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LES OBSÈQUES DES VICTIMES

Mme de Bradsky avait manifesté le désir qu'il n’y eût qu’une seule cérémonie. Bien que son marifüt protestant, elle aurait voulu, prenant tous les frais à sa charge, faire célébrer, en l’église de la Madeleine, un service funèbre et sous un même

catafalque unir fraternellement les corps des deux aéronautes ; mais la famille de Paul Morin avait déjà pris des mesures pour les funérailles de notre camarade.

Les obsèques de Paul Morin ont été célébrées Le 15 octobre, et celles du baron de Bradsky le17 octobre.

A ces funèbres cérémonies assistaient à peu près tous les membres de l’Aéro- Club de France, camarades des défunts, et d'autres aéronautes encore, de la Société française de navigation aérienne, de l’Aéronautique-Club, de l’Académie d’aérostation météorologique, tellement nombreux que nous devons renoncer à citer leurs noms.

Après un service religieux célébré en l’église Sainte-Marie des Batignolles, l’inhumation du corps de Paul Morin a eu lieu au cimetière de Saint-Ouen.

Au bord de la tombe, M. le comte de Castillon de Saint-Victor a prononcé, au nom de l’Aéro-Club de France, les paroles suivantes :

Il ya six mois à peine, nous étions réunis devant deux tombes, ouvertes à la suite de la catastrophe du Pax, celle d'un homme d'Etat brésilien, et celle d’un ouvrier français. Aujourd'hui, nous avons à déplorer la mort de deux de nos amis victimes du même dévouement : un gentilhomme saxon, et un ingénieur français des plus distingués. Tant est passionnant le problème dela conquête de l’air et de l’affranchissement des entraves terrestres, que tour à tour il fascine l'élite de tous les peuples et de toutes les classes sociales : notre pauvre ami, que nous pleurons aujourd’hui, ne disait-il pas dernièrement : « Cette science aéronautique est si belle qu’elle vaut d’y risquer sa vie. »

Il connaissait en effet tout le côté périlleux de l'entreprise ; il n'était pas de ces âmes que la peur arrête, Paul Morin était un brave ! Les difficultés à vaincre, les dangers à courir l’attiraient et il fut tour à tour voyageur intrépide, sportsman accompli, aéronaute convaincu. Sa première ascension eut lieu peu de temps après l’épouvantable àccident du Zénith, et ce fut le soir même de la catastrophe du Pax qu'i résolut d'accompagner le baron de Bradsky. Il semblait avoir pris pour ligne de conduite cette noble devise : « Pour un homme la mort n’est rien, elle est la raison même dela vie. »

À cette énergie sans défaillance, Paul Morin joignait des qualités de cœur incomparables. Je me rappellerai toujours les débuts de notre vive amitié : il était venu, l’année dernière, nous voir aux Sablettes pendant le gonflement du Méditerranéen; il ne devait rester que deux jours; mais, assistant à nos nombreuses difficultés du moment. il nous aïda jusqu'à notre départ et de son activité infatigable et de son intelligence précieuse, nous relevant le moral par sa bonne humeur toujours constante. Cette activité et cette intelligence, il les prodigua généreusement à tous ses collègues, car il avait l'esprit de sacrifice poussé à l'extrême. De tous ceux qui l’approchaient, ilse faisait des amis sincères, et quand nous le rencontrions dans nos réunions ou que nous prononcions simplement son nom, tous les cœurs battaient à l'unisson. :

Devant pareille catastrophe, l'esprit s’égare. Mes lèvres se refusent à balbutier de vaines paroles de consolation. Nous perdons en Paul Morin plus qu'un collègue, plus qu'un camarade : un ami et un ami intime que nous estimions tous et que nous aimions du plus profond du cœur. Au nom de tous les membres de l’Aéro-Club de France, j'adresse à sa famille l'expression de notre douloureuse sympathie et lui demande respectueusement la permission de joindre à ses sanglots, nos pleurs très sincères.

M. Armengaud jeune a ensuite, au nom de la Société française de navigation aérienne, prononcé un discours dans lequel il a fait l'éloge des deux victimes de la catastrophe de Stains. Il a émis l’espoir que la mort de ces audacieux aéronautes n'arrêterait pas les recherches entreprises pour trouver la solution des problèmes de la locomotion aérienne, mais rendrait seulement plus prudents et plus circonspects les inventeurs.

Le dernier acte du drame de Stains, qui a endeuillé le monde aéronautique, prit fin par le service funèbre du baron de Bradsky, célébré en le temple austère de la Rédemption. Après une allocution-prière du pasteur Lods, le comte Henry de La Vaulx, délégué par l’Aéro-Club de France, prononça le discours suivant :

Une nouvelle catastrophe vient encore de plonger dans le deuil notre Société.

Il ya six mois à peine, j'avais le triste devoir de prendre la parole au nom de l’Aéro-Club devant la dépouille mortelle de Severo. J'avais osé espérer qu'après ce terrible drame la mer aérienne se lasserait, pour de longues années tout au moins, de faire de nouvelles victimes parmi les hommes courageux qui se sont consacrés à l’aéronautique.

Hélas ! il n’en a rien été, et après Baudic, englouti dans les flots de la Méditerranée, après le capitaine von Sigsfeld, précipité en dehors de sa nacelle aux environs d'Anvers, voici deux de nos meilleurs amis qui, à leur tour,suceombent dans la lutte contre cet élément insaisissable : l’Atmosphère! Le baron de Bradsky et Paul Morin partaient le 13 octobre de Vaugirard joyeux, pleins de vie et d'espoir. Deux heures après, une atroce nouvelle circulait dans Paris, laissant incrédules beaucoup. La nacelle de l’aéronef s'était détachée, entraînant dans sa chute nos deux collègues. Les personnes qui se trouvaient près du théâtre de l'accident accouraient en toute hâte, mais elles ne relevaient que deux cadavres. De Bradsky et Morin étaient partis ensemble à la conquête de l'Océan Atmosphérique ; ce maître jaloux et implacable les avait rejetés ensemble.

Mon ami de Castillon a dit hier au cimetière de Saint-Ouen ce qu'était Morin. Par bien des

points, de Bradsky lui ressemblait; d'un caractère doux et affable, il conquérait immédiatement l'amitié de tous ceux qui l'approchaient, et je me rappellerai toujours ces dîners amicaux de l'Aéro-Club, où de Bradsky nous disait ses espérances. Son regard était droit et franc. et jamais de sa bouche on n’entendait sortir une parole amère à l'égard d’un concurrent ou d’un inventeur. Le fond de son caractere était une bonté ineffable. Comme Severo, il voyait dans le ballon un symbole de paix et de fraternité. Aussi, bien que Saxon, c’esten France qu'il avait voulu faire toutes ses expériences, et il aimait vraiment cette France qui lui donnait l'hospitalité. Sa vie tout entière était une vie de travail! depuis bientôt deux ans, il passait la plus rande partie de ses journées, souvent même ses nuits, à l'aérodrome de Vaugirard Sa grande ortune lui avait permis une vie de luxe et de plaisirs, mais son caractère énergique audacieux s’accommodait mal du désœuvrement. C'était en outre un modeste; aussi le voyait-on peu dans Paris ; il se complaisait au milieu de ses chères études, dans le sein de sa famille. Il avait pour le seconder dans sa tâche, une épouse vraiment digne de lui; partout elle l’accompagnait, partageant ses soucis, ses privations comme ses joies, et plus que tout autre, elle doit ressentir violemment aujourd’hui la perte si cruelle qu’elle vient d’éprouver.

Qu'elle me permette, au nom de l'Aéro-Club de France, de lui dire combien nous aussi nous avons été émus par cette catastrophe soudaine et combien nous partageons sa peine.

La mémoire de son cher mari sera conservée avec respect au milieu de nous, et, dans les siècles futurs, ce sera toujours avec la plus grande admiration que l’on prononcera le nom de de Bradsky, synonyme de courage, de bonté et de loyauté.

: es dans cette pensée que l'épouse infortunée doit chercher une consolation à son immense ouleur.

Après la lugubre cérémonie, le cercueil fut descendu dans les caveaux du Temple, d’où il est parti le 20 octobre pour le château de Cotta, près Pirna (Saxe).

Avant son départ pour le pays natal, quieut lieu le 22, Mme de Bradsky a accompli un premier douloureux voyage : accompagnée de son beau-frère, M. d'Eschevège, la jeune veuve s'est rendue à Stains, sur le théâtre de la catastrophe.

Déjà, au siège social de l’Aéro-Club, en venant remercier la puissante Société de son appui moral et de la sympathie que les membres lui témoignèrent dans son malheur, Mme de Bradskyÿ avait fait preuve d’une force d'âme extraordinaire, en demandant au secrétaire général de lui expliquer minutieusement les causes et les circonstances de l’épouvantable accident. CE

BULLETIN OFFICIEL DE L'AÉRO-CLUB

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