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NÉCROLOGIE

Le 13 juin 1900, Prudent-René-Patrice Dagron rendait le dernier soupir à Paris. Il succombait à une attaque de paralysie survenue pendant une longue maladie qui, depuis plusieurs années, le tenait confiné dans son appartement.

Dagron était né en 1819, à Beaumont, près de Mamers, dans le département de la Sarthe. Il fit ses études dans son pays natal, et comme tant de jeunes gens, dès qu'il fut en état de chercher une carrière, il se dirigea vers Paris.

Il arriva dans la grande ville au moment où la voix d'Arago venait d'annoncer au monde savant l’étonnante découverte de Niepce e: Daguerre. Le jeune homme, qui avait spécialement cultivé la physique et la chimie, fat un des premiers chercheurs, séduit par l’idée de remplacer par une surface plus commode, plus maniable et plus facile à imprimer la plaque de cuivre argenté sur laquelle deux illustres physiciens français ont obligé la lumière à graver elle-même les images que ses rayons y ont tamisé.

Nous ne nous arrêterons point à examiner la part qui revient à Dagron dans l’invention du collodion sec qui résout ce grand problème technique. En effet, son génie lui suggéra l’idée d'un progrès d’une nature M. Dagron véritablement merveilleuse et qui, dans cet

art si fécond en surprises qu'on nomme la

photographie, a apporté des éléments inattendus d’admiration.

Dagron trouve le moyen de fabriquer une pellicule résistante, flexible et d'une homogénéité parfaite. Le plus puissant microscope ne parvint point à y découvrit la moindre granulation tant les molécules chimiques qui composent cette surface sont fondues intimement les unes aux autres. En plaçant cette pellicule au foyer d'une puissante lunette dont l'objectif recueille les rayons émanés d’une image quel. conque, on les concentre en un point presque mathématique, qui apparaît en quelque sorte à la vue. Si on examine ultérieurement ce point avec l’oculaire d’un puissant microscope, on rend à l’image concentrée ses dimensions naturelles.

Le nombre des photographies microscopiques Dagron fut prodigieux. Une manufacture occupant plusieurs centaines d'ouvriers fut construite rapidement, et l'heureux inventeur semblait arriver à la fois à la gloire et à la fortune.

Afin d'obtenir le grossissement de ses photographies microscopiques, Dagron les collait tout simplement sur la face carrée de quelques millimètres de côté, terminant un petit prisme de cinq à six millimètres de hauteur dont l'extrémité oculaire était taillée en surface sphérique.

Il employait un microscope d’une simplicité prodigieuse imaginé en 1818 par lord Stanhope. Lorsque Dagron voulut poursuivre ses contrefacteurs, on lui opposa cette circonstance pour attaquer ses brevets dont la valeur était cependant incontestable,

Déclaré nul, après un procès scandaleux, son brevet tomba dans le domaine public.

Mais ce n’est pas tout. Comme si l'on n’avait eu pour but que de le ruiner, on le poursuivit pour la reproduction de statues que le gouvernement se fait gloire de mettre sous les yeux du public dans le musée du Louvre.

Lorsque Paris fut bloqué, et qu'il fut question d’attacher les dépêches revenant de province, aux remiges de la queue d’un pigeon, M. Nadar comprit l'intérêt de réduire au minimum le poids des objets confiés aux messagers. Il raconta à M. Rampont ce qu'il savait de la photographie microscopique et il fut chargé de proposer à Dagron d'aller en province pour diriger le service des dépêches par pigeons.

Dagron oublia tous ses griefs et fit immédiatement ses préparatifs.

[1 fallait trouver une modification de la méthode employée pour la fabrication des photographies à la Stanhope. Dagron eut bientôt découvert les procédés techniques nicessaires et le 12 novembre son expédition était prête à partir. Elle se composait de deux ballons auxquels on donna étourdiment les noms de Mrepce et de Daguerre sans songer qu'on révélait ainsi à l'ennemi le but du voyage.

Avec une naïveté terrible, témoignant d’une ignorance extraordinaire, on fit partir les deux ballons à midi, sans s’apercevoir qu'il soufflait un vent d’ouest qui envoyait une expédition éminemment précieuse dans les régions occupées par les troupes prussiennes !

Dagron n'avait jamais fait d’ascension libre, mais il était monté plusieurs fois à bord du ballon captif de l'Exposition de 1869, qui, en 1868, avait fait une campagne d’ascensions captives à l'Hippodrome des Champs-Elysées. Il y avait pris une série de vues fort curieuses, qui constatent l'immense changement produit dans la partie voisine de Paris, pendant les 39 dernières années. Le bel album qu'il a publié constitue donc un document historique d'une haute valeur.

L'hospitalité si gracieusement offerte par Henry Giffard dans la nacelle de son premier captif à vapeur avait quelque peu familiarisé Dagron avec les choses de l'air, et fut, peut-être, la cause unique de son salut.

Lorsque Dagron vit le Daguerre percé par les balles des soldats allemands, il comprit qu’il fallait, à tout prix, éviter un sort pareil et que le seul moyen d’y échapper était de se réfugier, aussi longtemps que possible, dans la région des nuages.

Malheureusement, le déplorable état du matériel rendait cette manœuvre de salut bien difficile à exécuter. Les sacs qui contenaient le sable étaient tout pourris et il avait suffi du poids des bagages arrimés sans intelligence, pour les faire crever. Le sable était répandu sur le fond de la nacelle. I] fallait donc le ramasser grain à grain avec une cuillère pour maintenir en l'air le ballon qui fuyait et ne demandait qu'à descendre. Cependant, à force de persévérance, Dagron parvint à le soutenir jusqu’à Vitry-le-François. On n'avait point encore échappé aux ennemis et le pays était occupé par les armées allemandes, mais on se trouvait dans le sein d’une population voisine des régions où nos troupes et nos francs-tireurs luttaient contre l'invasion.

Dès qu’ils virent le ballon descendre, les paysans se précipitèrent au-devant des aéronautes, enlevèrent les caisses qu'ils placèrent sur des charettes; donnèrent à chacun une blouse et les emmenèrent avec eux. Après être convenu rapidement des moyens de se retrouver, ils se sauvèrent dans différentes directions.

Heureusement les hulans qui arrivaient bride abattue se précipitèrent d’abord sur le Mzepce, qu'ils parvinrent à capturer au bout de quelques instants; mais ce léger répit avait suffi pour sauver Dagron et ses compagnons. Les cavaliers allemands ne purent les reconnaître, et ne parvinrent à capturer qu'une charrette, les autres caisses échappèrent et après mille péripéties, pendant lesquelles Dagron fit

preuve à la fois de présence d'esprit et de courage, il parvint à regagner Tours avec ses collaborateurs et les principaux appareils dont il avait besoin pour commencer ses opérations.

Malgré tout le zèle dont Dagron et ses compagnons avaient fait preuve, il s’'écoula plus de jours pour arriver à Tours, qu'il n’en aurait fallu attendre pour profiter d'un changement de vent et envoyer l'expédition dans une direction moins dangereuse.

Dagron eut à lutter contre une foule de difficultés, dont les plus graves furent peut-être les difficultés administratives, le mauvais vouloir systématique dont un inventeur ne faisant pas partie de la hiérarchie régulière se heurte à chaque instant. Malgré ces obstacles, dont certains personnages ont conservé la trace dans leurs rapports, les résultats furent admirables et dépassèrent ceux que l’on pouvait espérer. Quelques chiffres permettent de juger de l'importance des résultats dus au génie de l'inventeur de la photographie microscopique et de montrer qu'il mérite bien l'admiration de la postérité.

Une pellicule contenant 50,000 dépêches, susceptibles d'être déchiffrées au ministère de l'Intérieur, ne pesait point un gramme ; un seul oiseau aurait pu aisément emporter à la fois les 125,000 dépêches publiques ou privées, qui furent lancées pendant l'investissement de Paris et dont la plupart furent répétées un grand nombre de fois. En effet, on les expédiait par chaque pigeon jusqu'à ce que l’on reçut de Paris par ballon la nouvelle de l’arrivée à leur port. C'est ce qui fait que ces 125,000 dépêches réduites ont donné lieu à la photographie sur pellicule de trois millions de dépêches.

Grâce à cette ingénieuse combinaison, la poste exécutait même des envois d'argent suivant un tarif modéré; malgré la distance énorme et les rigueurs de la saison, le service marcha grâce à Dagron jusqu’à la fin du siège.

Quelle fut la récompense de Dagron pour cet éminent service? Le ministre de l’Instruction publique fut le seul qui se souvint de ce que Dagron avait fait, et il accorda une bourse à chacun de ses enfants.

Après avoir acquis la triste certitude qu’il ne pouvait compter que sur lui-même pour assurer sa subsistance et celle des siens, Dagron chercha dans son esprit inventif les moyens de réparer les pertes que les services si glorieusement rendus à la patrie lui avaient fait espérer. Il y parvint en partie, mais après une série de circonstances véritablement déplorables où il fut encore ruiné par la routine administrative contre laquelle il avait inutilement lutté pendant toute sa vie.

Wilfrid de FONVIELLE.

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