L'ECLIPSE TOTALE DE SOLEIL DU 28 MAI
On nous communique une lettre de M. Hansky, astronome de l'observatoire d'Odessa qui, comme chacun le sait, a déjà exécuté deux ascensions aéronautiques à l'occasion du passage de l’essaim des Léonides et qui demande que l’on attire l'attention des savants sur l'intérêt qu'il y aurait à recommencer l'expérience pendant l’éclipse totale du 28 mai. L'habile astronome fait remarquer que l'observation aurait de l'intérêt même lorsque le ciel resterait complètement pur.
En effet, si on s'élevait très haut à 5 ou 6,000 mètres, on arriverait dans une région où la luminosité du firmament serait beaucoup moindre que lorsqu'on l’observe de terre. Par conséquent, l'on pourrait constater des détails de la couronne, que l’on n'aperçoit point si on n’employait l’aérostation. M. Hansky fait de plus une remarque fort importante et très ingénieuse. Si le ballon sortait de la zone de la totalité, il serait toujours possible de faire une observation fort intéressante. Rien n'empécherait, en effet, de photographier l'ombre de la lune qui se projette sur la terre et court avec une vitesse effroyable. À elle seule, cette observation vaudrait l'expédition, car on aurait ainsi les limites absolues de la courbe qui représente la rencontre du cône d'ombre et de la terre. Ce tracé serait un document de la plus haute importance pour la théorie des éclipses. On l’obtiendrait aisément avec un captif militaire, et peut-être même avec une simple montgolfière sans foyer, montée par un aéronaute photographe.
Les idées de l’astronome russe seront communiquées à la Société astronomique de France, dans la séance du mercredi 7 février. Grâce à la bienveillante intervention de M. Camille Flammarion, son éminent secrétaire général, on peut prévoir
que l'expérience aura lieu.
Georges BESANÇON.
Une ascension de Xavier de Maistre
En 1784, la vogue est au ballon. On ne parle que d’aérostat, de gaz, de baudruche, d'air inflammable, et l’on va même jusqu’à prétendre que « les aéronautes peuvent être mis au-dessus des insensés. » Le 19 janvier, les frères Montgolfier viennent de lancer le Flesselles.
L'heureuse issue de cette ascension donne à la science aéronautique naissante un retentissement énorme. Lyon, Lille veulent se lancer en cette voie et tenter de pareilles expériences. Chambéry même, quoique ville de moindre importance, veut, par une ascension publique, démontrer la possibilité du ballon et prouver que l’époque glorieuse où « l’homme peut s'élever et se soutenir dans l'air est enfin arrivée. »
Un prospectus, quelque peu emphatique, fut publié le 1° avril 1784 : il annonce un voyage aérien pour le 22 du même mois.
Au jour dit, tout le monde se porte au champ d'expérience, malheureusement Ja curiosité du public n'est pas satisfaite ; dans la manœuvre le ballon s'accroche à un long clou de l'estrade, s’y fait une longue déchirure le rendant incapable de s'élever.
Cet échec ne décourage pas les organisateurs et une nouvelle ascension, sous la direction de M. le Chevalier De Chevelu, est organisée pour le 4 mai suivant.
e Un critique, si l'on en croit une rela-
tion de l'expérience, prétendait que les constructeurs ayant osé peindre sur l'aérostat « Minerve présentant un bouclier à tête de Méduse à un vilain cochon (l'ignorance et l’envie) », l'ascension ne pouvait Ë réussir, tant d'orgucil devait être puni. M. H le Chevalier De Chevelu, vit plus simplement, et puisque le ballon avait sem- E blé trop lourd, il le fit alléger.
Le jour fixé, le départ ne peut avoir lieu par suite d’un vent défavorable, l'expérience est alors remise au 6, à six heures du matin.
Primitivement, le ballon devait être monté par son constructeur, M. de Che-
SRE RATES 1 velu, et un jeune homme, M. Brun, mais rome EU à son grand désespoir le premier ne put partir, son père s’y opposant de touteson
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MACHINE AEROSTATIQUE de Monseur le Chevalier De CHEVELU, À autorité; il est alors remplacé par Île 4 jeune Xavier de Maistre, volontaire au
régiment de la marine; toutefois deux choses semblent entraver ce projet. Xavier doit, en effet, le matin même de l'as-
monter pe deux DETSONTTESS
% à Canbery 6 May jé
cension quitter la ville avec son régiment ; d'autre part sa famille ne pouvait supporter l'idée de le voir s'aventurer pareillement ; il obtint alors du colonel l'autorisation de ne rejoindre le régiment qu'à la première étape et coupe court aux récriminations familiales en leur célant son projet.
Le six, dès la prime heure, la foule envahit à nouveau, plus compacte et plus curieuse, le champ d'expérience. Brun commande seul la manœuvre, tandis que Xavier de Maistre considère en simple spectateur l'opération du gonflement : ce
n’est que sur un signe imperceptible de son ami, qu'à un certain moment, ayant fait le tour du ballon, se déshabille, saute rapidement dans la galerie d'osier, et après un laconique adieu à son frère, se dissimule sous une bâche: de son côté, Brun gagne son poste, tire un coup de pistolet, c’est le signal du « Lâchez tout. » L'aérostat cette fois quitte terre et s'élève majestueusement ; toutes les têtes se lèvent, tous les yeux se fixent sur le foyer brillant qui resplendit comme en un regard d’orgueil.
À quelques toises du sol, Brun salue et de Maistre sortant alors de sa cachette, se dresse de toute sa taille, saisit le porte-voix et crie : & Honneur aux dames. »
Pendant exactement douze minutes, le ballon monte, se dirigeant vers Challes, petit village à l'Est de Chambéry, puis il commence à descendre ; il faut tout faire pour l'en empêcher, mais la malechance, ou mieux, l’inexpérience de nos aéro-
L'AÉROPHILE II
nautes, fait obstacle. Brun, en alimentant le foyer, brise la fourche qui l'aidait à y porter le combustible ; il doit donc jeter les fagots à la main, et de ce fait en perd trois qui tombent dans le vide : c'était une quantité fort appréciable, leur provision n'était que de 180 livres. Tout est bien vite brûlé, enfin, pour se maintenir encore quelque temps, ils usent leur réserve, chiffons et éponges imbibés d'huile.
C'est une montée de quelques toises, mais bientôt l’inexorable descente : vingtcinq minutes à peine s'étaient écoulées depuis leur départ de Chambéry, lorsqu'ils atterrirent dans les marais de Challes, à une demi-lieue du Buisson-Rond, lieu de départ, furieux, dit de Maistre « de toucher terre avec un ballon parfaitement sain. »
Des observateurs prétendirent que le ballon n'atteignit pas une altitude de plus de 506 toises, nos aéronautes ne purent scientifiquement contester cette appréciation, Xavier de Maistre ayant brisé le baromètre au début de l'ascension, mais on a tout lieu de croire que la hauteur atteinte fut sensiblement supérieure, le ballon ayant plané, rapporte de Maistre, au-dessus des plateaux du Nivolet et du Granier (1,558 et 1,938 mètres).
Une fois à terre, nos aéronautes sont entourés de gens accourus de Chambéry, tout heureux de pouvoir féliciter des concitoyens ayant accompli un voyage aussi extraordinaire : sur la grande route une voiture richement décorée les attendait ; leur entrée à Chambéry fut véritablement triomphale, la foule enthousiasmée, voulut elle-même trainer leur voiture jusqu'à l'estrade, où, quatre jeunes filles des plus nobles familles de la ville les couronnent de fleurs. Le père de Xavier de Maistre ne put lui-même résister à l'entrainement général, et oubliant toute idée de reproches, vint tout heureux embrasser son fils, qu'il ne pensait revoir.
Le soir même, un fastueux banquet, que présidaient les Jeunes aéronautes, était offert en son hôtel, par le marquis de la Serraz, aux notabilités de la ville : cette journée mémorable se termina par un bal, tandis que dans les rues retentissaient joyeusement les cris de la foule, fière d'acclamer ainsi le courage des deux héros du jour.
Heureux temps ! Heureux pays! Paul ANCELLE.
L’Aéronautique à l'Exposition de 1900
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