LE TEMPLE DE LA MORT
AYMOND se frotte les yeux comme un enfant à son réveil. Où donc est cette foule qui peuplait tout à l'heure ce désert de pierres ? Qui donc a crié vers le Soleil ? Maintenant que l'astre est haut dans les cieux et que les choses apparaissent avec leurs formes coutumières que ne peut plus habiller l'imagination, Raymond ne voit que ce qui est : des palais en ruines et la solitude! Mais Orellana fait glisser rapidement sa pirogue vers le rivage; il aborde» Il ordonne au jeune homme de sauter avec lui sur la grève. Et quand ils approchent de la falaise, il lui fait signe d'écouter : la foule pieuse s'est enfoncée dans la terre; la falaise résonne de chants intérieurs : « Et maintenant, viens, dit le vieillard. Ils sont descendus vers le Temple de la Mort mais nous y serons avant eux. »
Ils entrent dans une grotte. Raymond n'a plus aucune volonté. Marie-Thérèse est perdue ! Le baiser qu'il lui a envoyé est celui qui les unissait dans la mort, car le jeune homme compte bien ne point lui survivre. Quand il sera sûr qu'elle est morte, son tour, à lui, viendra. Il aurait voulu se tuer à ses côtés, comme font les amoureux, sur la tombe de la bien-aimée. On lui a dit qu'elle doit mourir dans le Temple de la Mort : alors il suit ce vieillard dont on a tué jadis la fille dans ce Temple et qui a cherché ce Temple dix ans et qui prétend savoir maintenant où il se trouve.
La grotte est profonde. Après avoir marché quelques instants sur le sable et les coquillages, le vieillard alluma une branche de résine. La flamme éclaire l'entrée d'un étroit couloir de nuit, mais, avant de s'y introduire, Orellana a ramassé dans une excavation une chose qui attire l'attention de Raymond. Qu'est-ce que c'est? C'est une pioche. <( Vieillard, que comptes-tu faire avec cette pioche ? — Je compte sauver ma fille, répond Orellana. Tu verras! Tu verras!... Cette fois, je ne laisserai pas ces brigands l'étouffer comme il y a dix ans. Tu comprends, ils la murent vivante. Eh bien! nous n'avons qu'à attendre qu'ils soient partis, et nous la délivrerons!... As-tu compris?... bien compris! c'est tout simple!... quand j'eus trouvé le Temple de la Mort et que je vis dans la muraille toutes les pierres qui recouvrent les épouses du Soleil, je m'écriai : u Ça n'aurait pas été bien difficile de
la délivrer si on avait été là ! » mais, alors, il était trop tard! d'abord, je ne savais pas où elle était... Etait-elle à droite, à gauche ou en face ?... mais la prochaine fois... nous verrons bien ! nous verrons bien!... Viens! » Raymond, d'avoir écouté la parole d'Orellana, tremblait. Etait-il pKDSsible que ce fût si simple que cela de la sauver?... Les fous avec leurs idées fixes ont quelquefois plus raison que tous les autres hommes avec leur raison!... Et il suivait le vieillard, hâtif et fiévreux, dans le couloir de la nuit illuminé par la torche au poing tremblant d'Orellana. Mais Raymond avait pris la pioche. On n'entendait plus rien que leurs pas sur le roc. La terre dans laquelle ils étaient entrés et dans laquelle ils descendaient avait étouffé les chants comme elle allait peut-être les étouffer tout à l'heure.
Ce couloir avait été creusé dans le roc et aboutissait à de petites salles carrées oii avait dû se trouver la sépulture des prêtres et des hauts dignitaires, comme on voit dans les pyramides et hypogées d'Egypte. Dans la dernière de ces salles. Orellana éteignit sa torche et se mit à genoux. On ne pouvait, en effet, se tenir debout dans l'étroit boyau dans lequel il se glissa, suivi de Raymond. Mais, bientôt, ils purent se relever; ils étaient dans une niche de pierre moins obscure que ce couloir qu'ils venaient de traverser. Orellana arrêta Raymond et lui dit : « C'est ici ! » Les yeux du jeune homme s'habituaient déjà aux ténèbres moins opaques. D'oij venait donc cette légère lueur dif-
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fuse grâce à laquelle il entrevoyait des formes, des angles, des colonnes? Il ne put d'abord s'en rendre compte, mais il put définir assez facilement la position qu'ils occupaient dans un renfoncement de la pierre situé à plusieurs pieds au-dessus du sol d'une vaste salle dont ils ne percevaient pas encore les limites : « Le Temple de la Mort ! murmura Orellana. Ecoutez!... Le Temple de la Mort!... ))
En effet, le bruit lointain des chants parvenait maintenant jusqu'à leurs oreilles. On eût dit un grondement rythmique de la terre. Et soudain la lumière se fit, complète, et ils en furent éblouis et, instinctivement, ils se rejetèrent en arrière. Au-dessus d'eux, au sommet et au centre de la prodigieuse salle souterraine, une pierre venait de se déplacer, ouvrant un orifice assez large par lequel la lumière dorée entrait à flots. Il y avait là, creusée dans la voûte (i), une espèce de cône tronqué dont le sommet était à l'extrémité supérieure de telle sorte que la lumière du soleil glissait obliquement le long de ses parois et allait rayonner tout le long des murs, promenant son éclat tour à tour sur chacune des pierres qui formaient l'enceinte intérieure de ce temple mystérieux. Sur les dalles, sur les autels, sur les marches, dans les niches, partout resplendissait l'or dans une magnificence incomparable, des plaques
(1) L'architecture des Incas ne connaissait pas la voùtc, c'est-à-dire l'arc de pierres suspendues. Dans le Temple de la Mort de l'île Titicaca, la voûte était creusée à même le roc
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d'or liées les unes aux autres par une sorte de ciment merveilleux dans lequel était entré de l'or liquide (i).
Ce temple caché était, à la lettre, une mine d'or. Il formait un immense cercle. Sur la partie orientale de la muraille était représentée l'image de la divinité. C'était une figure humaine, centre d'innombrables rayons de lumière qui paraissaient en jaillir de tous côtés. Ainsi chez nous, on personnifie quelquefois le soleil. Cette figure était gravée sur une plaque d'or massif de dimensions énormes, parsemée d'une multitude d'émeraudes et de pierres précieuses (2). Les rayons du soleil levant venaient la frapper directement, illuminant tout le Temple d'une clarté qui paraissait surnaturelle, et que réfléchissaient de toutes parts les ornements d'or dont le mur et la voûte étaient incrustés. L'or, dans le langage figuré du peuple, était « \es larmes versées par le soleil », et toutes les parties de l'intérieur du Temple étincelaient de plaques polies et de têtes de clou du précieux métal.
Les corniches qui entouraient les murs du sanctuaire étaient de la même matière, et un large cordon ou frise d'or incrusté dans la pierre enveloppait toute la salle.
De l'endroit où se trouvaient Raymond et Orel-
(1) Cieza de Léon, dans sa chronique, chapitre XCIV, parle d'un ciment composé en partie avec de l'or liquide, qu'on avait employé dans la décoration intérieure des temples et dans les édifices royaux de Tambo. Cette richesse inouïe de la construction inca explique aujourd'hui bien des ruines et la rage destructive des premiers conquisladors, avides de butin.
(2) Cif^za (\f Léon, Snrmionto, Prescolt.
lana, on apercevait plusieurs chapelles disposées symétriquement autour de la grande pièce centrale. L'un€ d'elles était consacrée à la lune, divinité qui tenait le second rang dans la vénération publique comme mère des Incas. Son effigie était représentée de la même manière que celle du soleil sur une plaque colossale, mais cette plaque était d'argent comme il convenait à la lueur pâle et arc,v-ntêic de la douce planète. Une autre chapelle était dédiée aux armées du ciel qui sont les étoiles, cour brillante de la sœur du soleil; une autre (l^tait consacrée aux terribles ministres de ses veniCeances, le tonnerre et l'éclair; une autre à l*arcen-diel et, dans ces chapelles, tout ce qui n'était pas en argent était en or, en or, en or (i).
Le Temple de la Mort représentait à peu près toutes les dispositions de l'antique Temple du Soleil du Cuzco et il ne devait certainement d'avoir traversé les siècles avec toute sa magnificence qu'à la montagne et au lac qui le protégeaient, qu'au mystère dont ses prêtres n'ont
(1) Prcscott. Si le lecteur ne voit dans ce tableau que les couleurs romanesques de quelque El Dorado fabuleux, il doit se rappeler ce qui a été dit des palais des Incas, et considérer que ces maisons du Soleil comme on les nommait, étaient le réservoir commun où se réunissaient tous les ruisseaux de la bienfaisance publique et privée dans toute l'étendue de l'empire. Certaines assertions peuvent avoir été fort exagérées par la crédulité, et d'autres par le désir d'exciter l'admiration. Ce qu'il y a de certain, c'est que la peinture brillante que j'ai reproduite est garantie par ceux qui virent ces édifices au moment de la conquête et dans toute leur magnificence. A l'arrivée des étrangers, beaucoup d'objets précieux furent enterrés par les indigènes ou jetés dans les eaux des rivières et des lacs ; et le lac Titicaca doit garder aujourd'hui encore dans son lit profond de fabuleuses richesses.
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cessé de l'entourer, car combien en ont entendu parler qui ne Tont jamais vu, même parmi ces Indiens dont la piété et la prière naviguent encore aujourd'hui entre les cérémonies de la religion nouvelle et les rites des ancêtres (i). Les couloirs de la nuit en sont bien gardés; la foule n'y fut jamais admise et en dehors des grands dignitaire.^ et des victimes qui y viennent, elles, pour n'e^ point sortir, après avoir contemplé la figure de k Mort, il fallait le prodigieux hasard qui avait servi Raymond et Orellana pour pénétrer dans cette enceinte par un étroit boyau oublié depuis des générations.
Quand ses yeux, peu à peu, se furent accoutumés à cet éclat comme, tout à l'heure, ils s'étaient accoutumés à l'obscurité, Raymond distingua tous les détails du Temple. Son regard fut attiré par l'autel central élevé de plusieurs marches et sur lequel étaient disposées les coupes d'or remplies de graines de maïs, les encensoirs pour les parfums, les aiguières destinées à recevoir le sang du sacrifice et le grand couteau d'or dans le plat d'or.
Le regard de Raymond descend encore et il aperçoit alors rampant sur les dalles qu'il avait cru désertes, glissant d'un autel à l'autre, et de
(1) Lorsque la science moderne étonnée de l'immobilité de rinca, c'est-à-dire de la perpétuité de ses mœurs, de ses croyances et de son souvenir, se demande à quel phénomène est dû un pareil miracle et qui peut, ainsi, chez eux, entretenir de cette façon le feu sacré, elle est obligée d'envisager l'hypothèse de cérémonies mystérieuses qui continuent à être célébrées loin de tout élément européen dans quelque coin perdu des Andes.
chapelle en chapelle, actifs à la besogne religieuse et finissant de tout préparer pour la cérémonie, les trois gnomes, les trois gardiens du Temple aux trois crânes hideux. La casquette-crâne, à qui les mammaconas ont donné dès son plus jeune âge, par la déformation de sa tête, le goût du sang, presse les deux autres et de temps à autre saute sur les degrés de l'autel, se hausse jusqu'au plateau d'or et regarde le couteau. Derrière l'autel et au-dessus de l'autel, il y a une sorte de pyramide d'or au sommet de laquelle se trouve un trône d'or. « Le trône du Roi », dit Orellana. Des deux côtés de l'autel, et devant l'autel, il y a trois autres pyramides assez hautes mais qui ne sont pas en or. Et il semble bien que ce sont les seules choses du temple qui ne soient pas en or. Ce sont des pyramides de bois. « Les trois bûchers », dit Orellana.
— Les bûchers?... mais est-ce qu'ow va la brûler? demande la voix expirante de Raymond.
— Non! Non! elle, elle va être murée vive; elle, c'est l'Epouse du Soleil! Pourquoi veux-tu qu'on brûle l'Epouse du Soleil? Cela ne se fait pas ! Tu n'as donc jamais parlé de ces choses avec un simple petit enfant dimara. Un simple petit enfant aïmara sait cela! Les petits enfants ne voient pas le Temple de la Mort tant qu'ils n'y doivent pas mourir, mais tout le peuple aïmara et les petits enfants du peuple aïmara savent ce qui s'y passe. Tais-toi donc et regarde! Cela vaudra mieux ainsi. Brûler l'Epouse du Soleil! C'est
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inouï!... brûler ma fille!... Et tu crois que je laisserais s'accomplir une horreur pareille? Pour qui me prends-tu? Et pourquoi aurais-je apporté ma pioche? Je te le demande. Tu ne me réponds pas. Tu fais bien ! Regarde tout autour de toi, sur les murs du Temple. Entre les plaques d*ôr, tu dis*tingues des plaques de granit rouge. C'est le porphyre avec lequel on ferme les tombes des épouses du Soleil murées vivantes! Compte ces plaques de porphyre, compte tout alentour, tout autour, elles sont cent dans la muraille. Cent! pas une de plus, pas une de moins! Je suis venu souvent ici, tout seul, reprit le pauvre fou, en soupirant, oui, tout seul, depuis que j'ai découvert les couloirs de la nuit un matin que je me réveillai dans la grotte, au bord du lac!... Eh bien! je te dis qu'elles sont cent! Si j'avais su dans laquelle de ces cent tombes de porphyre on avait enfermé ma fille vivante, tu penses bien que je l'aurais délivrée. Mais comment savoir? Impossible! Rien ne distingue ces tombes l'une de l'autre. Ce sont des plaques de porphyres toutes pareilles. Seulement, ils n'ont pas pensé qu'aujourd'hui je serais là> avec ma pioche! Je verrai bien, cette fois, où ils mettront ma fille. Et quand ils seront partis, j'aurai tôt fait de la délivrer !
— Elle sera peut-être déjà morte quand tu la délivreras, morte étouffée, fit Raymond qui étouffait, mais qui, dans son atroce agonie, essayait de percevoir, dans la bizarre conversation du vieil-
lard et dans ce qu'il disait des tombes, une lueur d'espoir.
— Non ! Non ! elle n'aura pas le temps d'étouffer!... La niche est profonde comme un placard. Elle peut s'asseoir dedans. Tu sais bien que nos morts s'assoient dans uqs tombes comme chez eux. Elle peut respirer là-dedans au moins pendant une heure, peut-être pendant deux heures. Et moi je l'aurai délivrée en dix minutes, c'est sûr î
Raymond, maintenant, ne quittait plus des yeux ces plaques de porphyre derrière lesquelles dormaient les épouses du Soleil. Cette disposition funèbre des tombes n'était point faite pour l'étonner, car dans les panthéons (cimetières) péruviens, il avait vu des murailles pleines de morts. Et encore actuellement, on les emmure ainsi, mais morts et non vivants certainement autant que possible. Et les plaques qui les recouvrent sont disposées en bel ordre comme les rayons d'une bibliothèque.
— Mais si elles sont cent dans leurs cent tombes, dit Raymond, il n'y a plus de place pour personne! Ces bûchers m'épouvantent! Es-tu sûr qu'on ne la brûlera pas?...
— Mais oui î J'en suis sûr! affirme le vieillard, agacé. Sois donc tranquille. Les bûchers sont pour les deux mammaconas qui doivent mourir et précéder l'Epouse dans les demeures enchantées du Soleil.
— Mais il y a trois bûchers, riposta Raymond qui se sentait devenir fou.
— Justement, le troisième bûcher qui est devant l'autel est pour l'Epouse du Soleil la plus ancienne que l'on va désemmurer pour mettre ma fille à sa place. Et cette vieille épouse, bien entendu, on va la brûler! Qu'est-ce que tu veux qu'ils en fassent?
— Tu vois bien qu'on brûle les épouses du Soleil! répond Raymond qui délire autour de cette idée du feu contre lequel il ne pourrait rien si c'était par le feu que Marie-Thérèse devait mou- ' rir, tandis que l'emmurement tel que l'avait dépeint Orellana lui laissait quelque espoir.
— Je t'ai dit, répliqua encore le vieillard, cette fois tout à fait fâché, qu'il y a là cent épouses du Soleil auquel on en offre une tous les dix ans. Sais-tu compter, oui ou non ? Eh bien ! la plus ancienne qu'on lui reprend tous les dix ans pour mettre à sa place, une ancienne, la plus ancienne a mille ans!... On peut bien brûler une épouse de mille ans!... Le Soleil en a assez au bout de mille ans!... Et la preuve, c'est qu'il la brûle luimême!... Oui! oui! c'est le Soleil qui allume les trois bûchers! Sans cela, personne ne se le permettrait. C'est le Soleil en personne! Tu vas voir!... Ecoute! Ecoute! les voilà!... les voilai...
Les chants se rapprochaient et bientôt les prêtres apparurent.
En effet, le lointain grondement des chants se percevait et bientôt les nobles, reconnaissables à leurs bijoux d'oreilles, pendants et poinçons que seuls pouvaient porter des descendants de l'Inca
firent leur entrée. Ils étaient vêtus d'une sorte de chemise rouge sans manciies et portaient chacun une oriflamme sur laquelle était brodé l'arc-enciel en couleurs différentes qui constituait les armoiries de chaque maison. Puis ce fut une troupe de jeunes filles qui balançaient, en marchant, des guirlandes de la saison et dont la chevelure s'ornait de couronnes fleuries. C'étaient les filles des nobles, qui devaient jadis entrer dans les couvents des vierges du Soleil puis s'offrir en sacrifice au dieu ou être choisies pour épouses par l'Inca. Elles étaient suivies de leurs frères adultes : un groupe de jeunes gens habillés de chemises blanches sur lesquelles était brodée une croix (i), comme c'était la coutume pour les fils de nobles qui allaient être armés chevaliers. Puis s'avance-' rent les curacas, qui étaient les caciques ou descendants de caciques, chefs des nations soumises par rinca et des tribus qui avaient prêté le serment de fidélité à l'Inca. Ceux-là étaient habillés de chemises multicolores sans broderie d'or. Ils s'étaient avancés jusqu'au milieu du Temple et tout à coup, comme les chants cessèrent, ils se retournèrent et tout le cortège se retourna vers la porte par laquelle il était entré. Un étrange silence avait succédé à l'espèce de bourdonnement rythmée que faisait le chant sous la terre et Raymond, dont la terrible angoisse grandissait de minute en minute, se demandait ce qui allait se
(1) Voir Garcilasso : cérémonial du huiracu.
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passer quand un cri affreux, atroce, une clameur désespérée d'enfant que Ton égorge se fit entendre jusqu'au fond du temple. Les cheveux de Raymond se dressèrent sur son front.
— Qu'est-ce que ceci ? demanda-t-il d'une voix râlante.
— Ceci, lui répondit Orellana, ne nous regarde pas. C'est l'enfant que l'on sacrifie à l'entrée du Temple dans la chapelle noire de Pacahuamac, le Dieu Pur Esprit.
LES misérables! s'écria Raymond.
Et il était prêt à bondir sur eux, à commettre quelque folie quand Orellana le retint.
— Si tu veux sauver avec moi l'Epouse du Soleil, ne dis rien, ne fais pas un geste ou tout est perdu!... Si tu ne te sens pas la force de cela, va-t'en !
Le jeune homme avait pris le poignet du vieillard et lui meurtrissait les chairs.
— Tu me fais mal! dit Orellana... Il faut te tenir tranquille, quoi qu'il arrive, quoi qu'il arrive î . . .
— Ah! le malheureux petit!... le malheureux petit!... gémit Raymond... c'est Christobal qu'ils ont égorgé!... qu'ils en finissent donc une bonne fois et qu'ils nous tuent tous... je voudrais être mort!
— Tu devrais avoir honte, mon fils, de parler ainsi ! répliqua le fou qui était extraordinairement calme. Quand on a des nerfs de femme, on ne pénètre point dans le Temple de la Mort!
Et maintenant, on n'entendait plus rien. Les
nobles, les jeunes gens et les curacas se retournèrent et continuèrent leur marche en silence, faisant le tour du Temple. Derrière eux, arrivèrent les amautas (les sages) qui instruisent les enfants de rinca. Puis ce furent les Punchos rouges, qui entourèrent l'autel comme une garde sacrée. Ni les uns, ni les autres n'avaient d'armes visibles. Défilèrent ensuite les hauts dignitaires de la maison royale, vêtus du blanchana, qui est une chemise d'écorce légère, très ample et peinte des plus riches couleurs. Ces dignitaires portaient chacun un emblème barbare à gueule ouverte destiné à faire peur aux mauvais esprits qui rôdent toujours autour de la maison.
Dans le moment que Raymond croyait voir apparaître Marie-Thérèse, il vit s'avancer une grande litière portée par des nobles et sur laquelle était assis un personnage qu'il ne reconnut pas tout d'abord. Sa robe, ses sandales paraissaient tout en or, ses oreilles étaient alourdies par d'énormes, de prodigieux anneaux d'or qui tombaient jusqu'à ses épaules. Autour de sa tête il portait le llautu royal, turban de tissu le plus délicat, roulé en plis, de couleurs vives et diverses et orné des deux plumes de coraquenque. Ses tempes s'entouraient encore du horla dont la frange écarlate, mêlée d'or, lui couvrait en partie les yeux. Il descendit de sa litière soutenu par deux pages et gravit les degrés de la pyramide d'or pendant que toute l'assistance se mettait à genoux et courbait la tête. C'était le Roi. Quand
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il eut atteint le sommet dé la pyramide, il s'assit dans son fauteuil en disant à tous Bios anki tiourata, qui est le bonjour que l'on souhaite en langue aïmara. Alors, tous se relevèrent et, dès .lors, il ne bougea plus. Raymond le voyait maintenant de face. Il le reconnut. « Le commis de la banque franco-belge! » murmura-t-il. C'était en effet Oviedo Huaynac Runtu, Roi des Incas.
L'assemblée répéta trois fois, toujours en aimara « Le dieu est assis dans sa lumière! » et aussitôt on entendit le chant des flûtes. C'étaient les joueurs de quenia qui soufflaient dans leurs os de morts et qui précédaient le cortège religieux : d'abord les quatre veilleurs du sacrifice qui, cette fois, pouvaient relever la tête, car leurs bonnets à oreillettes ne cachaient aucun subterfuge. Puis un autre puncho rouge dont les mains portaient quantité de cordelettes à nœuds de différentes couleurs. Raymond reconnut le moine prêcheur de Cajamarca. C'était le gardien des ,quipos^ transmetteur de la tradition, le chef vénéré des quipucamyas : celui qui sait l'Histoire. Derrière lui, devant un groupe de servants, venait Huascar dans la grande tunique safran du grand-prêtre. Le grand-prêtre appelé Villas Vmu apparaissait sous un dais porté par quatre curacas. Le dais était formé de plumes éclatantes. Tous s'inclinaient au passage de Huascar : l'Inca seul était au-dessus de lui.
Raymond vit sa figure tragique, ses yeux sombres, et il essaya de voir si ses mains n'étaient
point déjà rouges du sacrifice! Et comme il passait près de lui, sous lui, il pensa une seconde à le tuer, là, comme un chien, à l'abattre comme une bête malfaisante, à coups de revolver, au milieu de son cortège, de ses prêtres et de tous ses Incas. Mais les mammaconas survenaient en chantant. Il releva la tête, cherchant Marie-Thérèse. Il ne la vit point tout d'abord; il fallut attendre que les Tnammaconas eu'ssent fini le jeu des voiles noirs dont elles l'entouraient. Alors, elles s'écartèrent et d'abord les deux femmes qui allaient mourir s'avancèrent, le visage découvert et montrant à tous des sourires, une joie presque enfantine. Les quenias cessèrent leurs chants, et, dans le silence solennel de tous, la seconde litière apparut, portant deux statues d'or assises. C'était le roi défunt Huayna Capac et Marie- Thérèse, sur le double fauteuil d'or. Derrière eux, venaient, fermant la marche, les trois gnomes à crâne hideux, les trois gardiens du Temple qui avaient seuls le droit, avec les mammaconas, de toucher à l'Epouse du Soleil. Raymond, dont le souffle était suspendu, avait espéré que la litière de Marie-Thérèse passerait près de lui comme avait passé le dais de Huascar. Il avait espéré cela pour savoir si, dès maintenant, sa fiancée n'était point morte. Elle ne paraissait pas plus vivante que le mort. Et elle n'avait plus le petit Christobal dans les bras! Ce que les joyaux d'or qui la couvraient laissaient voir de son visage appartenait déjà à la tombe. Les trépassés n'ont
point plus de pâleur au front ni aux joues. Et les paupières étaient immobiles, comme lorsqu'on les a fermées et que la piété des proches parents les a rabaissées sur les pupilles sans regard, pour toujours.
Ah! si elle était passée près de lui, Raymond aurait essayé une fois encore de soulever ces paupières-là, avec un mot tombé du cielî... Mais le double fauteuil d'or fut déposé tout de suite entre l'autel et les trois bûchers.
Huascar s'était assis à droite de l'autel et le chef des quipucamyas à la gauche. Les mammaconas en couvraient les degrés dans une harmonie funèbre. Seules, les deux qui allaient mourir et qui avaient quitté leurs voiles noirs pour des robes de fête aux tissus éclatants et qui avaient des fleurs dans les cheveux étaient étendues aux pieds de Marie-Thérèse.
Les nobles et les curacas étaient rangés tout à l'entour du temple, les jeunes gens et les jeunes vierges au milieu d'eux. Les trois gardiens du Temple étaient allés fermer les portes. Le peuple, qui n'assiste jamais à ces mystères, avait été laissé au loin, en prière dans les couloirs de la nuit qui sont innombrables et dont il ignore les détours, dans l'attente des prêtres qui, après la cérémonie, devaient ramener les pèlerins à la lumière du jour.
Huascar se leva et, par les paroles sacrées, donna le signal de la cérémonie : « Au commencement était Pacahuamac, le pur esprit qui ré-
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gnait dans les ténèbres, puis venait son 'fils, le Soleil, puis sa fille, la Lune, et Pacahuanac leur donna des armées qui sont les étoiles.
Le Soleil et la Lune eurent des enfants. D'abord, il y eut les Pirhuas, rois pontifes, puis les amautas, pontifes-rois, puis les Incas, rois des rois, délégués pour gouverner le genre humain. »
L'assemblée répétait les paroles de Huascar comme une litanie. Celle-ci terminée, des jeunes gens apportèrent à Huascar un lama vivant. Huascar ordonna qu'on étendît la victime sur \^ dalle d'or de l'autel et le gardien du Temple, qui avait la garde des couteaux d'or, ouvrit les entrailles du lama sur lesquelles se pencha Huascar. Huascar, après les avoir interrogées, ~se leva et déclara au roi que les dieux étaient propices. Sur quoi le roi donna la parole au chef des quipucamyas qui retraça en quelques versets les principaux épisodes terrestres de l'histoire des Incas. L'assemblée répondait par d'autres versets. Le chant était monotone et toujours sur le même rythme et, pendant qu'il chantait, le chef des quipucamyas égrenait les nœuds de ses quipos comme un chrétien égrène son chapelet. -
Quand il eut psalmodié le verset qui rappelait le martyre d'Atahualpa et l'invasion par l'étranger de la terre des ancêtres, un grand cri fut poussé par toute l'assistance et le Roi sur son trône, au sommet de sa pyramide, leva la main qui tenait le sceptre et annonça à tous que l'épreuve envoyée à son peuple par les dieux allait
prendre fin, qu'il avait été choisi par le Soleil pour chasser l'étranger, et qu'en gage de réconciliation avec son peuple, le Soleil avait permis qu'on lui offrît la plus belle et la plus noble des vierges, descendante directe de ceux qui avaient brûlé Atahualpa.
Aux paroles d'Oviedo Runtu, tous les yeux se tournèrent vers Marie-Thérèse et les clameurs de mort l'entourèrent de nouveau : (( Miœra! Muera la Coyaî A mort la Reine du Roi mort! » Mais qui voulaient-ils tuer? N'était-elle point déjà morte! Raymond le crut fermement, car, même ces cris atroces ne la firent point tressaillir, ne lui firent point ouvrir les yeux. Si elle n'était point morte, elle devait être privée de tout sentiment et Raymond en remercia le ciel.
Le Roi avait repris son discours et chacun maintenant l'écoutait avec satisfaction affirmer que l'empire allait retrouver son antique splendeur, ses moeurs publiques et privées, ses rites, qui, depuis des siècles, se cachaient dans la solitude des montagnes ou dans le sein de la terre, et ses plus belles cérémonies. Les vieillards pourraient mourir heureux qui avaient vu cette fête de Vlnteraymi, comme on n'en avait point connu depuis la mort de l'Inca martyr. Les pères et mères de-vaient regarder avec orgueil leur progéniture promise au plus glorieux destin et le cœur des vierges devait éclater d'espoir, car, pour elles, grandissaient en force et en courage et en beauté les libres enfants du Soleil.
Alors le Roi se leva et dit : <( Qu'ils avancent, les enfants du Soleil!
Et les jeunes gens s'avancèrent.
Pendant trente jours, ils avaient subi, comme autrefois, l'épreuve nécessaire; ils avaient jeûné, ils avaient combattu, ils avaient montré leiir force et leur adresse à la course, au pugilat et dans le maniement des armes et ils avaient blessé et tué quelques-uns de leurs camarades, ils avaient dormi sur la dure, ils avaient porté des vêtements grossiers et ils avaient marché pieds nus. Maintenant, ils s'avançaient dans leur robe blanche, la poitrine barrée d'une croix, comme les jeunes hommes du moyen âge chrétien qui attendaient d'être faits chevaliers. Mais leurs pieds étaient encore nus.
Ils entourèrent la pyramide d'or et Huascar, auquel deux vierges présentaient un bassin d'or rempli de plantes vertes, présenta les jeunes gens au Roi. Il les nommait à mesure qu'ils défilaient devant lui et qu'ils tournaient autour de la pyramide et il déposait dans leurs cheveux des feuilles d'une plante toujours verte pour indiquer que les vertus qu'ils avaient acquises doivent durer à jamais (i). Puis, un à un, les jeunes gens montèrent vers le Roi, et s'agenouillèrent, et le Roi, avec un poinçon d'or, leur faisait un large trou dans ks oreilles (2). Ils redescendaient, leur robe blanche
(1) Garcilasso.
(2) Garcilasso, Sarmiento. Suivant Fernandez, les candidats portaient des chemises blanches avec une espèce de croix brodée sur le devant. Mohtesinos dit, à propos des
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pleine de sang et désormais sacrée, et Huascar, puisant dans un autre bassin d'or présenté par deux autres vierges, leur accrochait aux oreilles de grands disques d'or. Rien dans leur physionomie ne trahissait la souffrance.
Quand ils eurent tous l'anneau, ils se mirent en rang devant le Roi qui leur adressa encore une allocution. Il félicita les jeunes gens sur leurs progrès dans tous les exercices militaires et il leur rappela les obligations attachées à leur naissance et à leur rang. « Enfants du Soleil! leur dit-il, je vous exhorte à imiter votre père, le Roi des Cieux, dans sa carrière glorieuse de bienfaits versés sur le genre humain. Et surtout n^oubliez jamais que notre glorieux ancêtre, le Roi Huayna Capac a quitté les demeures enchantées du Soleil pour recevoir votre serment ! » Tous se tournèrent alors vers la momie du Roi et levèrent la main et prononcèrent le serment de bravoure et de fidélité à l'Inca.
(( C'est bien î fit le Roi en se rasseyant, vous pouvez maintenant chausser la sandale î
Cette partie du cérémonial incombait au gardien des quipos, l'un des plus vénérables, qui at-
pendaiils d'oreille : « Les novices s'approchaient et quand ils s'étaient agenouillés devant l'Inca, celui-ci leur perçait les oreilles avec un énorme poinçon d'or, susceptiole de faire un trou permettant d'y suspendre les pendants particuliers à l'ordre des Incas, ce qui fit donner aux Indiens le surnom de Orejones, de Oreia (oreille). L'ornement, qui avait la forme d'une roue, était passé dans le cartilasfe et avait le diamètre d'une orange : « Plus le trou est grand, dit un des anciens conquérants, plus il convient à un gentilhomme ! » Pedro Pizarro.
tax:ha à chacun des candidats les sandales portées par l'ordre des Incas! (i)
(( C'est bien ! dit encore le Roi, maintenant vous pouvez ceindre le ceinturon ! » Et le gardien des quipos leur passa autour des reins, le ceinturon auquel ils attacheraient, pour le combat, leurs armes de guerre (2).
« C'est bien ! dit pour la troisième fois le Roi. Maintenant, je vous certifie devant le Roi Mort et devant la Coya qui va mourir, de telle sorte qu'ils le répéteront aux ancêtres, que notre race est toujours la première des races du monde vivant, que vous en êtes les représentants sur cette terre, car vous êtes les purs enfants du ciel, sans aucun mélange terrestre ! le frère ayant toujours bu le sang de sa sœur! » Et il donna le signal pour que le couteau d'or piquât la gorge des vierges. Cellesci s'avancèrent à leur tour et gravirent les marches de l'autel, pendant que les pères et les frères entonnaient le chant du triomphe aïmara : a Ah ! les sauvages!.... les sauvages!... grondait Raymond qui, depuis que cette idée lui était venue que Marie-Thérèse était déjà morte, ne songeait plus qu'à la vengeance. Ah! les tuer!... les tuer tous! les faire souffrir!... les engloutir tous dans une même catastrophe ! Et mourir moi-même sur leurs ruines!... »
Mais que faire ? S'il avait pu mettre le feu à ces
(1) Ce qui rappelle les cérémonies où l'on chaussait les éperons aux chevaliers chrétiens. Voir Prescott.
(2) La cérémonie du ceinturon répondait à la prise de la Toja virilis, chez les Romains, et signifiait que le néophyte avait acquis l'âge d'homme.
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murailles, à ce granit, à ces murs d'or, il n'eût pas hésité!... Que faire?... Il pouvait tout de même en tuer quelques-uns avec son revolver. S'il bondissait au milieu de ces fous, plus fous, plus dangereux que le vieillard Orellana, il aurait tout de même son moment! Et il leur montrerait comment on expédie dans la lune les fils du Soleil!... et le grand-prêtre Huascar!... et le Roi Runtu, commis à la banque franco-belge... Oui, il pouvait toujours tuer ces deux-là!... et puis se tuer après!...
Evidemment î évidemment, si Marie-Thérèse était morte ! Mais était-elle morte, Marie-Thérèse?... Justement il lui sembla qu'elle avait remué, que.sa tête avait eu un mouvement, que les joyaux d'or avaient glissé légèrement le long des joues et des épaules. Etait-ce une illusion ? Il le demanda à Orellana qui lui répondit que sa fille était très fatiguée et qu'elle devait dormir.
Pendant ce temps, le gardien du Temple à l'horrible crâne ou casquette-crâne (déformation qui lui donnait le goût du sang) piquait à la gorge les vierges et recueillait dans une coupe d'or le sang qui coulait de leurs blessures. Quand la coupe fut pleine, il y trempa ses lèvres et la donna ensuite à boire aux jeunes gens, parmi lesquels elle passa de main en main pendant que les vierges, en face d'eux, glorieuses de leur blessure légère, criaient : <( Gloire aux enfants du Soleil ! )^ Quand la coupe fut vide, on le dit au Roi qui,
levant les bras au ciel, pria le Soleil de donner lui-même le signal des sacrifices.
Une odeur pareille à celle de l'encens, mais plus forte, plus exaltante se répandit dans le Temple; les fumées des brûle-parfums se rejoignirent sous la voûte pour prendre leur essor par le trou circulaire qui découpait au-dessus de toutes les têtes un disque d'azur et qui bientôt le cacha. Aussitôt, les deux mammaconas qui devaient mourir se levèrent et coururent au Roi en protestant selon le rite : (( O Roi ! lui dirent-elîes, nous te supplions de faire cesser toutes les fumées de la terre ! Comment veux-tu que le soleil donne le signal du sacrifice, si elles nous cachent son visage !... »
Le Roi fit signe et les brûle-parfums furent éteints et le disque d'azur rayonnant reparut.
Alors, on vit sur les trois bûchers les trois gardiens du Temple, les trois petits gnomes à crânes déformés qui tenaient en leurs mains immobiles un miroir de métal dont ils dirigeaient les rayons sur une petite quantité de coton déposée au centre de la plate-forme de résine. Ainsi attiraientils, pour mettre le feu au bûcher, la bonne volonté du Dieu!... (i) Sur cette plate-forme, il n'y avait aucun poteau, rien à quoi on pût attacher les victimes, lesquelles devaient brûler à peu près vo-
(1) Prescott. A la fête de Raymi, on allumait les bûchers au moyen d'un miroir concave de métal poli qui, concentrant en un foyer, les rayons du soleil sur une monceau de coton sec, l'enflammait promplement. C'était l'expédient usité en pareille circonstance chez les anciens Romains, du moins sous le règne du pieux Numa.
lontairement. Mais le pire qui pouvait leur arriver était que le dieu ne voulût pas d'elles. S'il n'en voulait pas, il n'avait qu'à se couvrir le visage d'un nuage et le bûcher ne brûlait pas. Celles qui devaient mourir n'avaient plus qu'à vivre, mais à disparaître : Elles devenaient « la honte de la nation ».
Elles savaient cela, celles qui, la face anxieuse, les yeux agrandis par, l'espoir en la bonté du dieu, attendaient la première flamme. Autour d'elles, l'assemblée chantait et priait le dieu qu'il leur fût propice et les miroirs restaient toujours immobiles entre les mains des trois gardiens du Temple I
Si le bûcher destiné à la dépouille de la Coya, vieille de mille ans, dont la nouvelle Coya allait prendre la place dans le mur du Temple, ne s'allumait pas, cela ne signifiait point que le dieu ne voulait pas de l'épouse nouvelle (et celle-ci était toujours descendue vivante dans la tombe de l'ancienne), cela signifiait que l'ancienne n'avait pas su plaire au dieu pendant les mille années de mariage solaire et que les restes ne méritaient point l'honorable sépulture du feu. Alors on les jetait aux égouts de la montagne, domaine des vautours noirs.
Or, ce jour-là, des trois bûchers celui qui s'alluma le premier fut celui de l'antique Coya et aussitôt on alla la chercher. Elle était toute prête. Des chants retentirent en son honneur et les prêtres firent tomber un voile de pourpre que Ray-
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mond n'avait pas remarqué dans le flamboiement de ce temple d'or et de porphyre.
Le rideau, arraché, laissa voir, dans la muraille, un trou dans lequel pouvait tout juste se tenir une personne assise. C'était Tune des cent tombes du Temple de la Mort et, dans ce trou, on apercevait la vague silhouette de la Coya millénaire encore soutenue par ses bandelettes. Ce n'était plus guère qu'un squelette, car, enterrée vivante comme toutes les autres Coyas de ce Temple, elle n'avait eu, une fois morte, pour tout embaumement que l'encerclement de ses bandelettes parfumées; toutefois la vertu de ce sol péruvien « de conserver ses morts » se manifestait une fois de plus en montrant, entre les bandelettes, non point les os, mais la peau du visage. C'est ce dont pouvaient se rendre compte les curacas et les néophytes, et les prêtres placés de ce côté du Temple; Raymond ne voyait qu'une morte assise et il ne pensait qu'à une chose, c'est qu'elle allait céder sa place à Marie-Thérèse qui peut-être n'était point morte.
Et, une fois encore, sincèrement, il souhaita qu'elle le fût.
Si elle ne l'était point, quelle devait être sa torture I si elle pouvait penser encore derrière ses paupières closes, quelle devait être sa pensée? Peut-être, en ce moment suprême, songeait-elle à lui qui avait été incapable de la reprendre à ses bourreaux. Peut-être à cette heure infernale où se déroulaient, pour son supplice, toutes les affreuses
pratiques de l'antique superstition, songeait-elle à leur calme et bourgeois amour qui était né si paisiblement dans leurs cœurs simples et si peu avides d'aventures. Quel destin que celui qui avait pris cette jeune fille occupée uniquement des intérêts d'une entreprise commerciale, au sein de la moderne civilisation qui ne vit point de contes fantastiques, mais de bonne et saine mathématique; qui l'avait arrachée à une table-bureau, entre un livre de caisse et un copie-lettres pour la jeter en croupe de la chimère? Et ceiie-ci, monstre fabuleux qui franchit tous les espaces, lui avait fait remonter en quelques heures tout le chemin parcouru depuis des siècles par les hommes et venait de la jeter sur le rivage barbare où brûlaient encore les bûchers de l'aurore du monde! Hélas ! on mourait donc encore comme Iphigénie, jeune, belle, en pleine santé et déjà prête pour l'époux!
Ah! comme elle tenait les paupières closes pour ne point voir l'affreux cauchemar, la chimère, la hideuse chimère qui rôdait autour d'elle avec son odeur de soufre et tous ses parfums honteux et sa tête de mammacona!... Mais, encore une fois, tout simplement, peut-être, était-elle morte! Elle avait dû mourir quand on lui avait enlevé le petit garçon ou quand elle avait entendu le cri de l'enfant supplicié dans la chapelle du grand Pacahuamac!
Les prêtres avaient retiré la vieille coya de son trou et ils l'avaient portée dans sa chaise royale sur le bûcher. Cette coya qui allait brûler avait conservé l'attitude que doivent avoir les coyas quand elles meurent étouffées par l'absence d'air dans leur tombe; c'est-à-dire une attitude des plus dignes de reine assise sur son trône et on obtenait cette attitude-là en faisant le trou de la tombe des coyas si étroit que, dans leur agonie, elles ne pouvaient que rester assises.
Ainsi, celle-ci brûla-t-elle assise et si calme, au milieu des flammes, que les mammaconïis, vouées au même supplice, l'envièrent.
Raymond ne regardait plus les bûchers, ni Marie-Thérèse, mais le trou dans lequel on allait mettre celle-ci. Il se disait que si elle était encore vivante et si on pouvait encore la sauver, il ne faudrait pas perdre de temps pour la sortir de là. Et sa main se crispait sur le manche de la pioche d'Orellana, mais son autre main avait toujours le revolver et toujours une furieuse envie de tuer. Il aurait voulu aussi que Marie-Thérèse ouvrît les yeux si elle n'était point morte.
Cependant les deux autres bûchers ne s'allumaient toujours point et les mammaconas commençaient de gémir, car elles devaient mourir avant Marie-Thérèse, comme cela était écrit, pour aller lui préparer sa chambre dans les demeures enchantées du Soleil et, si le Soleil n'allumait point les bûchers, elles n'arriveraient jamais à temps. Elles dressèrent vers l'astre des gorges haletantes, des mains suppliantes, et elles dirent : (( O Soleil ! nous sommes des femmes ! Donnenous la force qui peut nous manquer! Salutaires rayons du Soleil, soyez-nous propices! Roi du ciel, vois notre destinée. Envoie-nous ta flamme !... Aie pitié de nous!... »
Tous les chœurs reprirent, après elles, la litanie, dix fois : <( Envoie-nous ta flamme, aie pitié de nous! »
Mais le Soleil n'envoya sa flamme que lorsque la fumée du premier bûcher se trouva à peu près dissipée, ce qui ne tarda pas, du reste, car les veilleurs du sacri{ice activaient la combustion en
versant sur le bûcher des parfums lourds d'alcool. Dès que les gardiens du Temple furent descendus avec leurs lentilles et que la résine commença de pétiller, les deux mammaconas, laissant tomber leurs robes de fêtes, s'élancèrent sur leurs bûchers comme des folles, avec des cris d'allégresse et elles attendaient d'être prises par la flamme avec des yeux d'extase tournés vers le ciel, cependant qu'une musique infernale éclatait autour d'elles et qu'une exaltation sauvage gagnait toutes les autres mammaconas qui dansaient autour des bûchers. Bientôt la flamme enveloppa les deux malheureuses qui jetèrent un cri terrible, et l'une d'elles se sauva!
« Reviens dans la flamme! Reviens dans la flamme! » lui crièrent ses compagnes en l'entourant, mais l'autre hurlait de douleur et réclamait le couteau du sacrificateur.
Alors, le gardien du Temple, au crâne hideux (casquette-crâne, pour le goût du sang) lui enfonça son couteau d'or dans la gorge et le sang jaillit sur les voiles noirs des mammaconas, lesquelles reprirent leurs danses et leurs chants. Quand à la victime, elle était tombée, à demi morte, entre les petits poings hideux des deux autres gardiens du Temple qui la repoussèrent sur son bûcher, où elle disparut. L'autre mammacona avait subi le supplice, debout, n'ayant jeté que le premier cri terrible et, quand elle s'effondra dans la prodigieuse corolle écarlate que lui avait envoyée le dieu pour la transporter dans les de-
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meures du Soleil, des clameurs enthousiastes saluèrent ce triomphant martyre.
Les viammaconas, de plus en plus affolées par le feu, le sang dont elles étaient couvertes, et l'odeur atroce, et la fumée odieusement parfumée des bûchers, réclamaient, elles aussi, le supplice. Trois d'entre elles se jetèrent dans les flammes, mais en ressortirent presque aussitôt, tendant la gorge au sacrificateur qui les fit mourir, comme elles le désiraient. Et on ne sait jusqu'où aurait été ce délire du sacrifice et de la mort si le geste de Huascar n'y avait mis fin (i).
Sur un signe de lui la musique infernale cessa, les danses et les chants s'apaisèrent et les gardiens du Temple éteignirent sous la cendre les restes des bûchers. C'était le tour de Marie-Thérèse. Raymond, presque évanoui, rouvrit les yeux à la parole d'Orellana.
Il vit les mammaconas dépouiller Marie-Thérèse des ornements de prix dont elle était littéralement couverte. Sur elle, « les larmes du Soleil », selon l'expression consacrée, brillaient de leur éclat doré, de la tête aux pieds. Sa chevelure, ses oreilles, ses joues, sa poitrine, ses épaules, ses beaux bras, ses nobles jambes, ses chevilles sur les sandales d'or, ne laissaient voir que bijoux plaques et disques éblouissants, pendentifs et bracelets. Tout cela lui fut enlevé et précieusement déposé dans un bassin d'or. On lui ôta éga-
(I) Pour ces atroces sacrifices, voir tous les auteurs qui «» sont occupés de l'ancien Pf-rou.
346 VÊPOVSE DU SOLEIL
lement le fatal bracelet-soleil d'or. Ces bijoux devaient être à nouveau cachés jusqu'au jour qui viendrait dans dix ans, où l'Inca aurait besoin d'une nouvelle épouse du Soleil.
Pendant qu'on la dévêtait ainsi de sa gaîne d'or, au fur et à mesure du travail rapide des mammaconas, Marie-Thérèse, dont les yeux étaient toujours clos, apparaissait entièrement cerclée de bandelettes. Extérieurement, on en avait déjà fait une momie. Ses bras étaient attachés à son corps. On n'avait plus qu'à la déposer dans son tombeau. Les yeux de Raymond ne quittaient plus ce qu'il pouvait voir encore de ce visage bien-aimé sous les bandes de toile parfumées qui lui liaient le menton, le front et les lèvres, laissant seulement à découvert les yeux fermés et la bouche entr'ouverte mais immobile comme si elle venait d'exhaler le dernier soupir. Et il crut fermement que Marie-Thérèse était bien morte. Et cela, ne cessait-il de se répéter, était mieux ainsi. Ainsi, elle ne se sentait pas enlever par les trois hideux gardiens du Temple qui la déposaient sur la chaise funèbre et qui, suivis de toute la théorie des mammaconas la glissaient dans l'épaisseur de la muraille, dans ce trou où elle devait rester mille ans pour être ensuite brûlée à son tour.
A ce moment, les rayons du soleil, comme pour faire une échelle d'or à celle que les Incas, ses enfants, lui envoyaient dans leur piété cruelle, vinrent se poser près de Marie-Thérèse. Ils illuminaient sa tombe étroite et Raymond ne pefdit
rien des derniers gestes de l'atroce cérémonie. Il s'agissait de replacer les trois plaques lourdes, de granit rose, qui, glissant les unes sur les autres et s'adaptant et s'ajustant d'une façon parfaite, allaient fermer la tombe, selon le mode architectural des Incas.
L'opération se poursuivit dans le silence le plus terrible.
Toute l'assemblée avait les yeux fixés sur celle que l'on murait, mais nul n'eût pu dire si elle n'était point déjà morte.
La première plaque glissée par les trois gardiens du Temple qui pliaient sous le fardeau cacha Marie-Thérèse jusqu'aux genoux. La seconde, apportée à hauteur du niveau supérieur de la première pierre vers une plate-forme roulante, fut poussée à son tour et cacha Marie-Thérèse jusqu'aux épaules.
On ne voyait plus maintenant que sa tête dans ce trou funèbre, sa tête entourée de bandelettes, sa tête de momie, son visage de morte. Et c'est alors que tout à coup un long frisson parcourut toute cette assemblée qui avait cependant assisté sans frémir à toutes les précédentes horreurs sacrées : les yeux de Marie-Thérèse venaient de s'ouvrir!...
De s'ouvrir tout grands au fond de ce tombeau qui se refermait sur elle! Les yeux étaient bien vivants, effroyablement ouverts, tout grands, tout grands sur ce qui lui restait à voir de la vie avant de n'avoir plus à contempler que la Ténèbre éter-
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nelle. Son regard vivant fixait ces gens qui la regardaient mourir, cette foule en habits de fête, :: Temple resplendissant, et, pour la dernicre fois, la douce, la belle lumière du jour.
Une angoisse surhumaine faisait s'agrandir encore, ce grand, ce suprême regard qui n'allait plus rien voir, jamais!... Les lèvres remuèrent et l'on put croire qu'un cri suprême d'appel à la vie, qu'une clameur d'horreur pour la nuit du tombeau allait s'en échapper. Mais elles se refermèrent sur un pauvre gémissement sans force, tandis que la dernière pierre était poussée sur le grand regard vivant!
Maintenant, elle appartenait au dieu.
HUASCAR fit un signe sacré et Texode commença en silence. Il convenait à tous de se retirer du Temple comme les ancêtres se retiraient de la chambre nuptiale après y avoir amené la tremblante épouse.. Le départ s'accomplit, sans aucun chant, sans bruit, sans murmure. Il y eut le glissement des sandales innombrables sur les dalles. Et les prêtres, Huascar en tête, et les nobles, et les curacas, et les jeunes gens, et les vierges, et les mammaconas franchirent le seuil des portes d'or.
Oviedo Runtu était descendu de son trône et s'était assis à côté de la momie royale, sur la chaise d'or occupée tout à l'heure par Marie-Thérèse; les punchos rouges chargèrent sur leurs épaules les deux monarques, le mort et le vivant, et disparurent à leur tour au fond du couloir de la nuit.
Il ne restait plus dans le Temple que les trois gardiens du Temple et les cendres des victimes.
Les trois gnomes avaient à peine refermé les lourdes portes pour vaquer en paix à leurs soins domestiques qu'ils virent arriver sur eux une om-
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bre forcenée et ils s'enfuirent, épouvantés, dans la chapelle de la Lune. Mais la sœur du dieu ne les protégea point. C'est sur les marches de son autel qu'ils furent abattus par le feu humain comme des bêtes mauvaises. C'est là que les trois crânes hideux éclatèrent sous les balles de Raymond! Et le jeune homme, l'exécution achevée, bondit dans le Temple où déjà Orellana ébranlait la pierre tombale à grands coups de pioche. Il lui arracha l'outil, et, haletant, frappa à son tour.
Mais les' pierres ne remuaient point, et Raymond, le front couvert d'une sueur glacée, se demandait maintenant si tant de brutalité était utile. Il essayait de voif, de raisonner, en ce moment suprême. Il faisait appel à sa science d'ingénieur, à ses souvenirs d'école. Il s'efforçait d'oublier Marie-Thérèse qui agonisait derrière ces pierres pour ne penser qu'au problème qui les ferait basculer. Elles n'étaient point trop lourdes. Les forces d 'Orellana et les siennes suffiraient à les soulever puisqu'elles avaient obéi aux efforts des trois gnomes. Et si on ne les avait point faites plus lourdes, c'était à cause de la nécessité où les prêtres incas étaient, évidemment, de les déplacer pour certaines cérémonies. Mais par où les prendre? par où les prendre? (i).
(1) « Simplicité, symétrie et solidité, voilà les trois caractères par lesquels se distinguent avantageusement tous les édifices péruviens. » Humbolt. Vues des Cordillères, p. 115. Les pierres étaient taillées avec une grande réj^ularité et ajustées avec une si exacte précision que, sans les cannelures, il serait impossible d'indiquer les joints. Les arêtes sont si finement travaillées et ajustées entre elles qu'il est impossible d'y glisser la lame d'un couteau. (Prescolt.)
L'ËPOUSE DU SOLEIL
Il essaya, posément, tranquillement, domptant la tempête intérieure qui l'eût précipité aveuglément contre ce rempart, de trouver le joint. Ordonnant à ses mains de ne pas trembler, il tenta de glisser la partie plate de l'outil entre les deux pierres, mais n'y réussit point. C'était le miracle de leur architecture que, sans ciment, ces pierres étaient si bien ajustées, qu'il était souvent difficile d'en trouver la ligne de démarcation. Comment les remuait-on ? Comment les avait-on remuées? Car, enfin, on les avait tirées de leur alvéole. Elles tournaient peut-être sur elles-mêmes? Mais où fallait-il toucher? où frapper? Et, pendant ce temps, Marie-Thérèse se mourait dans sa prison de granit.
Désespéré, il reprit la pioche qu'il dut disputer encore à Orelana, lequel l'étourdissait déjà de ses gémissements effrayants et il lança, à tout hasard, sur la gauche de la pierre, un coup, à toute volée. Il avait donné là toutes ses forces. Il avait rassemblé toutes ses énergies. Il avait donné un coup de titan. La pierre tourna un peu sur elle-même, à droite. Oui, elle dépassa le joint! Il poussa un cri de victoire et continua de frapper avec rage.
L'alvéole semi-circulaire était ainsi faite que la pierre pouvait glisser et tourner sur la droite et sortir de son cadre sur la droite. Alors, il commença d'appeler : « Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse! » comme si déjà elle pouvait entendre, et Orellana qui tournait derrière lui criait : « Maria- Christina ! Maria-Christina ! )) Raymond frap-
pait, frappait! Et le moment vint où la pierre fut suffisamment sortie sur la droite pour qu'il pût la prendre entre ses mains, entre ses ongles qui, inutilement s'y arrachèrent. Alors, avec le manche de sa pioche, il continua de pousser à -gauche et le côté droit vint tout entier.
Cette fois, il put prendre la pierre et Orellana se joignit à lui et ils attirèrent à eux la pierre, à eux, à -eux!... elle venait à eux : Marie-Thérèse! Marie-Thérèse!... Il délivrait Marie-Thérèse!... Ah! elle était sauvée!...
Un suprême effort, un prodigieux han!... et la pierre bascula tout à fait, tomba avec fracas sur le parvis du temple. Marie-Thérèse!... La figure entourée de bandelettes apparaît au fond de son trou noir... Ce n'est pas Marie-Thérèse!,.,
Raymond pousse un cri de rage inexprimable...
Raymond pousse un cri de rage inexprimable... C'est le visage mort d'une reine morte, c'est la momie d'une ancienne coya qu'il a devant lui!... Il s'est trompé!...
ECOUÉ d'un tremblement affreux, il se retourne vers Orellana, les mains prêtes à ^J étrangler le misérable fou qui s'était attaqué avec sa pioche à une autre tombe! Et lui, le plus insensé, Raymond, avait continué l'ouvrage du fou!... s'était laissé diriger, à cette minute suprême d'où dépendait la vie de Marie-Thérèse, par un fou!...
Et maintenant, est-ce la tombe de droite?... Est-ce celle de gauche ?... Ah ! toutes ces affreuses pierres se ressemblent ! Toutes ces tombes qui font le tour du Temple sont pareilles!...
Cependant il ne peut y avoir une erreur nouvelle. Puisque ce n'est pas cette tombe qu'il vient d'ouvrir qui renferme Marie-Thérèse, c'est certainement celle qui se trouve à droite. Ceci est bien déterminé par l'angle de l'autel sur lequel son regard glissait du haut de la niche pour arriver au trou dans lequel on avait enfoui Marie-Thérèse. C'est sûr!... c'est sûr!... Et il s'attaqua fermement à la tombe de droite. Il recommença le même effort brutal. Il frappe! Il frappe!... et Orellana derrière lui î Orellana qiii est plus fou que jamais
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depuis qu'il n'a pas reconnu sa fille, lui crie à chaque coup : Han!... Han!... Hanî... comme s'il donnait le coup lui-même... Enfin, la pierre tourne... Elle vient. ..elle glisse dans leurs bras!... Voici le trou... Marie-Thérèse!... C'est moi, Raymond!... Réponds-moi... Et il se penche sur cette tête immobile de morte ! Ce n'est pas Marie-Thérèse! Ce n'est pas Marie-Thérèse!.,,
Ah ! Dieu du ciel !... Raymond tombe épuisé et désespéré sur les dalles. Et il pousse un sanglot terrible o\x il a mis toute sa rage, et toute son impuissance, et toute sa révolte contre le destin... Mais déjà, dé nouveau, il est debout, il est à l'ouvrage, c'est Orellana qui lui a donné l'exemple. Car déjà Orellana frappe, frappe!... Puisque ce n'est point la tombe de droite, c'est celle de gauche!... Et Raymond arrache encore la pioche des mains débiles du vieillard et il frappe furieusement le granit!... Ah! que de temps passé déjà, que de minutes perdues... pendant qu'elle étouffe, elle, victime de leur erreur!... Frappe, Raymond!... frappe!... frappe èncbre!... la pierre cède sous tes coups!... Et tu va enfin la voir, ta tragique fiancée... Tu vas la sauver... tu vas enfin la reconnaître!...
Han! Hanî Tire la pierre à toi... encore Uti effort!... là!... elle est à toi ,1a pierre!... jette-la sur le parvis!... Regarde!... Hélas! malheureux!... Tu ne la reconnais pas!... Ce n'est pas Marie-Thérèse!... Ce n'est pas elle!... c'est encore... c'CwSt toujours une morte!...
Mais, pendant que tu jettes pour la troisième fois ton cri d'infernal désespoir et que tu te heurtes le front contre les murs et que tu appelles la mort pour te délivrer de cet atroce supplice, Orellana, lui, a poussé une clameur d'allégresse et de triomphe : (( Ma fille ! Ma fille ! Ma Maria-Christina!... Me voilà!... c'est moi!... C'est ton père qui vient te délivrer !... » Le fou a reconnu son enfant... C'esf elle, c'est bien elle, celle qui lui a été ravie il y a dix ans et qu'il cherche depuis dix ans au fond des couloirs de la nuit et dans tous les Temples de la Mort!... <( Maria-Christina ! attends! attends!... mon enfant!... Encore une pierre! encore une pierre!... Et je te sors de ta prison!... Mon enfant! mon enfant! » Il pleure, il sanglote de joie, il étouffe de joie. Ses bras insensés ont repris la pioche et frappé le granit.
Mais voilà que Raymond est sur lui : « Tu perds ton temps à délivrer une morte, et il y a une vivante dans ces tombes! » Une lutte terrible s'engage entre le vieillard et Raymond pour la possession de l'outil qui reste fatalement dans les mains du jeune homme. Alors, tandis que Raymond recommence d'ébranler avec rage ces murs funèbres, le vieillard, pour le dernier efïort de sa vie, parvient à tirer à lui la seconde pierre et à sortir de sa tombe le squelette enveloppé de bandelettes de sa fille chérie, de sa Maria-Christina qu'il serre dans ses bras, qu'il étreint, qu'il couvre de baisers, avec lequel il roule sur les
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dalles du temple, et sur lequel, après un heureux soupir, il s'endort pour toujours.
Orellana est mort, mais il a retrouvé sa fille.
Et Raymond, lui, retrouvera-t-il Marie-Thérèse?... Encore une tombe ouverte... ©t encore une morte!... O mystère des dieux! Mystère du Temple de la Mort qui ne rend que ses morts et qui jalousement garde la jeune épouse vivante!... Chancelant, criant, pleurant, enfonçant les ongles dans sa chair, se déchirant, prêt à s'offrir lui-même, pantelante victime, au dieu féroce à qui il faut de la chair et du sang, Raymond, titubant, tombant, se relevant, traînant derrière lui sa pioche inutile, qui ne sait plus où frapper... essaie encore de comprendre, de se rendre compte... Son regard insensé fait le tour de ce temple circulaire où tous les ornements se répètent, où il est presque impossible de trouver un point de repère... Alors, il ne sait plus... il va au hasard... Cela vaut peutêtre mieux!... Le hasard lui donnera peut-être ce que le raisonnement lui a refusé, lui livrera cette tombe où parmi les quatre-vingt-dix-neuf mortes, a été enfouie la vivante. Et il frappe!... Mais combien lourdement maintenant!... oh! combien lourdement!... Ah! que la pioche est lourde entre ses mains tremblantes !.,. Il n'en peut plus!... Il ne peut plus!... Elle lui échappe... Et, lui, reste là, les bras ballants, les yeux hagards... regardant les yeux des mortes qui le fixent au milieu des débris de sa besogne sacrilège... Il y a combien d'heures qu'il travaille? Les rayons
L'ËPOUSE DU SOLFAL
obliques du soleil ont remonté le long des murs, puis ont disparu, et la lumière qui les suit s'est retirée à son tour... Et l'ombre est venue. Et la nuit... Sur les marches de l'autel où il s'est trahie, il est étendu, enveloppé par la nuit, qui jette sur son agonie des voiles aussi noirs que ceux des ynamvfiaconas et il ferm+^ les yeux pour dormir ou pour mourir. Puisque Marie-Thérèse est morte!...
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