‹ L'affaire de Siam, 1886-1896Chapitre 20 sur 26 · PÉRIODE D'INTERVENTION · texte numérisé non relu

PÉRIODE D'INTERVENTION

)n sait que, depuis que M, Pavie, nommé congénéral, faisait dans le Laos et la Birmanie suite de missions qui ont illustré sa carrière, Massie, pharmacien de la marine, avait été j à la gérance du vice-consulat de Luang Praig. Les pièces officielles relataient même l'atue à main armée dont il avait été l'objet penit le voyage qu'il fit, au commencement de ^i, au travers de l'Annam et du pays contesté, ir rejoindre son poste. Ce n'était point là une rée en fonctions bien engageante, ^lus rebutantes encore furent les fonctions îs-memes. Il serait difficile de le bien préciser ' des faits détaillés. Par l'éloignement de sa iidence, M. Massie ne pouvait être en corres- ^dance qu'avec le gouvernement du Protectoou celui de la Métropole ; on sait quel cas le îmier faisait des rapports qui lui étaient adres-

ses sur la question siamoise, et comment le second, longtemps abusé et incrédule, attachait peu d'importance à la dénonciation deê plus graves symptômes. M. Massie, réduit à la solitude, ne pouvait donc faire parvenir à personne l'expression de ses craintes, et le puissant leviei de l'opinion lui faisait ainsi défaut. Il fallut h visite que le prince Henri d'Orléans fit à Luan; Prabang, en avril 1892, pour que les affront infligés à nos agents fussent publiés, et les doi leurs patriotiques de Massie, connues.

« On se prive, on boit de l'eau, on vît éconc^ - « miquement au Consulat de France ; M. MassL ^ <( dépense les trois quarts de son traitement ^^l <( ses économies pour arracher aux Siamois d^^ « exilés annamites, et obtenir pour eux justice. « Vous voyez, dit M. Massie, à quoi j'en suis « réduit; c'est toujours à recommencer. Dans « les villages, les drapeaux tricolores portent des « queues de poisson en signe de raillerie. J'écris « à Bangkok; j'écris à Paris; j'entasse rapports <( sur rapports ; invariablement on me répond : « Faites de votre mieux, mais ne risquez rien, « surtout pas d'affaires. Pourquoi payer des « agents si on leur enlève tout pouvoir? Nous « ne sommes soutenus que pour l'inaction ; vous « savez l'impuissance qu'il y a à faire respecter

« nos droits; ce que vous voyez et savez n*est « rien auprès de ce qui est ; mais je vais rentrer « en France ; nous verrons si la Chambre, îns- « truite de ce qui se passe à la frontière de Siam, « permettra qu'on continue à nous laisser insul- ^ ter, humilier, bafouer, chasser comme nous le « sommes. »

(Lettre du prince Henri d'Orléans à la « PoU^ tique Coloniale » Janvier iSgS),

Ce que M. Massie disait au prince Henri d'Orléans, nos agents le savaient à Bangkok et à Hanoï, mais le bruit n'en allait pas plus loin. Or, en mars 1898, la nouvelle éclata en France que M. Massie était mort subitement à Bassac, alors qu'il descendait le grand fleuve pour rentrer en Cocbinchine. Un accès de fièvre ou d'aliénation passagère, on ne sut pas bien au juste lequel. Occasionna ce retentissant suicide, auquel ne furent certainement pas étrangers les soucis et les tracas de toute nature qui avaient assailli sans ïelâche le malheureux Massie pendant son séjour à Luang Prabang. Toujours est-il que l'opinion publique se passionna autour de ce dramatique incident, et que M. Deloncle en prit texte pour porter devant le Parlement l'historique de la question siamoise, et réclamer la lumière sur nos droits et une énergique action

pour les faire respecter. La disparition tragiqi de l'agent français était la meilleure des entréi en matière ; c'est ainsi que ce bon serviteur f plus utile par sa mort que par sa vie au pa; dans lequel il avait en vain cherché à mainten rintégrité de l'influence nationale. L'éloquen plaidoirie de M. Deloncle et l'émotion des Chai bres emportèrent les scrupules du Gouvernemei et, dans une séance qui restera mémorable po l'histoire de l'Indo-Chine française, l'initiative l'action immédiate sur les frontières du Siî furent votées à la presque unanimité, sous r serve que le Gouvernement emploierait les moye qu'il jugerait les meilleurs pour mener à bon fin l'entreprise, rapidement, avec le moins d'à gent dépensé et de sang versé.

Parfaitement connue dans sa valeur, limil dans son champ d'action, et depuis longtem étudiée dans les rapports les plus clairs, l'inte vention à laquelle le gouvernement français ven de se décider ne laissait guère d'hésitation df le choix des moyens à employer. Les plus ra des, les plus sûrs, et en même temps les mo:

coûteux étaient ceux dont le Protectorat dis] sait sur place. Nos agents avaient déclaré ma

tes fois quMs étaient sufTisants, et qu'ils devaient Têtre encore, malgré que nos tergiversations eussent laissé à la résistance que nous devions rencontrer le temps de prendre corps. Une expédition, préparée dans la métropole, eût certainement paru fort disproportionnée avec le but à atteindre, et eût provoqué dans le corps électoral une émotion que les circonstances ne méritaient pas d'exciter. D'ailleurs, en cas de conflit possible, Tescadre française de l'Extrême-Orient devait être prête à se porter sur Bangkok, ou à fournir des renforts aux points menacés. Le jouvernement s'en tint donc à une action directe des forces personnelles du Protectorat, ainsi que 'e conseillait depuis longtemps les personnalités ^t les feuilles coloniales.

« 11 ne s'agit, disait l'une d'elles, ni de se bat-

* tre ni de tenter un coup de force, mais sim-

^ plement de paraître, et toute cette fantasma-

^ 9orie s'évanouira. Mais insistons là-dessus

^ pour éviter la confusion que l'on ferait, en

^< Croyant qu'il faille faire une campagne, ou

^^ entamer une opération de guerre. Dans le

^ Laos, moins encore qu'ailleurs, il ne faut pas

^^ ^e soldats. Quatre cents gardes, conduits en

^ Quatre groupes par quatre Européens détermi-

^ xiés, sous un chef administratif et politique,

« tiendraient facflement, sans avoir à tirer ui < coup de fusil, les points principaux du € khong > (Revae française. Les empiète des Siamois, i^ mars iSgS).

n est curieux de constater que les ordres nés par le gouvernement français au eh Protectorat conduisirent précisément à Te tion préconisée parla « Revae française ^^^ ^ télégraphiquement du rôle qu'il allait a^ jouer, M. de Lanessan établit les princip l'intervention immédiate dans une lettre q porter à M. Brière par un aide-de-camp, capitaine Le Vasseur, et dont nous résume les données :

« SaTgon, 21 mars iSgS... Le gouvern « m'informe qu'il est décidé à réprimer le 4ç piètemenls des Siamois. Je pense que cel « relativement facile. Mais je crains que, « dant que nous agirons dans le bas fleu\ « Siamois ne cherchent à nous créer des « mis dans l'Annam. Il faut que tous nos j « des frontières soient renforcés. Si je me ( « à opérer en même temps partout, il fa « que nos postes pussent contraindre cet « Siamois à se retirer sans avoir à livrer « bat. Il faut que la force brutale joue le « dre rôle possible. Cela ne sera possible

tous sommes en iK)mbre suffisant pour en im- )oser aux autres. Il faut que les chefs de poste nforment de suite les habitants que le Gouverlement est décidé à les protéger très efRcaccnent. 11 faut grouper autour de nous les habiants des montagnes, et gagner leur sympathie >ar tous les moyens, 11 faut faire étudier les leilleurs tracés des routes qui joignent TAnam auMékhong. Je vous prie de tout compul* sr, de tout réunir, de faire faire des copies des racés les plus utiles, de choisir, dès à présent, uelques bons inspecteurs des gardes pour parourir ces tracés, les rectifier, et faire des étules pour la construction des routes... Lesopéations devront être dirigées par un résident choisi, calme et agissant dans des conditions rès nettement détermiates. »

3n peut voir, par le texte de cette letcr^, que

de Lanessan se rangeait, du premier mouve- ^nt,au système d'opérations prévu depuis longïips par les administrateurs locaux, et sommaiment indiqué par l'issue de la discussion des lambres; mais aux dernières recommandations ' cette missive, spécialement eh ce qui concerne

rôle des inspecteurs, on constatera que M, de inessan croyait que tout était à faire concernant

topographie, l'étude des routes, les reconnais-

sances, le choix des moyens et des hommes ; semblait donc qu'il ignorât l'existence même de rapports nombreux qu'il recevait sur la questioji depuis deux ans, et qu'il méconnût ou oubliât les patients et pénibles efforts des dernières années qui remplissent toute la période d'observation; if semblait qu'il eût ignoré les missions de MM. Luce, Garnier, Odend'hal et Grosgurin, et que ce8 messieurs étaient implicitement désignés déjà pour parcourir, entête de nos postes, les routes qulls avaient découvertes et décrites. Nous ne tenons pas à insister sur ce point, autrement que pour faire ressortir une fois déplus le détachementque le Gouverneur avait montré personnellement visà-vis de la question des frontières.

Quand il s'agit d'envoyer jusqu'au Mékhong des détachements de troupes relativement considérables, suivis ou rejoints par des convois de ravitaillement périodiques, le choix des chemins d'accès et de parcours dans ce pays neuf ne devait pas être indifférent. Du Laos septentrional au Laos médian et au Laos inférieur, nombre de routes^ inégalement valables, traversaient les montagnes, les pays de forêts et de clairières, et longeaient les bords capricieux des rivières centrales. Le

lus élevé de ces chemins partait de LaFchau, et, 11 trente étapes gagnait Xienhong, sur le Mé- :hong, à travers des pays montueux, d'une sinjulière orographie, et le long d'une frontière mal léflnie avec la Chine.

Cette route, qui passe notamment par les pays i culture d'un thé spécial (i) et par les centres leMuongcha, Poufang, Talysin,MuongouetLosan- :hu, a été complètement décrite par le prince Henri d'Orléans (2). Elle était beaucoup trop iîxcentrique. Même remarque pour la roule de Dienbienphu à Luang-Prabang, décrite minutieusement dans le même ouvrage, et qui eût conraint les troupes à de longues et pénibles marches à travers les Seize Chaus. Une route infiniment plus importante était celle qui, de Thanhoa, lenait à Xienkouang, et de là se ramifiait pour Iteindre différents points du Mékhong.

Après avoir traversé les chaus de Thoain- Uyen, et de Thuongxuan, cet itinéraire franhissait les chaînes intermédiaires au col de aenrjdi (1000 m.), vers Muongxamthay, descen-

(i) Camhôm Dcovantri a envoyé aux expositions de Hanoi les ivers spécimens de ce thé de montagne.

(«)« Autour du Tonkin » (Calmann Lévy), pages 541, 608 et

dait au sud, par Muongna et Muonglaii, rejoibdre là vallée du Songea, franchissait, entre des affluents de ce dernier, le mauvais passage do Sam Senan (1650 m.), et atteignait enfin la chatne intérieure de rAnnam, à l'ouest de Muongthé, ao col de Muongpan (i3oo m.), d'où elle rejoignait la vallée du Namnhiep, affluent du Mékhong, et descendait tranquillement sur Xiengcouang. La longueur de cette route et le nombre des franchissements de montagne la firent rejeter.

De Xiengcouang, on se rendait, par un petit seuil montagneux à Borikan, et de Borikan à Muong Patchoum (e long du Namsam. On atteignait aussi par là Vienchan, l'ancienne capitale politique du Laos, avant l'invasion de 1827, et qui était demeuré, parmi ses ruines, le sanctuaire ▼énéré de l'Ouest, et le centre des écoles de» bonzes. De Xiengcouang, par Muonghô, on passait le col de Vanghin, entre le Nanmhiep et le Nammang ; puis, par Muonghôm et le col de Xampong, on tombait sur le Namngoum, sur le district de Tourakom, et enfin sur Vienchan, son lac intérieur et le Mékhoag. Cette route de Thanhoa à Vienchan était, avec celle des Seize Chaus sur Xienghong, la plus longue et la plus accidentée de la Péninsule.

La route de Vinh à Cam Mon joignait les deux

ersants entre Nganpho, sur le Songea, et Namao, sur le Namhinboun, par le col de Hopham [280 m.). Elle avait été étudiée et reconnue favoîble par M. le résident Luce.

La route de Hatinh à Lakhôn,.un peu plus Ionue et moins parcourue et connue, franchissait, u-dessus de Quihop, le col deDongnoî (800 m.), ers Muongnoî^ sur le Namhinboun, et le col des ouhac, qui la jetait dans la grande vallée du Seangfaï. C'était le chemin reconnu et préconisé ar M. le résident Lemire.

La route de Quangtrî à Songkhon, par le Nuiencoc et le col d'Ailao (4io m.) rejoignait les vières de Hué à la Tchepon et au Sebanghien.

'était ranclenne grande route commerciale entre Annam et le Laos, à l'époque où des relations Iroites existaient entre les deux pays. Décrite ar M. J. lîormand, elle avait dès longtemps atré l'attention de nos agents : M. le Résident Supéeur Brière et la cour de Hué la désignaient )mrne préférable à toutes les autres sous toils s rapports.

Il n'y avait plus qu'à signaler pour mémoire les entiers qui, du Quangnam et du Binhdinh, meaient au Bla par le col de Nuocsaï (i.ioo m.), les lissions catholiques, et à la vallée du Sékong. 'û les mentionnant, M. le résident d'Albaret fai-

sait ressortir, à cause de leur excentricité, 1^ inutilisation probable.

Mais le mode d'invasion des Siamois était e core le meilleur guide dans le choix des routes suivre. Experts dans les débouchés de leurpropr pays et guidés de plus par les Laotiens intimidés les deux voies qu'ils avaient prises pour leur tentatives d'invasion étaient certainement les plu avantageuses. Dé plus, comme on désirait agi avec rapidité et audace, et que l'on comptait sur tout sur la surprise et l'effroi des Siamois pou: assurer le succès de l'entreprise, il valait iniew aborder de front leurs positions que de tâcher d( les isoler en passant tout autour d'elles. Indépendamment de la démonstration que le Gouvernement français ordonnait de faire au nord du Cambodge, c'étaient donc les deux chemins de Cammôn et d'Âilao qui se trouvaient indiqués comme voies, et les points de Kemmarat et de Songkhôo comme objectifs sur le Mékhong. C'est à quoi se résolut le gouvernement de M. de Lanessao, e^ on verra, aux instructions détaillées qu'il fit par venir aux chefs administratifs et militaires des mouvements qui se préparaient, qu'il entendait exécuter entièrement les instructions de lamétro' pôle, et n'en point sortir. Après avoir ainsi encouru, pour plusieurs raisons, la responsabilité

hésitations fâcheuses de la période d'obseron, il se dégageait ainsi de la responsabilité la période d'action, soit qu'il se jugeât peu ipétent, soit (fu'il eût trouvé ainsi un dernier i'cn de manifester sa désapprobation de la mare dont les événements étaient conduits.

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