‹ "L'affaire"Chapitre 38 sur 42 · F. S., 7 septembre, n · texte numérisé non relu

F. S., 7 septembre, n

Dans la soirée du 25 juillet, V Agence Havas communiquait aux journaux une note ainsi conçue :

« Par décret en date de ce jour, le général de Négrier a été relevé de ses fonctions de membre du Conseil supérieur de la guerre chargé de missions spéciales.»

Le général de Négrier était donc frappé plus durement encore que le général Zurlinden, puisqu'il se trouvait replacé dans la situation de simple divisionnaire en disponibilité, tandis que le général Zurlinden gardait sa place au Conseil supérieur.

Prise au lendemain d'une réunion du Grand Orient que YEtoile belge du 25 juillet avait signalée à Tattention de ses lecteurs, cette mesure avait été décidée au conseil du matin, mais ne fut publiée que dans Taprèsmidi ; elle détermina à la Bourse une panique qui ut tomber le 3 pour 100 au-dessous du pair, et dont les gens € avertis > purent largement profiter.

Pour justifier cette étrange décision, le Figaro du lendemain racontait que :

Le générai de Négrier, au cours des inspections, avait critiqué l'attitude du gouvernement, qui avait le tort, disait-il, de laisser se produire librement les attaques contre Tarmée, ajoutant : « Il faut d'abord laisser se terminer le procès de Rennes : mais dès que les débats seront fmis et que cette question sera close, le Conseil supérieur de la guerre mettra le gouvernement en demeure d'agir, et si le gouvernement n'agit pas, le Conseil supérieur avisera... » Une enquête eut lieu qui confirma ces propos... Le général de Négrier, questionné à son tour, protesta que ses intentions avaient été méconnues et que ses paroles n'avaient pas la portée qu'on leur prêtait. II fut alors invité par le ministre de la^Guerre à faire connaître par écrit les paroles exactes qu'il avait prononcées, et c'est après avoir constaté qu'elles ne s'écartaient pas sensiblement de celles qu'on lui avait rapportées, que le général

de Galliffel a saisi le gouvernement de cette affaire et que le ministère a relevé le général de Négrier de ses hautes fonctions. »

Puisque le gouvernement avait le texte exact des paroles séditieuses, pourquoi ne le publiait-il pas? Et puisque le coupable avait avoué, pourquoi cachait-il la teneur de l'aveu ?

Voilà tantôt deux ans, disait M. Brunetière (1), que, dans cette malheureuse affaire, les gouvernements qui se sont succédé traitent l'opinion publique avec plus de dédain qu'on ne Ta jamais fait, ne nous expliquant rien, ne nous rendant compte de rien et ne répondant à rien quand on les interroge. Nous ne savons ni pourquoi le général de Négrier a été relevé de ses fonctions, ni pourquoi le général Zurlinden de celles de gouverneur de Paris. On n'a daigné nous dire ni pourquoi M. Bertrand avait été révoqué de ses fonctions de procureur général, ni pourquoi M. Feuilloley de celles de procureur de la République. A-t-on fait seulement attention que l'enquête de la Cour de cassation, après trois mois écoulés, n'avait pas encore d'existence officielle ou d'authenticité légale et ne nous était connue que par la publication irrégulière du Figaro?.., C'est le régime du mystère... En tout cas, et pour ce qui regarde le général de Négrier, le gouvernement n'a aucun prétexte à ne pas dire lui-même clairement pour quels motifs il a brisé la carrière de l'un des meilleurs officiers de l'armée; il n'en a pas le droit, et nous, s'il ne nous dit pas ses motifs, nous aurons le droit de penser qu'en dépit de l'assurance qu'il affecte, il n'est pas fier des besognes qu'il se croit forcé d'accomplir. Pourquoi forcé? Forcé par qui ? »

Considérations d'autant plus justes que, si l'on en croit la Liberté du 8 août, le général de Négrier « n'aurait pas écrit la phrase vaguement menaçante qu'on lui reproche, mais qu'au contraire ses paroles étaient un appel au calme, à la discipline, à la patience. Il n'aurait jamais dit qu'au lendemain du procès le Con-

là Revue des Deux-Mondes, i^^ août;

seil supérieur aviserait, mais que ledit Conseil demanderait au gouvernement de prendre des mesures pour faire cesser les attaques contre l'armée, ce qui est parfaitement correct, absolument légitime et formellement contraire à ce que Ton nous a dit. »

Et la Liberté ajoutait fort justement : « Le moyen le plus simple de couper court à ces rumeurs étranges et fâcheuses, ce serait de publier intégralement la lettre du général. M. de Galliffet a tout avantage à ne pas laisser s'accréditer le soupçon qu'il ait cédé en cette affaire à de basses jalousies personnelles et que, pour satisfaire ses rancunes, il ait plus ou moins dénaturé les paroles d'un de ses anciens collègues. Le moment est venu de s'expliquer. »

Nous attendons toujours les explications de M. de Galliffet (1)... Le Temps n'avait point raison de s'inquiéter, malgré son optimisme d'officieux, et de se demander, au lendemain de cette inexplicable mesure, si nous ne courons pas rapidement « au danger de voir

1. Depuis que ces lignes ont été écrites, M. de Galliffet a fini par s'expliquer devant le Parlement. Et Ton comprend, maintenant qu'il n'ait pas été pressé de le faire plus tôt. Du débat qui s*est déroulé les 14 et 16 novembre à la Chambre, il résulte, en effet, d'abord qu'il est impossible de se fier aux citations de ce Ministre, puisque non content d'avoir prêté naguère au général Talbot des propos que celui-ci a formellement démentis, il a cherché successivement à défigurer les déclarations du général de Négrier en les tronquant, et à égarer la Chambre en tronquant aussi les textes relatifs aux attributions des inspecteurs d'armée. La teneur exacte des paroles incriminées une fois rétablie, grâce au colonel Guérin, on a vu qu'elles constituaient un appel non à la sédition mais à la patience et qu'en s'efforçant ainsi de calmer les officiers placés sous ses ordres, le général de Négrier n'avait ni manqué à ses devoirs, ni outrepassé ses droits (V. Journal officiel^ 15 et 17 novembre. Liberté, 18 novembre). Cela n'a pas empêché M. de Galliffet de maintenir le général de Négrier en disgrâce, et de continuer à désorganiser le haut commandement en relevant de leurs fonctions les généraux Hervé, Giovaninelli et Langlois.

s'accuser une antinomie redoutable entre les conditions d'un régime démocratique et la nécessité historique d*une armée fortement constituée. »

Le cas du général dePellieuz est plus extraordinaire encore.

V Aurore avait publié la lettre suivante, adressée le 22 juin par M. Delpech, sénateur de rAriège,à M. Vaughan :

Je tiens d'une source autorisée que le jour de Tacquittement scandaleux d'Esterhazy, le général de Pellieux alla faire visite à la malheureuse femme de ce gn*^din.

Invoquant « Thonneur de Tarmée » intéressé, paraît-il, à cette affaire, le général demanda à M™« Esterhazy de consentir à reprendre la vie commune avec le père de ses enfants.

Gomme M"*® Esterhazy refusait à faire cette concession à l'honneur de Tarmée, le général la menai a de publier certaines lettres compromettantes pour elle. M™« Esterhazy lui répondit qu'elle n'avait rien à se reprocher, et que ces prétendues lettres ne pouvaient être qu'un faux nouveau cyouté aux autres faux de l'Etat-Major.

Dans la nuit, Esterhazy se présenta au domicile de sa femme qui le fit jeter à la porte.

P,-S. — Je tiens ces renseignements de M. VoUand, sénateur de Meurthe-et-Moselle, qui m'en a affirmé l'exactitude.

Le général de Pellieux et M™® Esterhazy déclarèrent hautement Fun et Fautre qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit.

D'autre part, M. VoUand se fâcha de se voir mis ainsi en cause, et il adressa à V Aurore ce télégramme :

Paris, 8 juillet 1899.

Je regrette vivement que vous publiiez sous mon nom l'incident relatif aux relations du général de Pellieux et de Mme Esterhazy.

Dans une conversation de collègue à collègue, j'ai pu en parler à M. Delpech comme d'un on-dil. C'est dans ces termes que je m'en suis entretenu avec vous, en ayant bien soin de vous faire remarquer que je n'étais nullement garant du fait.

Ainsi, M. Volland n'a répété qu'un orniit. Il ne se porte pas garant des infamies qu'il colporte. Il veut bien qu'elles se répandent dans le public, mais il tient à ne pas en prendre la responsabilité.

Or, la publication dont il se plaint, lui-même l'avait désirée et presque provoquée. M. Delpech le constatait immédiatement.

Cher Monsieur Lhermitte, écrivait-il le jour môme (8 juilet 1899), l'interview de M. Volland publiée dans le Temps de ce soir m'impose la nécessité de lui rappeler, par votre intermédiaire, dans quelles conditions me fut faite la communication transmise à V Aurore.

M. Volland me raconta au Sénat, le 22 juin, le fait en question, avec le désir manifeste de le voir publié.

Ma lettre a été écrite sous ses yeux et envoyée avec son assentiment certain.

Le gouvernement se décida aussitôt à faire ouvrir une enquête et la confia au général Duchesne.

De son côté, le général de Pellieux avait envoyé ses témoins aux deux dénonciateurs. M. Volland répondit qu' « il avait parlé un peu à la légère et qu'on avait dénaturé ses paroles >. Le sénateur de Meurthe-et- Moselle se dérobant, restait celui de l'Ariège. 11 avait choisi pour témoins deux autres sénateurs, MM. Ranc et Isaac. Ceux-ci déclarèrent le 11 juillet que, sans doute, le général de Pellieux pouvait être fondera réclamer une réparation, mais que cette réparation ne pouvait être accordée qu'après la clôture de l'enquête du général Duchesne.

Puis, le 15 juillet, ils communiquaient à la presse la lettre suivante :

MM. Kirgener de Planta et Petitgrand sont venus nous informer que l'enquête était close et que le rapport de M. le général Duchesne était entre les mains de M. le ministre de la Guerre.

Nous nous sommes en conséquence rendus au ministère de la Guerre.

A notre première question : « Monsieur le général Duchesne a-t-il terminé son enquête? » M. le ministre a bien voulu nous répondre : « Oui, cette enqudte qui a porté sur un certain nombre de faits qui avaient été signalés à M. le général Duchesne est terminée et les conclnslons sont favorables à M. le général de Pellieux. »

A cette autre question : « Pouvez-vous dire s'il y aura un supplément d'enquête? » M. le ministre a répondu par ces seuls mots : « Je ne puis vous dire ni oui ni non. »

A notre sortie du ministère de la Guerre, nous avons déclaré à MM. Kirgener de Planta et Petigrand que de ces réponses il résultait pour nous la conviction que l'enquête n'était pas définitivement close et que nous avions dès lors le devoir de nous en tenir aux termes de notre procès-verbal du 11 juillet.

A quoi les témoins du général de Pellieux répondaient en écrivant aussitôt à leur client :

Nous avons déclaré à MM. Ranc et Isaac que le procès-verbal établissait que Tajournement de la solution était remis à la clôture de l'enquête du général Duchesne ; que, ce fait étant constaté officiellement, nous ne saurions attendre ce deuxième moyen (l'ouverture problématique d'une nouvelle enquête) ; qu'en conséquence, nous considérions notre mission comme terminée et que nous allions te rendre ta liberté d'action, ce que nous faisons par la présente lettre.

Ainsi, l'enquête du général Duchesne est terminée. Elle est favorable au général de Pellieux. Vous croyez que, suivant les engagements pris par les témoins de M. Delpech, on va se battre. Non; on va essayer de faire ouvrir une seconde enquête. Si le général Duchesne n'eût point innocenté le général de Pellieux, sa décision eût été tenue pour valable. Mais il déclare qu'il n'a rien à reprocher à l'adversaire de nos deux politiciens. Alors c'est à refaire.

L'histoire n'est-elle pas édifiante ? Et le général de Pellieux n'avait-il pas raison d'écrire à ses témoins :

Paris, 15 juillet 1899.

Mes chers amis,

Merci et pardon pour la trop longue et répugnante corvée que vous avez eue à remplir.

La série continue. M. Delpech sait insulter, mais ne sait pas se battre. Je lui adresse l'expression de mon mépris et je passe.

En réalité, Tonquêté ne fut pas recommencée. Mais comme il fallait consoler les deux honorables de leur déconvenue, le général de Pellieux n'en fut pas moins disgracié, envoyé de Paris à Quimper :

On sait assez que le Destin Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage. Dieu vous préserve du voyage (1) !

En communiquant cette décision à la presse, le gouvernement disait :

Le général Brugèrc, après avoir examiné personnellement l'attitude, au cours des derniers événements, du général de Pellieux, n'a relevé aucun acte pouvant entacher son honorabilité ni son respect de la discipline.

11 a déclaré seulement au ministère de la Guerre que, dans l'intérêt même du général de Pellieux (1), il croyait devoir demander son éloignement de Paris (2).

Le ministre s'est empressé d'obéir aux suggestions du général Brugère, devenu, pour la circonstance, l'exécuteur des basses œuvres de deux calomniateurs. Et ce qui rendrait la chose vraiment amusante, si elle n'était odieuse, c'est que ce même ministre, en arrivant au pouvoir, avait engagé ses subordonnés à répondre désormais à leurs insulteurs, non par des ordres du

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