I*' AVRIL
C'est sur rarrangement du 27 mars 1889 que fut établi le modus vivendi franco-siamois jusqu'à la période des revendications immédiates; c-est donc à cette époque que s'ouvre la période d'observation, durant laquelle le Protectorat français recueille ses griefs, accueille ses protégés lésés et prépare son action. On verra, au cours de ce laps de trois ans et demi, avec quelle modération la France et l'Annam se sont tenus bien en-deçà de leurs droits, comment cette longanimité a été récompensée, et combien la conduite orgueilleuse du gouvernement siamois et les excès continuels de ses agents appelaient une répression et justifiaient à Pavance toutes les rigueurs.
On se rappelle que le gouvernement français n'avait poursuivi avec tant de constance l'établissement d'un vice-consulat àLuang Prabang, et la reconnaissance diplomatique des droits commer-
ciaux de nos nationauxdans cette région, que dans le but d'y avoir à demeure un agent accrédité, qu pût renseigner le département d'une manière al> solue sur les droits qu'il était urgent de faire varr loir, et qui pût, au moment favorable, recevoir Is. délégation d'agir au nom du gouyernement. Ls nomination de M. Pavie comblait, à cet égard, toaî les vœux de la métropole, et l'occasion se présentait immédiatement d'utiliser la nouvelle création dont il était le titulaire, et de meitre à l'épreuve les qualités solides qui le distinguaient (i).
Les plaintes des autorités annamites et.deshabitants lésés étaient les mieux fondées et les plus continuelles en ce qui concernait l'intrusion siamoise dans les huyèn de Cam Mon et de Cam Got. La présence du Gbaokhôn et de sa troupe donnait à cette intrusion l'apparence d'une conquête militaire, et présentait, à cause de la pro« ximité de ses postes avec les postes annamitesun continuel danger. 11 fallait, de ce côté au moins, arrêter l'humeur envahissante des Siamois.
Le gouvernement français voulut profiter jde l'occasion pour établir une barrière provisoine entre les deux pays, qui s'étendît bien au-delà de ce territoire de Cam Môii, et il chargea le goiè-
i. Voir le < Tonkin actuel », pages i44, passim»
verrneur de Tlndo-Chine, M. Richaud, qui venait <le succéder à M. Constans, de donner à M. Pavie des instructions dans ce sens. Le département des affaires étrangères avait déjà agi, sur les conseils de Itt. de 'Kergaradec, lorsque le ministère de la marine avertit le Protectorat par la dépêche suivante :
4c Xes Affaires étrangères ont prescrit à notre
^ consul à Bangkok de proposer au prince Dewa-
* Avongse de confier à M. Pavie le soin de déli-
^ miter les frontières de Siam avec un agent sia-
^ mois/Pavie traitera de Tévacuation de CamMôn
^ ^t de la limite provisoire de l'occupation sia-
^ Uioise; il ne prendra aucun engagement pou-
^ "vant compromettre les revendications annami-
^ t.es sur la rive gauche du Mékhong. Départe-
^ xnent marine accède à ces propositions. Con-
^ oertez-vous avec consul Bangkok et Pavie ».
(Dépêche du ministre de la marine à M. Ri- ^^H^ud, à son arrivée à Hàïphong, 2 mars 1889). * IM. Richaud prit immédiatement les mesures ^^cessaires; il se trouvait à Saigon, et chargea '^ Résident général en Annam de faire parvenir à ^. Pavie les instructions de la Métropole.
-« D'après les renseignements de TÉtat-major, ^ M. Pavie est en route sur Bantang, poste sia- ^ mois, à six jours de marche de Hatinh. Invi-
« tez-Ie à se mettre de suite en relations Stt.^ « vous ».
(Télégramme du Gouverneur Général au Kéè dent supérieur, à Hué, 7 mars 1889, n" 26).
Muni des instructions du ministère des Aflafr^ étrangères, M. Pavie s'aboucha avec le Chaokliô et avec les autorités siamoises de Nongkhaî, e signa avec elles, le 27 mars 1889, la convention de Luang Prabang. Aux termes de cette convention — dont les clauses principales ne furent paî toutes écrites, — les unités militaires siamoises qui campaient dans la région de Cam Mon, devaient rentrer dans leurs anciennes garnisons d( l'intérieur, et les Siamois s'engageaient à respec ter le statu quo, et à arrêter, là où ils se trou veraient alors, leur marche vers l'Est. Ces conclusions étaient prises indépendamment des reven dications que la France introduirait plus tard, e dentelle posait, dès aujourd'hui le principe. Dam la pratique, le Chaokhôn (Kaluong) était autorisa à rester provisoirement à Cam Mon, et les Fran çais à construire un poste à Napé. Tel est Fins trument diplomatique qui servit de modus vivend jusqu'à l'action finale, et sur lequel se terminèrent les rapports courtois du Siam avec le Protec torat. C'était une digue temporaire à l'avidité dt nos voisins ; mais, et en sus des restrictions déji
faites, la duplicité siamoise allait nous donner maintes fois Toccasion de dénoncer cette convention, et de pasiser outre à un arrangement que la cour de Bangkok méconnaissait d'une façon constante.
ta convention fut aussitôt signifiée à tous nos postes frontières, avec l'ordre de tenir la main à sa stricte observation de notre côté, et avec prescription de rendre compte des infractions qui pourraient y être faites du côté opposé.
L'arrangement verbal de Luang Prabang donna lieu, tant de la part du ministère français que de la part du Protectorat et de la cour de Hué, à une série de prescriptions et à un échange de correspondances qu'il est urgent de signaler, en ce que ces prescriptions et ces correspondances indiquent les réserves faites par le gouvernement français au sujet de l'avenir, et aussi le commencement de l'entente des parties intéressées sur le mode d'action à employer, le jour où l'on jugerait close l'époque des temporisations.
Le gouvernement français profita de l'arrivée en Indo-Chine de M. Piquet, nommé gouverneur général à la mort de M. Richaud, pour préciser sa manière de voir dans la question, et pour indi-
<}uer la marche énergique qu'il entendait que ses agents suivissent désormais. Ce document m une importance considérable ; car, outre qu'il ^st conçu dans des termes plus énergiques qu'on n'en rencontre coutumièrement dans les pièces diplomatiques, il contient pour la première fois l'affirmation officielle des droits antérieurs de l'Annam sur les deux rives du Mékhong.
« L'ensemble des documents Cournis, les xop-
< ports qui y sont joints, établissent nettement « que l'influence annamite s^est étendue^ jus-
< qu'en i82y^ sur les deux rives du Mékhong^
< et que, depuis lors^ à la suite des guerres faites
< par le Siam aux principautés laotiennes, le
< fleuve a formé la limite occidentale des terri-
< toires dépendant de Hué.
« Si nous laissions, sans protester, subsister
< l'état présent des choses, nous risquerions fort
< de compromettre les intérêts de notre domi-
< nation. Le Siam n'a aucun droit à la propriété « de ces territoires; il lui est impossible de fourbe nir aucune preuve sur laquelle il puisse appuyer •« la légitimité de cette prise de possession.
« Nous ne devons pas nous contenter d'établir
< les droits de la nation que nous protégeons, il € est de notre devoir de les faire valoir. Al y a € lieu d'organiser administrativement, et dt*. rat-
^ tacher aux provinces annamites les territoires « înduement occupés.
« Vous pouvez affirmer au conseil de
< régence que l'administration du Protectorat * sera heureuse de lui venir en aide en cette cir- « constance, et que les traités nous imposent des ^ devoirs que nous ne manquerons jamais de « remplir (i). »
D'autre part, la Résidence supérieure en Annam établissait un rapport d'ensemble qui présenterait à M. Piquet, dès son arrivée, un résumé exact de la situation. Ce rapport, qui est forcément '^ssez long, était conçu dans les termes les plus clairs et les plus énergiques ; il indiquait combien dangereuses pouvaient devenir l'inertie et l'inaction qui avaient été jusque-là fréquemment pratiC[uées, et, combien il était urgent de changer ^*5illures vis-à-vis des autorités siamoises de Nojag- ^l^aï et les troupes envahissantes du Chaokhôn, ^^ de suivre en cela les instructions venues de *^^ris. Le Résident supérieur à Hué proposait, ^Omme premier moyen coërcitif qui n'engageât t^^s directement la re^onsabilité du Protectorat ^^ançais, de consentir, et au besoin d'aider à l'ar-
(l) Lettre du sous-secrétaire d'État au Gouvenitur Général de ^* Indo-Chine : 18 mai 1889.
mement des indigènes du Tranninh et des autr< provinces occidentales, qui demanderaient à i défendre elles-mêmes contre leurs oppresseurs, e attendant d'être défendues (i).
Sans avoir jamais eu un caractère d'extensio générale, cette proposition reçut un commence ment d'exécution partielle dans les chaûs dépei dant du Ngheân et du Hatinh, et l'influence d l'Annam s'en trouva bien. Mais on n'osa pa§ aile bien loin dans cette voie, de peur que les fusili donnés aux indigènes contre les Siamois, ne fui sent dirigés, un jour de mauvaise humeur, conti ceux qui les auraient donnés. Car il fallait, dat les mesures qui paraissaient les plus naturelle! garder la plus extrême réserve. A l'époque sui tout où M. Hector faisait cette proposition, le Annamites n'étaient nos amis que lorsqu'ils s sentaient trop pauvres ou trop faibles pour s passer de nous. Lorsqu'ils se trouvaient en u meilleur état de santé politique, ils songeaient leur indépendance, et auraient volontiers employa contre ceux qui la leur avaient enlevée, leurs fo ces nouvelles. La proposition de M. Hector éta extrêmement favorable aux Annamites; elle et
(1) Lellre du résident supérieur, à Hue, au Gouyerneur Gén rai : 31 mai 1889, n<> 404.
fait un grand mal immédiat aux Siamois, et un grand mal ultérieur aux Français. C'est pourquoi le Gouvernement de Tlndo-Chine ne l'accepta que sous le bénéfice des plus grandes restrictions.
L'acte politique le plus important de cette époque essentiellement rapide et préparatoire, fut celui auquel se résolut la cour d'Annam à l'arrivée de M. Piquet à Saïgon. Elle adressa au nouveau Gouverneur, par l'entremise de la Résidence supérieure de Hué, un projet « d'ententes gouvernement?ales », qui n'étaient, en somme, que [ les désirs exprès du Roi formulés d'une manière officielle et respectueuse. Ces désirs s'étendaient ^ toutes les parties de l'administration intérieure ^t extérieure ; mais Sa Majesté donnait la pre- '^^ére et la plus importante place à la question siamoise :
* Le gouvernement de Siam empiète sur des
^ terx^îtQires (suit leur liste), qui, de temps immé-
^ flîor^ialj appartiennent à notre royaume. Les Sia-
^ 'ïîox :s profitent du trouble des événements pour
^ ^^Q"er des démarcations frontières, établir des
P^^ttes. Nos sujets annamites sont très malheu-
^^^^:>c d'être opprimés par les Siamois. Consi-
^•^ ^int que notre armée est réduite à l'impos-
^^^ ilité d^agir, vu le traité dont l'article v dit
^^^^ la France présidera à nos relations à
^ l'étranger, et avec Tarticle 15, qui dît que la
< France s'engage à protéger notre Souverain,
< et à le défendre contre toutes les attaques du
< dehors et du dedans, nous nous adressons à ■<c Votre Excellence, pour la prier de préserver
< notre royaume de telles pertes de territoires. « Les prétentions de notre voisin ne consistent
< que dans leurs cartes, faites de son gré : les -« déclarations de no^ Muong sont irréfraga-
< blés (i). »
On voit que, à l'ouverture de la période d'observation, les prescriptions de la métropole, les intentions de l'administration du Protectorat, et les espérances de la cour de Hué étaient parfaitement concordantes. Il suffisait dès lors d'attendre, de la part du Siam, les premiers empiétements et les premières violations des conventions antérieures, et d'en réclamer une réparation immédiate et éclatante. On verra, dans les pages qui suivent, comment les soucis intérieurs de li politique en Annam, et de la pacification au Ton* liin, allongèrent, plus qu'il n'aurait fallu, la période
(1) Lettre du Conseil de rcgencj^ au GouTerneur Gcncral : tf
juin 1889, n» 29. Les autres ententes concernent r«ctk>n des évê*
ques catholiques, la réciproque de la persécution religieuse et
Tranninh en 1874, la diminution des impôts et des corvées et kl
travaux spéciaux de la ville de Hué.
expectative, et comment le csir&ttère tranquille , mesuré du Gouverneur de Tlndo-Chine ne tira eut-être pas des circonstances tout le parti qu'il urait pu, ni tous les avantages qu'elles pouvaient louft présenter.