CRAINQUEBILLE DEVANT L’OPINION
qui est le point où commencèrent ses aventures judiciaires, il appela :
— M arne Bayard, m’ame Bayard, vous me devez quinze sous de l’autre fois.
Mais m’ame Bayard, qui siégeait à son comptoir, ne daigna pas tourner la tête.
Toute la rue Montmartre savait que le père Crainquebille sortait de prison, et toute la rue Montmartre ne le connaissait plus. Le bruit de sa condamnation était parvenu jusqu’au faubourg et à l’angle tumultueux de la rue Kicher. Là, vers midi, il aperçut madame Laure, sa bonne et fidèle cliente, penchée sur la voiture du petit Martin. Elle tâtait un gros chou. Ses cheveux brillaient au soleil comme d’abondants fils d'or largement tordus. Et le petit Martin, un pas grand chose, un sale coco, lui jurait, la main sur son cœur, qu’il n’y avait pas plus belle marchandise que la sienne. A ce spectacle le cœur de Grainquebille se déchira. Il poussa sa voiture sur celle du petit Martin et dit à madame Laure, d’une voix plaintive et brisée :
— C’est pas bien de me faire des infidélités.
Madame Laure, comme elle le reconnaissait elle-
même, n’était pas duchesse. Ce n’est pas dans le monde qu’elle s’était fait une idée du panier à salade et du Dépôt. Mais on peut être honnête dans tous les états, pas vrai ? Chacun a son amour-
oi
Anatole Fi'ance
propre, et l’on n’aime pas avoir affaire à un individu qui sort de prison. Aussi ne répondit-elle à Crainquebille qu’en simulant un liaut-le-cœur. Et le vieux marchand ambulant, ressentant l’affront, hurla :
— Dessalée ! va !
Madame Laure en laissa tomber son chou vert et s’écria :
— Eh ! va donc, vieux cheval de retour ! Ça sort de prison, et ça insulte les personnes !
Crainquebille, s'il avait été de sang-froid, n’aurait jamais reproché à madame Laure sa condition. Il savait trop quon ne fait pas ce qu’on veut dans la vie, qu’on ne choisit pas son métier, et qu’il y a du bon monde partout. Il avait coutume d’ignorer sagement ce que faisaient chez elles les clientes, et il ne méprisait personne. Mais il était hors de lui. Il donna par trois fois à madame LaUre les noms de dessalée, de charogne et de roulure. Un cercle de curieux se forma autour de madame Laure et de Crainquebille, qui échangèrent encore plusieurs injures aussi solennelles que les premières, et qui eussent égrené tout du long leur chapelet, si un agent soudainement apparu ne les avait, par son silence et son immobilité, rendus tout à coup aussi muets et immobiles que lui. Ils se séparèrent. Mais cette scène acheva de perdre Crainquebille dans l’esprit du faubourg Montmartre et de la rue Richer.