DERNIER CHAPITRE
DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE LES AMOUREUX NE DOIVENT JAMAIS DÉSESPÉRER DE LA PROVIDENCE
N matin que le petit bateau à vapeur qui fait le service du lac Titicaca passait au large des Iles, il fut hélé par un grand Indien quichua qui se tenait debout dans sa pirogue de totora et, sous son puncho, agitait désespérément les bras. Le bateau ralentit sa marche et le capitaine, ayant compris qu'il s'agissait de sauver un blanc, lequel gisait étendu au fond du canot consentit à stopper. C'est ainsi que Raymond Ozout rentra dans la civilisation.
Après une fièvre qui l'eût fatalement emporté s'il ne s'était justement trouvé dans le pays où le Monde a appris à la guérir, il se réveilla dans l'honnête lit d'un marchand de laine d'alpaca de Punho, lequel se trouvait à bord du Yavari quand on avait hissé le pauvre corps frissonnant de Raymond et qui en avait eu pitié. L'Indien avait raconté qu'il avait trouvé la nuit précédente, l'étranger, — quelque touriste sans doute — au milieu des ruines de l'Ile sainte, perdu, abandonné et râlant. Il lui avait fait boire de Veau
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rose (i) et l'avait transporté dans son canot, dans l'espérance de rencontrer le Yavari au petit jour. Ayant dit, l'Indien s'était éloigné sans avoir voulu recevoir aucune récompense. On l'estima bien honnête, car, fouillé, Raymond fut trouvé porteur d'une somme importante et l'on ne comprit guère que le quichua ne l'eût point dépouillé.
Quand le malade fut en état de comprendre ce qui se disait autour de lui et qu'on lui eut rapporté l'incident de l'Indien, il ne douta point que ce généreux quichua dont on lui avait fait la description fût Huascar lui-même.
En sa qualité de Grand-Prêtre du Temple de la Mort, Huascar avait dû être ramené par ses devoirs sacerdotaux dans ce lieu maudit, y avait découvert Raymond, les traces de sa besogne sacrilège, et sans doute les cadavres des trois gardiens du Temple sur les degrés de la chapelle de la Lune. La froide colère calculatrice de l'Indien avait alors inventé pour Raymond le pire supplice, celui de le laisser vivre après la mort de Marie-Thérèse.
Mais ce supplice, le jeune homme était bien décidé à ne le point subir longtemps. L'idée qu'il aurait pu sauver Marie-Thérèse et que celle-ci était morte par sa faute, à cause de son manque de sang-froid, lui était particulièrement insupportable; et il se rendait compte qu'il ne pourrait jamais se débarrasser de cette idée-là, qu'elle pèserait toujours sur lui, qu'elle parviendrait k
(1) Eau de quinquina.
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l'étouffer et qu'il fallait mieux en finir tout de suite.
Seulement, il ne voulait point mourir dans ces affreuses montagnes, témoins de tant d'horreurs. L'image de Marie-Thérèse, qui ne le quittait pas, ne ressemblait plus, depuis qu'il avait décidé de l'aller rejoindre, à cette terrible figure de momie vivante apparue au-dessus de la pierre du tombeau... mais à la douce et tranquille silhouette qui vaquait à sa besogne commerciale, dans les bureaux de Callao, entre les gros registres verts. C'est là qu'il l'avait revue après une si longue absence, c'est là que, pour la première fois, elle lui avait dit : « On s'aime » et c'est là qu'il irait la retrouver pour mourir.
La pensée de cette mort-là fit qu'il se porta mieux tout de suite. Après avoir généreusement remercié son hôte, il se jeta dans le premier train qui partait pour la côte, pour MoUendo, d'où il prendrait quelque bateau à destination de Callao. Le voyage lui parut long; en passant à Arequipa, il vit de loin la petite maison en adobeset songea aux vaines démarches qu'ils avaient faites auprès de ce bandit de Garcia, et, pour la première fois depuis qu'il était sorti du Temple de la Mort, il se demanda ce que pouvaient être devenus ses compagnons de voyage, son oncle François-Gaspard, le marquis et Natividad.
Peut-être étaient-ils morts, eux aussi, voués à quelque martyre au fond du couloir de la nuit, dans la Maison du Serpent. Pauvre onrip Frf»n-
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çois-Gaspard qui ne ferait plus de conférences, pauvre Natividad qui ne verrait jamais plus Jenny l'ouvrière! Mais, s'il en était ainsi, le marquis, au moins, n'avait pas enduré la torture d'assister impuissant au supplice de ses deux enfants.
A Mollendo, Raymond s'en fut tout de suite, malgré un temps de tempête, sur le débarcadère, où il trouva, errantes sur la plage, deux ombres. Cependant, comme celles-ci accouraient avec force démonstrations, il dut bientôt constater qu'elles étaient vivantes : l'oncle François-Gaspard!... Natividad !
Bien que leur mine fût des plus tristes, ils ne paraissaient pas avoir trop souffert. Raymond leur serra la main sans même s'enquérir de ce qui leur était arrivé. Quant aux deux autres, ils voyaient le jeune homme si pâle et si défait qu'ils n'osèrent pas lui poser une seule question relative à Marie-Thérèse et au petit Christobal.
Ils marchèrent tous trois quelque temps, en silence, plongés dans leurs pensées néfastes. Enfin l'oncle Ozout demanda à son neveu : « Et le marquis, tu ne sais pas ce qu'il est devenu?
— • Je le croyais avec vous, répondit Raymond de sa voix déjà détachée de toutes les choses de ce monde.
Ce fut alors seulement que Natividad expliqua, sans que personne le lui demandât, qu'après la funeste tentative de la Maison du Serpent ils avaient été jetés tous deux, M. Ozout et lui, au
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fond d'un cachot où ils étaient restés quatre jours et dans lequel l'illustre membre de l'Institut avait, pu se rendre un compte exact de la réalité de son aventure. Au bout de ces quatre jours, ils avaient trouvé la porte de leur prison ouverte et s'étaient sauvés sans avoir même eu le temps de demander des nouvelles du marquis. A ce moment, en effet, tous les Indiens abandonnaient précipitamrnent le Cuzco et s'enfuyaient dans la rnontagne. Ignorant à quelle catastrophe nouvelle ils avaient affaire, Natividad et François-Gaspard avaient couru vers Sicuani, où ils prenaient le train, et c'était justement cette catastrophe qui les avait sauvés, Veintemilla venait de surprendre et de battre « à plate couture )> les troupes de Garcia, indisciplinées et abruties par les fêtes de l'Interaymi. Pes milliers de quichuas, soldats et civils, avaient été balayés du Cuzco ^n quelques heures par les quatre escadrons d'escorte qui étaient restés fidèles au président de la République et à la tête desquels celui-ci avait chargé pour tenter, par un effort suprême, de ramener la fortune. Ces cinq cents hommes, de sang espagnol, avaient vaincu les Incas comme jadis Pizarre, dans ces mêmes plaines de Xauxa et sous ces rnêmes murs qui continuaient d'assister, avec l'impassibilité des choses immortelles, à la lutte des races.
Garcia avait dû s'enfuir en Bolivie. Il allait se faire sauter la cervelle quand la nouvelle d'une révolution au Paraguay lui redonna je goût de la
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vie et il passa la frontière du Paraguay avec tout son ministère péruvien, à la grande joie du président de la République de Bolivie.
Partis de Sicuani, Natividad et Ozout ne s'étaient arrêtés qu'à Mollendo, et ils comptaient bien y rencontrer le marquis, si le nouveau destin de la République lui avait également ouvert les portes de sa prison. En ce qui concernait Raymond, qui avait pu s'enfuir, ils n'espéraient plus le revoir qu'à Lima « après qu'il aurait tout tenté pour sauver Marie-Thérèse ! »
C'était la première fois qu'ils prononçaient son nom depuis qu'ils avaient retrouvé le jeune homme. Celui-ci vit qu'ils le regardaient avec une angoisse réelle. Une touchante douleur était peinte sur le visage de François-Gaspard : (( Mon oncle ! elle est morte ! )> Et il se jeta dans ses bras. François-Gaspard pleura et embrassa son neveu avec une grande, une véritable tendresse. Raymond s'arracha de son étreinte, tout secoué de sanglots, et ils le laissèrent s'éloigner le long de la plage où le flot retentissant les retenait prisonniers depuis plus de dix jours. Le Pacifique les trahissait à son tour et s'opposait à leur embarquement.
(( Pauvre Raymond! Pauvre Marie-Thérèse!... Pauvre petit Christobal ! » gémissait François- Gaspard. Il avait fallu de pareils malheurs pour que le bon cœur de l'oncle Ozout se montrât dans toute sa nudité, jadis trop habillée de froide et mauvaise littérature officielle. Il se reprochait
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amèrement d'avoir affiché, au commencement de l'expédition et jusqu'au Cuzco, une attitude indifférente qui avait justement outré ses compagnons, mais pouvait-il se douter?... Une pareille chose !... Cette pauvre jeune fille... ce pauvre petit garçon!... Mais c'était afïreuxî... Qui est-ce qui aurait pu croire ça?... En France, on ne le croirait jamais! jamais!... il aurait beau le raconter dans des conférences, avec projections et preuves à l'appui... non, on ne le croirait pas. C'était terrible! Il pleurait et Natividad aussi pleurait. (( Cette fois, disait celui-ci, il faudra bien que Veintemilla m'entende. Il nous vengera; que disje? Il nous a déjà vengés par ses victoires. Le Pérou lui doit tout. C'est un grand homme. Garcia nous aurait fait retomber dans la barbarie ! Il l'a bien prouvé dans toute cette affaire et nous avons failli être ses victimes ! »
Huit jours encore se passèrent. Tant qu'on ne put prendre le bateau pour Callao, Ozout et Natividad surveillèrent le désespoir de Raymond, mais celui-ci avait un calme qui les trompa et, quand ils furent à bord, Natividad et Ozout se permirent de le questionner sur les événements terribles auxquels il avait assisté. Il leur raconta tout ce qu'il avait vu dans le Temple de la Mort et l'agonie de Marie-Thérèse. Cette narration, faite d'une voix simple et singulièrement paisible, fut écoutée avec horreur par Natividad et François-Gaspard qui s'enfuirent aussitôt dans leur cabine où ils s'enfermèrent pour pleurer, sans être
dérangés, sur le cahier de notes qui allaient fixer un si étrange récit.
Raymond, appuyé au bastingage, regardait maintenant venir à lui cette côte qu'il avait récemment abordée avec tant de bonheur et où dans une heure il allait mourir. Ah ! le Pérou de Pizarre et des Incas! le pays fabuleux de l'or et de la légende ! la terre de sa jeune ambition et de son amour ! Mort son amour ! morte son ambition ! Seule vivait toujours la légende dont il avait ri î et qui avait tué tout cela ! et qui allait le tuer, lui, après Marie-Thérèse, pour avoir ri, ri de ce que racontaient les deux vénérables vieilles dames tombées d'un tableau de Vélasquez et qui semblaient avoir tant de mal à se relever : la tante Agnès et la duègne Irène qui racontaient de si curieuses histoires autour dubracelet-soleild'or ! ...
Comme la première fois, ce fut lui qui se jeta le premier dans la petite embarcation du batelier criard, mais cette fois il n'eut point besoin de demander où se trouvait la calle de Lima. Et ses yeux ne quittèrent plus cet endroit de la ville où il avait couru si plein d'espoir, où l'avait attendu Marie-Thérèse!...
Hélas! aujourd'hui, après avoir abordé, c'est sans hâte qu'il gravit les petites ruelles, qu'il pénètre dans leur labyrinthe, qu'il glisse dans l'ombre des arcades et qu'il atteint enfin l'étroit carrefour d'où l'on aperçoit la véranda!... C'est là qu'il avait entendu sa voix, c'est î^ qu'il venait la chercher tous les soirs, c'est là qu'un soir il ne
l'avait 'plus trouvée. Jamais plus elle ne réviendra la pauvre Marie-Thérèse... jamais plus elle ne pliera, sous le poids des gros registres verts, sa souple taille oii s'enroulait la chaîne d'or qui retient le crayon pour les chiffres... jamais plus il ne l'entendra discuter dé sa jolie voix claire le prix et la qualité du guano... jamais plus elle ne se penchera à la fenêtre pour voir s'il arrive... Et Raymond s'avance, et, tout à coup, il s'arrête et chancelle. Sa main se porte à son cœur. Ah ! cette fois, il va mourir! Tant mieux! N'est-il pas venu ici pour cela!... Cette apparition, là-bas, à la fenêtre de la véranda, lui fait trop de mal... Il étouffe!... C'est la plus cruelle des hallucinations!... ou bien, c'est peut-être vrai que les ombres, après la mort, viennent errer autour des endroits qui leur furent chers... car il voit, il voit l'ombre de Marie-Thérèse... et ces ombres ont certainement le pouvoir de se montrer à ceux qui les ont aimées!... L'ombre de Marie-Thérèse est à la fenêtre... Dieu î comme elle est pâle..; elle est diaphane... quel visage de tristesse et de mort ont lés ombres des morts qui viennent se prorriener dans la vie... Elle se penche comme autrefois... elle tourne la tête comme autrefois... elle a tous les gestes d'autrefois... mais ce sont des ombres de gestes... Et Raymond ose à peine murmurer : (( Marie-Thérèse ! » de peur que toute cette ombre ne s'efface, ou qu'au seul son de sa voix ne s'évanouisse sa bienheureuse hallucination... A pas prudents il s'avance... il glisse avec la précaution
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d'un enfant qui s'apprête à saisir un papillon et qui a la crainte de le voir s'envoler... et son cœur bat, son cœur bat... son cœur se gonfle... son cœur va éclater... car c'est bien un grand cri vivant qui s'échappe des lèvres de l'ombre î... « Raymond! » — (( Marie-Thérèse! )>...
Encore une fois il sont dans les bras l'un de Tautre...
Il serra la chère ombre et il ne se doute pas qu'elle, comme lui, pourrait croire ne serrer qu'une ombre. Ils ont tant souffert, tous les deux! tant souffert!... Ils défaillent aux bras l'un de l'autre... Ils tomberaient si on ne les entourait, si on ne les soutenait!... Voilà les bonnes vieilles dames, Agnès et Irène, qui retiennent, en pleurant, Marie-Thérèse sous les bras. Et le marquis, plus vaillant, a couru dans la calle et ramène Raymond à son bras... et tous pleurent, pleurent!... Il n'y a que le petit Christobal qui ne pleure pas, mais qui saute de joie à la porte du bureau, en revoyant son bon ami Raymond, et qui tape d'allégresse dans ses menottes... « Je te l'avais bien dit, Marie-Thérèse, qu'il n'était pas mort!... Tu vas guérir maintenant!... Tu vas guérir! »
Et Marie-Thérèse, dans les bras de Raymond, dit :
— Je savais bien, moi, que, s'il devait revenir, c'est ici qu'il reviendrait!... mais est-ce bien toi?... est-ce bien toi, mon Raymond?...
— Et toi, Marie-Thérèse, est-ce toi que je tiens dans mes bras?
— Oh! Marie-Thérèse a été bien malade, et
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nous avons cru qu'elle allait mourir, fait le petit Christobal pendant que les deux vieilles sanglotent et que le marquis se mouche, mais on Ta guérie, en lui disant que Raymond n*était pas mort! Moi je lui disais : « Tu verras! le bon Huascar l'aura sauvé aussi, c'est sûrî... » Huascar nous a tous sauvés, tous! Il faudra bien l'aimer quand il reviendra à la maison... Papa le dit bien : sans lui, nous serions tous morts!... Mais maintenant il ne faut plus mourir !
Marie-Thérèse a voulu revoir son bureau avant de mourir, le bureau où Raymond venait la chercher. Maintenant, Raymond est revenu. Maintenant, elle ne mourra plus!... Comment Huascar avait-il pu sauver Marie-Thérèse ? Raymond était sûr qu'avant qu'il ne s'évanouît dans le Temple de la Mort, après ses tentatives désespérées, Marie-Thérèse avait eu le temps de mourir étouffée, au moins dix fois, certes !
— Marie-Thérèse, lui dit-il, je t'ai vue quand ils t'ont mise dans la tombe!
— Tu étais là! s'écria-t-elle, avec une énergie soudaine et revivant l'affreux drame, en dépit du marquis et des tantes qui faisaient signe à Raymond et qui voulaient l'empêcher, elle, de reparler de ces choses... Oui, tu étais là?... pour me sauver, n'est-ce pas, mon bien-aimé!... Mes yeux se sont ouverts tout à coup, parce que je savais que tu étais là ! je sentais tes yeux sur mes yeux... et je les ai ouverts!... et les méchants ont fermé la tombe!...
— Tais-toi! Tais-toi, Marie-Thérèse, je t'en supplie, dit le marquis... Il faut oublier tout celai... Il ne faut plus parler de tout cela!...
— Si! si!... maintenant, Raymond est là? Il n'y a plus de danger!... Il faut que Raymond sache!... Ça a été la nuit dans la tombe!... Ah! tu as dû voir que j'étais comme mortel... depuis qu'on m'avait pris mon petit Christobal qui avait poussé ce cri déchirant au moment où Huascar l'arrachait de mes bras, j'étais déjà morte... j'avais cru qu'on allait le tuer... C'est en vain que Huascar m'avait dit qu'on respecterait sa vie... je ne pouvais croire Huascar... et je fermai les yeux pour mourir... dès mon entrée dans l'abominable Temple... et je les ai rouverts quand je t'ai senti là!... qu'allais-tu faire pour me sauver?... car je savais que tu tenterais tout!... tout!... ah! mon amour!... même dans la nuit de la tombe, j'espérais en toi!... Au fond des minutes atroces que j'ai passées là, dans le domaine des morts, la pensée que tu me sauverais ne me quittait pas. Tu ne me laisserais pas mourir ainsi, entre ces pierres... et je t'attendais... je t'attendais, moi, que la mort avait liée déjà... et puis, j'ai commencé à étouffer!... et alors, je me suis dit : <( Il viendra trop tard!... trop tard!... je serai morte quand il arrivera! » Sous mes bandelettes ma poitrine se soulevait, ma bouche cherchait l'air qui commençait à me manquer... Oh ! papa! mon bon papa!... Laissez-moi dire à Raymond, puisque c'est fini!... puisque... puisque je suis vi-
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vante... et que nous vivrons, et que nous nous aimerons... j'étouffais!... et mes oreilles commençaient à me faire entendre d'étranges musiques... quand tout à coup la muraille fut secouée, ébranlée autour de moi. Des coups sourds faisaient trembler la montagne qui était mon tombeau!.,. (( C'est lui, me disais-je, c'est lui!... Vite!... Vite!... qu'il se dépêche! )> Mes yeux étaient grands ouverts dans les ténèbres et j'attendais la lumière... et, après un dernier coup terrible contre la muraille, la lumière vint ! je fermai les yeux en criant : ! Raymond ! » Je me suis sentie tirée par derrière. Je rouvris les yeux. J'étais dans les bras de Huascar!... de Huascar qui me tenait étroitement serrée contre sa poitrine, de Huascar dont le visage passionné se penchait sur le mien, dont le regard de flammes me brûlait et je demandai à Dieu pourquoi il ne m'avait pas laissée mourir j... L'Indien me déposa dans un couloir obscur qu'éclairait un peu de résine, et là, il commença de délier mes bandelettes. Quand j'eus les bras et les mains libres, il me recouvrit de la robe de chauve-souris que l'on m'avait ôtée avant de me faire entrer dans le Temple.
Je le regardais agir avec épouvante, comme une esclave que rien ne peut sauver de son maître. Mais il m'annonça d'une voix rauque que je n'avais rien à craindre de lui et qu'il m'avait sauvée. Je ne pouvais le croire. Je ne pouvais pas croire Huascar. Je le regardais maintenant repla^cer dans la tombe d'où il m'avait tirée une momie
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pareille à celles dont nos « panthéons » sont pleins et refermer le trou qu'il avait creusé et préparé à l'avance autant qu'il lui avait été possible, sans éveiller les soupçons autour de lui : « Il n'y a pas de sacrilège, fit-il, puisque le dieu a le nombre d'épouses qu'il lui faut! »
Il se tourna vers moi, et, instinctivement, je reculai. « Je te fais encore peur, me dit-il... Sache donc que, sans moi, tu serais déjà morte et que j'avais tout disposé pour ton salut! Et ne me remercie pas, puisque j'ai fait cela parce que je t'aime... » Je reculai encore, plutôt je me traînai, misérable et sans force, hors de ses bras qui se tendaient vers moi. « Il y en a d'autres qui t'aiment, dit-il encore, et qui auraient voulu te sauver... et qui ont tout fait pour que tu meures!... J'ai du faire échouer moi-même leurs tentatives dangereuses, car les quichuas t'auraient offerte au dieu, quand même, morte s'ils ne pouvaient te garder vivante!... »
Je ne croyais pas Huascar. Je lui dis : « Tu ne m'as sauvée que pour mieux me perdre. Qu'as-tu fait de mon frère ?
— Tu veux le savoir, me dit-il, viens !
Et comme j'étais incapable de faire un pas, il me prit dans ses bras et nous nous enfonçâmes dans les couloirs de la nuit qui ne doivent avoir aucun secret pour lui.
J'entendais contre moi le battement de son cœur et j'avais plus peur que lorsque j'étouffais dans la muraille du Temple.
Enfin, il poussa une porte, et deux cris joyeux retentirent. J'étais en face de papa et de Christobal qui me prirent des bras de Huascar et me couvrirent de baisers. L'Indien dit : <( Je vous avais promis de vous rendre votre fille et votre fils, senorî les voici! Vous ne courez plus maintenant aucun danger! Un Inca ne manque jamais à sa parole! »
Sur quoi, il salua, et nous ne l'avons plus revu!... J'ai voulu te dire tout cela, Raymond, pour que, si par hasard tu rencontrais jamais cet homme, tu saches ce que nous lui devons!...
A ces derniers mots, le jeune homme tressaillit et serra nerveusement la main de Marie-Thérèse.
— Oh! Marie-Thérèse, fit-il, la voix tremblante, je sais ce que je lui dois. Il t'a sauvée, il m'a sauvé... et moi je lui ai juré que, s'il te sauvait, tu ne serais jamais ma femme.
— Mon Raymond!... Mon Raymond! je sais cela!... Il a dit cela à papa... n'est-ce pas, papa, qu*il t'a dit cela?... Oh! papa te le dirai pourquoi trembles-tu?... c'est un enfantillage...
— Tu n'as peut-être été sauvée qu'à cause de ce serment-là, fit Raymond, lugubre...
— Malgré ce serment-là, voulez-vous dire, interrompit le marquis. Huascar l'a considéré comme une insulte. Lorsque dans l'Ile où j'avais été amené prisonnier à la suite du cortège qui emportait Marie-Thérèse, je me trouvais seul, un soir, face à face avec l'homme que j'accusais de nous avoir trahis et d'être la cause de tous nos
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malheurs, je voulus lui cracher toute ma haine et mon mépris, mais il ne m'en laissa pas le temps. Il arrêta mes premières invectives pour me faire conduire et garder dans une grotte près du rivage, où il me rejoignit bientôt et où je m'attendais à être sa victime. Là, il m'apprit froidement qu'il n'avait jamais cessé de travailler à nous «sauver de nous-mêmes et de nos imprudences, et que tout était préparé pour notre fuite, que bientôt il m'amènerait mes enfants et que je n'aurais la nuit suivante qu'à me jeter avec eux dans sa pirogue et qu'à m'en remettre' de notre salut aux deux Indiens qu'il m'avait donnés pour gardes et qui lui étaient dévoués jusqu'à la mort.
Son ton était si solennel que je ne mis point sa parole en doute. Rien ne le forçait plus à me mentir, puisque nous étions ses prisonniers. Je lui tendis la main, mais il ne la prit pas. C'est alors qu'il me parla du singulier serment que vous lui aviez fait, un soir, à Arequipa : (( Je ne connais point ce jeune homme, me dit-il, j'ignore pourquoi il m'a proposé un pareil marché. La senorita sera libre comme son cœur etjenesuis point le marchand de son cœur. Il ne m'appartient ni de le prendre, ni de le donner, ni de le retenir. Il faut que ce jeune homme sache cela, à qui je n'ai jamais fait de mal et qui m'a insulté. Je lui pardonne. » Il s'apprêtait à partir, je voulus encore le remercier, dans la certitude où sa parole m'avait mise qu'il tenterait tout pour notre salut : « Remerciez celle qui est au ciel et quifutla^enora
de la Torre, senor, et ne remerciez point Huascar qui ne vous demande qu'une chose, eh échange du service qu'il a pu vous rendre, c'est de n*en parler jamais. Il ne faut point que la mémôifè du grand-prêtre de VIncà soit déshonorée. » Ainsi a parlé Huascar. Vous pourrez épouser Marie-Thér rèse, Raymond!...»
SUr ces entrefaites survinrent l'oncle Ozout et NàtJvidad ! Ils avaient appris en route que le marquis était de retour à Lima, qu'on l'avait vu ce joUr-là à Callao, et qu'il y avait ramené, ils ne savaient par quel miracle, Marie-Thérèse et le petit Christobal, et ils accouraient comme des fous!
Et maintenant ils riaient, ils pleuraient de surprise et de 'bonheur, et tout ce monde s'embrassait. En vain, les deux vénérables dames voulurent-elles entraîner Marie-Thérèse et la soustraire à toutes ces démonstrations, Marie-Thérèse leur fit comprendre que la joie générale était encore le meilleur médicament contre de si affreux souvenirs. (( C'est un mauvais rêve! fit-ëllê... imaginons-nous que nous avons fait un mauvais rêve ! ... »
— Oui! il nous f^ut imaginer cela, appuya le marquis. J'ai vu Veintemîlla et je lui ai tout raconté; il nous prie de nous imaginer que nouS avoils fait un mauvais rêve! Il nous lé demande patriotiquement. En revanche, il a promis de nous aider dans la liquidation de notre entreprise de guano et dans la vente de tiôs concessions. Le |
mariage de Marie-Thérèse et dé Raymond aura lieu en France, si personne n'y voit d'inconvénietit; nous ne reviendrons que plus tard essayer le siphon de l'ingénieur Ozout dans les mines atitiques du Cuzco, quand nous serons à peu près sûrs que ceux qui tenteront de les fréquenter ne risqueront plus de faire d'aussi mauvais rêves !
— Ah! si. on m 'écoutait, je vous prie de croire que l'on verrait bientôt clair dans les couloirs de la nuit! s'exclama Natividad... mais non, c'est toujours le même système... on ne veut rien voir, on se bouche les yeux!... même après une aventure aussi effroyable où nous avons failli tous laisser notre peau, Veintemilla, qui devrait mater une bonne fois les Indiens, Veintemilla vous demande de croire que vous avez fait un mauvais rêve!...
Et le pauvre Natividad leva vers le plafond des bras désenchantés.
— Monsieur Natividad, vous êtes un mauvais esprit, déclara le marquis. J'ai, du reste, une triste nouvelle à vous annoncer. Vous n'êtes plus Inspector superior de Callao ! Vous êtes dégommé, mon cher Monsieur Natividad î
Natividad se laissa tomber sur une chaise, la bouche ouverte, ne trouvant pas un mot pour qualifier la joie avec laquelle Un homme pour lequel il avait tout risqué lui annonçait son malheur.
il était si comique ainsi que tout le monde éclata dé rite. Il se lèVà alors, furieux, et se dirigea vers la porte à grands pas. Il suffoquait d'in-
L'ËPOVSIÊ DU SOLEIL
dignation. Ça lui apprendrait à quitter, i)endant des semaines, Jenny l'ouvrière!
— Pas si viteîlui cria le marquis; pas si vite, mon cher Monsieur Natividadî Si j'ai une triste nouvelle à vous annoncer, j'en ai également une excellente. Vous êtes nommé Inspector superior de Lima!
Natividad retomba sur une chaise, mais cette fois éperdu de joie.
— C'est un rêve! gémit le brave homme.
Et, cette fois, il ne savait comment remercier le marquis grâce auquel se trouvait réalisé le plus beau rêve de sa vie.
— Mais enfin! finit-il par s'écrier... j'aurais pu être mort!...
— Oh ! répliqua en souriant le marquis, la nomination que m'a remise le président de la République n'est valable, évidemment, que dans le cas où vous seriez vivant!... Allons, puisqu'ils ne vous ont pas mangé, vous allez pouvoir les surveiller, vos Indiens!...
— Chut! fit Natividad en qui renaissaient les qualités prudentes du magistrat. Qu'on n'en sache rien !
La voix de François-Gaspard se fit entendre :
— Nous allons rentrer en France, mon cher marquis. Est-ce que je pourrai parler dans... mes... conférences?...
— Vous raconterez que vous avez fait un rêve, mon cher académicien, pendant lequel vous sont apparues toutes les splendeurs et toutes les horreurs des cérémonies du vieux Pérou,
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— Et nous? croirons-nous jamais que nous avons fait un rêve ? demanda tout bas Raymond à Marie-Thérèse en fixant tristement ce pauvre visage qui attestait, lui, que la réalité était encore bien proche.
— Quand les couleurs nous seront revenues... lui répondit Marie-Thérèse qui contemplait, le cœur serré, la pâle figure de son fiancé... Tout de même, continua-t-elle, quand je me retrouve ici, dans ces bureaux, en train de prendre le thé, à côté de ma tante et de la vieille Irène, de me faire gâter par vous tous, quand je revois ces bons registres verts sur lesquels je me suis tant pliée {X)ur aligner des chiffres, et ce copie-de-lettres qui attend encore la réponse au correspondant d'Anvers, tu sais, mon Raymond : « Pour ce prix-là, vous n'aurez que du guano phosphaté à quatre pour cent d'azote, et encore! »... oui, quand je vois ce cadre domestique, où joue mon petit Christobal, quand je nous revois tous vivants après le Temple de la Mort, je ne puis m 'empêcher, par moments, de me dire : <( N'ai-je pas rêvé?... »
A ce moment, Natividad prenait congé du marquis et ouvrait la porte du bureau. Il recula soudain avec une exclamation étouffée.
Un corps soutenu par la porte venait de s'allonger sur le carreau du magasin. Et ce corps était le cadavre d'un Indien. Marie -Thérèse, qui le reconnut la première, tomba à genoux : « Non î Non! Raymond, s'écria-t-elle, nous n'avons pas fait un rêve!... »
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3y8 - VÊPOUSE DU SOLEIL
Et elle pleura sur Huascar qui s'était traîné jusqu'à ce seuil d'où elle l'avait chassé et qui mourait, un couteau dahs le coéur.