvert le déplacement des pierrescyclopéennes(i).

(1) Ce que l'on peut voir des constructions incaïques au Pérou et particulièrement au Cuzco, étonne et stupéfie le voyageur, arrivât-il d'Egypte, des plaines de Thèbes aux cent portes ou des rives de Philse. La masse des monuments tient du prodige si l'on songe aux infimes moyens mécanigues dont les Incas disposaient pour le transport de ces pierres dont ils bâtissaient leurs temples. Ceux-ci étaient ordinairement de porphyre ou de granit, en blocs colossaux, aux curieuses figures géométriques s'encastrant les unes dans les autres, ce qui leur donnait une solidité d'ensemble que les tremblements de terre les plus violents n'ont pas même, depuis tant de siècles, ébranlée. Si la conquête n'avait pas passé sur ces édifices avec sa torche enflammée et sa puissance de destruction, ils seraient encore tous debout, tels qu'au premier jour. Les différents blocs étaient ajustés avec tant d'exactitude et si étroitement unis, qu'il était impossible d'introduire entre eux la lame même d'un couteau. Plusieurs de ces pierres, nous dit Acosta qui les a mesurées lui-même, avaient trente-huit pieds pleins de long sur dix-huit de large et six d'épaisseur. Il est certain que les Incas avaient leur secret, comme les Esryptiens ont eu le leur, pour le remuement et le transport cTe ces poids formidables et il semble bien que ce secret pour les uns comme pour les autres, a dû être hydraulique. Dès lors ii ne faut pas s'étonner si l'on voit un pan de muraille cyclopéenne obéir à la poussée du doigt ou tourner sur lui-même.

Quand celles-ci eurent repris leur position première, Marie-Thérèse le vit assis devant elle dans un fauteuil d'or à deux places. L'une de ces deux places à côté de la majesté défunte était encore inoccupée. La foule des Indiens acclama : «Gloire à rinca!» et se prosterna de nouveau. Les joueurs de quenia soufflèrent leurs -airs les plus funèbres dans leurs os de mort. Les deux mammaconas qui devaient accompagner Marie-Thérèse dans les demeures enchantées du Soleil se placèrent à sa droite et à sa gauche et les dix autres prêtresses formèrent deux théories qui ne cessèrent de se croiser en balançant leurs voiles. Quand elles arrivaient devant le Roi Embaumé, elles s'agenouillaient, relevaient la tête et criaient à l'écho : « Celui-là est Huayna Capac, roi des rois, fils du grand Tapac Inca Yupanqui. Il est venu par les couloirs de la nuit pour chercher la nouvelle Coya que le peuple inca offre à son fils Atahualpa! )> p^uis, elles se redressaient et se recroisaient et recommençaient à balancer leurs voiles. Elles firent ce manège douze fois. Chaque fois elles criaient plus fort et chaque fois les joueurs de flûte dans les os de mort faisaient entendre des airs plus stridents. Marie-Thérèse, toujours serrant dans ses bras le petit Christobal qui avait caché sa tête sur son sein à l'apparition

Ainsi peut-on s'expliquer les quelques miracles — toujours les mêmes — qui s'accomplissent dans les temples, dont parlent les auteurs, et qui étaient destinés à frapper l'esprit des foules. Les Incas n'ont rien ignoré, en effet, du travail des eaux et de la force que l'on peut demander à une goutte d'eau.

2^0 rÉPOUSÈ DU SOLEIL

de Huayriâ Câpâc, fixait le Mort et le Mort le fixait. Il semblait à tous Qu'une épouvàhte Rypnôtiqiie immobilisait la jeune fille en fàcë dé l'envoyé de l'enfer incaïqué qui 'venait la chercher.

Le Roi avait, lui aussi, revêtu là robe dé peaii de chauve-souf is propre à la traversée dés coulôifS de la nuit, rnais, sous cette parure passagère, il laissait entrevoir le îftanteau royal et les sandales d'or. Sa noble figure impassible et sévéré était découverte. Elle avait conservé cette teinté bruné qui lui avait été naturelle. Il ne portait sUf ses cheveux, d'uh noir de corbeau, que lé llaiitu, la couronne légère à frangés et à glands pareille à celle que l'on avait posée stir le front de Mârîe- Thérèse; mais celle du roi avait les deux plunies de Coraquenque. Les gardiens du Temple dé là Mort avaient-ils glissé sous les paupières embaumées le faux éclat des billes de verre, ou lé prodigieux secret des embaumeuçs avait-il conservé à travers les siècles la lumièfe des toyâlés pupilles? Mais il paraissait à Marie-Thérèse qûé ce monarque funèbre la fixait d'un regard effroyablement vivant? Il était assis très natUrelletneftt, les mains aux genoux. Il Sembla même à la jeiirie fille qu'il respirait, tant ce mort présérîtâit là perfection de la vie réelle (i). Elle eut uh gfénîis-

(1) Ondegardo, Rel. Prfm. MS ; Garcila&sô. Com. Real, porte I, lib V, cap. XXIX. Les Péruviens cachèrent les Tciànnies de leurs souverains après la conquête, afin qu'elles ne fiïssent pas profanées par les insultes des Espagnols. Ondegardo, étant corrégidor du Cuzco, en découvrit cinq, trois d'hommes et deux de femmes. Les premières étaient

sèment d'horreur que, seul, le petit Christobal entendit, car c'était la douzième fois que les maminaconas passaient en chantant toujours plus fort et que les joueurs de quenia les accompagnaient et ils étaient arrivés tous à un diapason tel qu'on ne percevait plus, dans la Maison du Serpent, que leurs accents déchirants et barbares.

Les Indiens de l'assemblée commençaient, eux aussi, à se trémousser en hululant, de droite et de gauche, en imitant le balancement des trois gardiens du Temple. Marie-Thérèse regardait toujours le mort, non seulement parce qu'elle né pouvait faire autrement, se trouvant en face de lui et comme hypnotisée par lui, mais encore parce qu'elle ne voulait pas regarder les punchos rouges. Elle sentait que ses yeiux, s'ils ne res-

lôs corps de Viracocha, du grand Tapac Inea Yupanqui et de son fils Huayna Caprac. Garcilasso les vit en 1560. Ils étaient revêtus de leurs robes royales, sans autres insignes que le llantu sur leurs têtes. Ils avaient l'attitude (Jfe "personnes assises, et, pour employer son expression, ils offraient la perfection de la vie réelle, sans qu'il manquât un poil de leurs sourcils. Quand on les transporta par les riïes, décemment enveloppés d'un manteau, les Indiens s^ jetèrent à genoux, en signe de respect, avec des pleurs et des gémissements et furent encore plus touchés quand ils virent quelques Espagnols se découvrir pour rendre hommage à cette royauté évanouie. Les corps furent ensuite portés à Lima d'où ils disparurent plus tard, mystérieusement. Le P. Acosta, qui a pu le*s voir, atteste leur parfait état de conservation. « On eût dit une assemblée religieuse solennellement recueillie dans sa dévotion, tant les formes et les traits conservaient fidèlement l'expression de la vie, y> Les Incas ne réussissaient pas moins bien que les Egyptiens dans l'effort orgueilleux de perpétuer l'existence du corps au delà des limites que leur assigne la nature. Ils étaient aidés, du reste, par un sol qui, encore maintenant, produit de funèbres merveilles. Riche en salpêtre, le sable do la Costa a la propriété de conserver les corps comme s'ils avaient été précieusemeùt embaumés.

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taient pas sur le mort, iraient fatalement à ceux-là et les trahiraient.

Marie-Thérèse était déjà comme à moitié enfouie dans l'idée de la mort; il lui semblait que déjà la terre la possédait qui devait Tétouffer, mais que sa tête était encore libre. Et elle n'avait plus qu'une crainte particulière au milieu de la terreur sans fond dans' laquelle elle descendait, c'est que sa tête se tournât malgré elle du côté de ceux qui pouvaient encore la sauver, et les désignât à ce peuple fanatique. Ainsi se forçait-elle à « l'hypnotisation », en face du mort. Et le peuple inca, voyant ce miracle s'accomplir, et qu'elle était déjà prise par le mort, rendait des actions de grâce à la divinité.

Mais Huascar leva le bras, fit un signe de deux doigts de la main droite, et il y eut le silence et une immobilité de tous instantanée et absolue. Qu'allait-il se passer? Le crâne pain-de-sucre, le crâne petite-valise et la casquette-crâne s'approchèrent et désignèrent aux deux mammaconas qui devaient mourir la place restée libre sur le double fauteuil d'or. Celles-ci dirent aussitôt à Marie- Thérèse en indien aïmara : « Allons, Coya, viens ! sois heureuse et douce, le Roi t'appelle. » Et elles la soulevèrent et la portèrent dans cette place restée libre sur le double fauteuil d'or, à côté du roi défunt Huayna Capac, fils du grand Tupac Inca Yupanqui. Et ceci fait, le fauteuil se trouva face à l'assemblée et face aux punchos rouges,

Marie-Thérèse ferma les yeux pour échapper

UEPOUSE DU SOLEIL 273

à l'horreur de se voir côte à côte, sur le même fauteuil, avec le mort qui devait l'emporter dans la terre et aussi pour ne pas les voir, eux, les punchos rouges... pour ne pas les voir... pour ne pas les voir; car elle se rendait de plus en plus compte que si son regard se croisait avec* celui de Raymond, ou avec celui de bon père, elle éclaterait en sanglots ou se lèverait comme une femme ivre pour courir à eux, ou leur crierait quelque chose qui les perdrait tous. Cependant, malgré ses paupières closes et malgré qu'elle parût déjà aussi momifiée que son compagnon le Roi, elle était renseignée. Le petit Christobal, par-dessus les bras recourbés de sa sœur, regardait tout ce qui se passait; et il lui disait tout bas, si bas que Marie-Thérèse sentait à peine son souffle monter le long de sa gorge nue : « Raymond a levé la tête... et puis papa... papa a fait un signe... mais il ne faut pas le dire... » jMarie-Thérèse mit sur le souffle de l'enfant sa main qui tremblait et il comprit qu'il devait se taire. « Ainsi, ils étaient là, pensait-elle. Qu'allaient-ils tenter ? qu'allaient-ils pouvoir faire ? » C'était horrible de les savoir-là, cachés et impuissants !... car s'ils n'avaient pas été impuissants, ils ne se cacheraient pas!... Ils seraient venus avec la police... avec des soldats !... C'était cela qu'elle ne comprenait pas!... Pourquoi se cachait-on pour la sauver! Les Indiens étaient donc les maîtres du nays, maintenant?... Elle pensa à la révolution, au général Garcia qui avait demandé sa main.

274 L'ÊPOVSE DU SOLEIL

Pourquoi n'était-oit pas allé trouver Garcia, il Serait accouru avec son armée, près d'elle. Mais, eux, cachés sous leurs punchos rouges, qu'aîlaiênt-ils faire au milieu de ce peuple qui voulait sa mort ? que pouvaiént^ils pour elle ? Cependant ils devaient avoir leur plan.

Les mammaconas chantaient : « Des tremblements de terre ébranlèrent le sol, la lune fut entourée d'anneaux de feu de diverses couleurs; le tonnerre tomba sur l'un des palais royaux et le réduisit en cendres; on vit un aigle chassé par plusieurs faucons remplir Vair de ses cris, planer au-dessus de la grande place de la cité et, percé par les serres de ses agresseurs, tomber sans vie en présence des plus nobles încasî » A ces derniers mots qui rappelaient, selon le rite, la défaite et la mort de leur dernier roi, tous courbèrent là tête, avec des gémissements, et le souffle des joueurs de quénia trembla dans les os des morts. Huascar, lui aussi, s'était incliné; puis il releva le front, ses yeux rencontrèrent les paupières de Marie-Thérèse qui s'entr'ouvraient. Elle le vit et frissonna. Elle ne doutait plus qu'il l'aimât et que c'était lui qui la faisait mourir. Quand il fit quelques pas vers elle, elle crut sa dernière heure venue, tant son regard était sombre. Elle avait pu supfjlier la foule anonyme; celui-là, elle ne le pourrait point. Elle referma les yeux.

Elle l'entendit alors qui lui disait d'Une voix lente et monotone comme celle d'un prêtre à l'église : (( Coya, tu appartiens à HUayna Capac,

LEPOUSE DU SOLEIL ^75

le grand Roi venu des enfers pour te conduire dans la maison du fils du Soleil. Nous té laissons seule avec lui. C'est lui qui te conduira au seuil du mystère qui doit rester inconnu des vivants* Il te fera traverser les cowloirs de la nuit et te fera connaître, selon le rite, la gloire du Cuzco, fillé du Soleil. Enfin, c'est lui qui, dans le Temple, te fera asseoir au milieu des cent épouses; Tu dois lui obéir et, si tu veux que le charme ne soit rompit, ne te lève que s'il se lève! Et souviens-toi que le serpent veille dans la Maison du Serpent. »

Il se retira à reculons avec les trois gardiens du Temple, pendant que la foule des Indiens s'écoulait lentement par les trois portes. Toutes les mammaconas s'en allèrent aussi, en ramassant leurs longs voiles noirs sur leurs têtes comme des femmes en deuil qui sortent du cimetière. Et même les deux qui allaient mourir se retirèrent après avoir baisé les pieds de Marie-Thérèse, qui étaient nus sous la robe de peau de chauve-souris.

L'idée qu'on allait la laisser toute seule dans cette salle que gagnait la prompte obscurité de la nuit, seule avec son petit Christobal dans les bras, à côté du Mort, l'emplissait d'une horreur plus grande que le spectacle que venaient de lui donner ces sauvages. Pourquoi s'en allaient-ils?... Sans doute, parce qu'il allait se passer quelque chose de si atroce qu'ils n'avaient pas le courage d'y assister. Huascar l'avait dit : « Il y a des mystères que les vivants ne doivent pas connaître!)) Qu'est-ce qu'on lui avait préparé avec ce

mort? Pourquoi lui avait-on défendu de se lever? « Ne te lève que s'il se lève! » Il allait donc se lever? Ce Mort allait donc marcher devant elle? la prendre par la main avec sa main hideuse de momie? l'entraîner chez les morts, par les couloirs de la nuit?

Au fur et à mesure que la salle se vidait, on eût dit également que la lumière la quittait.

Et les punchos rouges?... est-ce qu'ils n'allaient pas l'arracher aux bras du mort?... ou bien allaient-ils s'en aller comme les autres?... Elle les regarde maintenant... tous les quatre... tous les quatre prosternés sur les dalles!... Les mammaconas lui ont dit : « Ce sont les veilleurs du sacri- {ice qui doivent avoir le droit de rester ». Cependant, il faudrait ^voir... les gardiens du Temple sont partis... Huascar est parti... les quatre punchos rouges vont peut-être le suivre... Non! ils ne bougent pa;^!... Ah! Marie-Thérèse peut les regarder... ils ne la regardent pas I ils sont là, écrasés sur la pierre, comme des choses inertes...

Mais il n'y a plus qu'une vingtaine d'Indien.«= dans la salle. Qu'attendent les punchos rouge? pour bondir vers elle?... Qu'attend Raymond?... Qu'attend Raymond!... (( Oh! Marie-Thérèse, nous allons rester seuls avec eux, murmure le petit Christobal... ils nous sauveront! » C'est cela' évidemment, pense-t-elle... c'est bien cela!.. Voilà le plan!... Ils ont dû séduire les vrais veilleurs du sacrifice, les séduire ou les tuer, achetei

la complicité de quelques caciques (ils aiment tant l'argent!)... et ainsi se sont-ils introduits dans la Maison du Serpent sous les punchos rouges, sachant qu'à la fin de la cérémonie on les laisserait seuls, tout seuls avec Marie-Thérèse, le petit Christobal et le Mort!... Allons, tout allait se passer le plus simplement du monde, car tout pour la fuite avait dû être préparé... et, bien sûr... ce n'est pas le Mort qui résisterait ?

Maintenant, le Mort faisait moins peur à Marie- Thérèse.

Elle embrassa le petit Christobal qui lui rendit son baiser et la serra dans ses petits bras... Encore cinq, quatre, trois Indiens... Ils se retournent pour la voir avant de partir... Ah! elle n'a garde de bouger... non... non... pas un mouvement... c'est défendu!... Elle ne doit se lever que si le Mort se lève!... Alors, elle reste bien sage, avec son petit frère dans ses bras, sur son fauteuil d'or... plus d'Indiens!... plus un!... plus personne que les quatre veilleurs du sacrifice, qui se lèvent à leur tour, et prennent lentement à leur tour le chemin des portes... Oui, ils s'en vont eux aussi... ils s'en vont!...

Ah! Marie-Thérèse a un sourd gémissement... Elle n'ose crier, elle ne sait pas si elle doit, si elle peut crier !... Mais de les voir s'en aller comme les autres, sans un regard de son côté... cela lui arrache le cœur... et voilà que le petit Christobal pleure... ne peut plus se retenir de pleurer... (( Ils s'en vont! ils s'en vont! » dit-il dans ses larmes,

278 VÊPOUSE DU SOLEIL

mais encore elle le fait taire... Il faut voir... il faut avoir du courage jusqu'au bout... Il y en a trois, trois veilleurs du sacrifice,., qui, lentement, les têtes courbées sous le bonnet sacerdotal, s'en sont aflés vers les trois portes.... mais il y en a un, le quatrième qui s'est arrêté au milieu de la salle, à demi tourné vers Marie-Thérèse... et celui-là lui fait un signe... et celui-là, c'est Raymond!... Ah ! sûrement, ils sont sauvés ! ils sont sauvés ! mais il faut agir bien prudemment, n'est-ce pas?... bien prudemment... Les trois sont donc allés aux trois portes, et ils regardent avec précaution dans les cours, car chaque porte donne sur une cour comme dans les palais incaïques où aucune pièce ne communique avec aucune autre pièce.

Est-ce que le peuple d'Indiens est parti ? Est-ce qu'il est bien parti?... Evidemment, c'est cela qu'ils regardent, c'est de cela qu'ils s'assurent. Et Raymond trouva, certainement, qu'ils y mettent trop de temps. Il attend le signal ! Il attend le signal ! Et ses mains armées, terriblement armées, se tendent vers Marie-Thérèse, qui déjà, oubliant la recommandation de Huascar, se soulève sur son trône d'or, alors que le Mort, lui, reste, comme il convient aux morts, surtout aux Roi5 morts qui ont de la dignité et le respect d'euxmêmes, immobile... Ahî le signal! le signal!,., c'est le marquis qui le donne!... c'est le marquis c'est le marquis qui le donne!,., Recuerda! (souvipns^toi)*

A ce mot d'ordre, qu'il attendait avec une impatience mortelle, Raymond se précipite sur Marie-Thérèse. Le marquis le suit et, tandis que les deux autres continuent de veiller aux portes, tous deux bondissent, gravissent les hauts degrés de porphyre, tendent les bras à Marie-Thérèse... Et Marie-Thérèse, se levant tout à fait cette fois, pousse un cri de joie et de délivrance et est déjà prête à se jeter dans leurs bras tendus avec le petit Christobal... quand, tout à coup, dans la seconde même où elle va quitter le siège fatal, un sifflement sinistre se fait entendre, cependant qu'elle jette une clameur effroyable et qu'elle se débat avec l'enfant dans les replis monstrueux d'une bête énorme qui vient de jaillir autour d'elle, qui l'enserre de ses anneaux, qui la broie, qui la retient, qui l'emprisonne sur le fauteuil de la Mort, avec le Mort! C'est le serpent de la Maison du Serpent qui garde sa proie!..,

Raymond, le marquis, ont jeté un égal cri d'horreur devant ce rempart inattendu qui se dresse en face d'eux et ils se sont rués sur le monstre dont la tête se balance fantastiquement au-dessus d'eux en faisant entendre un singulier bruit de clochettes. Ils veulent lui arracher ses deux victimes!... Ils le frappent! Ils l'étreignent à leur tour!... Ils voudraient le tuer! l'étouffer!... Epouvante nouvelle!... Leurs mains insensées ne rencontrent point la chair vivante mais le froid du métal, des anneaux qui grincent, qui glissent les uns sur les autres, mus par quelque mécanisme lx\*

280 VÊPOUbE DV SOLEIL

fernal (i), écailles de cuivre (2) qui défendent Marie-Thérèse et l'enfant contre les efforts qui tentent de les sauver, mieux que ne le feraient les barreaux d'une prison!...

C'est en vain que Raymond essaie d'attirer à lui les membres glacés de Marie-Thérèse, en vain que le marquis a tenu dans ses mains les mains du petit Christobal... Ils sont impuissants à les arracher au monstre qui continue de balancer au-dessus d'eux sa tête triangulaire dont la gueule entr'ouverte laisse échapper un sifflement de plus en plus aigu et cet étourdissant bruit de clochettes... auquel on accourt de partout...

Natividad: a crié : <( Les voilà! les voilà!... » et il s'est sauvé... mais où se sauver!... Et le marquis ne veut plus fuir... Et Raymond ne veut plus quitter Marie-Thérèse!... Et la salle tout entière se remplit à nouveau d'Indiens!... de dignitaires!... de caciques... de punchos rouges qui crient au sacrilège... de ma^nmaconas qui agitent désespérément leurs voiles noirs... de soldats quichuas qui font ouvertement cause commune avec la bande d'Oviedo Runtu, lequel seul reste invisible.

Huascar enfin apparaît. D'où vient-il?... Son calme, son immobilité, au milieu de tout ce tu-

(1) Les prêtres incas, comme les prêtres égyptiens, avaient créé au fond de leurs sanctuaires, pour frapper l'imagination des foules, de. curieux mécanismes dont le ressort devait rester secret, sous peine de mort. Voir à ce sujet Pedro Pizaro et Garcilasso. La léspndo qui s'nttnche h la Ma-gon du Serpent, lequel ae laisp^it jamais «^chripr^r cq nroî*»,, est due certainement à quelque mécanisme de te> genre,

(2) Lés Incas ne connaisscucul point ic icr.

multe, semblent attester qu'une pareille scène ne l'a point surpris... que rien ne pouvait le surprendre... Il aurait été prévenu de ce qui allait se passer qu'il ne montrerait pas plus de tranquillité. C'est lui qui commande, qui fait charger de chaînes les captifs, le marquis, Natividad et l'oncle François-Gaspard, lequel, devant la brutalité de ses agresseurs, recommence à s'inquiéter et à vSe laisser gagner à son tour par l'épouvante... c'est Huascar qui ordonne à ses Indiens d'emmener les malheureux.

Le marquis appelle une dernière fois : « Christobal ! Marie-Thérèse ! » mais, ils ne lui répondent pas, car ils sont déjà comme morts parmi les anneaux du serpent.

Cependant Huascar est de plus en plus sombre, car c'est en vain que sur son ordre, dans la salle envahie, on cherche Raymond. Raymond s'est enfui. Raymond serait-il seul à échapper à sa vengeance ?

Derrière les captifs, les Indiens ont quitté la salle en chantant la gloire, la force, la ruse et l'adresse du serpent dans la Maison du Serpent, Pendant le tumulte, les mammaconas ont jeté leurs voiles de deuil sur la momie assise de Huayna Capac. Les Indiens repartis, elles ont repris leurs voiles, et, à leur tour, sont parties. Puis sont partis tous les autres dignitaires, à l'exception de Huascar et des trois gardiens du temple dont les petits poings hideux caressent les anneaux du serpent. Puis, Huascar est passé der*

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rière le double fauteuil d'or. Alors, comme s'il recevait un ordre, le serpent a cessé de siffler, et il a refermé son ignoble gueule sur le bruit des clochettes... et, peu à peu, il s'est replié... aussi lentement qu'il avait été rapide à se détendre et à encercler la pauvre Marie-Thérèse et le petit Christobal. Enfin, anneau par anneau, le serpent a fini par disparaître tout à fait derrière le fauteuil d'or. Huascar, alors, a touché 1^ pierre du mur à l'endroit du coraquenque, l'oiseau à tête d'homme, et la pierre, de nouveau a tourné, ouvrant le couloir de la nuit. Aussitôt le double trône ^ gliss,é dans le couloir de la nuit, emportant le roi mort et Marie-Thérèse et le petit Christobal. Et la muraille, sur eux, s'est refermée, car il y a des mystères que ceux qui ne sont pas encore prêts à mourir ne doivent pas connaître. Aussitôt, les trois gardiens du Temple ont incliné leurs trois têtes de monstres devant Huascar et Huascar est resté seul dans la Maison du Serpent, comme c'est son droit, parce que Huascar est le dernier grand-prêtre des derniers Incas. Il s'est assis, solitaire, sur la plus haute marche de porphyre et, dans la nuit, il s'est pris la tête dans les deux mains. Ainsi il resta jusqu'à l'aurore.

DISSIMULÉ dans une niche de pierre creusée par la main des Incas, Raymond attendit Huascar toute la nuit, devant la Maison du Serpent. Maisilnevitsortiraucun de ceux pour lesquels il était resté là, malgré le danger qu'il courait d'être reconnu par les quichuas, dignitaires de Vlnteraymi. Certains, en passant, jetèrent un coup d'œil rapide sur ce pauvre Indien qui semblait dormir, roulé dans son puncho, mais nul ne se douta que l'homme était celui qui leur avait échappé, au moment du sacrilège. Les ombres de la nuit étaient du reste favorables à Raymond. C'étaient elles qui l'avaient sauvé dans cette vaste salle où s'étaient rués les Indiens à l'appel du serpent à clochettes. Dans le tumulte et la confusion générale, il avait eu la présence d'esprit de retourner le puncho rouge qui ressemblait maintenant sur ses épaules à tous les autres punchos quichuas. Il était sorti avec la foule, s'était trouvé dans la rue avec elle et était resté dans cette niche, accablé par les événements.

Il n'avait plus aucun espoir; les quichuas étaient les maîtres du pays. La dernièrp \ iV-toirr^

284 UÊPOUSE DU SOLEIL

de Garcia leur avait livré le Cuzco. Tout ce qui n'était pas indigène avait fui. Or, sur les 50.000 habitants de l'antique cité, les sept huitièmes étaient de pure race indienne, qui ne s'étaient pas vus à pareille fête depuis la conquête espagnole. Les quelques troupes que Garcia avait laissées là, auxquelles du reste étaient venus se joindre avec enthousiasme les soldats vaincus de Veintemilla, faisaient chorus avec la population indigène d'où ils étaient tous sortis et dont ils partageaient les mœurs, les croyances, le fétichisme.

Toute la région était dans un état d'exaltation incaïque que rien ne pouvait calmer depuis que Garcia s'était éloigné, par prudence, du reste. Le général n'avait pas voulu tenter l'aventure de s'opposer personnellement aux manifestations d'un fanatisme qui, selon lui, devait tomber tout naturellement, après les fêtes de Vlnteraymi.

En attendant, le pays était redevenu le domaine sacré des fils du Soleil comme aux plus grands jours des Incas. Les chants, les processions, les danses ne cessaient pas. Quand Raymond et ses compagnons étaient arrivés aux environs du Cuzco où ils avaient caché leur automobile dans un des tambos (auberge de campagne) dont ils avaient « acheté )) le propriétaire, il leur avait bien fallu se rendre compte de l'impossibilité où ils étaient de tenter un coup de force. Heureusement, l'or de Garcia était là, suprême espoir. Ils avaient promis à l'aubergiste, qui était un métis fort pauvre ne demandant qu'à devenir riche, une

petite fortune s'il parvenait à leur amener un ou deux punchos rouges, susceptibles de s'entendreavec eux pour affaire d'importance, moyennant la forte somme ; et cela en cachette de Huascar.

Le métis leur en amena quatre qui devaient être le soir même les veilleurs du sacrifice et dont la fonction consisterait à rester les derniers dans la Maison du Serpent, devant la Coya et le Huayna Capac avant le mystère des couloirs' de la nuit. Cela, vraiment, « tombait » bien. Cela '( tombait » trop bien et ils eussent dû se méfier. Mais Raymond et le marquis étaient trop heureux de pouvoir enfin pénétrer jusqu'à Marie-Thérèse pour s'arrêter à des détails qui auraient éveillé la prudence des moins habiles. François-Gaspard qui avait assisté à la combinazione avait pu, avec quelque raison, cette fois, hausser les épaules de mépris pour une aussi pauvre politique. Tout avait été réglé avec les punchos qui touchèrent immédiatement moitié de la somme et qui' devaient avoir le reste après le succès de l'entreprise. Il était entendu, du reste, qu'ils y collaboreraient en facilitant l'enlèvement et en se faisant les gardiens de l'une des portes par laquelle la petite troupe pourrait s'échapper, le coup fait, avec son précieux butin. Sur quoi, les quatre voyageurs avaient revêtu le manteau des veilleurs du sacrifice et s'étaient grimés, et avaient coiffé le bonnet à oreillettes. La cérémonie devait avoir lieu vers la fin du jour au milieu d'une populace

285 UÊPOVSE DU SOLEIL

en liesse : qui donc se mêlerait de reconnaître ces faux-prêtres dont le rôle consistait à toucher de leurs fronts les degrés de pierre? François-Gaspard avait été naturellement le premier à se prêter à cette mascarade, comme il l'appelait; il avait accepté son rôle avec une bravoure tranquille c(ui lui avait fait reconquérir toute l'estime perdue dans l'esprit du marquis et aussi dans celui de son neveu. Natividad pensait lui-même un peu à Jenny l'ouvrière, mais l'affaire paraissait proche du dénouement. Il savait, par métier, qu'on pouvait faire, dans ce pays, beaucoup de choses avec de l'or et il connaissait particulièrement la vénalité des Indiens. Il ne doutait point, lui, du succès final de cette petite tragi-comédie. L'Indien, tant de fois, avait été joué par le Blanc !

Or, dans la circonstance, c'était le Blanc qui était joué par l'Indien. Ils s'en aperçurent à leurs dépens. Huascar les avait, dans leurs punchos rouges, convenablement <( roulés ».

Où étaient-ilsj maintenant, les veilleurs du sacrifice ? ceux qui devaient sauver Marie-Thérèse et Christobal? Où le marquis? Où Natividad? Où l'illustre membre de l'Institut? Au fond de quel cachot et promis à quel destin?

Dans cette rue sombre, devant ce palais fatal, Raymond attendait Huascar pour le tuer. Mais personne ne sortait plus de la Maison du Serpent. A l'aurore, une main se posa sur le bras du faux Indien. Celui-ci releva la tête. Il reconnut le grand vieillard qui suivait Huascar sur la place

I/flPOTJSE DU SOLEIL 287

d*Arequipa. Il avait devant lui le père de Mariâ- Christina d'Orellana.

— Pourquoi restes-tu ici ? lui demanda le vieillard. Ce n'est pas de ce côté que la ptocéssion apparaîtra. Viens avec moi, tu pourras voif ma fille qui va sortir du couloir de la nuit.

Ces paroles du pauvre fou frappèrent Raymond, d'autant que de nombreux groupes d'Indiens passaient maintenant dans la rue, suivant tous la même direction. Le vieillard lui dit encore : « Viens avec eux. Tu vois, ils vont tous à la procession de V Epouse du Soleil! » Raymond se leva et le suivit. Dans son horrible situation qui n'était comparable à rien de ce qui pût être imaginé de raisonnable dans le monde actuel civilisé, il finissait par trouver tout naturel qu'il se laissât diriger par un fou. Le vieillard, en marchant, lui disait : <( Je te connais bien. Tu es venu dans le pays pour voir l'Epouse dU Soleil. Tu t'es même déguisé en Indien pour cela, mais c'est bien inutile, tu n'as qu'à venir avec moi, tu la verras, l'Epouse du Soleil! Je suis celui qiii connaît le mieux Cuzco et la province, par-dessus et par-dessous. J'ai vécu dix ans dans les souterrains. Quand je ne suis pas dans les souterrains, je fais visiter la ville aux étrangers. Et je les conduis à toutes les étapes que parcourait autrefois l'Epouse du Soleil avant d'être réunie au Soleil dans le temple de la mort, qui est aussi, bien entendu, le temple du Soleil, mais par en-dessous. Tu verras, c'est très curieux!... Aujourd'hui, ce

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sera même plus curieux que la dernière fois, parce que, la dernière fois, ils étaient obligés de se cacher et les processions n'avaient lieu que dans les couloirs de la nuit^ mais aujourd'hui, ils sont les maîtres par-dessus comme par-dessous; Huayna- Capac, le roi mort, osera regarder une fois encore le Soleil vivant. Et ils se promèneront dans les rues de la ville. Si tu ne sais pas cela, c'est que tu n'écoutes pas ce qui se dit autour de toi. Où sont tes compagnons? J'aurais pu leur faire visiter la ville à eux aussi! et leur faire suivre les étapes, aussi. Et, tu sais, je n'aurais pas demandé plus cher. Quelques centavos me font vivre pendant des semaines. Les aubergistes le savent bien qui me confient leurs étrangers pour la visite de la ville et nul ne la connaît mieux que moi. Tu es venu pour les fêtes de Vlnteraym^i, Je t'ai vu pour la première fois à MoUendo, puis, à côté de la maison du Rio Chili, à Arequipa, puis devant la Maison du Serpent, Ce sont toutes les étapes avant les couloirs de la nuit. C'est par là, qu'il y a dix ans, ils ont conduit ma fille Maria-Christina, qui était la plus belle fille de Lima et qu'ils ont jugée digne de leur dieu. Moi, je n'étais pas prévenu. Mais, cette fois, ça ne se passera pas comme ils le croient. Quand j'ai vu revenir les fêtes deT/wteraymi, je me suis dit : <( Orellana, il faut prendre tes précautions! Et je les ai prises, ma parole. Viens, j'entends le bruit des flûtes d'os de mort ! » Il lui fit traverser tout Cuzco. Et Raymond ne voyait rien de l'antique Cuzcp cyclopéen sur le-

quel est construit le Cuzco moderne; il passait au milieu de cette ville prodigieuse qui fut élevée, sans doute, par des géants ou par des dieux, car les blocs de granit et de porphyre dont elle est faite, n'ont pas bougé depuis qu'une force inconnue aux hommes de notre temps les a amenés là. Et ils ne bougeront jamais, et ils mourront avec la terre, cependant que le souffle du ciel ou le tremblement des monts aura depuis longtemps fait disparaître les petites bâtisses des conquistador s. Il passait aveugle au milieu de ces effarants vestiges du passé. Il marchait, suivant la foule, suivant le vieillard qui le conduisait à une nouvelle étape du martyre de Marie-Thérèse.

Ils sortirent de la ville, et Orellana, le prenant par la main, comme il eût fait d'un enfant, lui fît gravir un monticule appelé, en quichua, qquisillo Hungu-Ino (l'endroit où danse le singe). Là, ils durent gravir un des blocs granitiques sculptés et tranformés par les travailleurs incas en terrasses, en galeries, en marches géantes. D'innombrables Indiens couvraient déjà ces j>entes surnaturelles et tous avaient les regards tournés vers le Sacsay-Huaynam, la colline de pierre, le fort cyclopéen, premier témoin de la grandeur des Anciens Ages. Sa longueur dépasse mille pieds et il possède trois murs d'enceinte montant les uns au-dessus des autres et creusés de niches où, ce jour-là, comme autrefois, s'abritaient les sentinelles.

Tous les yeux étaient donc tournés vers le Sac-

say-Huaynam, et tous les yeux, sur le Sacsay- Huaynam, regardaient V Intihuatana, qui est le pilier où Von attache le Soleil!

Oreliana, de sa voix cassée, expliquait comme un guide qui ne saurait perdre Thabitude d'expliquer : <c Vous voyez, senor^ le pilier qui servait aux Indiens à mesurer le temps. C'est lui, aujourd'hui, qui distribue, comme il convient, les heures de la fête. C'est une pierre religieuse érigée pour fixer l'époque pirécise des équinoxes. C'est pourquoi on l'appelle Intihuatana « où l'on attache le Soleil ». Ah ! ahl attention!... tenez!... voilà la procession qui commence!... Il faut que vous sachiez que les couloirs de la nuit s'étendent sous la ville et la campagne entre la Maison du Serpent et le Sacsay-Huaynam (i). Quand ma fille sortira des couloirs de la nuit, ce sera pour faire le tour du Sacsay-Huaynam et le tour de V Intihuatana. Alors, le Soleil ayant été détaché par le grand-prêtre, la procession s*en ira vers les portes de la ville. »

En effet, Raymond voyait maintenant très distinctement tout un cortège qui se formait autour des murailles et il distingua, en tête, Hua^vjar qui donnait des ordres. Alors, il ne s'occupa plus d 'Oreliana et courut de ce côté et se rapprocha le plus qu'il pût de la procession, sans parvenir toutefois à percer les rangs des premiers Indiens

(1) Ces souterrains, ces couloirs de la nuit, existent en réalité et forment un véritable labyrinthe, non seulement sous la ville, mais sous toute la province. Voir tous les auteurs anciens et modernes qui ont parlé du Pérou.

qui remplissaient l'air de leurs cris. Il n'était pas trop loin du pilier à mesurer les solstices. Il put voir que cette colonne solitaire, placée au centre d'un cercle, toute chargée de guirlandes de fleurs et de fruits, était surmontée d'un trône doré. Exclusivement réservé au Soleil (i), ce trône qui avait disparu depuis des siècles, avait été apporté là avant l'aurore, du fond des couloirs de la nuit. Etourdi par les cris, les chants, les bousculades, Raymond dut attendre là pendant plusieurs heures, luttant avec une astuce silencieuse pour garder sa place. Il ne voyait plus Huascar et il finit par comprendre que les quelques prêtres qui tournaient incessament autour de Vlntihuatana attendaient l'heure de m.idi.

Enfin, il revit Huascar qui avait revêtu une chape d'or qui brillait comme le Soleil lui-même. Tourné vers le fauteuil du Soleil, le grand-prêtre attendit quelques secondes. Puis il cria en aïmara cette phrase qui fut répétée de toutes parts en quichua et en espagnol : Le dieu est assis dans toute sa lumière sur la colonne! Et, après avoir attendu encore quelques secondes, il frappa dans ses

(1) L'époque des équinoxes était célébrée par des réjouissances publiques. Le gnomon était surmonté par le trône doré du Soleil ; dans ce temps, ainsi qu'aux solstices, les colonnes étaient ornées de guirlandes et l'on faisait des offrandes de fleurs et de fruits pendant que, dans tout l'empire, on célébrait une grande fête. C'était au moyen de ces périodes que les Péruviens réglaient leurs rites et leurs cérémonies religieuses et prescrivaient la nature des travaux de l'agriculture. L'année même commençait à la date du solstice d'hiver. Les conquérants espagnols abattirent la plupart de ces colonnes comme sentant l'idolâtrie. (Carci' lasso, Retangos, Acosta.)

292 rËPOVSE DV SOLEIL

mains et donna le signal de la marche de tous. Le dieu était délivré, c'est-à-dire qu'après avoir visité son peuple, il continuait librement son chemin dans les cieux. Le peuple le suivit sur la terre, de l'est à l'ouest.

Ce fut d'abord le cortège sacré qui s'ébranla, Huascar en tête, suivi de quelques centaines de serviteurs du dieu, habillés simplement et employés à débarrasser le chemin de tout obstacle et chantant dans leur marche les chants de triomphe. Puis une centaine de personnages leur succédèrent, vêtus d'une étoffe éclatante, à carreaux rouges et blancs, disposés comme les cases d'un échiquier. A leur aspect, le peuple cria : « les. amautas! les amautas! » c'est-à-dire : les sages! et il leur fit fête. Puis d'autres vinrent qui étaient tout en blanc, portant des marteaux et des massues en argent et en cuivre : c'étaient les (( appariteurs » du palais royal; puis les gardes ainsi que les gens de la suite immédiate du prince qui se distinguaient par une riche livrée azur et par une profusion d'ornements éclatants, enfin les nobles qui avaient d'énormes pendants d'oreilles. Toute la procession descendait du Sacsay-Huaynam vers la plaine et ce fut le tour de la vaste litière qui portait le double trône d'or, d'apparaître aux yeux éblouis du peuple assemblé. Mille acclamations montèrent vers elle, à l'aspect du Roi défunt et de sa compagne vivante, cris mêlés l'enthousiasme pour le descendant de Manco-Capac et de haine sauvage pour celle qui représentait la

race conquérante, la victime qu'on allait offrir en holocauste à l'astre du jour. Sur tous les gradins, une clameur funèbre la salua : (( Muera la Coyal Muera la Coya! » (à mort la reine! à mort la reine !) Marie-Thérèse paraissait déjà aussi morte que le roi, son compagnon. Elle se laissait balancer au rythme des pas des nobles Incas, porteurs de la litière. Elle était d'une beauté de statue et aussi blanche que le marbre le plus blanc et elle avait toujours dans les bras le petit Christobal, comme une Vierge Marie, l'Enfant-Jésus.

On leur avait enlevé, à la sortie des couloirs de la nuit, leur robe de chauve-souris pour leur faire revêtir la tunique de laine de vigogne si fine qu'elle avait l'apparence de la soie. Les deux mammaconas qui devaient mourir venaient derrière la litière, la tête entièrement recouverte de leurs voiles noirs. Les autres mammaconas et les trois gardiens du Temple avaient disparu. Enfin, le cortège se terminait par une compagnie très mêlée de soldats quichuas qui avaient le fusil sur l'épaule et qui marchaient au pas, au son des flûtes d'os de mort; les joueurs de quénia fermaient la marche.

Le contraste était assez savoureux du spectacle de ce cortège antique et de ce bout d'armée moderne, mais seul l'oncle Ozout eût pu en jouir, et l'oncle Ozout n'était pas là! Quant à Raymond, aussitôt qu'il avait aperçu Marie-Thérèse, il était devenu comme fou.

Ne pouvant pénétrer plus avant dans la foule,

294 VÊPOUSE DU SOLEIL

il s'était rué en arrière pour pouvoir courir vers les portes de la ville où il espérait bien se placer directement sur le passage du cortège. Mais au moment où il atteignait les derniers degrés de la colline du singe qui danse, il fut immobilisé par la foule immobile, tournée vers le sommet du Sacsay Huaynam où apparaissaient tout en haut de la plus haute tour, la silhouette éclatante, rouge dans l'azur, d'un prêtre, dont la voix se répandait sur la plaine.

Raymond reconnut le prêcheur de la pierre du sacrifice, le moine rouge de Cajamarca. Et il sut qui il était, car autour de lui on murmurait : <( le grand officier des quipucamyas », c'est-à-dire des (( gardiens du quipus », c'est-à-dire des « gardiens de l'Histoire. Et, la voix descendue du Sacsay Huaynam, chantait, pendant que le cortège s'était arrêté, la gloire d'autrefois; puis elle rappela le jour où V Etranger était entré, pour la première fois, dans cette plaine, avec son armée diabolique, après la mort d'Atahualpa. Le soleil comme aujourd'hui inondait de ses rayons la cité impériale, où tant d'autels étaient consacrés à son culte. Alors, d'innombrables édifices, dont il ne devait faire que des ruines, couvraient de leurs lignes blanches le centre de la vallée et les pentes inférieures des montagnes. La multitude des Incas s'en était allée au-devant de son nouveau mai- ' tre, dans la terreur où l'avait jetée l'affreux sacrilège, le crime qui avait frappé la divinité sur la terre. Et ils avaient regardé avec épouvante ces

UEPOUSE DU SOLEIL

soldats dont les exploits avaient retenti dans les parties les plus reculées de l'Empire. Ils avaient contemplé, étonnés, leurs armes brillantes, le teint de leurs visages si blancs, qui semblaient les proclamer les véritables enfants du Soleil : ils avaient écouté avec un sentiment de crainte mystérieuse la trompette qui jetait ses sons prolongés à travers les rues de la capitale et le sol qui résonnait sous les pas pesants des chevaux (i). Et ils avaient fini par se demander, en ce temps-là, de quel côté était l'imposture, car le chef des Etrangers traînait avec lui Manco, le descendant des rois, et agissait en son nom, et commandait en son nom ! Quand le soleil s'était caché, ce jourlà, derrière les Cordillères, on eût pu croire que l'Empire des Incas avait vécu!

Mais il n'en est rien, reprenait la voix, puisque le soleil brille toujours sur ses enfants, puisque les Andes nourricières dressent encore ileurs pics dans les cieux, puisque Cuzco (2), le nombril du monde, tressaille toujours à la voix de ses prêtres, puisque dans la plaine sacrée, le Sacsay-Huaynam et V Intihuatana sont toujours debout et puisque se déroule aux pieds des murailles saintes, comme jadis, le cortège de Vlnteraymi! »

A ces dernières paroles, la procession se remit en marche, et, en vérité, n'étaient les derniers

(1) Cette entrée de Pizarre à Cuzco avait lieu le 15 novembre 1533. Il ne peut y avoir de meilleure relation à ce sujet que le récit de Pedro Sancho et la lettre des magistrats de Xauxa que Prescott a suivi dans le texte. Les Espagnols étaient tout au plus cinq cents contre tout ce peuple.

(2) Le Cuzco veut dire en qiiichua VOwbUic.

296 UÊPOUSE DV SOLEIL

soldats quichuas qui avaient apporté là, avec leur fusil, un fâcheux anachronisme, on eût pu penser que rien n'avait changé dans la pvlaine du Cuzco, depuis plus de quatre cents ans.

Raymond avait enfin pu se dégager, mais partout il avait trouvé la foule, et il désespérait de se faire jour jusqu'à Marie-Thérèse quand il rencontra le lugubre vieillard qui l'avait conduit à la colline du singe qui danse.

— Que cherches-tu ? un endroit pour voir ? lui demanda Orellana, viens avec moi et je te montrerai ma fille. Je connais le Cuzco mieux que les Incas, viens!... viens!...

Encore une fois, Raymond se laissa conduire par le fou. Jusqu'alors il n'avait eu qu'à se louer de ses services; il paraissait être un précieux guide et, comme ils avaient tous deux la même idée fixe, celle de se rapprocher de Marie-Thérèse, le jeune homme s'abandonna à Orellana.

Le vieillard le fit entrer dans la ville par les bords du ravin Huatanay que traversent encore les vieux ponts bâtis par les conquistador s. Ils fuirent hâtivement la foule par des chemins détournés. Ainsi durent-ils faire le tour du prodigieux mur Hatun Rumioc (qui veut dire : fait d'une grande pierre) qui ne craint aucune comparaison au monde pour la masse et la solidité; ils passèrent près du Calcaurpata que la tradition dit avoir été le palais de Manco Capac lui-même, le premier roi Inca, le fondateur du Cuzco; puis ils redescendirent vers la plasa principale, la. Hua^

L'EPOUSE DU SÙLFAL 297

caypata, disaient les Incas jadis, disent encore les quichuas aujourd'hui! Pour y arriver, Orcllana fit traverser à Raymond le palais des vierges du Soleil (Acca-Huasi) où les filles de la maison royale étaient dès l'âge de huit ans confiées aux mammacoTias, littéralement « mères institutrices». Là, quinze cents jeunes filles, quoique vierges du Soleil, et vouées à son culte, étaient fiancées à rinca roi et lorsqu'elles arrivaient à Tâge nubile, les plus belles étaient transférées au sérail royal. Orellana, d'un geste et d'une parole qui lui étaient coutumiers montrait ces murs, ces chambres, ces cours et donnait des explications. C'était le métier qui le faisait vivre. Raymond le poussait devant lui avec colère, mais le vieillard ne s'émouvait pas pour si peu et disait : « Nous avons le temps. Je te promets que tu verras ma fille de si près que tu pourras lui parler. Arrête-toi et écoute la voix du passé et le chant des joueurs de quénia, la tête du cortège n'a certainement pas atteint encore San Domingo qui a été élevé sur les pierres même du Temple du Soleil. Je n'ai jamais vu un visiteur aussi î>eu curieux que toi. Sache que ce cloître antique des vierges du Soleil est toujours habité par la vertu et par la prière. Les chrétiens en ont fait un couvent sous les auspices de Santa Catarina! » Raymond s'enfuit, courut au bruit que faisait le cortège en se rapprochant. Mais l'autre courait derrière lui en lui criant : « Paie-moi, au moins, paie-moi ! donne-moi mon dû!... » Raymond lui jeta une poignée de centa-

vos que le vieillard ramassa. Descendant toujours vers la plaza principale, animé par la fureur d'avoir perdu son temps avec le vieillard évocateur du passé, il se heurta à nouveau aux derniers rangs de la foule indienne et il fut très heureux de retrouver Orellana une fois de plus qui le tirait par un pan de son puncho.uTe voilà bien avancé, lui disait le vieillard, tu ferais mieux de rester avec moi. Je connais un petit couloir de la nuit qui nous conduira au Soleil, sur la plus haute pierre de l'ancien temple élevé au page du Soleil, qui est la divine Vénus qu'ils appellent Chasca ou le jeune homme aux cheveux longs et bouclés. )) Orellana avait pris la main de Raymond avec autorité et il le fît descendre dans une cave où ils trouvèrent un escalier qu'ils gravirent et au bout duquel ils furent, en effet, en ple.n soleil et au sommet de la place centrale. Ils étaient certainement les mieux placés pour voir la cérémonie, et le cortège et le peuple qui accourait, car toutes les rues aboutissaient à cette place comme les rayons au moyeu d'un char.

Ils étaient sur l'une des plus hautes pierres de ces temples qui entouraient jadis le Temple du Soleil, ruines consacrées à la lune, aux (( armées du ciel » qui sont les étoiles^ l 'arc-en-ciel, à l'éclair, au tonnerre... murailles toujours debout, mais temples changés en boutiques, en ateliers, en écuries.

Penché à tomber, s'il n'avait été retenu par le fou plus sage que lui, Raymond regardait... m.-^is

il ne voyait pas encore les porteurs de litière, le trône d'or oij Marie-Thérèse, à côté de la momie du roi, avait déjà une attitude de momie. Le commencement du cortège fit le tour de la place dans l'ordre qui a été dit à la sortie du Sacsay-Huaynam. Tous les « serviteurs » avaient fait reculer la foule qui, tout à coup, se prosterna avec de grands cris et d'immenses gémissements. La litière d'or venait d'apparaître et le roiHuayna Capac revoyait pour la première fois, depuis bien des siècles, le centre du monde, V Ombilic dont il avait été le maître, la place sainte, la Huacaypata où se dressaient les piliers des équinoxes devant le Temple du Soleil. La piété, autour de cette grande ombre souveraine et de ce prodigieux souvenir revivant, fit s'agenouiller tout ce peuple qui en oublia sa haine pour l'étrangère, pour la Coya immobile, avec, dans ses bras, son petit d'étranger.

La litière fut amenée au centre même de la place. Alors, tout le peuple se releva avec une clameur d'allégresse, car, autour de la litière, les caciques et tous les chefs, et tous les nobles et les amautas qui sont les sages, se tinrent par la main et commencèrent à tourner, à danser en rond comme autrefois, quand ils tenaient chacun un anneau de la chaîne d'or et qu'ils dansaient la danse de la chaîne. Mais ils n'avaient plus la chaîne car chacun sait qu'en apprenant la mort d'Atahualpa, les nobles du Cuzco s'en furent jeter cette chaîne au plus profond du lac Titicaca pour

X^'Iv*'

qu'elle ne tombât point aux mains du vainqueur puisqu'elle ne pouvait plus servir à la rançon du vaincu (i).

La danse sacrée de la chaîne d'or déroulait rythmiquenient ses anneaux quand un événement inattendu vint en troubler la belle harmonie. Un cri, un appel retentissant sembla descendre du ciel ! Recuerda! (souviens-toi î). Ce mot espagnol, qui avait été le signal de la tentative d'enlèvement de Marie-Thérèse dans la Maison du Serpent, fit tressaillir la Coya qui, sur son trône, avait paru jusqu'alors aussi morte que son compagnon, le Roi Mort. L'enfant qu'elle tenait dans ses bras releva la tête et tous deux, maintenant, les yeux au ciel cherchaient d'où pouvait bien leur venir cette parole d'espoir.

(( Oh ! mon Dieu, murmuraient les lèvres tremblantes de Marie-Thérèse, n'as-tu pas reconnu la voix de Raymond, Christobal ?

— Oui ! oui î dit l'enfant, je l'ai reconnue. C'est Raymond! Il vient nous sauver! »...

Où était-il ? Où se cachait-il ? La voix venait d'en haut. Ils regardèrent vers les étages de pierre où s'étaient hissés les groupes mouvants des Indiens. Mais comment le reconnaître parmi cette foule? Comment le voir? Comment savoir d'où viendrait le salut? car, maintenant, puisqu'ils avaient entendu sa voix, ils ne désespéraient plus tout à fait. Et ils firent ainsi, du regard, le tour

(1) Des historiens prétendent que cetic chaîne d'or était si grande qu'elle pouvait faire le tour des murailles du Cuzco.

des pierres et ne le virent point. Alors le mot retentit de nouveau au-dessus de leurs têtes et si fort qu'il fut entendu de toute la place et des rues avoisinantes : Recuerda!

La fête en fut arrêtée, la danse suspendue. Toutes les têtes étaient tournées vers le ciel et un murmure hostile commençait de monter de cette foule qu'un mot espagnol faisait sortir de son rêve de renaissance et de liberté. Pourquoi Recuerda! Souviens-toi ! De quoi donc devait se souvenir cette foule? Qu'elle était esclave? Et que ces réjouissances qui essayaient de faire revivre un passé aboli ne dureraient que l'espace d'un jour? Et que le soleil de demain, oubliant le soleil d'aujourd'hui, éclairerait à nouveau sa servitude? On vit Marie-Thérèse se dresser sur son trône d'or avec le petit d'étranger dans les bras; elle revivait à ce cri qui apportait le trouble dans les jeux sacrés. Et tous, levant plus haut leurs regards, aperçurent enfin, sur la plus haute pierre de l'azur, une silhouette penchée qui tendait la main vers la Coya et lui criait : <( Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse!... » Et la Coya cria à son tour : « Raymond! » Alors, tous comprirent qu'il y avait là-haut quelqu'un qui n'était point de leur race et qui était venu leur prendre, pour l'emporter avec lui, l'âme de la Coya,

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ILS auraient voulu qu'elle fût déjà morte. C'était un sacrilège! N'appartenait-elle point déjà aux dieux ? Celui-là aussi qui avait crié méritait la mort, et il y eut un grand mouvement, une ruée le long des murs, une escalade des pierres, des ruines des temples, une course furieuse à l'étranger, au faux Indien. Cependant que la litière d'or avec son roi mort et sa reine qui allait mourir était emportée avec rapidité par les veilleurs du sacrifice et les amautas et que les airs retentissaient des mille cris de Muera la Coyal Muera la Coya! (à mort la reine!). Marie-Thérèse avait refermé les yeux, emportant dans la mort le baiser de Raymond qui, pour lui avoir envoyé ce baiser-là, allait peut-être, lui aussi, mourir.

Le fou Orellana avait dit à Raymond : (( Tu es fou! » quand il l'avait vu se pencher, quand il l'avait entendu crier, et appeler la Coya et quand la Coya, debout sur son trône, avait levé vers eux son front de lumière, il avait dit : « Tu connais donc ma fille ? »

La colère populaire les enveloppait, montait vers eux, accourait. Il eut toutes les peines du

monde à secouer Raymond de l'étrange torpeur qui le tenait >à, sur sa pierre comme s'il avait été transformé en statue de pierre depuis qu'il avait échangé ce baiser suprême avec la Coya,

Enfin, il l'entraîna, le rendit au trou dont il l'avait fait sortir, le replongea dans le couloir de la nuit dont il connaissait seul les détours et le fit marcher longtemps, longtemps dans la nuit éclairée çà et là par des rayons carrés ou ronds ou aigus qui descendaient de la terre supérieure, entre les pierres millénaires. De temps à autre, il lui disait : « Ici, au-dessus de nos têtes, il y a tel temple, tel palais! Tiens! en ce moment nous sommes sous le Yaca-Huasi que l'on appelle aussi la Maison du Serpent ».

Raymond l'arrêta : « Ils y ont peut-être conduit l'Epouse du Soleil?»

— Non î Non ! Maintenant les étapes sont finies, crois-moi. L'Epouse du Soleil est partie pour le Temple de la Mort.

— Et nous? Où allons-nous? Où nous conduis-tu ?

— Au Temple de la Mort!

Alors Raymond le suivit sans plus rien demander. Cependant, il s'étonna quand il sortit du souterrain de se retrouver en pleine campagne.

— Où donc est le Temple de la Mort? dit-il.

— Le Temple de la Mort, répondit l'autre, est dans l'île Titicaca! Ne crains rien! Nous arriverons avant eux. Ten paciencia! (aie patience!).

Dans un des tambos du bord de la route, ils

304 UÊPOVSIE DU SOLEIL

louèrent des chevaux qui les conduisirent à Sicuani où ils prirent le train et, par Tembranchement de Juliaca, se dirigèrent vers Puno, sur les bords du lac. Tout le long du chemin, Orellana ne cessait de parler à Raymond, lui donnait des détails sur la contrée qu'ils traversaient et sur la cérémonie qu'ils allaient voir, « une cérémonie à laquelle n'a jamais assisté aucun étranger », mais lui, Orellana, ne demandait la permission de personne et puisqu'on allait marier sa fille au Soleil, c'était bien le moins qu'il assistât aux noces. D'autant plus qu'il avait tout préparé pour cela ! Ah ! il avait mis du temps à trouver le Temple de la Mort, car ce temple était bien caché, mais avec de la patience de plusieurs années, on arrive à tout, quand on le veut bien ! Il n'y avait pas une conduite désertée par les eaux, sous la terre, pas une mine d'or abandonnée qu'il ne connût et dans lesquelles il n'eût pu se promener les yeux fermés. Ah! que de fortunes, que de fortunes sous la terre, une fortune égale à toutes les fortunes du monde! Evidemment, les Incas avaient dû prendre tout leur or quelque part!... Et il en restait! Et il en restait à prendre!... Le jour où un ingénieur intelligent s'en mêlerait (sourire amer du jeune ingénieur qui ne pense plus du tout à son fameux syphon)... il n'y aurait qu'à se baisser simplement... mais lui, Orellana, s'était toujours moqué de toute la fortune du monde, et il n'aimait que sa fille, sa Maria-Christina que les Indiens avaient conduite dans le Temple

de la Mort et c'est le Temple de la Mort seul qui l'avait occupé car il comptait bien y reprendre sa fille, la prochaine fois qu'une pareille cérémonie recommencerait. Il avait attendu desannées. Maintenant tout était prêt. Entre nous, il serait bien heureux d'embrasser Maria-Christina,pour la première fois, depuis dix ans!... Ainsi divaguait-il et ces divagations, Raymond les trouvait précieuses. Le jeune homme lui demanda :

— Eux, comment vont-ils du Cuzco au Temple de la Mort?

— Ne t'occupe pas de cela. Par les couloirs de la nuit! par les couloirs des montagnes de la nuit ! et par les couloirs du lac de la nuit! A propos, sais-tu pêcher à la ligne ?

Raymond n'eut pas le temps de répondre à cette extraordinaire question, car le chef de train venait les chercher pour les inviter à voir danser la samacuena, dans le fourgon aux bagages. Il fallut bien accepter l'invitation pour ne point se singulariser. Tous les voyageurs s'y rendaient. Ils trouvèrent là, réunis, une société- indigène, dansant, chantant et jouant de la guitare, et buvant sec. A chaque arrêt du train, le chef de train en signe de réjouissance pour les victoires de Garcia faisait partir des cohetes dont les échos de la montagne répétaient joyeusement les détonations. Puis les quelques soldats quichuas qui se trouvaient dans le train se donnèrent le plaisir de la chasse. En traversant les hauteurs, ils aperçurent de nombreux troupeaux de vigognes qui

3o6 L'ÉPOUSE DV SOLEIL

paissaient tranquillement. De la plate-forme de leur wagon, les soldats examinaient tous les mouvements des troupeaux errants et de temps en temps, épaulaient, envoyaient une balle à l'animal le plus rapproché. Une vigogne tomba. Aussitôt le mécanicien serra les freins, donna le signal de l'arrêt, et le chef de train courut ramasser lui-même la victime. Raymond, impatient, eût voulu monter sur la locomotive, conduire luimême le convoi à toute vapeur. Mais Qrellana le calma : <( Nous arriverons avant eux, tu verras ! On aura encore le temps de pêcher à la ligne. C'est sûr; toute la nuit et tout un jour, je le crois! »

Et il l'entraîna, pendant que danseurs et danseuses dépeçaient la vigogne, auprès du poêle qui était installé dans leur wagon. La température s'était, en effet, considérablement abaissée. Ils étaient parvenus dans la région des neiges. Ils étaient à une altitude de plus de quatorze mille pieds, presque au niveau du sommet du Mont- Blanc. Raymond recommença à subir le mal des montagnes, appelé dans le pa)7S soroche; le sang lui coula par le nez et par les oreilles et il tomba dans un état voisin du coma où il put oublier toutes ses douleurs morales. Il ne se retrouva aux prises avec son eiïroyable cauchemar que lorsqu'ils arrivèrent à Punho qui est une cité sur les bords du lac. Là, il réclama d'Orellana le Temple de la Mort avec une énergie farouche.

— Nous y allons! lui répondit l'étrange vieil-

UEPOUSE DU SOLEIL 307

lard; mais il le fit passer d'abord sur la grande place où étaient rangées une centaine de jeunes Indiennes fort belles, aux jupes de couleur sombre et au corsage grand ouvert comme l'exige la mode, là-bas. Elles se tenaient accroupies en files symétriques et vendaient des fruits et des légumes desséchés par le froid.

— - Ordinairement, elles sont deux cents, fit remarquer Orellana, mais les punchos rouges ont passé par ici et ont choisi les cent plus belles pour la cérémonie. C'est ainsi tous les dix ans.

Et il leur fit quelques achats avec l'argent de Raymond. Il se lesta également d'une gourde de pisco et ils sortirent de la ville. Ils arrivèrent sur le soir dans d'immenses marais d'où partaient à tire d'ailes des nuées d'oiseaux. Ils traversèrent ensuite une bruyère d'où s'enfuirent des lamas et des alpacas et enfin se trouvèrent en un certain endroit assez lugubre des rives du lac. Le lac Titicaca, dans sa cuvette de montagnes, est le plus haut des lacs de la terre. Les eaux, ce soir-là, en étaient sombres, lourdes et mortes.

Mais un orage grondait dans le lointain et bientôt toute la nature commença de s'animer. Les éclairs se succédèrent follement. La bourrasque fut dans son plein. Les vagues battirent furieusement le rivage et toutes les montagnes d'alentour furent illuminées par le feu du ciel. La pluie tomba à flots : « Tout ceci est très bon, car nous aurons beau temps demain, déclara Orellana; en attendant nous allons souper. » Il avait conduit

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308 VËPOUSE DV SOLEIL

le jeune homme sous un énorme monolithe taillé en forme de porte. Dans une niche de cette pierre formidable il parvint à allumer du feu avec des taquia, qui sont des fientes desséchées de lama, lesquelles brûlent comme de la tourbe. Autour de ce feu, ils mangèrent un peu et se réchauffèrent à la gourde de pisco. Raymond sentit peu à peu sa tête s'appesantir et il se réveilla à^'aurore. II trouva le vieillard qui veillait sur lui et qui Tavait paternellement enveloppé dans ses pelliones (couvertures de cheval).

— Cet abri m'a toujours porté bonheur depuis que je recherche ma fille, dit Orellana, mais je ne sais à qui doit aller ma gratitude. Le dieu qui est ici est indéchiffrable. Et il lui montrait les basreliefs qui couvraient la pierre. Ils représentaient un être humain dont la tête était ornée de rayons allégoriques et dont chaque main tenait un sceptre différent; à l'entour étaient rangées symétriquement des figures ayant un visage d'homme, les autres une tête de condor, toutes tenant également un sceptre et faisant face au centre.

— Oui, reprit, entêté et tout pensif, Orellana, ceci ne ressemble en rien à ce que faisaient les Incas. C'est beaucoup plus sculptural, mais c'est aussi beaucoup plus ancien. Il y a eu des mondes sur ces rives avant les Incas qui ne sont que des sauvages qui volent les jeunes filles. Mais, viens dans mon .bateau, au-devant du Soleil.

Alors, Raymond aperçut dans une petite crique, à demi cachée par les herbes, une pirogue

en jonc dans laquelle Orellana eut tôt fait de dresser un mât et de hisser une voile de nattes, que gonfla aussitôt la brise propice.

— Viens pêcher à la ligne, dit le vieillard, c'est le chemin du Temple de la Mort.

Raymond monta dans la nacelle de totora, le bateau de joncs et ils voguèrent sur les îles. Ils arrivèrent en vue de celles-ci vers le soir. Elles étaient à peine visibles. C'étaient les îles saintes; elles paraissaient flotter comme des ombres menaçantes au-dessus des eaux et elles apparurent à Raymond comme des fantômes, gardiens du Temple de la Mort!...

Ce soir-là, Orellana n'accosta point au rivage. Il immobilisa sa barque en jetant à l'eau une grosse pierre qu'une corde retenait, puis il rangea sa voile et donna à Raymond un bâton pour la pêche. L'autre ne comprenait pas. Le fou qui pensait à tout lui expliqua : (( On vient aux îles pour pêcher, car, aux îles, la pêche bénie du dieu est plus fructueuse que partout ailleurs. Ne peuxtu faire comme tout le monde? »

Et il lui montra autour d'eux des feux qui s'allumaient à la proue des petites barques, et, dans ces barques, les ombres immobiles des Indiens pêcheurs.

— Ce sont les Indiens qui pèchent dans leurs canots de totora, dit le vieillard. Fais comme eux ou dors et laisse-nous tranquilles. Demain, tu auras un beau réveil î

Il le réveilla, en effet, un peu avant l'aurore. A

310 VÊPOVSE DV SOLEIL

l'approche de l'Astre-Roi, les dernières étoiles s'éteignaient au ciel des tropiques. Sur les eaux profondes du lac, il n'y avait plus aucune lumière et Raymond ne vit plus aucune ombre. Aucun bruit dans la nature; pas un souffle dans l'air. Soudain, du côté de l'Orient, la cime des monts s'embrasa; un prodigieux incendie s'alluma derrière le rideau déchiré des Cordillères et les reflets sanglants de l'astre firent sortir de la nuit les ombres teintées de rose des îles saintes.

Quand ils passent devant la prî'ncipale d'entre ces îles qui est l'île Titicaca, jamais les Indiens qui glissent sur les eaux dans leurs pirogues fragiles n'oublient de se prosterner ni de chanter 6^ (( aïmara » l'hymne des Ancêtres au dieu du jour, car c'est de cette île qu'est sortie, il y a des années sans nombre, la souche des Incas dans la personne de Manco-Capac et de Mama cello, le mari et la femme, en même temps que le frère et la sœur, tous deux enfants du Soleil. Ils sont partis de là pour fonder Cuzco et jeter les bases de leur empire sacré.

Du large, on aperçoit sur la côte du Titicacades ruines formidables ou amoncellements de pierres énormes superposées d'une façon inexplicable et auxquelles la science n'a jamais pu fixer d'âge : ce sont les bains, les palais et les Temples des Incas (i). Ce qu'aperçut Raymond du fond de sa pirogue lui arracha un cri de surprise et le remplit d'une stupeur profonde. Rêvait-il? Etait-

(1) Voir comte d'Ursel à son retour de Bolivie.

il sous le coup de quelque hallucination déterminée par les angoisses et les atroces préoccupations de cette semaine maudite ? Ses yeux lui faisaient-ils réellement voir ces choses que d'autres yeux avaient contemplé avec extase il y avait de cela des siècles et des siècles, à l'aurore du monde incaïque! Mais au fur et à mesure que s'éclaircissaient les ombres de la nuit et que l'île sacrée apparaissait dans tout son dessein terrestre au-des^ sus des eaux, ce ne furent point seulement des pierres mortes, des temples défunts, des palais abandonnés qui surgirent devant lui dans le premier rayonnement du jour : tous les degrés cyclopéens, toutes ces marches du ciel étaient couvertes d'une foule immobile et silencieuse tournée vers l'orient en flammes.

- Et ce qui faisait croire au rêve, c'était bien cette immobilité et ce silence. Ils étaient là des milliers qui semblaient ne pas respirer dans l'attente de quelque événement mystérieux et sacré.

Le disque du soleil est encore caché par les Andes prochaines, mais tout fait prévoir son essor victorieux. Le flanc des monts se pare de mille pierreries éblouissantes; et les ruisseaux sont en feu. Le lac n'est plus qu'une immense glace rose qui reflète le rêve immobile des palais et des Temples. Des vierges, portant comme au temps jadis les emblèmes religieux et les plus belles fleurs de la saison se pressent sous les portiques. Au sommet des tours allumées par l'aurore les prêtres attendent le visage de leur dieu.

312 UËPOUSE DU SOLEIL

Soudain. Il apparaît... Il monte.. Il rayonne sur son empire et une immense acclamation le salue. « Salut, Soleil ! roi des Cieux, père des hommes! » La terre tremble, les eaux frissonnent, le ciel est si ému de ce grand cri qui monte de l'île sacrée qu'il en laisse tomber les oiseaux étourdis (i). (( Salut, Soleil, père de l'Inca! » Les bras se tendent vers lui, les mains lourdes d'offrandes s'élèvent au-dessus des têtes et toutes les bouches chantent sa gloire : (( Reconnais-tu tes enfants? Es-tu toujours accompagné de l'âme innombrable des guerriers morts pour la patrie ? » Le cri de joie part de la multitude entière, accompagné de chants de triomphe et du tumulte des instruments barbares. Toutes ces fanfares sauvages éclatent de plus en plus et à mesure que le disque brillant de l'astre se dresse à l'orient et inonde de lumière ses adorateurs. O Soleil ! Regarde ton empire ! Après tant de siècles, vois les hommes qui habitent ces champs et ces montagnes, tous les fronts sont tournés vers toi. Toutes les bouches sont ouvertes vers toi. Aujourd'hui comme autrefois, tes enfants s'enivrent de tes rayons!...

Les vierges ont levé leurs bras dorés et ont offert au dieu la libation dans les vases sacrés, remplis de la liqueur fermentée du maïs ou du maguey; et les prêtres à la tête des théories religieuses ont entonné les hymnes rituels qui, après s'être élevés vers les cieux semblent maintenant

(1) Les acclamations étaient si grandes, dit Sarmiento, quelles {aisaient quelquefois tomber les oiseaux du haut des airs.

s'enfoncer dans la terre. Quel est ce miracle? Le rêve a disparu! s'est évanoui comme se dispersent sous les premiers rayons du soleil les buées légères du matin?...

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