‹ L'affaire de Siam, 1886-1896Chapitre 24 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LES QUESTIONS DU CAMBODGE ET DU HAUT MEKHONG DU 3 OCTOBRE 1893 AU 17 JANVIER 1896.

Le traité du 3 octobre 1893 fut suivi d'une convention commerciale en date du i«' mars, convention prévue au dernier article du traité.

Celte convention remplaçait la convention signée le 15 avril 1856 par M. de Montigny, et dont on trouve le texte entier dans le livre de M. Meyniard sur nos relations avec le Siam jusqu'en 1870 (i).

(i) Voici les clauses les plus intéressantes de cette convention si toufTuc :

Art. 5* — Les sujets français sont autorisés à se transporter dans le royaume de Siam, à acheter et à vendre des marchandises. Mais ils ne pourront résider d'une manière permanente qu'à Bangkok et, autour de celte ville, dans un rayon d'une étendue égale à l'espace parcouru en 24 heures parles bateaux du pays- Lorsqu'ils voudront acheter des terrains, il sera nécessaire qu'ils y soient autorisés spécialement par le gouvernement Siamois.

Art, 9. — Lorsque les Français voudront dépasser les limites fixées au présent traité, ils devront se procurer un passe-port, qui leur sera délivré par les autorités siamoises. Les Français

On avait, à un certain moment, espéré que ]VI. Harmand serait envoyé à Bangkok pour discuter sur place cette convention commerciale qui devait, dans l'esprit des coloniaux, être le plus puissant instrument de notre influence au Siam. Cette con-i vention, dès l'abord, ne devait pas être une suite! de clauses douanières et commerciales, mais bien rinstrument à l'aide duquel les Français pouvaient faire le Siam à leur image. Son signataire devait viser à autre chose qu'à une simple transaction, de négoce. Sous la forme de ballots de marchaih dises, de droits d'importation et d'exportation, de licences de concessions, de délimitations doua* nières, c'était l'influence coloniale française prenant son essor dans le royaume siamois, c'était le conseil politique et l'assimilation administra-

qui ne seraient pas munis de cette passe devrcml être arrêtés par les autorités siamoises.

Art, I7. --> Moyennant les droits d'importation et d^ezportadiion, les navires français seront exemptés de toate taxe. La taxe des droits à percevoir comprend 66 articles parmi lesquels les peaux sont taxées à 10 0/0 de leur valeur, le coton à 10 0/0, les Icfjumes secs, la soie et la cire à 9 0/0, et toutes les marchandises non comprises dans les articles détaillés, à 3 o/o.

La convention additionnelle de 1856 porte que le capitaine de tout navire français doit déclarer l'arrivée de son bâtiment à Paknam ; après a^oir jeté l'ancre, il doit remettre aux agents de douanes siamoises, ses munitions et ses canons, qui doivent être déposés à terre. — A la sortie, le navire sera inspecté parles . ajouts de la douane de Paknam

tive, rinvasion des mœurs et deé émigrations se cachant derrière les droits de séjour et d'habitation. Il était impossible, pour une tâche aussi délicate, de trouver un meilleur diplomate que M. Harmand. Malheureusement une question d'influence personnelle, soulevée par M. le Myre de Vilers, écarta M. Harmand ;une question d'économie budgétaire fit rejeter le projet de l'envoi au Siam d'une mission extraordinaire ; et le traité, réduit à sa simple valeur d'une convention commerciale, fut signé à Paris par-M.IIano taux, alors directeur des affaires commerciales au ministère des Affaires étrangères, et le prince Vadhana, ambassadeur de Siam à Paris et à Londres, sur les conseils du Foreign Office, et avec l'aide de sir Wilberforce Wyke.

Cette convention, qui n'est pas plus avantageuse qu'on ne le pouvait attendre de diplomates orientaux, doublés de conseillers anglais, confirme la tendance de l'article 8 du traité du 3 octobre, relativement à l'établissement de conseils français à Muongnan et à Korat. Nous nous rendions ainsi maîtres de la route des caravanes de Ssémao à Bangkok par Xiengsen et Muongnan, et de la route de Luang prabang à Bangkok par Outaradit et Korat.

Dans le même ordre d'idées, le gouvernement

français attachait une très grande importance à la neutralisation politique et fiscale d'une largejur de 25 kilomètres sur la rive droite du Mékhong. M. Hanotaux obtint en outre — ce qui peut devenir une arme sérieuse entre nos mains — l'autorisation de tout établissement ultérieur de chancellerie ou consulat français dans Tune quelconque des villes de l'intérieur du Siam. Mais cette institution ne pouvait porter ses fruits que si la clause en question avait stipulé que les consuls français au Sidm représenteraient tous les Européens installés dans leurs villes consulaires, et présideraient les tribunaux mixtes d'où devaient ressortir toutes les affaires de justice commerciale que pouvait soulever l'établissement au Siam de nos nationaux et des Européens.

La lettre du traité du 3 octobre 1898, en ce qui concerne la nouvelle délimitation entre la France et le Siam, a besoin, dans son ambigûité et son élasticité, de l'interprétation que lui fournit le texte de l'ultimatum du 3o juillet 1898, accepté par le Siam. D'après ce texte, le Mékhong forme la limite entre l'Indo-Chine française et le Siam, depuis le point où il sort de la Chine jusqu'au point où il entre dans le Cambodge.

Le point où le Mékhong sort de la Chine est la chose du monde la plus vague et la moins bien déterminée. La Chine ignore jusqu'où descend la frontière de la préfecture de Pou Eul et de son territoire de Ssemao. La France ignore jusqu'où TAnnam a jadis poussé son protectorat sur les deux rives du Mékhong. Les Etats Shans, rive gauche et rive droite, ignorent jusqu'à quel point la destruction du royaume du Laos en 1827 leur donne le droit de vivre. Le Siam ignore le produit personnel et le résultat effectif de ses anciens brigandages dans ses régions. Une question était ainsi soulevée, infiniment délicate et grave, qu'un trait de plume eût pu résoudre en 1898, et qui se présente aujourd'hui, embrouillée de toutes les complications diplomatiques, et aggravée de toutes les ambitions voisines imprudemment réveillées.

Le point où le Mékhong entre au Cambodge est infiniment plus facile à préciser. Les spoliations dont le Cambodge a été victime sont assez récentes pour être présentes à toutes les mémoires, et assez douloureuses pour que le roi Norodom ait donné le surnom d' « Alsace-Lorraine de l'Indo- Chine » aux territoires qui lui ont été induement enlevés en 1867. Chacun s'attendait à ce que ces territoires fissent en 1898, retour à leur posses-

seur naturel. Mais il n'y a, dans le traité, qu*un acheminement fort lent à ce résultat, par Toccupation de Çhantaboun, et par la neutralisation de Battambang et d'Angkor Siemreap. Il est donc nécessaire d'appuyer une fois sur ce point de droit international, pour n'y plus jamais revenir qu'au jour de l'exécution, sans qu'aucun doute soii jamais possible sur la légitimité de cette réintégration si tardive des provinces perdues dans notre domaine colonial.

$ I. — La question du haut Mékhong {3 vrtnhre

i6 janvier i8g6).

Le lendemain même de l'acceptation de l'ullîniafum par le Siam, les journaux ofjQcieux anglais faisaient paraître une note pleine de réserve et d'ambiguité : Sir Edward Grey, à la Chambre des Communes, répondait aux questions irritées de sir Richard Temple, de M. Balfour et de M. Curzon, que « les intérêts anglais n'avaient reçu aucune atteinte, que la création d'une zone neutre préviendrait tout contact immédiat entre « les territoires anglais et les territoires français, « et que, à ce point de vue, l'avenir était sauve* « gardé. »

Il faut savoir, au cas particulier, où remontait l'idée première de cette zone neutre, et, en thèse générale, dans quelles conditions un pays peut avantageusement en demander ou en accepter rétablissement.

Lorsque deux puissances d'égale force et d'égale extensibilité développent leur action sur des territoires rapprochés les uns des autres, et que leurs droits à des frontières communes sont bagues ou mal assis, il est de l'intérêt de chacune d'elles de consentir à l'établissement d'une zone Neutre, où s'exerce la puissance fictive d'un troisième État moins intéressé, ou d'un Souverain iï^dépendant, créé pour la circonstance. Les puissances créatrices se portent garantes réciproques de rintégrité de leur création et s'interdisent le droit de guerre avec elle ou par son moyen. Ci'est véritablement là I' « État Tampon », où s'adoucissent et se perdent les chocs des influences poussées à la rencontre les unes des autres \par des intérêts non parallèles. En Europe, la ^Suisse et la Belgique doivent leur existence à îrappUcation, sur une grande échelle, de la théo- • rie des zones neutres. Elles étaient des boulevards opposés aux puissances d'invasion que furent la France et l'Empire Germanique.

Cet exemple indique bien le but que recher-

chent les Etats intéressés dans rétablissement des zones neutres. Au cas particulier des zones neutres dans les colonies et les sphères d'influence européennes en Asie ou en Afrique, la question semble se compliquer gravement. Dans de tels pays, les zones neutres ne répondent à aucun besoin intrinsèque des régions qui les forment. Aucune nationalité n'en unit les habitants, aucuns intérêts communs n'en dirigent la politique ; aucune unité intellectuelle, aucune force matérielle n'en font des peuples ni des Etats capables de vivre par eux-mêmes. L'existence factice qui leur est prêtée, l'organisation temporaire qui leur est donnée, ont besoin d'un perpétuel concours et d'une perpétuelle surveillance* pour ne pas périr ou se désagréger. La zone neutre de pays lointains et d'habitants rares tombe forcément sous , une suzeraineté eflective, tout en conservant son indépendance apparente. Etcette suzeraineté vient naturellement à celle des deux puissances européennes voisines qui met le plus d'argent dans ses entre|)rises, envoie le plus de colons dans ses territoires, et les y soutient avec le plus de constance et d'énergie.

Ce simple exposé suffit pour démontrer puissamment que l'intérêt de la France est qu'il n'y ait entre elle et ses- voisins, et spécialement FAn-

glelerre, aucune zone neutre, sous quelque nom et quelque régime qu'on tâche à la dissimuler.

Au cas particulier des intérêts européens sur les hauts fleuves deTIndo-Chine, Saluen, Méinam et Mékhong, la situation politique des nations en jeu fit passer la question par différentes phases, pour chacune desquelles intervint à son heure la proposition d'une solution,

La première détermination des influences européennes dans rindo -Chine est due à la mission Lagrée-Garnier ; le remarquable rapport qu'elle fournit en i8C8 concluait à ce que l'Indo-Chine était « comme une main, dont les cinq doigts (les cinq grands fleuves) élaientou devaient être Français. »

Les cinq fleuves auxquels Garnier faisait allusion étaient le Fleuve Rouge, le Mékhong, le Méinam, la Saluen et l'Iraouaddy. C'est ce rêve que, après l'interruption que nous valut la guerre franco-allemande, Garnier poursuivit au Tonkin, et dont il réalisa la cinquième partie jusqu'à sa mort tragique en iSyS. Malheureusement les dix années qui suivirent nous virent inoccupés. Et, pendant ce temps, l'Angleterre s'étendait sur la côte deTenasserim, et s'emparait de l'Iraouaddy. La Chine même, de son côté, s'emparait effecti-

vement du cours du Mékhong jusqu'à Xienhong, que Garnier avait jadis occupé.

En 1884, les Anglais s'approprièrent la haute Birmanie à la suite d'un de ces coups de force coloniaux dont ils ont le secret (i).Les difficultés que nous rencontrions alors au Tonkin, le peu dé dispositions qu'avait alors le Parlement pour les expéditions lointaines, ne permirent pas à M. Jules Ferry de prendre les mesures préservatrices qu'il eût voulu, et de conserver intact le projet de Francis Garnier. Mais il demanda à l'Angleterre, et il obtint d'elle, avant que les soldats de l'Inde tirassent un seul coup de fusil contre les partisans du roi Thibau, la convention du 16 juillet i884, par laquelle les Anglais reconnaissaient n'avoir aucun droit sur les Etats Shans, et s'engagaient à considérer tout le bassin du Mékhong comme faisant partie de la sphère d'action française (a).

En conséquence de cette renonciation, et vu les difficultés de la campagne dans la haute Birmanie, Jules Ferry proposa alors l'établissement d'une zone neutre entre la récente conquête an-

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