LE BALLON DU COMTE ZEPPELIN
Tous ceux qui s'occupent de locomotion aérienne, suivant pas à pas les expériences accomplies par nos hardis inventeurs, attendent avec anxiété les résultats des essais projetés qui doivent enfin rendre le ballon dirigeable fait accompli.
Parmi ces essais se placent ceux du comte Zeppelin.
J'ai déjà eu l’occasion d’en parler ici, j'y reviens, et non seulement par plaisir
Fig. 1. — La hangar du ballon dirigeable du comte Zeppelin. Friedrichshafen, 31 juillet 1899.
de causer d’un projet intéressant à tous points de vue, mais encore par devoir. En effet, nous devons rectifier les récits des journaux, qui ont annoncé la destruction complète du hangar flottant de Manzell !
L'ALROPHILE 37
La nouvelle, heureusement erronée, n'était pas cependant dénuée de fondements : voici les renseignements donnés par notre si aimable correspondant habituel, que nous sommes heureux de remercier au passage :
Les 13 et 14 février s'éleva en Europe, du Sud à l'Ouest, un vent violent, qui souffla en tempête sur le lac de Constance : sa vitesse atteignit 20 et même 25 mètres à laseconde, exerçant une pression de plus de 80 kilogrs par mètre carré ! Dans ces conditions ne nous étonnons pas que les câbles, cependant en acier, formant amarres au hangar du comte Zeppelin, se soient rompus et que le vaste ilot ait pris sa liberté. Il n’en abusa pas, se permettant seulement d’aller prendre repos sur la grève, avec
Fig. 2. — Le hangar échoué près de Manzell. — Friedrichshafen, février 1900. (On aperçoit la pointe arrondie de la carcasse du ballon).
trop de brusquerie peut-être, puisque quelques-uns de ses pontons se brisèrent; les avaries sont faciles à réparer, question de temps seulement. Les ouvriers devront attendre le mois prochain, c’est-à-dire le moment de la crue du lac, pour remettre le hangar à flot. Donc pas de dégâts importants ; on peut du reste en juger en jetant un coup d’æil sur les photographies prises l’une avant, l'autre après la tempête.
Jusqu'à ce jour, toutes précautions ont été prises pour que l’on ne puisse commettre aucune indiscrétion.
A ce sujet notre correspondant nous écrit :
« La carcasse en aluminium n’a pas souffert du tout à ce que l’on me dit. Je ne pouvais m'en rendre compte de visu, car il est très difficile d'obtenir l'admission dans le hangar. On tâcha même d'empêcher de prendre des vues photographiques qui pourraient révéler quelque chose de l’intérieur. À peine avais-je dressé mon express-Murer pour prendre la vue du hangar que je vous adresse (fig. 2), que les ouvriers sont accourus pour fermer les rideaux.
« Le ballon, colosse d'aluminium de 128 mètres de long, attend dans sa prison les réparations nécessaires et l’époque favorable pour son gonflement et son lancement ».
Profitons de cette attente pour décrire ce gigantesque engin.
Son armature, en treillage d'aluminium, semble être une colonne de 11m. 65 de diamètre extérieur se terminant en éperon aux deux extrémités. Sur les fuseaux de cette colonne se placent 24 treillis, reliés ensemble par 16 parois transversales construites en treillis et câbles d'attache en métal qui la divisent en 17 sections, 15 de huit mètres de long, et deux à chaque bout de quatre mètres. Des attaches métalliques posées en diagonale consolident tous les angles. Les 17 sections sont renfermées dans des enveloppes, exactement calculées sur elles, en simple coton imperméabilisé par un nouveau procédé.
L'armature d'aluminium, pourvue extérieurement et intérieurement d’un filet serré de ramie, réserve aux ballons gonflés un espace souple dans l'enveloppe extérieure.
Chacun de ces ballons a sa soupape de sûreté en métal, cinq seulement sont en
Fig. 3. — Hangar pour le vernissage des ballons du comte Zeppelin.
outre pourvus d'une soupape de manœuvre, pour l'échappement du gaz. Les soupapes sont en forme d'assiette, les cordes de chacune d'elles, au roulement facilité par des poulies, sont conduites à la nacelle, dans un tuyau d’aluminium courant à l'extérieur du ballon.
La carcasse est protègée contre les intempéries par une immense enveloppe extérieure, formée de deux tissus : toile pégamoïd pour la partie supérieure, soie blanche et très légère pour la partie inférieure. Cette enveloppe distante de 40 centimètres, des ballons qu’elle recouvre aura de plus l'avantage d’afflaiblir les effets d'insolation, et sur eux et sur l'air qui circulera entre ces derniers et l'enveloppe, pendant la traversée.
Le ballon, au cube total de 11,300 mètres! (ballon P. Haenlein, 2,508 mètres cubes, Renard-Krebs, 1,864 mètres cubes, Schwarz, 3,697 mètres cubes), aura deux gouvernails, tous deux placés verticalement, le premier au-dessus et au-dessous de l'éperon, le second à l'arrière, de côté, et deux nacelles avec praticable de 50 mètres de long les réunissant, qui seront reliés au dit ballon, d'une manière rigide par 4 crochets et 4 dresillons. Elles seront placées à 3 mètres au-dessous du ballon, et à 32 mètres de chaque éperon, et mesureront 6 mètres de long, 1 m.8 de large et 1 mètre de profondeur. Chacune renfermera un moteur Daimler à benzine de 16 cheveaux. Ces moteurs à 4 cylindres obtiennent l'allumage électrique par l'induction magnétique. La rotation maxima est de 700 tours à la minute, son poids de 325 kilogs.
Les hélices de propulsion en aluminium sont disposées, un peu au-dessous de
l'axe longitudinal du ballon, à droite et à gauche au-dessus du moteur : elles ont 4 ailes, d’un diamètre de 1 m. 15, et sont formées de 4 feuillets,avec 19° d’inclinaison : la propulsion transmise par engrenages leur fera faire 1,100 tours à la minute.
Cette transmission, a été l'objet dans sa construction, d’un soin tout particulier : l'inventeur se rappelant les essais malheureux du ballon Schwarz, voulut ainsi obvier à la mise hors d'usage de ses hélices, causée par une déformation quelconque du ballon.
Ce formidable aérostat, avec équipage composé d’un capitaine, de deux ingénieurs et de deux mécaniciens, répondra à un poids de 10,000 kilos, sans lest.
Les vieux capitaines des vapeurs sillonnant le lac de Constance, ne furent pas peu surpris de voir un jour, évoluant autour d'eux avec un bruit formidable, un canot à hélices aériennes! C'était tout simplement un ingénieur qui soumettait les moteurs et les hélices du ballon du comte Zeppelin à une vérification minutieuse : pour cela on avait chargé un canot de 11 mètres de long, 2 mètres de large, o m. 30 centimètres de profondeur, d'un, puis de deux moteurs Daimler : le premier de 10 chevaux donnant 560 tours à la minute, l'autre exactement semblable à ceux projetés pour le ballon. L'hélice qu'ils actionnaient, avait trois ailes de 1 m. 25 de diamètre et accomplissait 1,100 tours à la minute. Ils obtinrent ainsi pour le canot, une vitesse de 11 kilomètres à l'heure, et en adjoignant deux autres hélices, 15 kilomètres : les braves loups de... lac, rendus spectateurs malgré eux de ces essais, eurent de ce jour une confiance inébranlable au projet du comte Zeppelin. L'avenir donnera-t-il raison à leur louable sentiment? Quoiqu'il advienne, encourageons de ros vœux ces efforts tentés pour l’accomplissement d’une entreprise aussi délicate, aussi difficile, pour laquelle on a dépensé tant d'argent, de travail, de science et de persévérance. Tous les essais sérieux qui tendent à ce but, ne sont-ils pas les premiers rayons de l’apothéose glorifiant un jour la locomotion aérienne!
Paul ANCELLE.
L'Aéronautique à l'Exposition de 1900