‹ "L'affaire"Chapitre 1 sur 42 · DE LOIN · texte numérisé non relu

DE LOIN

Chaque matin, je lis soigneusement le compte rendu sténographique de la séance de la veille, puis des « impressions d'audience x> et résumés « tendancieux » de journaux opposés.

Et dans mon coin je oherche la lumière.

Après chaque séance, l'un et l'autre parti proclame le triomphe de sa cause et Técrasement de ses adversaires. Dès le premier jour, les UQB étaient aussi sûrs de l'acquittement que les autres de la condamnation ; et cela a con* tinué. A l'attitude et au son de voix du prévenu, les uns le reconnaissent innocent et les autres . coupable. Les mêmes témoins sont sympathi- , ({uesou antipathiques, grotesques ou distingués, ; intelligents ou stupides, dignes de foi ou de rii sée, hideux avoir ou jolis garçons, selon que le j chroniqueur qui en fait le portrait est avec Tac- ^ cusationou avec la défense.

Nous voilà bien renseignés! Un nommé Lin-

ffuet rapporte respectueusement Fimpression d'une actrice célèbre affirmant que la diction de Taccusé est colle d'un innocent. Mais nous, qui n'étions pas là, nous forons sagement de nous en tenir au compte rendu sténographique.

Pour lire ce compte rendu, je tâche de me mettre dans Tétat d'esprit d'un homme pour qui l'Affaire serait absolument neuve. J'avoue que cette opération n'est pas facile. Je crois pourtant n'obéir à aucune passion et n'être dupe d'aucune idée préconçue lorsque je me sens frappé par la force déductive des dépositions de MM. Mercier, Cavaignac, Roget et Cuignet.

Ce que je puis dire, c'est que, en ce moment, la «démonstration» de la culpabilité me semble faite autant qu'une telle démonstration peut l'être en l'absence de ces deux éléments de certitude : le flagrant délit et l'aveu du coupable devant les juges. Le problème est celui-ci : — Etant donnés certains faits (fuites de pièces, bordereau, etc.), chercher la personne de qui ces faits proviennent. Or, l'hypothèse Dreyfus est, jusqu ici, la seule qui s'ajuste aux termes du problème.

La substitution d'Esterhazy à Dreyfus paraît logiquement impossible. Les « dreyfusistes »

doivent se féliciter que l'affaire d'Esterhazy ait été réglée à huis clos et qu'il ne soit pas permis d'y revenir : car, s^il était jugé maintenant, et jugé en public> les charges relevées contre lui

seraient reconnues bien insuffisantes. Il' n'est dans presque aucune des conditions où a dû se trouver le coupable pour pouvoir faire ce qu'on lui reproche. Mais ces conditions,raccusé actuel les réunit toutes, et lui seul les réunit. En sup-

E osant que Dreyfus puisse être acquitté, Esterazy le serait à bien plus forte raison : ceux même qui l'accusent n'en doutent pas. Ainsi il n'y aurait pas de traître du tout. Et pourtant il y a eu trahison,

Voilà, je pense, quelques-unes des réflexions que fera tout homme impartial et détaché après avoir lu la sténographie des débats. Bien entendu, je ne confonds point la probabilité,même la plus forte et la plus contraignante pour la raison, avec l'évidence mathématique ou l'évidence de la perception directe ; et je suis bien heureux ae n'être pas juge en cette affaire. Mais je dis que, comme raisonnements déductifs appuyés sur des faits, les dépositions de MM. Mercier, Cavaignac, Roget et Cuignet sont extrêmement impressionnantes.

Je sais que les « dreyfusistes » n'en conviendront pas. Mais je sais aussi que toutes les raisons par lesquelles un journaliste éminent essayait naguère d'infirmer les témoignages de l'accusation se peuvent retourner, et avec avantage, contre les témoignages de la défense.

Ce journaliste, s'étant mis ce jour-là en frais d'analyse, disait: «Trois conditions sont nécessaires pour que la déposition des témoins à

charge et à décharge soit valable devant la justice : 1° le témoin doit apporter des faits. Il n'a pas à les apprécier. C'est l'affaire du juge; 2'*un témoignage unique n'est pas considéré comme valable : tesiis iinus, testis niillus. Plusieurs témoins qui se sont entendus et concertés ne peu- . vent fournir qu'un seul témoignage et ne constituent qu'un seul témoin ; 3° enfin le témoin doit être désintéressé. Si le témoin a un intérêt personnel à charger l'accusé ou à le disculper, son témoignage ne saurait être admis. »

Partant de là, le journaliste éminent affirme que les témoins à charge ont apporté, à défaut . de faits précis et probants, des appréciations et "H des suppositions : « L'accusé a dû faire ceci, il a du faire cela... lien résulterait ceci ou cela... Il est donc très vraisemblable... Il parait certain... » Il ajoute que tous, « au lieu d'être de véritables témoins, se sont érigés en accusateurs... » Puis il assure qu'ils ont tous répété la même leçon et que,« par conséquent, il n'y a eu qu'un seul témoignage. » — Et il s'écrie enfin : « Qui pourrait soutenir que ces témoins ne sont pas mus par un intérêt personnel, que leur témoignage est désintéressé? Ils ont dit qu'ils mettaient leur honneur et, ce qui est plus grave, l'honneur de l'armée à ne pas admettre qu'ils aient pu se tromper ou être trompés. » (Au fait l'ont-ils dit? où? quand? à quelles personnes ?)

Ce réquisitoire est, pour n'en rien dire de plus, une arme à deux tranchants. D'abord les formules fuyantes rappelées par mon excellent confrère sont beaucoup plus familières au colonel Picquart qu'aux généraux Mercier et Roget; et je cherche les faits « précis et probants »

(}u*aurait apportés le subtil colonel. Mais, atl contraire, c'est sur des faits constants et sur des documents authentiques (certaines pièces douteuses étant écartées) que les principaux témoins à charge ont appuyé leur raisonnement. Je ne vois pas, d'ailleurs, comment, rf«n5 r espèce^ ni eux ni le colonel Picquart auraient ^ pu se borner à « apporter des faits » sans les expliquer, sans en montrer la signification. Et, d'autre part, le colonel et ses auxiliaires ne se sont pas moins « érigés » en accusateurs d'Esterhazy, de Henry, de du Paty, etc., que les autres ne se sont d.ressés en accusateurs de Dreyfus.

En second lieu, dire que tous les témoins à charge ne forment « en réalité » qu'un seul témom parce qu'ils sont tous du môme avis, cela n'est pas très sérieux. A co compte, et exactement pour les mêmes motifs, les témoins de la défense ne forment aussi qu'un seul témoin: mon ingénieux confrère soutiendrait-il qu'ils ne se sont jamais « entendus » ni « concertés? » — Enfin, au point où en sont les choses, si les accusateurs peuvent avoir « intérêt » à la condamnation, il est trop clair que les défenseurs ont le même genre d' « intérêt » à l'acquittement : car, après ce qu'ils ont fait depuis deux ans, quelle ne serait pas leur responsabilité morale s'ils étaient convaincus d'erreur î

Le raisonnement du confrère ne vaut donc rien. Sa conclusion devrait être qu'il n'y a pas, dans ce procès, un seul témoignage valable et qu'il ne peut pas y en avoir.

Ce qu^l faut confesser, c'est que ce n'est plus ici un procès comme un autre ; ce n'est plus une affaire où il soit possible de chercher la vérité sans la souhaiter telle ou telle et en restant indifférent au résultat. Je crois à la bonne foi de tout le monde, parce que c'est

Elus simple. Oui, il y a d'abord, chez les ommes des deux camps, Tamour sincère du vrai et du juste : mais il y a, par-dessus, le ^ désir violent que le juste et le vrai soient conformes à leurs intuitions ou à leurs déductions ; il y a le souci de grands intérêts publics; il y a l'attachement de chacun à son « sens propre > ; et, pour tout dire, il y a des haines réciproques et acharnées. Certes, on lutte pour la vérité : mais en même temps on se bat contre quelqu'un. L'assaut de dialectique recouvre des colères profondes. On y dépense des deux côtés beaucoup de talent et d extraordinaires ressources d'esprit. La plupart des militaires (et j'y com-

f prends le colonel Picquart) s'y montrent pour e moins égaux en intelligence aux civils (et j'y comprends les avocats). Mais, si peut-être tous les témoins parlent de bonne foi et « sans crainte », je crois que très peu parlent « sans haine ». Et, pareillement, aucun de ceux qui les regardent et les écoutent n'est exempt soit de haine, soit de prévention ; et chez aucun vous ne trouverez ce qui ferait d'eux des spectateurs impartiaux : l'indifférence sur le jugement qui sera rendu.

Nous autres qui sommes loin, ayons confiance aux membres du conseil de guerre. Us sont aussi probes que les juges du premier conseil, et ils sont plus avertis. Kux seuls sont dans les conditions qu'il faut pour voir et pour sentir juste. Ils sont au-dessus de la mêlée. Dans ces vastes débats, ils voient l'ensemble aussi bien que les détails. Ils voient, dans les interminables témoignages contradictoires, ce qui s'annihile et ce qui demeure acquis. Le sentiment qu'ils ont de la grandeur de leur devoir, de la prodigieuse importance du mot qu'ils prononceront, de l'énormité des conséquences que ce mot peut avoir, ce sentiment équivaut pour eux, je n'en doute point, à ce, que les théologiens appellent « les grâces d'État ». Leur rôle est tel qu'il les met forcément face à face avec leur conscience et ne souffre, entre elle et eux. aucune vapeur, aucune fumée de haine ou de passion. Laissons leur conscience se substituer à la nôtre, trop obstruée : c'est ce que nous avons de mieux à faire.

Page 1