‹ "L'affaire"Chapitre 2 sur 42 · TROIS JOURS A RENNES · texte numérisé non relu

TROIS JOURS A RENNES

La salle. — L'accusé.

11 m'a semblé, d'abord, que j'assistais à la cinquantième représentation d'une pièce dont j'aurais manqué la première.

Le spectacle est terne. La salle est pleine, mais non pas bondée. Sur l'estrade, les juges sont tous en tunique sombre ; devant la table, quelqu'un parle longuement. Le public, qui entend mal, s'assoupit. Des gens écrivent sur d'étroites planches de sapin. Si l'on ne remar-

3uait les femmes de la Fronde et une abondance e figures allemandes, anglo-saxonnes et juives, on pourrait, un demi-sommeil aidant, se croire à quelque examen en Sorbonne, à quelque soutenance de thèse.

Peut-être que les séances du tribunal révolutionnaire étaient, par moment, quelque chose d'extrêmement taciturne et gris et qui ressemblait à un défilé de candidats devant un jury ennuyé. Mais ceux qui avaient passé l'examen étaient, le lendemain, réellement guillotinés,

Sous le banc des avocats, on découvre la silhouette immobile dW officier d'artillerie, chauve et à binocle, que rien ne signalerait à l'attention si Ton n'était pas averti. Les minutes ségouttent interminablement... Mais, tout à coup, sur une question d'un des deux avocats, quelqu'un era vit les marches; c'est le général Mercier, calme et glacial, le général Roget, net et hardi, ou quelque officier d'allure énergique et disciplinée. Et, dans un heurt, on se ressouvient que c*est à l'affaire Dreyfus qu'on assiste.

J'ai regardé l'accusé avec le plus grand soin. Je n'espérais pas lire sur son visage. Je me rappelais, au contraire, les phrases connues (il y en a une de Dumas fils) sur les ironts qu'on voudrait ouvrir pour y saisir, la pensée qui y veille, mais où l'on ne trouverait, les eût-on fendus d'un coup de hache, qu un peu de matière grisâtre et de sang. /

Je pense Cfue vous croyez à ma sincérité, à K mon effort pour me libérer de toute prévention.

Je sais que l'innocence ou la culpabilité d'un homme ne se prouve ni par sa physionomie, ni par le timbre de sa voix, ni par son attitude, ni par son style. J'ignore quelle tête j'aurais et ce que je trouverais à dire si j'étais accusé d'un crime dont je serais innocent. Des personnes naïves ou avisées ont reconnu dans les lettres du capitaine Dreyfus des « cris » qui ne trompent y pas. Ces lettres m'ont semblé, à moi, très labo- 1/

rieusement « voulues ». Mais, prises en ellesmêmes, elles ne prouvent rien ni pour ni contre celui qui les a écrites. Elles peuvent être également Texercice oratoire d'un innocent qui s'applique ou d'un coupable qui s'entête et pour qui les protestations ininterrompues d'innocence sont devenues une sorte de sport.

Vous avez sans doute vu la photographie de Paccusé. Il a, très accentué, le type de sa race, qui peut avoir sa beauté. Mais jamais je n'ai vu visage plus impénétrable. Je ne dis pas seulement impénétrable en ce qui regarde € l'affaire » : j '.entends qu'il donne l'idée d'une créature humaine en qui il n'a jamais été possible à personne de pénétrer, et avec qui je serais étonné que personne ait jamais pu être en sympathie et en « communion ».

On dira que quatre ans d'angoisse et de solitude l'ont fait ce qu'il est maintenant. Mais des hommes sincères qui l'ont vu autrefois m'ont assuré qu'il est bien toujours le même ; qu'il était seulement, en 1894, un peu plus coloré et un peu plus gras, mais presque aussi chauve et grisonnant; bref, qu'il n'a « vieilli » que dans une mesure normale, et qu'il n'a pas « changé ».

... Et, malgré moi, je le regardais avec l'intense et inutile désir de voir sa pensée. J'avais remarqué que, très souvent, il entr'ouvrait la bouche sous sa moustache ; j avais pensé que c'était signe d'angoisse, qu'il respirait avec difficulté, qu'il avait peine à avaler sa salive. Je me suis aperçu ensuite que c'était, au contraire, signe de détente. Il ne laisse pendre ainsi la lèvre que lorsqu'il est tranquille, quand

c'est, par exemple, un professeur de l'Ecoledes chartes qui témoigne. Mais lorsq[u'il écoute des dépositions dangereuses pour lui, son teint se colore, et il serre fortement les lèvres, d'un air de dédain ironique et de défi. Pendant la déposition de Lebrun-Renaud et les suivantes, il était cramoisi. Mais je n'ai pas vu, à ce moment, les larmes que le nommé Linguet a enregistrées.

Le son de sa voix a quelque chose d'indéfinissable, de négatif, d'inexpressif . La voix est gutturale et saccadée. Même quand il veut renare l'émotion ou l'indignation, quand il parlede sa femme, de ses enfants, ou qu'il proteste contre l'infamie dont il se dit victime, mêmealors^ la voix demeure inexpressive et comme mécanique. On dirait qu'il n'y a point de communication entre les mots qu'il prononce et l'âme qui doit éprouver les sentiments traduits par ces mots. Je n'ai jamais vu d'être humain qui eût plus l'air d'un automate.

Ses amis diront que c'est un homme brisé, une loque. Il est possible. Je leur fournirai, s'ils veulent, une autre explication. L'accusé n'a aucune surprise. Il possède, évidemment, sur le bout des doigts le dossier de l'enquête ; il connaît d'avance ce que diront les témoins à charge. En outre, il prépare ses réponses d'accord avec ses avocats, et peut-être en apprendil quelques-unes par cœur. Dans ces conditions, il est bien difficile que son accent paraisse spontané.

Encore une fois, on ne peut pas conclure grand'chose, contre un accusé, de l'air de son visage et de la qualité de sa voix ou de sa diction. — D'autre part, dire que nous ferions telle chose à sa place ne signifie rien. Il n'est d'ailleurs pas si facile de « se mettre à la place > d'un homme qui se trouve dans une situation si exceptionnelle... C'est égal : je m'étonne qu'il ne se soit pas avisé d'une autre défense ; je m'étonne dé la stupidité de ces négations continues. Comment n'a-t-il pas senti Îu'une confession qui jouerait la sincérité sur es points peu importants eût peut-être fait hésiter les juges? « Eh bien! oui, j'avais des défauts. J'étais vaniteux, — vaniteux de l'uniforme; j'étais curieux et indiscret, — indiscret pour m'mstruirCi, pour avancer, pour dépasser les autres: J'ai, comme eux, pu connaître telle pièce : s'ensuit41 que je l'aie livrée? » Voilà des choses qu'il eût pu dire, sans danger et avec profit. Mais surtout je m'étonne qu'en voyant défiler devant lui, comme accusateurs, ses anciens camarades, il n'ait pas eu quelque accent de douleur et de protestation, tout simple et tout franc : « Quoi! toi aussi, tu m'accuses! V mais tu me connais bien pourtant !... » et un désordre de paroles et de gestes, quelque chose enfin de non préparé et de vivant. Que rien de pareil ne lui soit venu, je ne dirai pas que c'est un signe contre lui. Mais ce n'est assurément

— lapas un signe pour lui que, parmi ses anciens camarades, soit du lycée, soit de l'Ecole polytechnique, soit de l'École de guerre, il n'y «n ait pas un qui se soit porté garant pour ce malheureux. Les quelques officiers qui le défendent, même ceux qui sont ses coreligionnaires, se font ses avocats, mais non pas ses répondants. 11 me paraît que son plus grand malheur est de n'être pas aimé. On s'est intéressé à lui par de* voir et par scrupule de conscience, par haine de l'armée et instinct anarchique, par de très bons sentiments et de très mauvais : personne ne l'a fait par amour.

Dans l'hypothèse de sa culpabilité, ce que nous sentons en lui d'impénétrable, de fermé, de différent de nous, expliquerait sans doute, en partie, sa conduite. Il a pu, de bonne heure, être ulcéré de certaines défiances et de certains dédains. Il y a des chrétiens dont les manières publiques sont parfois presque aussi désoblig:eantes pour les Juifs que les actes secrets des Juifs sont souvent atroces contre les chrétiens. Ses camarades ne le sentaient pas semblable à / eux, et il ne les sentait pas semniables à lui. Né v d'un sang international, la patrie n'était peutêtre pas enti^^ement pour lui ce qu'elle est pour nous. S'estimant lésé, d'ailleurs « aimant l'armée » à sa façon, pour l'habit, pour le commandement, pour les grades, peut-être a-t-ilv voulu se venger de la mésestime ou de l'antipathie de ses camarades en passant avant eux chef d'escadron par quelque coup de maître, tel que la révélation de quelque important secret d'une armée étrangère, et peut-être a-t-il pris, pour y arriver, des voies dangereuses et inter-

dites. Ou bien il se disait que, la chance d'une guerre paraissant indéfiniment reculée, tel trafic de documents devenait, en somme, inoffensif, était presque un commerce comme un autre, une façon de « profiter » de sa situation... Bref j'ai rimpression que son crime, s'il Ta commis, n'a pas du tout surgi devant sa conscience avec l'aspect et les couleurs aue lui prêterait la nôtre. Oui, la première cause ae tout, c'est qu'il < différait »trop de ses camarades par le fond même de sa complexion morale, et qu'il était probablement né pour faire un très habile indxistriel ou un coulissier délicieux.

Je le plains d'être où il est, je le plains d'être ce qu'il est. Mais je ne crois pas me tromper en disant que ce petit officier au visage ingrat, qui remue le monde comme s'il était un grand homme — et sur qui l'Europe a les yeux, et qui le sait, et qui apparemment a foi dans sa race, — trouve à son angoisse des compensations en d'aussi extraordinaires jouissances d'orgueil.

Quelques témoins. — Les avocats.

Une chose qui frappe, c'est que les témoins militaires sont presque tous, par la simplicité et la netteté de l'attitude et de la parole, fort supérieurs aux ténaoins civils. Même les témoins militaires de la défense (si l'on omet le jovial Cordier et M, Forzinetti) font encore honneur à

Tarmée par cette claire et ferme façon de parler qu'ils tiennent d'elle.

Cette parfaite simplicité des soldats a fait ressortir assez fâcheusement Taffectation des trois professeurs de TEcole des Chartes, et leurs grâces pédantes, et cet orgueil intellectuel dont une si grande partie de l'Université est.aujourd'hui enflée. Je ne sais quelle est la valeur du témoignage de ces messieurs; elle serait énorme si Ton en jugeait à l'air de satisfaction dont ils ont débité leur affaire. Oh ! qu'ils avaient profondément conscience de représenter, devant ces € galonnés » voués aux besognes brutales, la Haute 'Critique et les infaillibles Méthodes de la Science contemporaine !

Que d'embarras pour dire des choses tout unies I Je me rappelle un détail qui vous fera comprendre l'espèce d'agacement qu'ils m'ont donné. L'un d'eux avait à énoncer cette idée bien modeste, que les assertions d'un témoin suspect ne doivent pas être rejetées en bloc, et que, lorsqu'un de ses témoignages se trouve confirmé en dehors de lui, il n'est pas absurde d'en tenir compte. Vous ou moi, nous aurions dit la chose à peu près comme je viens de l'écrire, et nous l'aurions présentée comme une remarque aisée et de simple bon sens. Mais écoutez notre chartiste : < Une des règles les mieux fondées do la critique historique, et que nous avons souvent l'occasion d'appliquer au cours de nos études, c'est qu'un témoin même suspect, etc. » Et le voilà par là-dessus qui, pour faire l'agréable et pour éblouir, apporte en exemple les Mémoires de Casanova, qu'il a

bien soin d'appeler « Casanova de Seingalt ». Sentez-vous la cuistrerie?

Mais les trois chartisles ont été modestes, décents, pleins de tact, auprès de Tétonnant bibliothécaire des Rothschild, de celui qui a eu < l'honneur », — oui, messieurs, Thonneur, je le dis.bien haut — de recevoir les confidences d'un colonel autrichien et qui trouve monstrueux que des officiers français se permettent de douter de la parole de leurs « camarades étrangers », méchamment accusés d'être des espions! Et ce bon monsieur était lier de sentir ainsi ; et c'est d'un menton relevé et d'un visage rayonnant qu'il nous a claironné ses candeurs et ses respects.

Un autre — que je n'ai pas entendu, mais que j'ai savouré à la lecture — en a « trouvé une bonne » pour démontrer que le bordereau n'est pas de l'accusé. Il l'a démontré par les beautés du style de Dreyfus dans ses lettres et par le caractère profondément français de ce style ! Il est clair, a-t-il dit, que celui qui a pu composer ces chefs-d'œuvre n'a pu écrire ce médiocre morceau de style commercial qu'est le bordereau. Et voilà !

Vraiment, je le répète, nos professeurs ont fait une figure un peu sotte auprès de nos officiers.

Ce professeur qui juge les lettres de Dreyfus dignes d'être mises dans les anthologies est un assez bon exemple de l'influence de la passion

sur le jugement littéraire. Voici maintenant un exemple de la passion déformant le jugement moral.

Le général Sébert ayant traité dédaigneusement le capitaine Valérib parce qu'il est sorti du rang et n'a point passé par l'Ecole polytechnique, le général Deloye avait cru devoir venger de cet injuste dédain un officier dont rintelligf^ncc et la science sont reconnues de tous ses camarades. Il l'avait fait en termes charmants et cordiaux, disant q^u'un officier du rang, s'il est bien doué et laborieux, peut aller aussi loin qu'un officier des grandes Ecoles, qu'il n'y a point de « barre » pour l'en empêcher, que, d'ailleurs, la famille militaire le juge non sur son origine, mais sur son mérite, etc. U y avait, dans ces propos, à la fois une protestation contre le préjugé du mandarinat et un acte de justice délicate et, pour tout dire, de bonté.

Eh bien ! un de mes plus éminents confrères a trouvé « odieuse » — je ne parviens pas à comprendre pourquoi — cette intervention du générai Deloye ! Ce qui me paraît odieux, à moi, c'est d"* avoir osé reprocher à cet exquis \îeux soldat — si consciencieux et si scrupuleux, et qui l'a si bien montré, — une déclaration conforme, d'abord, aux meilleurs principes démocratiques, et qui respire, en outre, la bonté la plus simple et la plus vraie. Et ce reproche lui est fait justement par un de ces hommes qui ne nous parlent qu'évangile, justice et charité !

V Les deux avocats de Dreyfus — M® Labori surtout, mais M* Démange aussi — nuisent singulièrement à leur client.

Ils ont ce tort de traiter ostensiblement en ennemis, non seulement les témoins de Taccusation, mais les juges mêmes.

La comparaison de Barrés s'impose, cette comparaison qu'il renouvelle et enrichit chaque jour avec un si rare bonheur : M* Démange est un maître d'hôtel fallacieux qui pousse sournoisement aux juges de mauvais morceaux.

Quant à M® Labori, on sait que sa spécialité est < la fougue », une fougue absurde et offensante, une fougue ininterrompue et toujours égale, quel qu'en soit le prétexte.

L'un, onctueux, les lèvres molles, la voix grasse, le zézaiement papelard, a toujours l'air de disposer un piège ; Tautre, perpétuellement lancé en avant et frémissant de colère, même pour demander : € Quelle est la date de cette pièce? » semble toujours menacer les gens d'un coup de tête dans le creux de l'estomac. L'un et l'autre, et surtout l'autre, semblent moins avoir pour objet d'innocenter l'accusé que de faire connaître au général Mercier les sentiments atroces qu'ils ont pour lui, d'embarrasser l'honnête et doux général Gonse, — et d'exaspérer le conseil de guerre. Je ne pense pas que ni cette papelardise ni cette fureur soient fort utiles au malheureux qu'ils croient défendre.

Assurément Dreyfus eût été mieux défendu, et pins efficacement, par un officier.

On m'apprend que < Linguet > est le pseudonyme de M. Jules Claretie. Si je l'avais su, ou je n'aurais pas cité Linguet, ou je l'aurais cité avec moins de sans-gêné.

Remarques rétrospectives.

La séance consacrée à la question des < aveux )> de Dreyfus est une de celles auxquelles j'ai assisté.

Quelqu'un qui écrit dans un journal « dreyfusiste » m'a prié, avec beaucoup de courtoisie et force compliments, de dire si je croyais à l'existence de ces aveux. Cet homme subtil compte, sans doute, ou sur mon manque naturel de cruauté, ou sur les habitudes de défiance que j^ai pu prendre en regardant depuis très longtemps les hommes directement ou dans les livres.

Je suis d'autant plus à l'aise pour répondre que, sur l'ordre du ministre de la Guerre, la question a été abandonnée par le commissaire du Gouvernement. Ce que j'en dirai ne peut donc avoir aucune action sur le sort de l'accusé ; et, au surplus, le verdict est peut-être prononcé au moment où j'écris ces lignes.

Croyance n'est pas certitude. Mais enfin je \

H crois que ces aveux ont été faits sous la forme et dans la mesure où ils ont été relatés.

Si le capitaine Lebrun-Renaud était seul à les apporter, on pourrait craindre qu'il n'ait entendu de travers, — comme cela est arrivé maintes fois, dans ces derniers temps, à tel membre de l'Institut, homme très passionné, quoique historien et critique de son état. Mais, ici, il y a deux témoins, parfaitement séparés, et de complexion intellectuelle différente: le capitaine Lebrun-Renaud, homme simple; le commandant d'Attel, homme cultivé, réfléchi et froid. D'Attel est mort, mais sa parole a été recueillie, immédiatement après l'événement, par quelqu'un en qui j'ai foi.

Or, l'homme simple et l'homme de critique et d'examen, — qui ne se connaissaient pas et qui ne se sont point parlé, — ont, chacun de son côté, perçu les mômes mots et les ont compris de la même façon. Ni l'un ni l'autre n'a entendu les trois mots qui, d'après l'accusé, ont préj cédé la phrase, et qui en eussent radicalement changé le sens.

Mais, enoutre, ces trois mots non entendus, il apparaît maintenant que le prévenu n'a pas pu avoir l'idée de les pronoùcer, puisque, dans sa déposition faite sous la foi du serment, le colonel du Paty s'exprime ainsi : « Je déclare de la façon la plus formelle que je n'ai dit ni pu dire au capitaine Dreyfus que le ministre savait qu'il était innocent. Je déclare également que je n'ai pas dit un seul mot d'amorçage. »

Cela est très important. Car, du moment que le colonel du Paly ne lui a point parlé d'amorçage, comment l'accusé peut-il prétendre

qu'il voulait simplement rappeler, dans sa phrase, que celte excuse de l'amorçage lui avait été suggérée? Comment pouvait-il re-

Sousser une explication qui n'avait pas été prouite?

Pour accepter la version du préveau, il faudrait donc admettre : 1« que du Paty de Clam s'est parjuré en disant quil ne lui avait jamais parlé d'amorçage; 2° ce parjure étant supposé, il faut, ou que les mots essentiels de la phrase prononcée par le condamné aient échappé à la fois à Lebrun-Renaud et àd'Attel, — ou que ces deux officiers aient menti, et que le premier ait fait un faux témoignage. Il faut (jue, par une étonnante rencontre, tous les officiers mêlés à cet épisode aient été ou durs d'oreille, ou imbéciles, ou capables des plus odieux mensonges. Ce sont bien des affaires. La non-existence des aveux serait beaucoup plus malaisément explicable que leur existence.

On a soutenu leur « impossibilité psychologique ». Il ne serait pas plus difficile de montrer, tout au contraire, la « vraisemblance psychologique » de cette défaillance du condamné aune pareille heure.* La psychologie n'a rien d'une science exacte. Passons.

J'ai d'ailleurs cette impression que, à ce moment-là, le prévenu a délimité assez exactement sa culpabilité, telle que sans doute elle lui apparaissait à lui-même.

Quant aux objections tirées du peu de soin qu'on a pris d'établir officiellement et fortement les aveux, les réponses qu'on y a faites ne sont certes pas sans réplique ; mais elles sont acceptables> elles ne sont pas absurdes. Les circons-

tances, l'affolement de M. Casimir-Perier, la sécurité de conscience que donnait, en cet instant, le jugement du premier conseil de guerre, le passage même de Dreyfus des mains du pouvoir militaire aux mains d'une autre administration, tout cela explique, si elle ne l'excuse, cette singulière négligence.

Je n'oublie pas que la valeur du témoignage humain est innniment variable. Le témoignage sur les aveux de Dreyfus vaut ce que valent ensemble la sincérité, la santé morale et l'intelligence des deux officiers qui les ont recueillis chacun à part (Anthoine n'étant ici que la parole vivante de celui qui est mort). Cela fait une preuve accessoire, qui a sa force; mais cette force, il n'appartenait qu'aux juges de la déterminer. Car eux seuls ont pu embrasser et saisir, dans l'ensemble et dans les détails, l'énorme faisceau des certitudes partielles, des probabilités, des présomptions.

On avait raillé d'avance la déposition du piqueur Germain. Pourtant, cette déposition est peut-être la seule qui ait eu, par hasard, le don de tronhleT visiblement le prévenu. J'admets du reste que ce trouble puisse être attribué à une fatigue physique. On l'a vu (j'étais là) se démonter, perdre le fil de ses idées ; il balbutiait, ne retrouvait plus ses phrases. C'est là qu'il a reconnu que, étant à Mulhouse en 1886, il misait

des promenades à cheval et avait pu voir, de la route, manœuvrer des régiments allemands.

Or, il avait affirmé, dans un précédent interrogatoire, que, lorsqu'il était à Mulhouse, à cette même époque, il ne bougeait de chez son père. J'ai été étonné de la maladresse de cet homme intelligent. Il est clair que, innocent, il n'avait rien à cacher. Mais, coupable, sa plus grande habileté eût été encore d'avouer tout ce qu'il avait pu dire ou faire, tout, excepté le crime lui-môme, et de ne jamais se laisser surprendre en flagrant délit de mensonge ou de dissimulation. Cette franchise, et la confession de certaines indiscrétions ou imprudences vénielles, eussent été le meilleur moyen d'embarrasser, de faire hésiter les juges. Ses avocats, ou peut-être son naturel, l'ont déplorablement conseillé.

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