‹ L'Affaire CrainquebilleChapitre 11 sur 24 · CRAINQUEBILLE DEVANT L’OPINION · texte numérisé non relu

CRAINQUEBILLE DEVANT L’OPINION

Crainquebille, sorti de prison, poussait sa voiture rue Montmartre en criant : Des choux, des navets, des carottes ! Il n’avait ni orgueil, ni honte de son aventure. Il n’en gardait pas un souvenir pénible. Cela tenait, dans son esprit, du théâtre, du voyage et du rêve. Il était surtout content de marcher dans la boue, sur le pavé de la ville, et de voir sur sa tête le ciel tout en eau et sale comme le ruisseau, le bon ciel de sa ville. Il s’arrêtait à tous les coins de rue pour boire un verre; puis, libre et joyeux, ayant craché dans ses mains pour en lubrifier la paume calleuse, il empoignait les brancards et poussait la charrette, tandis que, devant lui, les moineaux, comme lui matineux et pauvres, qui cherchaient leur vie sur la chaussée, s’envolaient en gerbe ave« son cri familier : Des choux, des navets, des carottes ! Une vieille ménagère qui s’était approchée, lui disait en tâtant des céleris :

— Qu est-ce qui vous est donc arrivé, père Crain-

Anatole France

quebille ? Il y a bien trois semaines qu'on ne vous a pas vu. Vous avez été malade ? Vous êtes un peu pâle.

— Je vas vous dire, m’ame Mailloche, j’ai fait le rentier.

Rien n'est changé dans sa vie, à cela près qu’il va chez le troquet plus souvent que d’habitude, parce qu'il a l’idée que c’est fête, et qu’il a fait connaissance avec des personnes charitables. 11 rentre, un peu gai, dans sa soupente. Etendu dans le plumard, il ramène sur lui les sacs que lui a prêtés le marchand de marrons du coin et qui lui servent de couverture, et il songe : « La prison, il n’y a pas à se plaindre ; on y a tout ce qui vous faut. Mais on est tout de même mieux chez soi. »

Son contentement fut de courte durée. Il s’aperçut vite que les clientes lui faisaient grise mine.

— Des beaux céleris, m’ame Gointreau î

— Il ne me faut rien.

— Comment, qu’il ne vous faut rien ? Vous vivez pourtant pas de l’air du temps.

Et m arne Gointreau, sans lui faire de réponse, rentrait fièrement dans la grande boulangerie dont elle était la patronne. Les boutiquières et les concierges, naguère assidues autour de sa voiture verdoyante et fleurie, maintenant se détournaient de lui. Parvenu à la cordonnerie de l’Ange Gardien,

Page 1