‹ L'affaire de Siam, 1886-1896Chapitre 17 sur 26 · III. — Dans le Binhdinh · texte numérisé non relu

III. — Dans le Binhdinh

Il suffit de consulter l'une des nombreuses cartes de l'Annam pour reconnaître que toute la partie du bassin Est du Mékhong, qui correspond au Binhdinh et au Phuyen, est, plus que tout autre, à l'abri des incursions siamoises. C'est un pays très montagneux, très coupé, assez peu salubre, manquant des voies de communication

même les plus rudimentaires, et fort éloigné des bases d'opération que les Siamois pouvaient prendre en Siam. Ces pays étaient habités par des tribus assez sauvages, n'ayant aucun lien entre elles, pas même celui d'un langage commun, se trouvant au point de vue politique et administratif, dans un état voisin de l'état primitif, sans religions déterminées, sans grandes richesses, sans grands besoins, et par suite offrant infiniment peu de prise à la pénétration étrangère. Les compétitions devaient donc revêtir là d'autant moins d'acuité que les compétiteurs étaient plus éloignés et séparés les uns des autres par des populations plus revêches. D'ailleurs, à l'autorité très effacée et presque virtuelle que les souverains d'Annam avaient exercée en ces ré-» gions, s'était substituée une autorité beaucoup plus évidente et pratique, celle des missions catholiques françaises. Et la différence des religions, s'ajoutant à la différence des races, faisait du pouvoir des missionnaires le plus puissant des isolateurs. On ne s'étonnera donc pas que 'e contact n'ait point été pris entre les envahisseurs siamois et les gardiens du sol annamite, cl que la lutte soit demeurée froide et courtoise^ Nous y trouvâmes d'ailleurs, ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, un secours appréciable dans la

bonne volonté des missionnaires, qui parfois peurent regretter que la présence d'un gouyemement sceptique enlève de la force à leurs prédications mais qui éprouvent une certaine jouissance à poitvoir compter, en cas de conflit avec les indigènes, sur la protection matérielle de ce gouyernement,

L'impersonnalité des revendications, réloignement des compétiteurs, laissa de plus à nos agents toute leur impartialité et leur liberté d'esprit pour apprécier le différend et les moyens d'7 mettre terme. Et comme précisément, à cause de l'exil que M. de Lanessan avait imposé aux plus anciens et dévoués fonctionnaires, ce fut dans le Binhdinh et le sud de l'Ânnam que se trouva réuni le personnel le plus habile et éclairé du Protecto* : rat^ on sera peu surpris de voir les meilleures propositions, et les solutions mêmes du problème, exposée^ dans les rapports issus de cette partie de l'Empire, qui semblait le moins intéressée à la question.

Nous avons déjà constaté les efforts de l'évèque de Quinhon, Mgr van Camelbeke et de son représentant le plus populaire chez les MoTs, 1^ II. P. Guerlach, pour établir, dans les pays qu'ils évangélisaient, la suprématie, au moins nominale, de la France. C'était dans ce but que les missionnaires aidèrent M. de Mayréna dans sa singulière

odyssée. Ils avaient pris Taventurier pour fondé de pouvoirs gouvernemental, momentanément dissimulé sous Tapparence d'un voyageur téméraire. Ils s'étaient complètement trompés, et furent les premières victimes de leur erreur. Mais ils reprirent pour leur compte, et d'une plushonnête sorte, le rêve Mayréna. C'est-à-dire qu'ils songèrent à réunir en confédération les peuplades diverses des montagnes ; ces confédérations n'avaient aucuns buts extérieurs ou internationaux ; il s'agissait seulement de former des Kens de bonne amitié intérieure, des rapports commerciaux, et une alliance défensive contre les ennemis de l'extérieur. Ces ennemis de l'extérieur étaient d'autres peuplades, étrangères aux premières par leur atavisme et leurs aspirations, et qui se réunissaient, sous les mêmes conditions, en confédérations analogues. D'après le texte de ces arrangements primitifs, il pouvait donc exister des ennemis héréditaires; mais, dans toute retendue des confédérations, il ne se trouvait plus d'agresseur. Et comme, chez ces sauvages, 'a parole donnée et la cérémonie de V « eau du serment » constituent une obligation expresse, personne, ni tribu, ni individu, ne se croyait autorisé à rompre cette paix d'un genre nouveau ^t singulier. Mais lorsque les Siamois tentèrent

de s'avancer aans les territoires confédérés, ils jouèrent le rôle de ces ennemis extérieurs contre lesquels ces confédérations étaient établies, et ils trouvèrent, en travers de leurs invasions, un instrument politique, à la vérité rudimentaire, mais manié par des mains hardies et sans scrupules.

C'est ainsi que l'influence, acquise par les missionnaires dans ces régions, servit nos intérêts.

Les Siamois, jusqu'en 1892, ne lirent par euxmêmes aucune tentative armée vers le Binhdinh oriental. Ils se contentèrent d'y envoyer des Laotiens des deux rives du Mékhong» Le R. P« Guerlach signale leur passage et leurs entreprises après le passage de la partie de la mission Pavie que commandait le capitaine Cogniard Ces entreprises, qui se manifestèrent sur 1< Dackrode et sur les villages de la route d'Alto peu, furent temporaires et n'eurent aucun résul tat (i). Mais comme une commission siamois^ présidée par le luang Xaket, avait annoncé S venue dans le pays, pour y faire la contreparti

(1) Letlre du P. Guerlach au Résident supérieur en Annam, * Peleï Maria, 24 novembre 1891.

du travail exécuté par le capitaine Cognîard, le résident de Binhdinh, M. d'Albaret, résolut de la prévenir et envoya surplace, en mission topographique et militaire, M. Grosgurin, inspecteur des milices du sud de TAnnam. Cette mission, qui fut la plus considérable de toutes celles qui furent entreprises sur les frontières pendant les années de la période d'observation, dura du i®'^ février au 10 mai 1892. Elle fit l'objet d'un rapport des plus importants et touffus, qu'il est impossible d'analyser dans le détail, et qui donna, pour la première fois, un résumé clair et complet sur la tenue géographique du pays, et la valeur ethnographique, politique et morale des peuplades qui l'habitaient. M. Grosgurin visita les pays arrosés par le haut Songha, l'Aïoun, le Bla, le Pékau, le Dacktir, le Nam Sathai. A l'ouest de ces deux cours d'eau l'influence siamoise commençait à se faire sentir en 1892, mais le peu de viabilité et de sécurité des routes de l'Ouest rendaient cette influence intermittente et peu appréciable. Les populations divisées en tribus, Beunom, Sédang, Reungao, Bahnar, Gîaraï et Reudé, acceptaient d'ailleurs ïDalun joug, d'où qu'il vînt. Au milieu ce ces tribus, un millier d'Annamites catholiques, groupés en trois villages, vivent sur les bords du Bla, et font le commerce, spécial à ces régions, avec

Ankhé (route de Binhdinh à Attopeu {Mir Kontuitf sur la ligue de partage des eaux).

Le rôle joué par les missionnaires, tant dans la constitution de leur colonie catholique que dans Taide donnée aux tribus pour se réunir en confédération, est appréciée par M. Grosgurin d'une façon neuve, qui peut n'être point du goût universel, mais qui prend une grande importance, en ce que M. Grosgurin fut l'un des rares ex* plorateurs de ce pays, et que les missiofinaires Pavaient en grande considération, et l'estimaient comme un fonctionnaire très favorable A leur œuvre.

« La grande puissance que certaines person*

< nés ont attribuée aux missionnaires n'existe

< pas. Les missionnaires le savent bien et nV <( sent jamais d'autorité. Ils doivent payer, et

< souvent fort cher, les moindres services qu'ilf

< se font rendre. Ils n'interviennent que rare* « ment dans les affaires de confédératioQ. Le R. « P. Guerlach jouit dans tout le pays d'uc « prestige énorme ; son influence seule maintient « dans le respect de nombreux ennemis, qa:

<( n'attendent que sa mort pour se ruer sur les « biens des missionnaires, et des Annamites qa « les ont suivis. Le renom du R. P. Guerlach esl ^ dû à sa générosité, servie par des ressourcée

< personnelles assez considérables, à sa vie « d'abnégation et de dévouement, à la bravoure

< doQt il a maintes fois fait preuve, à sa justice, « à sa douceur, à sa connaissance des diffé- € rents dialectes. C'est un homme de première t valeur, qui tranche de la façon la plus écla-

< tante sur ses confrères, qui sont cependant

< cPexcelIents prêtres très méritants. Ceux-ci

< n'ont que peu ou pas d'autorité, et aucun pres-

< tige sur des populations qu'il faut étonner. Les

< Annamites eux-mêmes, qui doivent ' tout aux € missionnaires, ne leur témoignent ni recon-? t naissance ni dévouement. Au total, il n'y a là « que l'apparence d'une force et d'une organisa- € tion, ne reposant que sur la santé, déjà fort

< compromise, d'un homme exceptionnel, qui ne

< paraît pas devoir avoir de successeur ».

{Rapport de M. l'inspecteur Grosgurin au résident de Quinhon, i®' juillet 1892).

La présence de M. Grosgurin sur le Bla, celle de différentes parties de la mission Pavie sur d'autres affluents du Mékhong, suffirent pour empêcher les Siamois d'aller plus avant. Ils tentèrent néanmoins d'établir au moins leurs prétentions par Tintermédiaire des Laotiens, nominalement soumis à eux depuis une soixantaine d'années, *insi qu'il ressort d'une communication officielle

duR. P. Guerlach : cette communication est moir remarquable par les faits de détail qu'elle txfos que par les termes énergiques où elle est con çue, et qui contrastent singulièrement avec Tal titude de réserve et d'effacement que, au moirE à la surface, les missionnaires affectionnent.

« Depuis rétablissement des missionnaires, te <( Siamois et les Laotiens n'ont fait aucun act « d'autorité dans le pays en-deçà du Pekau. Mai « il n'en est pas de même au-delà : le pays au « delà a été souvent visité par des Laotiens qt. « viennent tuer un buffle dans chaque village, e « signe d'engagement vis-à-vis du Siam, dont il <( sont les émissaires. C'est ainsi que les Siamoi « régnaient dans ce pays par l'intermédiaire de « Laotiens, jusqu'au moment où les officiers 4 « la mission Pavie vinrent opérer sur nos mon ^ tagnes. Le capitaine Cupet conseilla aux villa « ges de ne plus payer Timpôt à Siam. Mais le « Français ne faisant que passer, et les Siamoi « revenant toujours à la charge, les indigène « sont forcés d'en passer par les exigences d • « ces derniers. Le tribut ne serait pas très oné « reux. Les Laotiens prédisent aux habitants qu « la France les réduirait à la misère, en les acca « blant d'impôts et de monopoles. L'action de « Siamois se concentrera surtout dans le nord

« vers Ailao, et dans le Nord-ouest, vers Dack « Rodé. Si Bangkok ne met en ligne que des Lao- « tiens, ses troupes ne seront pas à craindre. »

(Notes sur les empiétements siamois, par le R.P. Guerlach, 8 avril 1893).

Les éléments de la question, exposés à des points de vue spéciaux dans tant de rapports divers, devaient se trouver coordonnés dans un travail général, où le gouvernement du Protectorat indiquerait franchement son but et ses moyens, et où ses agents, à tous les degrés de la hiérarchie, trouveraient, sans ambages et sans circonlocutions, leur règle de conduite dans les situations qu'ils occuperaient, et dans toutes les circonstances qui pourraient leur survenir. Ce travail synthétique, qu'aucun des fonctionnaires directeurs du gouvernement politique central n'avait encore eu, à Hanoï, le goût, le temps, ou la capacité de faire, fut accompli par M. d'Albaret, résident de Binhdinh, d'une façon si parfaite, que ^o\is n'avons ici qu'à lui laisser la parole. Atteint ^éjà du mal qui devait l'emporter, il laissa là ' aperçu le plus complet et le plus saisissant des efforts qui nous restaient à faire; sa lettre est tout ^^ programme d'action, et aussi le testament poli- '^que d'un homme d'une valeur trop rare et d'une ^^tellig'ence trop haute pour que le gouvernement

colonial d'alors (îSqS) ait su apprécier ses lumières et récompenser convenablement ses services.

« Comment procéder à cette occupation, réelle, < effective, apparente, qui seule peut établir des « droits de souveraineté que les autres puissan- « ces soient obligées de respecter? Devons-nous « borner, comme dans le passé, nos efforts à ces « évolutions rapides que nous avons faites con- « curremment aux Siamois, qui ont pu avoir leurs « heures d'opportunité, mais qui n'ont découragé « personne, si ce n'est peut-être ces peuplades « Moïs que nous avons pu visiter facilement, et « qui attendent encore la réalisation des promes- « ses que nous leur avons prodiguées? Je ne le « pense pas. Pour empêcher que les rivalités et « les conflits internationaux ne se perpétuent sur « cette rive gauche du Mékhong, il est urgent « que nous y manifestions, par la création d'ins- ^< titutions positives, la volonté et le pouvoir « d'exercer nos droits et de remplir nos devoirs. <( Nous devons donc graduellement y établir des « stations assez fortement occupées, de manière « que leur action, à la fois protectrice et répres- « sive, puisse se faire sentir avec efficacité dans « les régions convoitées par les Siamois et sillonne nées par leurs colonnes; relier ces stations à la

-« côte, au Mékhong et entre elles par des routes et

-« de s lignes télégraphiques; organiser des colonnes

^ naobiles chargées de maintenir les mêmes com-

■^ ntiunications, et d'appuyer notre action; faire sur-

^ veiller par ces stations ou croisières intérieures

•^ les routes suivies tant par les Siamois que par

^ leurs éclaireurs laotiens ; y arrêter leurs colon-

"^ nés en route, et les poursuivre partout où leur

^ atction pourrait s'exercer utilement ; établir, au

"* fur et à mesure de notre pénétration, aux lieux

"^ habituels de passage, aux lieux de croisement

^ et d'aboutissement des principales routes tra-

"^ Versant la zone voisine de la région déjà sou-

^ mise à notre action, de petits postes qui seront

^ comme les jalons, les éclaireurs de notre occu-

"^ pation administrative, prépareront l'exercice

^ de notre souveraineté, et maintiendront nos

*^ communications libres avec le Mékhong.

« Mais ces postes devront-ils être nombreux, "^ et quelle sera l'importance de chacun d'eux ? ^ En ce qui concerne ceux à placer contre notre ^ frontière annamite du Quang-Ngai, Binh Dinh ^ et Phuyen, les seuls d'ailleurs dont j'ai à m'oc- ^ cuper, leur nombre et leur importance dépen- ^ dent évidemment des dispositions que nous au- ^^ rons prises sur le Mékhong même pour mettre ^ obstacle aux tentatives siamoises. Si là nous

« sommes suffisamment forts pour empèch « toute intention de nos voisins sur ce que no « considérons comme notre domaine, comi « notre sphère naturelle d'expansion, nos posi « intérieurs, n'ayant plus qu'une action policiî « à exercer, qu'à asseoir notre influence, et en « ciliter le rayonnement, pourront être réduit: « deux ou trois, appuyés à la chatne annamite, « qui se porteraient en avant, à mesure que, j « leurs derrières, des voies de communicat « ouvertes ou améliorées auraient rendu les ra « taillements faciles, et supprimé en partie, < « difficuUés inhérentes au sol et au climat, q « dans ces pays montagneux et inoccupés, aile « gent si terriblement les distances. Aussi bi « pour être durable, pour ne point se perdre d£ « de stériles efforts, notre rayonnement de^ « être lent, méthodique, procéder par étapes si « cessives, et non point par des bonds désord( « nés, qui nous porteraient trop loin de no « point de départ, et causeraient de très impi « ductives dépenses d'hommes et d'argent. N'( « bhons pas d'ailleurs que, dans ces régions « Ton ne peut le plus souvent cheminer que « hache et la pioche à la main, où le climat « mortel autant, et peut-être plus, pour TAni « mite que pour l'Européen, toute installation

« poste doit être précédée et suivie de la cons- « truction de la route qui doit y conduire et de « celles qui permettront de nouvelles marches en « avant et la création de nouveaux centres politise ques, agricoles et commerciaux. C'est assez dire « que, pour Tinstant, il me paraît prudent de bor- « ner notre occupation à quelques points exté- « rieurs du bloc à occuper, et d'y préparer par de * minutieuses études des lieux et des peuplades « qui les habitent, nos étapes prochaines. Dans <^ cet ordre d'idées, j'indiquerai Kon-tum qui, avec « ses avancées Ban-Don et Dak-Rode, donnerait <f une très bonne base à notre œuvre d'occupa-

« lion

« De plus, dans chacun de ces postes, il serait

« indispensable d'avoir quelques fusils et muni-

« tions en dépôt, de façon à avoir sous la main,

« prête à n'importe quel événement, une certaine

« force. Mais quant à distraire les Moïs d'une fa-

« çon permanente de leurs villages et de leurs

« occupations, ce n'est pas possible

« Voilà pour l'organisation mihtaire à laquelle ^ il conviendra d'adjoindre quelques organes po- * lîtiques peu nombreux et en harmonie avec l'é- ^ tat de civilisation peu développée de ces peu-

< plades. Pour cela, il suffira de détacher dans « cette zone de frontière un ou deux fonctionnai« « res français, sorte de missi dominici, pourvus « d'aptitudes et d'attributions à la fois civiles et « militaires, qui auront la direction, le comman- « dément des forces de milices, et obéiront eux- « mêmes à l'impulsion du résident de Quinhon ou « de tout autre à qui l'on jugerait plus opportun de « les subordonner. Leurs fonctions seraient néces- « sairement assez complexes, et nécessiteraient « de l'énergie, de l'activité physique, un jugement « droit et juste, une intelligence vive, un esprit

< cultivé, un caractère sans emballement, une « haute moralité, et comme corollaire, une gjrande « initiative. Pour ne citer que les plus essentiel-

< les de ces fonctions, elles consisteraient à ame- «. ner, par les voies de la douceur, ces peuplades « si diverses et si désunies à subir notre protec- « torat, à les protéger les unes vis-à-vis des au- « très, à chercher à les grouper en des sortes de

< fédérations se faisant équilibre, susceptibles de « développement, dotées de quelques-uns de ces « organes sans lesquels elles ne sortiront jamais « de l'état de famille et de tribu, en une ligue et « une ligue d'alliés capable de résister à la pousse sée siamoise, et q«ii nous serviraient au besoin « contre les Annamites qu'ils rejetteraient à la mer

€ oa refouleraient sur nous s'ils tentaient une nou- « velle révolte.

€ L'agent qui recevrait une pareille mission au- « rait à se déplacer sans cesse, lentement, pour « se mettre en rapport avec les chefs et les habi- « lants, se renseigner sur leurs besoins, leurdon- « ner des avis, leur indiquer les moyens de se « protéger. Une des conséquences de cette créa- « tion serait la suppression des fermes de com-

< merce, des douanes intérieures que le gouver-

< nement annamite continue à entretenir sur ces

^ frontières. Au besoin, on s'arrangerait avec les

^ chefs pour obtenir des compensations équiva-

^ lentes; nous ne nous montrerions point trop fis-

^ eaux pour ne pas effaroucher, et faire tomber

^< toutes ces. calomnies que propagent les agents

^ du Siam, dans le but d'inculquer la haine des

* Français, en leur prédisant que la France les

^réduira à la misère, qu'elle les accablera d'im-

^ pots, et en appuyant leurs dires des propos de

^ Certains Annamites qui se plaignent et critiquent

^ hautement les mesures financières prises à leur

^ égard. D'ailleurs l'impôt peut se payer de di-

^ Verses manières, et ne se verse pas qu'en argent.

^ Si les populations mois, en nous garantissant

^ la sécurité des frontières, nous dispensent d'un

^ nombre considérable de dépenses militaires,

« est-ce que ce service en nature ne sera p « présenlaiif d'un impôt? Nous préviendron « le retour d'aventures à la Mayréna, nou* « tenons l'envahissement siamois là où il i « duit, nous développerions le commerce e « haut et le bas pays, nous gênerions le; « aussi peuque possible, nous gardant bien « administrer, les laissant suivre leurs usî « règles, donnant des conseils quand on n « demanderait, cherchant à utiliser les « vives; des communications seraient ouver « qu'un village ne peut faire, la collectivité « sans peine et le fait volontiers, parce qi « cun tire profit du travail de tous.

« Une des tâches de nos agents serai « de préparer la colonisation future par d^ « des géographiques, topographiques, eth « phiques et économiques, d'inventorier « chesses naturelles du sol, les terres d « bles non appropriées, de les classer ( « leur fertilité et les cultures auxquelle « conviennent le mieux, d'étudier le régii « eaux, celui des forêts qui intéressent si « tement la salubrité et la productivité < « en un mot, de réunir tous les documen « ceptibles de fixer l'administration sup( « sur les solutions à donner aux problème

^<> breux que soulève notre prise de possession « de ces régions laotiennes. II y a quelques mois, « lutilité des compagnies de colonisation a été « hautement reconnue par le conseil supérieur des « colonies, qui déterminait les conditions à leur « imposer. Ne semble-t-il pas que, sur cet im- « mense territoire, il y aurait place, mieux que « partout ailleurs, à une ou plusieurs de ces « compagnies, qui, se chargeant des travaux « préparatoires à la mise en culture du sol, en « hâteraient le peuplement et l'appropriation ? » Le travail si remarquable de M. d'Albaret qu'on vient de lire se termine à cette phrase. Là s'est arrêtée cette plume vaillante; à ces derniers ^ots, ce cerveau puissant, cette intelligence lumineuse, ont cessé de penser et de voir. Inquiété par une maladie qui ébranlait depuis longtemps Sa constitution robuste, épuisé par les labeurs d'une longue carrière coloniale pour laquelle il n'avait reculé devant aucunes fatigues physiques et morales, miné par l'exil immérité où le maintenait loin des affaires centrales un chef inapte à le comprendre et que sa probité politique effrayait, d'Albaret tomba subitement, en plein travail et dans toute la maturité de son expérience et de son talent. Le gouvernement d'alors ne pouvait regretter sincèrement ce témoin gê-

fiant de nos premiers travaux et de nos premiers succès politiques au Tonldn, qui, jusque dans Bon •silence et par sa présence seule, était le blftme vivant d'un nouveau et aventureux système. Mais les administrés et les collègues de d'Albaret sentirent bien profondément quelle perte immense la. colonie venait de faire ; et ses collaborateurs, dispersés par le caprice gouvernemental dans le

pays les plus divers, honorèrent pieusement so'B^ ' souvenir, et conservèrent présent à leur mémoii*^ l'exemple irréprochable qu'il leur avait donné.

Les régions de Quinhon, Binhdinh et Phuyèr^) que sa mort laissait sans direction, furent géré^ ^ administrativement par un intérimaire» qui tint E — & main aux affaires courantes, et dont le rôle eilac- ^ ne mérite d'être retenu dans la période d'obser -• vation non plus que dans la période d'action de- — ^ questions de frontières.

En somme, et malgré les protestations dipl matiques françaises, malgré aussi l'attitude éner gique des autorités locales, les Siamois n'avaie cessé de gagner du terrain du côté de l'Orient^ ^u mépris des conventions écrites et au méprit' môme de leurs paroles et de leurs continuelle^

' affirma tiOBS. Qaun tel état de choses fût contraire aux désirs, aux intérêts des populations et aux stricts droits des nations, cela ne faisait aucun doute pour les envahisseurs moins que pour personne. Mais que le Protectorat vint à s'en émouvoir, c'était chose infmiment aléatoire ; car, du moment où il n'avait point regimbé au premier déni de justice, il fallait penser qu'il ne se jugeait point assez fort ou assez qualifié pour relever les suivants, et qu'il avait pris l'habitude de ces empiétements sans relâche et sans gêne, dont les auteurs se savaient aujourd'hui si bien assurés contre toute tentative de notre part, qu'ils ne coloraient plus d'aucun motif, même illusoire, l'irré- Sularité de leurs agissements.

L'attitude toute particulière du Gouverneur de rindo-Chîne, qui traitait les envahisseurs avec ^ne longanimité, à laquelle les fonctionnaires du Protectorat eux-mêmes n'étaient pas accoutu- ^éSy n'était faite ni pour intimider les uns, ni pour rassurer les autres. Les lettres les plus Pressantes n'obtenaient que son silence ou des épouses dilatoires ; les cas les plus urgents demeuraient sans solution. L'absence de détermination de la part deM.de Lanessan provenait-elle d'une connaissance peu approfondie de la question, ou d'un plan réfléchi à l'avance et mûrement

exécuté? II est permis de croire que Taffaire de Siam ne se présentait à M. de Lanessan que comme un obstacle à l'accomplissement des grandioses projets qu'il avait conçus à Tintérieur, et qu'il préférait négliger tout incident qui ne se rapportait pas et pouvait causer du retard à l'exécution de son système politique, pensant sans doute que les événements ne se précipiteraient pas, et n'acquerraient que sous son successeur un caractère de gravité et d'importance capitales.

Cette opinion paraît vraisemblable, si Ton sfe rappelle surtout létat d'ignorance où le gouver-— ncment de la métropole fut laissé par ses agents en Extrême-Orient sur le fond de la question e "« 3ur Ls circonstances même de détail qui raccom — pagnaient. Intermédiaire obligatoire entre la hié ^ rarchie des résidences et le département, il sem — ■ l)le que M. de Lanessan ait tenu à diminuer 1 valeur des rapports que lui adressaient, sur sujet spécial, les Résidents Supérieurs et les char^ ;jés de mission en Annam et au Cambodge; il semble qu'il n'ait pas fait nettement ressortir la responsabilité qui incombait aux partisans d'une politique d'attente et d'observation, et qu'il ait négligé de transmettre au ministère plusieurs documents importants, de nature à hâter et à éclairer sa décision. C'est du moins ce qui res-

F sort des conférences que, en juin 189^, M. de Vernéville, Résident Supérieur au Cambodge, eutj à différentes reprises, avec M. Lebon, alors soussecrétaire d'État aux colonies dans le cabinet de M. Casimir Périer.

La situation, au commencement du printemps 1893, se résumait ainsi :

Dans le Thanhoa, les Siamois occupaient les quatre huyèn de Samtu, Manruy, Samna et Trinhco, avec sept postes militaires d'un effectif total approximatif de 350 soldats.

Dans le Tranninh, ils occupaient le phu de Thongduong.

Dans les huyèn de Camcot et Cam Mon, cinq Cents Siamois tenaient garnison sur divers points. I-e huyèn de Camlo était complètement envahi et organisé à la siamoise.

Dans le Binhdinh seul, la situation n'avait pas empiré (i).

Malgré notre désir de temporisation, malgré les efforts faits pour éviter une action directe, l'occupation siamoise en était venue à un point

(1) Rapport de M. Brière à M. de Lanessan : 2 avril 1893, n*244. Télégramme du même au même : 8 avril 1893 (confidentiel). Lettre du Chomuc de Tranninh (23 février 1893). Lettres du conseil secret au résident supérieur en Annam (8 février et 9 mars 1893).

tel, que notre silence allait équivaloir à une r dation de notre droit et à une acceptatior prétentions siamoises.

Le dernier délai était dépassé : il était t d'agir.

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