L'AVIATION ET LES SPECTACLES
Du Meeting de Douai à la Semaine de Champagne NOTES ET IMPRESSIONS
Douai
Après les spectacles dont nous avons déjà parlé (1), de Juvisy et de Vienne, nous avons vu s'ouvrir le concours de Douai, où nous avons vu apparaître un premier indice favorable aux organisateurs de spectacles :
Les prix étaient faciles à gagner,et des primes pour de très petits vols permettaient dans tous les cas, aux aviateurs de faire leurs frais.
Malgré cela, très peu d'aviateurs s’engageaient. Ce n'était pas de la mauvaise volonté ; à cette époque, il n'y avait que cinq ou six aviateurs sachant conduire et tous n'avaient pas d’aéroplane à leur disposition.
Le Comité local, avec une énergie et une abnégation admirables, fit élever cinq hangars extrêmement bien conçus ; une solide palissade les protègeait contre les assauts d’une foule trop ardente. Un champ très vaste était offert aux ébats des aviateurs : cette élendue était bordée par des barrières dont le périmètre permettait aisément à un nombreux public de voir sans payer ; une petite tribune et des « populaires » devaient permettre aux organisateurs de récupérer leurs frais. A première vue, cette organisation nous semble avoir coûté une quarantaine de mille francs, dépassant en tous cas de beaucoup le capital de garantie qui avait été souscrit par les organisateurs.
Le concours commence par un événement qui se reproduira partout : une tempête s'élève, détruit un hangar et écrase l'appareil dz M. BREGUET.
Le concours était ouvert depuis plusieurs jours et le public, chauffé par la Presse régionale, commençait à s'impatienter, lorsque le meeting est sauvé une première fois par BLÉRIOT, qui fit, très tard le soir, de très beaux vols. Ce fut une première lecon pour le public un peu houleux, d’avoir à attendre toute une journée. Mais, heureusement, celte foule du Nord semble craindre beaucoup le gendarme : quarante-cinq gendarmes ont suffit tout le temps à faire entrer dans les barrières un public de dix à quinze mille personnes. Le même nombre, à Port-Aviation, n'avait même pas osé repousser le moindre assistant.
Au bout de quelques jours, BLÉRIOT s'en va pour tenter le « Prix du Voyage » à Artenay et le meeting retombe dans le marasme. Il est sauvé une deuxième fois par PAULHAN.
PAULHAN, qui avait gagné un appareil au concours des modèles de l’Aéronautique-Club, il y a deux ans, et qui n'avait pas beaucoup réussi le mois précédent, à Bar-sur-Aube, se dégagea complètement à Douai, vers la fin du concours, où le vent et le beau temps voulurent enfin être favorables. Grâce à un seul aviateur possédant un appareil pouvant évoluer avec facilité, les ÉRDERIeUrS purent à peu près joindre les deux bouts.
ceci est une indication pour l'avenir, car il suffit d'avoir un aéroplane en l'air et volant bien, pour que la foule soit satisfaite aujourd'hui.
Comme le nombre des aviateurs et des appareils va s’accroitre avec rapidité, les organisateurs de spectacles peuvent espérer de plus en plus obtenir la rémunéralion de leurs efforts. Seulement, il faudrait qu'ils fassent au moins aussi bien pour la piste que pour les tribunes.
A Douai, par suite de la direction du vent régnant, il n'y avait qu'un endroit pour prendre le départ et cel endroit était en pente remontante ! Le gazon, très grossier, n'était pas très roulant et se terminait au bout de 400 mètres par un terrain de culture dans lequel les roues enfonçaient jusqu'aux moyeux ! Donc, un aéroplane un peu lourd ne pouvait pas s'enlever.
Enfin, dans le but d'avoir un circuit le plus grand possible, les organisateurs avaient reculé les poteaux extrêmes tout près des limites de leur terrain, de sorte
(1) Voir Aérophile de 1909, numéros précédents, sous le même titre « L'Aviation et les Spectacles ».
que pour faire le tour de piste, les aviateurs étaient obligés d'en sortir au risque de s’empaler sur les nombreuses barrières en fils de fer ou grillages qui entouraient en très grand nombre le morcellement des terrains particuliers, en cas d'atterrissage forcé.
A Belfort
F. DE RUE fut invité à venir à Belfort et là ce fut épique. Les organisateurs opérant sans capitaux, ne purent, ni clore hermétiquement le champ de manœuvres, ni contrôler l'intégralité de leur recette. Vers la fin de la journée, un public non payant, très nombreux, arrivait facilement à envahir la piste.
Le champ de manœuvres qui servait de terrain se compose d'un chenal très étroit suivi d'une partie circulaire plus vaste, mais marécageuse. L'aviateur pouvait partir dans le chenal quand le vent ne soufrlait pas par le travers, ce qui était rare, faire un tour dans la partie circulaire et revenir atterrir à son point de départ.
Néanmoins, les vols eurent lieu à bonne hauteur et le public fut satisfait ; les organisateurs le furent moins, et pour faire face à leurs créanciers, firent simplement saisir l’aéroplane dont l'embargo fut levé avec la plus grande facilité deux jours plus tard.
A Vichy
Vichy était dolé de prix importants ; ils étaient facilement gagnables ; malgré cela, très peu d'aviateurs purent s'inscrire, toujours pour la même raison : ils étaient encore très peu nombreux et les appareils manquaient. Les organisateurs semblent avoir fait un effort financier plus grand qu'à Douai : les tribunes sont plus vastes, les hangurs plus nombreux et l’organisation sportive meilleure.
Mais le terrain est franchement mauvais : c’est un terrain qui est recouvert l'hiver par les eaux, il y a des creux, des trous et des bosses ! On fait courir le bruit que le terrain a été choisi exprès pour mettre en valeur les appareils Wricar, et ce bruit n'est peut-être pas dénué de fondement.
Il apparaît clairement, à la suite de ce meeting, que les appareils de l'avenir devront mélanger les principes des appareils américains et des appareils français. S'ils ont des patins, ils peuvent atlerrir dans ces terrains qui ne sont pas plus mauvais cependant que la plupart des champs dans lesquels les aviateurs devront descendre pendant leurs voyages futurs de ville à ville, Seulement, s'ils peuvent alterrir, ils ne peuvent plus repartir parce que ce sont des culs-de-jatte.
Au contraire, les appareils français, dans ces terrains qui ne sont plus le macadam d'Issy-les-Moulineaux, écrasent leurs roues avec la plus extrême facilité. C’est ce qui est arrivé à ZiPreL dès le deuxième jour du concours. Seulement, les roues ont un avantage, c’est qu’on peut pousser l'appareil à la main jusqu’à une zone plus favorable et repartir par ses propres moyens.
A Vichy, il y avait ainsi deux tapis de billard d’où l'on pouvait partir : l'un, face aux tribunes, était dangereux parce qu'il fallait virer immédiatement pour ne pas entrer dedans ; l’autre, moins roulant, et terminé par des taupinières, fut, malgré cela, préféré, parce que, le départ ayant eu lieu, on était immédiatement en piste.
Le premier jour, au bout de quatre heures d'attente, le public envahit complèlement la piste : un manifestant vint même traiter M. TissANDIER de voleur, ce qui lui attira dans la figure un magistral coup de poing.
Le vent s'étant calmé, M. TissanniEr put faire un très beau vol el par un revirement dont les foules sont coutumières, il fut porté en triomphe. Malgré cela, il se produisit dans Vichy une contre-réclame et le gros public fit défaut les jours suivants.
PAULHAN arriva ; pendant deux jours, il ne put rien faire, parce que, gêné pour prendre un départ dans ce mauvais terrain, il ne pouvait arriver à régler l'in-
cidence de la queue de son aéroplane, dérangée pendant le transport.
Enfin, il fait un très beau vol, gagne le « Prix de 1a Traversée de l’Allier » à une hauteur de 30 à 40 mètres,
414 15 Septembre 1909
Quelques scènes de la Grande Semaine d’Aviation de Champagne.
1. Levant le poste de chronométrage et le sémaphore des signaux, Latham avec son monoplan Antoinette passe en plein vol. — 2. Le Président de la République et Me Fallières dans la tribune d'honneur. — 3. L'heure du déjeuner au buffet des tribunes. — 4. Une collision manque de se produire entre Curtiss et de Rite. — 5. Le Voisin de Bunau-Varilla vu d’en dessous pendant que Latham double un pylône. — 6. Vue générale prise de la tribune pendant le Grand Prix de Champagne. — 7. Un vol de Latham vu du parc des autos. — 8. Le biplan de Paulban après l'accident causé par la présence inopinée de Delagrange. — 9. Le biplan Bregurt après l'accideut. — 10. Le monoplan de Blériot après l'accident du 29 août. Dans la chute l'appareil prend fen et Blériot est brûlé aux mains et au visage, avant d'avoir pu montrer tout ce que pouvait faire cet appareil, à peine mis au point. (Photos de Branger à Paris et de Rol à Paris.)
FA
l’Aérophile , 415
ce qui enthousiasme la foule, et il va certainement sauver le meeting lorsque le dernier jour, un cyclone terrible détruit les hangars et les appareils qui se trouvaient dessous. Ce fut inénarrable : le hangar DE RUE fut soulevé tout entier el déplacé de 1 m. 50.
Les fonds et les portes du hangar de TiSSANDIER tombèrent sur l’aéroplane et le personnel qui le réparait. Le personnel, effrayé, s'enfuit, mais il senfuit sous le vent, et alors, il fut poursuivi en courant les plus grands dangers par les tôles ondulées des loits qui voltigeaient dans l’air comme de simples feuilles de papier. La puissance des éléments était telle que DE R£xE préféra rester pendant une demi-heure exposé à la pluie battante et aux grélons, plutot que de s’abriter sous la moindre construction dont la plus solide lui donnait l'impression toute sauvage et primitive de n'étre qu'une lrappe.
Par suite de cette circonstance extérieure avec laquelle il faut cependant compter, puisqu elle se renouvelle partout, le concours de Vichy, ne püt encaisser les recettes des irois jours de prolongation, décidés en principe, avec de nouveaux prix, qui auraient permis aux organisateurs de couvrir leurs frais.