I. — Dans le Ngheân et le Hatinh
Les deux régions du Ngheân et du HaCinh ■étaient réunies en une seule résidence d'administration française, dont le centre était Vinh. La centralisation des affaires y gagnait en rapidité, ^traction de conservation des frontières, en unité. Malheureusement, dans les premiers temps de la période d'observation, les autorités civiles et militaires françaises ne prirent "pas leurs inspirations à la même source, et n'agirent pas toujours <le concert. En effet, c'est de Til. Lemire, résident de Vioh, homme d'un caratftêre fort énergique nialgré son âge, qu'était venue l'idée de faire défendre les droits des Annamites par les Annamites eux-mêmes^ en distribuant des fusils aux populations molestées. On a vu quel accueil avait été fait en haut lieu à cette proposition ; tandis que la résidence de Vinh nourrissfiit des inltisTitions
belliqueuses, le général en chef de Tàrmée d cupation observait la politique de non-in vention, qui était encore pour quelque ter celle du Protectorat et de la Métropole. La si tion présentait donc cette phase anormale oi civils prêchaient la guerre, pendant que les i taires se cantonnaient, bien à regret, dans stricte neutralité (i). L*ardeur de M. Lemire sait aux autorités annamites ; mais celles-c voyaient pas sans crainte les moyens qu'il pr nisait et qu'il commençait à employer. Elles laient point jusqu'à dire que, pressés par les seils du régent fugitif Thuyet et du rebelle PI dinhphung, les indigènes pouvaient un jour servir leurs armes à un but contraire à leur tination; mais elles émettaient l'opinion qu< Siamois s'en empareraient avec la plus gri facilité. Le tongdoc du Hatinh faisait part de craintes aux autorités militaires de sa provi en les priant néanmoins de réserver bon ac< à ces troupes un peu imprudemment armées
(1) Rapports de M. Lemire au résident supérieur en Ai 29 février et 6 mars 1889, du i8 mars 1889, n» 138, etsurto 15 mai 1889, n» 256, où se trouve la demande presque pro] que d'une diversion maritime sur Bangkok.
(2) Lettre* du tonqdoc de Hatinh au commandant militai la région, 7 juin 1889.
Le général en chef, averti par ses subordonnés, en référa au Gouverneur Général ; il trouvait singulier que les autorités civiles indigènes prissent l'initiative d'opérations de guerre qu'on lui avait soigneusement recommandé de ne point entreprendre, et il demandait une meilleure entente entre les divers services du Protectorat, quant à la conduite à tenir. Il parait difficile de citer les termes exacts de cette lettre, qui, malgré les aperçus très justes qu'elle renferme, participe de cette énergie d'expression un peu impondérée qui est la caractéristique des communications militaires (i). Ce fut le résident de Vinh qui paya les frais de cette discussion, et qui fut déplacé, après avoir été contraiiît d'annuler ses premiers ordres.
On a pu voir que, au nombre des déclarations recueillies chez les habitants des frontières, se trouvaient un grand nombre de doléances contre les excès et les exactions des troupes siamoises et de leurs chefs. Celui de ces chefs qui se distinguait le plus par sa duplicité et ses violences
(i) Lettre du général Bichot au Gouverneur Général (Etat-maj. 2« section, no 2624), 25 juin I889.
•était le Chaokhoun ou Ghaokhôn des détachements envoyés dans les huyèn de Caincot et de Gam Mon. Bien loin de le reprendre de sa con* duite, les autorités siamoises de Nongkhaî lui con-' férèrent l'administration du Cam Mon, avec le litre de Khaluong (i). Ce chef siamois s'appelait Phrayot ; sa personnalité n'est pas indifférente ; c'est lui qui commit la violation de territoire qui nous contraignit à remplacer la convention de 1889 par un arrangement plus énergique «t phis conforme à la situation réelle ; c'est lui qui commit les seuls guet-apens à main armée dont nous ayons eu à nous plaindre ; par son zèle immodéré et sa conduite sans tact ni franchise, il causa sa propre perte et le malheur de son pays. Ce fut à l'entrée de l'hiver de 1889 que le Kha-luong Phrayot commença ses déprédations sur les tcr- •rifoires que lui interdisait la convention que M. Pavie avait passée avec lui le 27 mars. Dès le 22 novembre arrivait à la résidence de Vinh une plainte désespérée des notables du huyèn de Cam Mon :
« Le chaokhun (Khaluong), sachant que le chef < du huyèn de Kham est pour la France, a nommé
(1) Les Anglais traduisent Chaokhan par < lord », et KhalaODg ^ar c vice-King (vicc-roi) ».
un autre Jiuyèn. II envoie ses soldats réquisitlionner'de l'argent; les notables doivent payer
8 piastres, et le peuple 4 piastres ; celui qui ne ; pourra payer sera pris et conduit en Siam avec i sa famille » (i).
Quelque temps auparavant, le Général en chef, [{ui avait établi quelques poste» militaires le long le la Hgne neutre établie par la convention, avait averti te Gouverneur général cpie des soldats siamois étaient venus piller le village de Naluong: ces Siamois avaient été faits prisonniers et remis à l'autorité française (2). Et, en réponse, le Gouï^eraeur général avait annoncé qu'il allait entamer à Bangkok une action diplomatique, afin d'éviter le renouvellement de ces conflits dangereux pour les deux parties (3).
Mais, avant que M. Piquet eût pris la résolulion dont il parlait, un nouvel attentat se produisait dans la même région : des soldats siamois aillaient le hameau de Nakhé, sous le poste français de Napé, et emmenaient prisonniers les fils iu chef de canton. En rendant compte de cette
(1) Plainte des notables de Muonglam À la résidence de Vinh,
décembre 1889, n*"795.
<2) Lettre du général en chef Bichot au Gouverneur général (Etatlajor, n«,2.a54), 9 juillet, 1889.
(3) Lettre du Gouverneur général «n général en chef (2 août, m, n 346).
seconde affaire, le général Godin, successeur général Bichot, réclamait une intervention ii diate (i). M. Luce, nommé résident de Vinh, remplacement de M. Lemire, appuyait chalei sèment cette demande :
« ... Nous verrons les détachements siai « s'étendre progressivement en pays annanùl « si nous nous contenions simplement d'enregil « trer leurs agissements et de formuler desréf « ves. La politique du laisser faire passe, àji « titre, pour une politique de faiblesse, à Bat « kok, comme en tous les pays du monde ».
(Lettre de M. Luce au résident supérieur Annam ; i^^ janvier 1890, n** 87).
M. Piquet télégraphia à Bangkok; M. Hardouii gérant le consulat après la nomination de M.
Kergaradec à d'autres fonctions, formula aupi du prince Dewawongse la protestation du verneur de l'Indo-Chine (2), et reçut du prii l'affirmation verbale que le gouvernement siami allait prendre des dispositions pour éviter del complications.
On eut, sans doute, à Hanoï, le tort de se contenter de la parole du ministre siamois, car sidei
(1) Lettre du général Godin au Gouverneur général (EUt-majil 2' section) 18 décembre 1889, n« 272.
(2) Lettre du 10 janvier 1890.
ispositions furent prises, elles ne furent aucunelent respectées sur les frontières, et dès le mois 'avril, un incident fut encore soulevé, plus condérable que lepremie/.
Le 12 avril, la résidence de Vinh était avertie, ir le garde principal Çharnet, chef du poste de apé, que le Khaluong Phrayot avait annoncé, ar une lettre officielle aux chefs du canton de am Mon, son arrivée et celle de plusieurs offiiers siamois pour dresser des cartes de la région t. installer un poste à Truongma (côté annamite l€ la ligne conventionnelle du 27 mars). Cetincilent se produisit en eflet le 18. Le Khaluong ^hrayot, deux officiers, 4o soldats, une foule de K)rteursavec 12 éléphants, se présentèrent devant eposte de Napé, en réclamant le passage. Le chef lu poste refusa de les laisser passer. Après avoir lampé à proximité, iN essayèrent, le lendemain, le forcer la ligne frontière sur un autre point: ils în furent empêchés par l'énergie du garde Çharlet et la bonne volonté des communes frontières, t se retiraient, sans autre démonstration, sur lam Mon. Mais pour obtenir ce résultat, Tagent :*ançais avait été contraint de menacer d'user de i force pour faire respecter le pays confié à sa arde (i).
(l) Télégramme du résident supérieur (18 avril 1800, n" 529),
Ce nouvel incident, dont les suites auraient être sanglantes sans le tact du chef de poste Napé, valut, de notre part, au gouvernement Bangkok, la plus énergique protestation. Les pi messes verbales du prince Dewawongse n'a; pas été tenues, le chargé d'affaires exigeait preuve écrite de la bonne volonté du ministre, demandait qu'un ordre précis, blâmant la condi des Siamois du CamMôn et s'opposant àla r( dive de faits semblables, fût envoyé au Khali Phrayot par l'intermédiaire du Gouverneur rindo-Chine. Pour décider le ministre siamo»
cette démarche, qui faisait souffrir son amoi propre, M. Hardouin ajoutait, en propres termi que : « le Gouverneur général est décidé à faii « respecter, même par la force, les clauses « la convention du 27 mars. En conséquence, Il « ordres ont été doimés de repousser les « mois... De deux choses Vune : ou bien le a « missaire roijal de Cam Mân, après avoir re{ « les ordres^ îi'en tient aucun compte^ et, dans V cas, il faut le faire remplacer immédiaiementi « ou bien il ne les a pa& reçus^ et il convieiA
cf. rapport du chef de poste de Napé au résident de Vînh (29aTril
fT: ■ 131
Sona de let lai faire tenir sans retard » (i). i a Boavent parlé de la vanité que mettent KMiimes politiques du Siam à créer des em- A8 à leurs roisins, et de la crainte qu'ils ont île de s'y engager à fond, dans le cas où, ■al l'expression populaire, « ils trouvent à |uler >. Maintes fois les nations européennes |a. juger, dans leurs rapports diplomatiques, ItTaTe^v de cette double observation. La cour Bangl^oti n'eut, à cette occasion, garde de taerà la réputation qu'elle s'est ainsi acquise. ï Dewawongse, qui n'avait rien accordé L protestations amicales et courtoises, acfut devant une sommation directe, M. Har- I avertissait le Gouverneur général dès le i lui adressant .l'ordre du prince Dewa- [ au Klialuong de Cam Mon. Cette lettre, L par tous les degrés de la hiérarcliie du pat, devait être remise au Klialuong par pançaiâ cliargé de contenir son ardeur, pt ainsi à ce dernier un avantage inap- • son adversaire, qui recevait ainsi rival ua blâme de son propre gouvcrne-
, Hnrdouin, gérant du f s élrangèrcs de Siara :
«.... La lettre de M. Hardouin, disait Tordra « du gouvernement siamois, relève des faits à U « charge du commissaire de Cam Mon, qui aurait « à plusieurs reprises, violé les clauses delacon- « vention du 27 mars 1889... S'il est vrai que Ici « envoyés siamois aient dépassé la ligne de fron « tière, et empiété sur le territoire annamite « cela n'est pas du tout convenable. Nous enjoi « gnons à Phrayot Muangkouang de les faire rétrc « grader sans retard, et de n'établir de poste « douaniers qu'en deçà de la ligne de partage de « eaux, en attendant la délimitation dèfinitivi « En cas de désaccord, il appartient aux deu « gouvernements intéressés d'étudier les rêver
« dications » (i).
La leçon parut dure à Phrayot. Elle lui serv , pendant quelque temps, et elle sembla porte des fruits durables ; mais la haine qu'il en ava conçue contre nous l'affermit dans des projet déloyaux, qui devaient se faire jour à la premier occasion, et dont, en leur temps, nous étudieron la trame.
(1) Lettre de Phra Ratanabadin, ministre du Nord, à Phrajc Muangkuang, balat de Nakhôn Savan, commissaire de sa Mi jesté à Cam Mon et Camcot ; 12 mai 1890. Cette lettre est pai venue à Phrayot par l'iatcrmédiaire du résident de Vinh.
La tranquillité, qui sembla régner pendant l'année suivante, dans la région de Gam Mon et de Camcot, n'était que superficielle. Les Siamois prétendaient n'être venus dans le pays que pour dresser des cartes topographiques, et coloraient de ce prétexte tous leurs déplacements militaires. Ils étaient d'ailleurs occupés à tenter ailleurs es incursions qui, là, leur avaient si mal réussi. De son côté, le résident de Vinh, M. Luce, dont nous avons eu déjà l'occasion d'apprécier le tact etTénergie, maintenait le courage et la résistance d'inertie des habitants molestés, et tâchait à laisser s'écouler sans incidents la délicate période 4iie lui imposait la prudence de son gouvernement.
Peu à peu les projets des Siamois furent, par ses soins, mis en lumière, et les proclamations même du frère du roi de Siam, des commissaires siamois de Nongkhaî, et du Klialuong de Cam Mon, furent réunies en un dossier et appréciées 6n un rapport qui ne pouvait laisser aucun doute ^ux esprits les moins clairvoyants sur les tentatives d'accaparement et d'intimidation dont nos protégés étaient les victimes.
Entre autres pièces intéressantes, le dossier réuni par M. l^uce comprenait :
^* — Une proclamation, datée de 1889, des
autorités de Nongkbaï au huyénxuî (dans le Ti iiinh), donnent ordre à ce fonctionnaire, demc fidèle à TAnnam, de se rendre incontment à N< khaî, pour y recevoir des ordres administr:
et une investiture nouvelle, et refusant de lui i dre ses parents, emmenés comme otages à B{ kok.
B. — Les instructions données par Kamai Praliak, frère du roi de Siam, aux autorités r taires de Nongkhai, prescrivant le dénoml ment de la population du Tranninh, la pours des Chinois envahisseurs jusqu'aux frontières conduite à tenir vis-à-vis des mandarins annj tes (leur déclarer que le Tranninh appartient Siam, et, s'ils veulent faire la guerre, la faire c tre eux), le repeuplement du Tranninh par bons procédés administratifs, et la réorganisa des hiérarchies cantonales et communales.
C — Une proclamation de l'Etat-major du fr du roi, concernant la soumission des pirates < nois llô ou Xa, ordonnant aux habitants de { ter leurs différends avec les soumissionna:
devant les mandarins ou officiers du Siam interdisant de comprendre, dans les soumissic les Annamites et autres étrangers du Trannir
D. — L'investiture donnée par le frère du de Siam à Phaongxa, mandarin siamois de Ne
khaî, de la direction politique et militaire du Tranninh.
Le résident de Vinh faisait suivre ce dossier, où étaient énoncées de si audacieuses prétentions, des justes réflexions suivantes :
« Il paraît que ces pièces n'ont pas besoin de « commentaires. Elles définissent très nettement < les intentions manifestées par les Siamois eux- « mêmes, au début de ces opérations, qu'ils di- « Baient géographiques. Si leurs intentions n'ont « pas varié — ce qui est probable — nous faisons « un métier de dupe en discutant avec eux dans « le pays même où ils ont répandu de pareilles i proclamations (i) ».
Aussi lorsque le Khaluong Phrayot jugea utile, pour ses desseins, d'entrer en correspondance directe avec le résident de Vinh (dans le but secret d'obtenir de son silence ou de son inattention le droit à recommencer ses incursions), il s'^ra la réponse la plus énergique et la plus dédaigneusement froide. Elle est à consigner ici, comme xm modèle du style à employer en •Orient vis-à-vis des fonctionnaires subalternes d^un gouvernement avec lequel on se tient sur la réserve ;
(1) Lettre du résident de Vinh au Résident Supérieur en Annam . ^ juillet 1S90. n» 127.
« ..• Jusqu'à présent, je n'avais pas cru dev(? « vous écrire, mais je saisis l'occasion de voi> « exprimer très clairement à vous-môme coia 4c ment j'envisage votre situation. Si vous deve 4C quitter prochainement le Cam Mon, ce sera e « vertu d'un ordre de votre gouvernement, qi « vous sera adressé de Bangkok. Nous préfé € rons régler ces questions pacifiquement, ( « n'avoir recours à la force que lorsque noi « nous trouverons dans la nécessité de le faire « Mais vous savez, aussi bien que moi, que, « vous avez ordre de vous tenir à Cam Mon, c « pays de Cam Mon, comme celui de Camcot ( € les pays voisins, est un pays qui a toujoui 4C dépendu de nos princes.
4C ... Je ne saurais admettre que vous ayî« « d'autres droits que celui d'attendre en paix, € Cam Mon où vous êtes, le résultat des négi « ciations entreprises, et des travaux de la mî « sion de M. Pavie. Vous ne serez pas inquié « à Cam Mon, bien que je considère que vo « occupez un point du territoire de la provin « soumise à mon administration, tant que vo « ne sortirez pas de cette position d'attente.
« ... Mais jusqu'à ce que l'accord définitif ent € les gouvernements soit intervenu, je ne vo « reconnais pas le droit de modifier cette at
« tude. Je ne vous reconnais pas le droit de faire « arrêter des personnes, ni de prélever des im- « pots dans le pays, et je ferai valoir contre vous « toutes les réclamations des habitants. Je ne 4C vous reconnais pas le droit d'envoyer des sol- « dats dans toute la partie du pays située à l'Est « de la ligne passant par Gam Mon, et allant du « Nord au Sud (i) ».
L'attitude de M. Luce engagea le Khaluong de Cam Mon à' faire d'utiles réflexions, et de ces réflexions sortit la résignation à se tenir tranquille et à respecter notre tranquillité pendant une année environ. Mais il importe de déclarer de nouveau que la bonne volonté des Siamois n'était qu'apparente, et qu'ils ne perdaient pas une occasion de continuer en sous-main leurs tentatives illicites. Mais comme tout se réduisait alors à des proclamations, l'autorité française jugeait superflu d'attacher une grande importance à une faconde vaniteuse et sans suite, de môme qu'aussi 'es indigènes, à qui ces proclamations s'adressaient, se fatiguaient de nous les apporter, puis-
(^) Lettre du résident de Vinh au Khaluong de Cam M* î, 1*»uo- '^eoibre 1890.
que leurs démarches ne pouvaient obtenir < nous que des proclamations en sens contraire.
Cette aôcalmie temporaire fit croire sans dou au Khaluong que nous nous étions relâchés • notre surveillance, et qu'il pouvait reprendre cours de ses audaces passées. De tous les chc indigènes du Cam Mon, du Camcot et du Tra ninh Occidental, le quan huyèn de Kham était seul qui eût échappé aux violences et résisté a tentatives des Siamois. Confiant en nos exhort tions, il attendait paisiblement, dans son pa natal, que les événements lui permissent de r prendre une autorité dont il n'avait voulu ni dessaisir ni user contre nous. Le Khaluong déî rait infiniment sa disparition, parce que il étî convaincu de ne pouvoir obtenir son adhésion. 1 toutes les manières qui pouvaient s'offrir à fécondité de son esprit, il saisit la plus habile la fois et la plus déloyale.
Au mois de septembre rSgi, M. Massie, pha macien de la marine, et ancien membre de la m sion Pavie (i), fut désigné pour gérer le cons lat de Luang Prabang, en l'absence de. M. Pav chargé de la présidence de la commission délimitation.
(1) Le < Tonkin actuel » (Savine, fidilear).
< ^M, %ai»sie arriva à Vinh pour aller à Luang
« Praîbang par le Traiminh ; je lui fournis les
« escortes crt les transports nécessaires jusqu'à
« la limite de ma province ; de là il continua son
«voyage seul par voie de terre. 11 séjourna très
« T>eu de temps chez le huyèn Kham; c'est le
•« surlendemain de son départ qu'une troupe de
« Siamois vint attaquer le huyèn, qui essaya de se
« défendre, mais inutilement. Il fut couvert de
^ blessures, et emmené prisonnier. Quelques-uns
< des serviteurs du huyèn furent tués, d'autres « blessés. Tous s'enfuirent (i). Son frère estvenu « porter plainte à Vinh. »
C'était Pacte le plus répréhensible qui eût encore été commis par les Siamois depuis l'état du yv| 27Tnars 1889. Ils s'en lavèrent avec une profonde nabileté, en prétendant qu'As avaient été provo- <nîés par renvoi de miliciens dans le Ngheân, et qoe le passage de M. Tttassie, accompagné ou non, était contraire à la convention de frontières. Ils présentèrent cette thèse, évidemment mensongfère, avec tant de tact et de persistance, que nulle satisfaction ne fut exigée d'eux à cette occasion, elHfmc ce fut, au contraire, le résident de
(1) Télégramme et rapport du résident de Vinh au résident supérieur : 6 octobre 1891, n» 929.
Vînh qui fut obligé de se justifier et de démontre qu'il n'avait en rien enfreint le traité provisoire
En même temps le Khaluong annonçait qu< sous peu, et par ordre venu de Bangkok, il ferai procéder au passage sur la rive droite du Mé khong des riverains de gauche (i). En mêm' temps, et craignant que nous ne tirions pari, force une vengeance immédiate de l'attentat com mis sur le huyèn Kham, il faisait venir des reii forts de Nongkhai, faisait améliorer les routes, qc deCammon etCamcot, conduisaient au Mékhongi faisait construire des abris défensifs dans tousie centres de population, et installait des postes mî litaires en différents points importants, comm Hatho, et le chef-lieu du huyèn Kham (2).
Le Protectorat français se contenta de fair démentir officiellement par la cour de Bangkoû l'intention que lui prêtait le Khatuong de fair déporter en masse les habitants de la rive gauch sur la rive droite (3).
(1) Déclaration des habitants notables de Camcot : il octobr
(2) Témoignage du maire de Hienkiem (23 novembre i89i,n^3AA du triphu de Truong-Duong (24 novembre, no 35!) et (29 novena bre,no 303).
(3) Télégramme de M. Hector, résident supérieur à Hué, d 5 décembre 1891.
Le résident de Vinh, en portant ce démenti à
la connaissance des intéressés, écrivait au huyèn
de Cammôn, qui, nommé par FAnnam, gérait le
territoire, en la présence et sous l'autorité du
Kaluong siamois, que ; € le bruit qu'on avait fait
« répandre était faux et mensonger. »
«... Quant à l'annonce de l'arrivée des troupes
t « qui iraient s'établir à Tranhmua, ajoutait la let-
« tre, c'est également un bruit inventé pour
« effrayer les habitants. Les Siamois ne doivent
« pas dépasser leur poste de Cammôn; tout Sia-
« mois qui dépasserait cette limite, en armes, et
« sans une autorisation visée de moi, serait arrêté
« par mes miliciens, et amené à Vinh. Vous pou-
« vez en aviser le chef de poste siamois à Cam-
« mon. »
(Lettre du résident de Vinh au huyèn de Cammôn; 7 décembre 189 1).
En prenant possession de la résidence supérieure en Annam, M. Brière, dont nous avons maintes fois fait ressortir l'esprit avisé et le tact politique, appuyait énergiquement auprès du Gouverneur général les affirmations et les doléances du résident de Vinh. M. Brière et M. Luce, élevés dans les mêmes principes de gouvernement et d'administration, sentaient fort bien le danger qu'il y avait à persister dans une attitude expectante,
du moment que cette attitude ne produisait pas d'autre résultat que d'exciter l'audace des Siamois, et d'énerver et de décourager les popuhtions annamites victimes de ces audaces. Ils sauvaient parfaitement aussi que l'opinion du gouvernement français, si bien résumée par les ins* tructionsde M. Etienne, alors sous-secrétaire d'Etat aux colonies, était, non pas de temporiser, mais d'agir énergiquement, quoique pacifiquement, dans toutes les occasions possibles, et de faire acte, chaque fois que cela pourrait se faire, de souveraineté et d'autorité administrative, sur les territoires en litige. La violation du droit desgeas et du droit international d^ns le guet-apens di^ huyèn Kham leur semblait à la fois une insulta qu'on ne pouvait laisser passer sans faute, et ua< occasion excellente de rétablir l'ordre dans cett< partie du Tranninh. Leurs désirs étaient à la fois conformes au souci de leur dignité et aux instructions du ministère. Si souvent et si éloquent' ment qu'ils les exprimèrent, ils ne furent poîi» écoutés par le nouveau Gouverneur général, que malgré la désapprobation tacite du Ministre com pètent, M. de Freycinet venait d'imposer à l'Indo- Chine.
Nous avons dit assez (i) quels mobiles dirigè-
(1) La Politique IndO'Chinoise (SaTine, éd.), passim.
rent la politique coloniale de M. de Lanessan pour n*y point revenir ici; il y aurait même une certaine cruauté à y appuyer, depuis qu'une chute éclatante, scandaleuse, mais méritée, est venue mettre un terme aux agissements de ce gouverneur, donner raison à nos pronostics, et satisfactioa aux plaintes universelles. Le dernier chapitre de ce livre, résumé froid et impartial des événements qui amenèrent ce dénouement presque tragique, est assez frappant pour faire comprendre que, en matière de gouvernement et d'administration, la duplicité des moyens compense mal l'insuffisance des agents qui les emploient. Nous n'y ajouterons rien. Nous voulons seulement retenir et déclarer ici que, dans les affaires de frontières, M. de Lanessan obéit aux mêmes principes qui dirigeaient, d'une manière si saccadée, sa politique intérieure, et que les intérêts des populatfons et le bon renom du Protectorat à l'extérieur eurent également à en souffrir. Nous ne nous répéterons pas chaque fois qu'une telle ^constatation devra être faite. Mais nous tenons à ^Jre, une seule fois, que, pendant la gestion de ^^' de Lanessan, et malgré tous les obstacles ^'olonlaires que cette gestion présenta à la bonne Volonté de nos fonctionnaires en Annam, ceux-ci redoutèrent de zèle et d'attention dans la ques-
tion des frontières, que leur vigilance ne tut pas une fois prise en défaut, et que les complicatiops qui survinrent furent la suite de Tinertie de l'autorité supérieure, qui eût dû suivre de près ces affaires, et qui les abandonna.
M. le résident supérieur Brière revînt, à plusieurs reprises, sur l'enlèvement du huyèn de Kham, espérant encore que, un jour ou l'autre, une satisfaction serait exigée et obtenue (i). Son espoir fut trompé, malgré les assurances qui avaient été données par notre consulat de Bangkok. Aussi, et en désespoir de cause, fermait-il Tannée 1891, si fertile en événements de toute sorte, par un rapport où se lisaient ces lignes découragées et prophétiques.
« Je n'insisterai plus sur l'incident du huyèn « Kham, sur la gravité exceptionnelle de Tenlè- « vement, par des troupes siamoises régulières, « d'un fonctionnaire régulièrement nommé par le « gouvernement annamite. S'il faut en croire les « renseignements venus du Tranninh, notre con- « sul môme, M. Massie, faillit être victime d^une « attaque à main armée. Cette audace croissante
(1) Voir les rapports de la résidence supérieure à Hué, et spécialement la lettre au gouverneur général, no 63 (16 déc. 1891), lei télégrammes 469 et 480 (20 et 21 octobre 1891).
^ des Siamois, dont les violences atteignent ^ maintenant nos agents, ne laisse pas d'être très * inquiétante. Il est clair que le Khaluong n'a pas ^ agi ainsi de sa propre initiative ; il suit un pro- ^ gramme qui lui a été tracé. Si la cour de Bang- ^ kok n'a pas ordonné l'attentat, elle l'a sanc- « tionné, en envoyant juger, et sans doute exé- « cuter le huyèn de Kham à Nongkhai. »
(Lettre de M. Brière à M. de Lanessan : 3o décembre 1891, N. 107).
Le résident de Vinh, ne pouvant plus rien par lui-même pour toutes les populations du Tranninh et de l'ancien Vantuong, qui venaient conslamment réclamer l'aide qu'il leur avait jadis promise au nom de M. Constans, le résident de Vinh commit à la garde de leurs intérêts et à la surveillance des frontières menacées le descendant
des anciens phong-nu-su, qui avaient reçu du roi
Minhmang l'administration du Tranninh. Cette famille, puissante encore et révérée, était disf persée depuis la mort du Chao-Ung, son dernieî chef. Plusieurs de ses membres avaient fait soumission au Siam, qui les avait installés comme chefs de district dans la partie du Vantuong appelée Bolikan, enlevée à l'Annam suzerain dans l'année 182?, lors de la désagrégation de ce petit royaume vassal. Le dernier fils de Chaonoï, Kliam
NgAn, demeuré fidèle à rAnnam, fut investi d'une mission confidentielle continue aux abords du Tranninh, assez analogue aux fonctions de chef de Isê police secrète de la région. Cette mesure conserva dans sa foi politique un homme d'une assez grand* influence, et nous permit d'être toujours renseS gnés convenablement et en temps opportun. Le : archives de la résidence de Vinh font foi q\L* Kham Ngôn prit au sérieux le rôle qui lui avait et 4 donné, qu'il sut, par l'intermédiaire de la familL < du huyèn de Kham, entretenir dans le Tranninl" de précieuses intelligences, et qu'il fut un gardier vigilant du pays à lui confié. C*est par lui notant ment que nous apprîmes l'organisation militaire que les Siamois faisaient subir au Tranninh Occidental; un Chau-Khun occupait le chef-lieu dis huyèn Kham et le point de Xisam, avec 500 soldats ; le «Phakeo» occupait Bandonavec 100 hommes; le Khunkeo occupait Hatbô avec 3o soldats; un autre Phakeo tenait la route frontière du Truongduong avec 50 fusils; le « Phi-Khôn > était à Namchan, et le « Phicot » à Camh-Khôn. II y avait en tout sept postes Siamois dans le Tranninh, et les autorités siamoises de Nong- Vhai pouvaient disposer de trois mille fusils (i).
(1) Rapport du chef de canton Levanmy (25 décembre 1891»
antla surveillance très active de Khamngon, 5 Siamois n'ignoraient point, une tranquilative régna, et le statu quo ne fut point durant la fin de la période d'observation î Tranninh. C'est ce que constatait ici le it Luce dans le rapport qu'il fit adresser, itermédiaire de M. Brière, à M. Pavie, ensuite de sa présidence des commissions mitation, venait d'être nommé consul géné- France à Bangkok (i). M. Luce craignait iste raison, que, durant le long séjour ait fait au milieu des Siamois, M. Pavie ne point fait une idée impartiale des derniers ts, et il priait M. Brière de faire entendre agent général à Bangkok la vérité, si pét si nécessaire.
s avoir mis en lumière la duplicité auda* des autorités siamoises, et la longanimité torités françaises, M. Luce, dont la con- 'a jamais varié, donnait un résumé de la n présente, et, pour la dernière fois, expo- 3 inconvénients et les dangers de toute
le Kham-Ngôn (même date, no 399, du 15 mars 1892, — lai 1892. no 545), et des huyèn du phu de Tranbien
ttre de M. Luce à M. Brière : 8 juin 1892, n* 228.
sorte qu'allait provoquer l'attitude hésitar Protectorat, s'il y persistait encore un peu semblait vouloir compter sur la nouvelle au dont M. Pavie était revêtu, et sur les ce qu'il pourrait offrir, tant en Occident qu'en C pour imprimer aux affaires une nouvelle tion.
« II serait bien à désirer que M. Pavie ei3 du gouvernement des instructions suffisai fermes pour que cet état de choses, qui S( longe depuis trop longtemps, pût prenc Notre inaction absolue, si elle est est plu forme à la lettre des engagements qu' M. Pavie, finira par faire croire à tous qu sommes trop faibles pour défendre nos pr contre les Siamois, ou que nous sommes par ces derniers, ce qui, en ces pays c est estime extrêmement peu honorable, cherais un grand prix a ce que M. Pav enfin obtenir de Bangkok la reconnaissai nos droits ; car il m'est souvent pénible pouvoir donner que de vaines paroles populations qui m'ont vu déjà, ilyaqiiat chargéde recueillir leurs plaintes, et qui, cette époque, ont pu constater que nous bornions à leur affirmer nos bonnes intt pendant que les Siamois s'imposent à el
« n-^ se font pas faute de leur répéter qu'ils sont « e ^ qu'ils resteront leurs maîtres ».
(ï\.apport de la résidence de Vinh, 8 juin 189c,
Gc document peut être considéré comme le testant, ent de la politique d'expectative dans le Nghean et le Hatinh; on peut voir avec quelle tristesse et quelle logique ceux qui sont chargés de l'appliqu.er malgré eux en constatent les mauvais effets et l'irrémédiable impuissance.