‹ L'affaire de Siam, 1886-1896Chapitre 25 sur 26 · I. Voir la « Conque de la Birmanie », par M. Ghailley Bert · texte numérisé non relu

I. Voir la « Conque de la Birmanie », par M. Ghailley Bert

2. L'inspection des cartes montre que la renonciation au bassin d(i Mékhong implique la renonciation au Méinam, qui est eo- (jloljé dans les terres du Mékhong par l'angle que fait celui'<*ci à

l'Ouest de Louang prabanQ.

glaise et les territoires visés au traité du i6 juillet 1884. Cette zone neutre devait se composer des restes de la haute Birmanie encore indépei * dante, avec Bhamo, sur la Salaen, pour cap -laie, et servir d'asile aux princes birmans dépo>sédés.

L'Angleterre attendit, pour donner une réponse, la fin de la campagne de Birmanie ; et, quand elle fut victorieuse, elle rejeta la question, non pas comme impraticable, mais comme inopportune.

En effet, l'établissement d'une zone neutre néces» site la renonciation, sinon à des droits, du moins à des ambitions, et une nation victorieuse n'est favorable à aucune renonciation. Aussi l'Angleterre n'eut garde de donner satisfaction à Jules Ferry, et, tout en conservant le principe théorique pour le jour où elle pourrait en avoir besoin pour elle-même, elle en ajourna indéfinimentPap* plication. La chute du Ministère Ferry, les embarras de toutes sortes qui nous assaillirent au Tonkin et en Annam, firent* que le gouvernement français ne put pousser la proposition de l'Etat neutre aussi énergiquement qu'il eût été désirable ; et,^ peu à peu, usant très logiquement de notre indifférence, les Anglais réduisirent en colonies et en protectorats les territoires que Jules Ferry proposait de neutraliser, et leur donnèrent comme

capitale ce Bhamo, dont, il devait être fait une barrière entre eux et nous.

Les Etats Shans subirent peu à peu leur hautaine influence; les petits chefs des Xieng,que le coup de force tenté sur eux par le Siaih en 1827 avait laissés sans direction générale et hors de toute confédération, durent subir tantôt des visiteurs, tantôt des conseillers, tantôt des résidents anglais. Et le prince de Xienhong, à qui, contrairement à nos droits reconnus en 1868, les Chinois s'étaient administrativement imposés, vit sa vassahté reconnue par l'Angleterre, en gage d'une rectification de frontière que le gouvernement de l'Inde obtint du côté de l'Iraouaddy. C'est ainsi que, sous nos yeux, l'Angleterre payait ses avantages avec nos territoires, que, sans en rien dire, elle adjugeait à d'autres. La lente infiltration anglaise continua ainsi jusqu'en 1892 : IIolt-Hallet, Archer, Colquhoun en furent les principaux pionniers; lord Churchill, sir Temple, M. Curzon en furent les plus ardents coryphées. Et, dès 1891, l'Angleterre putinstaller un «commissioner » ou résident général dans ces Etats Shans, que, en i884, elle reconnaissait officielliMnent comme soumis à notre influence, et compris dans notre sphère d'action.

Vinrent les agressions du Siam et leur répres-

sîon, et la réclamation de notre droit jusques et y compris le Mékhong. Cette reprise nous mettait au point de vue de Tinfluence immédiate, à la tête des nations Européennes en Extrême- Orient, et précisément dans la situation qu'occupait l'Angleterre en 1885, après la conquête de la Birmanie. Les valeurs des choses étaient interverties : les rôles changèrent immédiatement. Cette zone neutre, dont les Anglais ne voulaient à aucun prix depuis sept ans, leur apparut soudain comme la meilleure solution possible de la question des hauts fleuves îndo-chinois; et ils la réclamèrent immédiatement avec la ténacité et la morgue qu'ils mettent à toutes leurs manifestations. Or, le rôle de la France était parfaitement indiqué; il consistait à jouer vis-à-vis de l'Angleterre demanderesse, le rôle qu'avait joué l'Angleterre victorieuse vis-à-vis de la France, c'est-à-dire, à fermer l'oreille à toute proposition de nature à restreindre son action actuelle, et les avantages que lui concédait le récent traité. Les déclarations non-ambiguês du Foreign Office, et le silence approbateur par lequel elles furent accueillies en France, permettent de croire que M. Develle ne se montra à la hauteur ni des circonstances, ni de son devoir; sans discussion aucune, il consentit dans un protocole, à

l'établissement d'une zone neutre; il ne voyait point sans doute que cet établissement, réclamé jadis comme un avantage par nous, tournait à notre détriment depuis que notre situation avait changé. Cette ignorance est la seule cause, mais bien mauvaise, d'un tel mépris de nos intérêts.

Où devait s'étendre cette zone neutre ? Les Français prétendaient justement que, du moment qu'on avait fait la maladresse d'y consentir, on ne devait sous aucun prétexte y faire participer des territoires que le traité du 3 octobre venait de rendre français. Les Anglais prétendaient que la semi-indépendance des Xieiig Shans était une bonne place pour la zone neutre, et que, puisque ces Xiengs étaient coupés par le cours du Mékhong, la zone neutre devait également s'étendre sur les deux rives du Mékhong. M. Develle eut l'immense tort de laisser s'accréditer en Angleterre, l'opinion que nous consentirions à un tel arrangement. Ëes Anglais poussèrent même alors leurs prétentions jusqu'à vouloir nous imposer la neutralisation de Luangprabang (i).

C'est à ce moment qu'il fut convenu, entre M. De*" velle et lord Duflferin, que, dans la saisoa favo-

(1) Voir lo Journal l'Estafette, 22 octobre id9a U République française, 5 août et 12 août 1893.

ible de 18949 une commission anglo-française ^monterait le Mékhong et examinerait «mr place s droits de la France aux deux rires du fleuve, \ les moyens de terminer pacifiquement le diffé- ;nd. M. Pavie devait présider la commission ançaise, où M. Lefèvre Pontalis représentait les flfaires étrangères; M.Scott, ministre d*Angle- Tre à Bangkok devait présider la mission anlaise, dont faisaient partie plusieurs fonctionaires anglais (commissioners) de la Birmanie, itre autres, M. Stirling, ainsi que le capitaine olville et un fort détachement du i** régiment ourkha. Un tel arrangement consacrait notre înonciation éventuelle à nos droits les plus clairs t les mieux défendus jadis; la valeur du sacrice fait, surtout en ce qui concernait notre situa-, on morale, était immense. Il n'était malfaeureusment que le prélude d'autres sacrifices que les irconstances allaient nous imposer.

La chute du ministère dont M. Develle faisait artie, l'entrée aux affaires de M. Casimir Périer

endit un peu de vigueur aux Affaires étrange-* es concernant rindo-Ckine. Au mois de dScem« re 1893, M. Deloncle, député des Basses-Alpes, ommençait une campagne vigoureuse contre le

principe même de TEtat Tampon et contre le malencontreux protocole qui l'acceptait.

La commission anglo-française, que présidaient MM. Pavie et Scott, n'en fut pas moins nommée et se mit à l'œuvre dès avril i894.

A ce moment, l'Angleterre opinait pour que la zone neutre fût mise sous le protectorat chinois. Elle espérait ainsi la faire échapper à l'influence française, et la faire rentrer en son action propre, à cause de la reconnaissance qu'elle supposait que la Chine devait lui avoir, depuis la convention où la vice-royauté de l'Inde acceptait les mandarins chinois à Xien-Hong.

Les travaux de la mission anglo-française ont été résumés dans une lettre particulière, trop complète pour que nous y suppléions c» quoi que ce soit, et à laquelle nous empruntons les détails qui suivent (1) :

MM. Pavie, Lefèvre-Pontalis, Rivière, Caillai, Seauve, Vdcle, Thomassin et Lefèvre, quittèrent Lai Chau le i®'' décembre ISgS, vers Muong Lé et Muong Hop (rive droite de la Rivière Noire). En môme temps, M. Garanger, commissaire du gouvernement à Muong Ahin, se dirigeait de Muong Hou vers les montagnes des Sibsongpan-

(1) Consulter aussi le Bulletin de la Sociêlê de Géographie commerciale, 1895, tome XVII, § 9, pages 737 et suivantes.

nas, et devait rallier la commission anglaise à Mnon(j Siiig. M. Pavie atteignit de son côté Muojig Sing par la rive gauche du Mékhong. Enfin, M. Leievre-Pontalis descendit le Nam Ou, le Nam Pak, le Namta, entra sur le territoire de Muong Nau, et rejoignit Muong Sing par la route du Sud, fort inexplorée, qui ne lui permit d'arriver aux rendez-vous que le 14 janvier 1895. La commission anglaise, composée de MM. Scott, Varry et Stirling, se réunit plusieurs fuis à la commission française. Le service topogrâphique anglais était aux mains du colonel Woodthorpe, assisté de MM. Walker et Ryder. Des coolies et des soldats gourkas étaient aux ordres de M. Lloyd.

On commença les opérations par la principauté de Kheng, dont les deux parties à Test et à l'Ouest du Mékhong furent visitées. Le fleuve luimôme fut exploré par le D^ Lefèvre, depuis le vingt-troisième degré jusqu'à Xienlap, où de sérieux rapides le rendent à peu près impraticable. Sur la rive droite, M. Pavie visita les frontières présumées des Xieng de Kheng et de Tong avec le Siuin ; sur la rive gauche, le capitaine Rivière . releva les lerritoires français de Sen et de Kheng. Le 28 mars, la commission se réunissait au complet à Xieiikliong pour établir ses conclusions. ;

Ainsi qu'il fallait s'y attendre, on ne se trouva d'accord sur aucun point, et les commissaires n'eurent plus qu'à se disperser, et à se rembarquer pour venir présentera leurs gouvernements respectifs leurs documents et leurs cartes. C'est ce que fit la commission française avec la bonne foi et la confiance un peu naïve qui caractérise toujours les rapports de nos nationaux avec les Anglais.

Ces derniers profitèrent immédiatement de notre longanimité et de nos imprudences : longanimité, dans le temps que nous perdîmes en discussions qui devaient être oiseuses; imprudences, dans l'autorisation que nous donnâmes aux escortes armées anglo-birmanes de parcourir les régions à neutraliser et nos propres territoires.

Sir Frédéric Friars, commissaire général de la haute Birmanie, fît proposer au gouvernement de la Reine d'utiliser les Ghourkas, mobilisés pour Tescorte de la commission anglaise, à l'occupation des territoires delà future zone neutre. Cette proposition, contraire au droit des gens et à l'honnêteté internationale, arriva en Angleterre précisément comme le ministère Rosebery venait de faire place au ministère Salisbury, où se trouvaient nos plus acharnés adversaires, MM. Cham-

berlaiii et Curzon. Sur rautorisation venue de Londres, sir Frédéric Friars fit envahir la principauté de Tong par 200 hommes du 1®' régiment ghourka, et déclara réunis à la haute Birmanie anglaise les portions des principautés de Tong et de Kheng, situés sur la rive droite du Mékhong. Et M. Stirling, à la tête d'une partie de ce détachement, passa sur la rive gauche du Mékhong et s'installa à Muongsing. Ce n'est pas que TAngleterre eût la prétention de s'installer en territoire français; mais c'était afin de pouvoir demander une compensation lorsque on exigerait d'elle l'évacuation de cette région.

Par ce mouvement rapide, par cette annexion imprévue de la rive droite du Mékhong, l'Angleterre reprenait, en juin 1895,1a situation prépondérante qu'elle avait perdue en octobre 189.3. Et le même jeu de bascule se reproduisit, auquenous perdons toujours quelque chose, sans y même gagner l'expérience de nos fautes. L'Angleterre repoussa dès lors le principe de l'Etat- Tampon, et déclara que, du moment que les territoires qui devaient former la zone neutre étaient tombés sous le protectorat anglais, point n'était besoin de zone neutre. C'est ainsi que M. Pavie fut joué malgré son énergie, que là commission anglo-française fut seulement un leurre éta-

LU pour laisser aux Anglais le temps de s'avancer jusqu'au Mékhong, et que, grâce à Tambiguilé et à la maladresse des termes du traité du 3 octobre 1898, nous perdîmes la situation matérielle et morale qu'il semblait au contraire devoir consacrer (1).

Le retour de M. Pavie en France (novembre 1895) devait hâter la solution deia question. Mais quels que puissent être les arguments de notre ministre, elle n'était pas résolue aussi formellenfient qu'elle eût pu l'être à Bangkok, si M. le Myre de Vilers avait songé à compléter Pinsufflsant traité que les Affaires Etrangères (cabinet de M. Jusserand) avaient préparé pour lui.

Une partie de la mission de M. Pavie consistait à régler avec la Chine la question, depuis longtemps pendante, de la frontière sud sinoannamite ; et la France s'y trouvait d'autant plus . intéressée^ que la principauté de Xienhong était depuis 1868, tombée aux mains de la Chine (2), et que l'Angleterre avait mis la Chine en avant pour la suzeraineté de TEtat-Tampon.

(1) Un accord a été conclu pour la rétrocession de Muongsiag

à la France.

(2) Xienghong est, depuis 18G8, rattaché au gouverncmeat du

tchefou de Pou Eul,

Le commandant Tournier, accompagné de MM. Sandre et Lugan fut chargé d'aller étudier, avec les commissaires chinois, le tracé de la frontière, depuis Long po, sur le fleuve Rouge, jusqu'au Mékhong ; le 26 novembre 1894, les opérations de cette mission commencèrent, avec M. Sainson, du consulat de Mongtze, comme interprète.

J'ai exposé ailleurs, et longuement, les droits que la France et l'Annam pouvaient faire valoir aux frontières du Yunnan, tant du côté de Ybang* que dans la région des Mantze, où habitent depuis un siècle les réfugiés politiques qui ont suivi les rois Lé dans leur chute (i). Mais il était surtout question ici des frontières du côté de la rivière Noire et du Mékhong ; il s'agissait surtout de démontrer une vérité, qui semble paradoxale, et à laquelle les Français s'accoutument mal, que les intérêts de la Chine et les nôtres peuvent s'accommoder et sont solidaires vis-à-vis les tentati- 1 ves venant du sud, de la part du Siam ou de l'Angleterre.

: La guerre sino-japonaise vint émerveille pour faire éclater cette vérité et pour donner une sanction diplomatique immédiate à la mission Tour-

(1) Voir la Politique Indo- Chinoise (Savinc éditeur), et Jndé' pendance Tonkinoise,

nier. On sait comment les événements de la guerre et les conditions extraordinaires du traité de Simonosaki forcèrent la France à entrer en ligne de concert avec la Russie et l'Allemagne. On sait comment les bons offices de ces trois puissances épargnèrent à la Chine un morcellement, qui eût été immanquablement suivi d'une révolution dynastique : on sait aussi comment le crédit français vint en aide aux finances chinoises pour le paiement de l'indemnité de guerre consentie au Japon.

C'étaient là d'éclatants services dont la Chine ne demandait qu'à se montrer reconnaissante ; et il faut déclarer que M. Gérard, notre ministre à Péking, saisit la manière la plus rapide d'en obtenir le gage matériel. La convention politique et commerciale qu'il obtint à cette occasion du gouvernement chinois fut vraiment remarquable; elle valut d'ailleurs à son auteur sa promotion à la première classe de ses fonctions.

La Chine nous cédait tous ses droits sur les territoires compris entre le haut Mékhong et son affluent de gauche, le Namou. Or, la source du Namou est par 23 degrés de latitude. Par la lettre même de la convention, la Chine reconnaît le 23° degré comme frontière entre le Namou et le Mékhong, c'esl-à-dire du méridien de Dienbien

à celui de Xienhoag. Tous les débouchés de la province de Yunnan tombent ainsi entre nos mains, depuis Laïchau jusqu'au Mékhong. Et il est impossible à d'autres puissances d'établir des débouchés artificiels sur la rire droite du fleuve, puisque il n'est plus flottable au nord deXienlapi

Mais cette convention empêche l'Angleterre de mettre la Chine en obstacle à nos projets, puisqu'elle renonce d'avance au rôle agressif que M. Curzon cherchait à lui faire jouer. On peut dire que la convention franco-chinoise a été, dans l'esprit des négociateurs chinois, faite surtout contre l'Angleterre, afin de lui montrer le ressentiment de la Chine à l'occasion du désintéressement que les Anglais ont affecté dans le règlement de la question ' sino-japonaise. Cette convention a pris le gouvernement anglais au dépourvu ; on s'en aperçut à la déclaration haineuse, mais embarrassée, que fit M. Curzon à la Chambre des Communes (i6 août 1895). Mais la France est trop proche des territoires qui viennent de lui être rendus, pour que, malgré toutes les lenteurs de la colonisation et de l'administration, ils puissent lui échapper encore une fois.

La convention commerciale additionnelle de ce traité portait, entr'autres, les dispositions suivan* tes :

Art. 7®^. — Le consulat de France à Xîenghong est mainlenu.

Art. 2. — Les villes de Lunchow, Hokhow et Mengtze (Yunnan), sont ouvertes à la France.

Art. 3. — Ssemao est ouvert au commerce et aux sujets français, ainsi que la voie commerciale, dite la route des Mandarins.

Art. ^. — Les ingénieurs français ont le droit d'étendre dans le Yunnan, les chemins de fer annamites.

Art. 6. — La France aura le droit d'établir des communications télégraphiques entre Muong Ahiri et Ssemao (i).

Il est donc de toute impossibilité désormais de faire une zone neutre avec »un territoire quelconque de la rive gauche du Mékhong. D'autre part les Anglais, qui ont enfin abouti à la rive droite, ne se verront pas sans peine frustrer du résultat

(1) Nous ne donnons ici, du traité franco-chinois du 25 juillet 1S95, que les stipulations intéressant le Yunnan etlesXieng. On trouvera les autres dans les journaux, etnotamment dansZe GaU" lois du 20 octobre 1895. Nous citons avec intention ce numéro. L'auteur, M. L. de Meur ville, trouve que le traité franco-chinois est un leurre, et pour le prouver, n'hésite pas à déclarer que Bhamo cl MoulmeTn setrouvent dans le Yunnan, alors qu'ils en sont éloignés de plus de sept cents kilomètres î Une telle ignorance, ou une telle mauvaise foi dans les discussions, empêche t de prendre attention aux conclusions qui en sont tiiées, et doivent mettre les coloniaux en garde contrôles théories de leurs auteurs.

de leurs efforts: II semble donc que la zone neutre soit une conception mort-née. Que fera donc M. Pavie, qui a remis ses documents au quai d'Orsay, et dont Ténergique caractère cherche certainement une revanche de Muongsing ? Il est de bonne justice que la France réclame et exige la constitution de cette zone neutre sur la seule rive droite du Mékhong ; elle pourra faire remarquer qu'elle soutient ainsi la thèse que, il y a quatre mois, les Anglais défendaient comme indispensable, et elle leur rend en outre l'inestimable service, si elle les tient éloignés du bassin du Mékhong, de leur faire inopinément observer la parole que lord Lyons, lord Granville et lord Dufferin nous ont solennellement engagée le i6 juillet i884.

Nous eussions souhaité que cela fût ainsi.

La question de l'intégrité de nos possessions sur la rive gauche du Mékhong fut puissamment aidée par le succès de la mission donnée au lieutenant de vaisseau Simon, et à son collègue, M. le .Vay. Il s'agissait de remonter le Mékhong avec des canonnières démontables. M. Simon s'en acquitta le mieux du monde. Depuis longtemps,

M. Paul Macey, du syndicat du haut Laos, avait

préconisé le transport par terre de ces canonnières, dans les biefs impraticables des fleuves. Sa personne avait été mal reçue, — comme le sont souvent les ouvriers de la première heure — mai3 son idée finit par être adoptée, et M. de Pontbellanger vit, dès 1898, les canonnières remonter, sur une voie Decauville, l'intérieur de la grande île de Khôn. Elles vinrent peu à peu à Banmucdahaa, à Kemmarat, à Vienchan. Partout les fonctionnaires français, échelonnés en enfants perdus sur ces rives lointaines, enregistraient et communiquaient Pimpression immense faite sur les populations parla vue de ces bateaux à vapeur armes, remontant librement le cours de ce fleuve, où n'avaient jamais passé que des radeaux et des pirogues. Le pavillon battant à la corne du Massic et du La Grandière faisait plus pour la puissance française que tous les discpurs et que bien des démonstrations territoriales. C'était une vraie prise de possession. Le 2 septembre 1895, le La (irandière arrivait à Luang prabang, couronnant ainsi du succès définitif une campagne menée avec une constance et un courage dignes des meilleures récompenses.

Au-delà de Luang-Prabang, les canonnières remontèrent jusqu'à ce coude que fait le Mékhong à la rencontre de la route de Xiengsen à Muong-

nan, et le temps n'est pas éloigné où, jusqu'à Xienglap, elles atteindront l'extrême limite de la navigabilité du fleuve, rendu français pour toujours et indiscutablement par leur présence (').

Il serait injuste d'abandonner la question du haut Mékhong sans signaler les travaux des fonctionnaires que le Protectorat y a récemment envoyés.

Un résident supérieur, M. Boulloche, quatre chanceliers, des inspecteurs des milices, des com^ missaires du gouvernement, installés aux points les plus importants, mais aussi les plus éloigpés et souvent les plus malsains, y consacrent, à l'extension du doniaine colonial de France, tout leur temps, leur intelligence et leur santé. Le projet de M. le Résident supérieur Brière — rendre au Laos détruit son hégémonie ancienne, rétablir la capitale religieuse et politique du bassin du Mékhong sur les ruines de Vienchan — ce projet commence à prendre corps. Divers arrêtés pour Torgahisation administrative du Laos ont été pris, ainsi que pour sa police et sa sécurité intérieures. On ne peut étudier ici en détail la marche en avant de notre Protectorat ; au moins fallait-pil la mentionner, en souhaitant qu'elle progresse toujours, et qu'elle trouve longtemps les ouvriers

(i) Xienlap a été atteint à la fin de janvier iSgô.

patients et dévoués qui la dirigent actuellement. Le Gouvernement de Tlndo-Chine tient à profiter, lui aussi, des avantages que vient de lui faire le traité franco-chinois. Une mission est partie tout récemment pour Laîchau et Muong Ahin, afin de relier ce dernier point à Ssemao par une ligne télégraphique. Cette mission est confiée à M. Gabriel Morier, qui aura ainsi le délicat honneur d'être le premier Français accrédité officiellement dans ces lointaines provinces récemment soumises à notre influence, et d'être le premier représentant de l'expansion française dans le Yunnan enfin ouvert, et ouvert pour nous seuls. Ces tâches ardues et pénibles sont l'honneur de ceux qui ont été jugés dignes de les entreprendre, et la valeur même qu'elles exigent de ceux qui les assument ne font que doubler nos regrets de la perte de ceux qui, comme Massie, Mailluchet et Rivière, sont morts à la peine, avant l'entier accomplissement de leurs désirs.

La question du haut Mékhong se trouva subitement résolue, grâce aux embarras que l'Angleterre se créa, vers la fin de 1895, ^^^^ toutes les parties du monde. Engagée à fond au Venezuela et dans le Transwaal vis-à-vis de l'Amérique hostile et de l'Europe peu bienveillante, il ne

pouvait lui être qu'agréable de se débarrasser, au moins temporairement, de soucis secondaires. Malgré Tétat d'infériorité morale où la tenaient les événements extra-continentaux, et malgré qu'elle n'eût point choisi son moment pour en finir, la Grande-Bretagne se tira, avec une habileté extrême, du mauvais pas où l'avait mise le trop grand zèle de ses agents dans les États Shans. Elle renonça très franchement à contester à la France la possession de Muongsing (Xieng de Sen, rive gauche du Mékhong),et,en même temps qu'elle calmait les esprits à Paris par cette concession, qui semblait bénévole, mais que tout rendait inévitable, elle concluait avec la Chine un arrangement secret et provisoire, qui concédait à l'Angleterre, vis-à-vis du Yunnan, sur la rive droite du Mékhong, des droits 4e pénétration et d'influence identiques à ceux, que nous concédait^ sur la rive gauche, la convention du aS juillet 1895.

Bien que, à cause de la nature du sol sur les deux rives, les avantages concédés par ces. deux arrangements ne puissent être comparables, la Grande-Bretagne regagnait néanmoins une partie de la prépondérance morale perdue, et elle se trouvait dans ime situation moins inférieure pour ' traiter des afTaires de la Péninsule. Mais il est

pénible de confesser que son principal appoint lui vint, en France même, de l'avènement aux affaires du ministère Bourgeois, et du remplacement de M. Hanotaux au quai d'Orsay, par un ministre dont la haute valeur scientifique n'était pas plus éclatante que son incompétence en diplomatie. Le Forjeing Office n'eut garde de dédaigner cet appui imprévu de la fortune politique et sut en tirer un utile parti. Telles sont les raisons d'ordre spécial qui nous valurent le hâtif accord du 16 janvier 1 896.

Aux termes de cette convention, le Mékhong formera désormais la limite des possessions françaises dans les États Shans, et la solution de FEtat-Tampon, pour laquelle tant de discours avaient été tenus, est définitivement écartée. C'est dire implicitement que l'Angleterre se réserve d'étendre son Protectorat jusqu'à la rîve droite du Mékhong, Protectorat qui existait déjà de fait, mais dont la France^ aujourd'hui seu-» lenieat^ reconnaît le droit. Le Mékhong doit ainsi servir de limite à partir du point où il quitte le territoire chinois. Mais, comme nous Tavons démontré, ce point n'est ni déterminé ni connu par la Chine, la France et la Grande-Bretagne, de telle sorte que, en l'état présent des choses, la (iran(l(»-Brelagne peut acquérir de la Chine

des territoires sur la rive gauche du Mékhong, sans que la France puisse élever une réclamation. On remarquera, en passant, qu'il n'est pas question, dans Taccord, de la bande de 25 kilomètres de largeur, que le traité le Myre de Vilers nous réservait sur la rive droite du fleuve.

Au point de vue français, et malgré la dernière clause, la convention du 16 janvier 1896 est donc restrictive du traité du 3 octobre 1898, qui était déjà insuffisant et inférieur à nos droits. C'est dire combien ils nous est désavantageux et combien il peut nous devenir dangereux, si, comme il est à craindre, nos rivaux veulent y voir un instrument définitif.

Au point de vue siamois, la convention garantit rindépendance et l'intégrité du Siam actuel dans la vallée du Ménam seulement. C'est Pachemînement, plus rapide qu'on n'avait osé le prévoir, du Siam vers sa fin politique et vers la mort de son entité nationale. En disant en propres termes que « les régions situées à l'ouest et à l'est de la vallée du Ménam ne sont pas comprises dans la neutralisation qui s'applique au reste du royaume », la convention entend réserver à la France les territoires de Test, et à l'Angleterre les territoires de l'Ouest. Battambang et Angkor retomberont donc en notre domination le jour où il

nous plaira, le jour surtout où nous aurons la quantité de rouages militaires et civils nécessaires à leur occupation et à leur administration. Il reste toutefois à savoir si le Siam ne se prévaudra pas contre nous, dans ces deux provinces, de la neutralisation que nous leur avons accordée dans le traité particulier du 3 octobre ISgS. Chantaboun également nous reste, et nous pouvons prétendre à la prédominance dans les territoires de la rive droite du Mékhong qui relevaient, hier encore, de la couronne de Siam.

C'est un résultat appréciable, mais nous allons voir de quels sacrifices et de quels abandons nous avons consenti à le payer.

Il nous faut appuyer dès maintenant sur ce fait que le Siam, dépossédé, sans même avoir été consulté, de ses plus riches provinces et de plus de la moitié de son territoire, n'est plus conservé qu'à titre d'état tampon entre la France et l'Angleterre, qu'il ne pèsera donc désormais, dans la balance des intérêts politiques, pas plus que l'état fictif que l'Angleterre et la France ont été sur le point de créer dans le Nord de la Péninsule. Aux portes de l'Indo-Chine, il présente un danger permanent pour notre colonie, parce que, comme tous les états faibles, ilpeut tomber inopinément sous l'influence d'un voisin ambitieux, et

parce que, comme tous les états neutres, il deviendra sans doute le refuge de tous les mécontents et de tous les rebelles. Les conditions où cet état va végéter sont telles que, dès aujourd'hui s'ouvre la question de savoir à qu'il appartiendra dans l'avenir ; une telle situation crée au gouvernement de rindo-Chine une mission délicate ei de grands devoirs, sur la nature, desquels il serait peut-être prématuré et imprudent d'insister.

Au point de vue anglais, là convention du i6 janvier 1896 consacre toutes les conquêtes et tous les empiétements de la Grande Bretagne, tant dans la Birmanie côtière que dans la haute Birmanie et dans la presqu'île de Malacca. Bien plus, elle prévoit de nouveaux empiétements et de nouvelles conquêtes, et elle les ratifie à l'avance. C'est ainsi que le Protectorat anglais est reconnu sur toute la presqu'île malaise, sur l'Iraouaddy, sur la Saluen jusqu'au contrefort ouest . de la vallée du Ménam, en ce qui concerne le Siam, et jusqu'au cours même du Mékhong, en-ce qui concerne les possessions françaises. La République de 1896 contresigne, consacre et fait entrer dans l'histoire irréparable les fautes du second Empire et du Septennat. L'immense avantage cédé ainsi de bonne grâce à l'Angleterre, avant même ce « fait accompli » dont elle a fait le principe

de ses extensions coloniales, ne pouvait être compensé territorialement que par la cession du Ménam tout entier à Tlndo-Chine française.

Mais le grand sacrifice qui va ainsi être imposé aux colons de Tlndo-Chine n'a peut^-être même jamais été envisagé par le ministre actuel de nos affaires étrangères; il s'agit du sacrifice desespérances de l'Indo-.Chine concernant l'isthme de Krah. Cet isthme, qui faisait partie du royaume de Siam, avait été étudié, dessiné, parcouru, et son relief jaugé par des ingénieurs français; sans la désastreuse aventure du Panama, l'isthme de Krah serait aujourd'hui percé, et ses deux extrémités déboucheraient dans des eaux françaises. De ce fait, le commerce du monde avec l'Asie eût abandonné, pour une route plus courte de deux jours, la route actuelle du canal de Malacca ; la prospérité de Singapore était mise à bas, et l'Indo-Chine française était délivrée de la tutelle anglaise dans le détroit. Aujourd'hui Krah et son isthme deviennent anglais; Singapore demeurera le grand caravansérail du monde oriental, et, sur un ordre du Foreign Office, le détroit peut être barré, et TAnnam et le Tonkin isolés des secours de leur Métropole et mis à la merci des croisières de la Grande-Bretagne. Il est inutile d'insister sur la déception cruelle que, sans doute incon-

sciemment et faute de renseignement M. Berlhelot va, de ce fait, infliger àrExtrême-Orient français.

Il est naturel aussi de constater avec quel ton joyeux la presse anglaise accueille la convention, et avec quel orgueil elle se redresse, consolée, par cet avantage positif, des avances morales dont TAngleterre était comblée depuis quelque temps.

Le « Times » et le « Standard » se distinguent dans ce concert général, par leur joie ironique et par leur hautaine déclaration que « désormais » l'Angleterre n'a plus à se préoccuper, en Egypte et ailleurs, des réclamations de la France et de l'Europe.

Quant à la haute presqu'île, nous reconnaissons bénévolement à l'Angleterre la frontière du Mé- Ivhong, tandis que le dernier traité (juillet i884), ne lui reconnaissait comme frontière que le contrefort oriental du bassin de la Saluen; et nous n'y avons aucune compensation, attendu que nous ne sortons pas ici des limites du traité le Myre de Vilers. Et nous perdons ainsi volontairement des milliers de kilomètres carrés de territoires — toute la largeur du royaume de Siam — territoire que la convention de juillet i884 réservait à notre influence, sans que rien vienne

justifier ou reconnaître un si cruel sacrifice. La façon dont M. Berthelot a été abusé, par les autres et par lui-même, est d'une singulière ampleur, et cette déplorable méprise marquera profondément le passage au quai d'Orsay d'un ministre, radical à la fois dans ses opinions et dans ses abandons.

Comme s'il ne suffisait pas d'un tel déboire, nous sommes encore obligés de constater que la nouvelle frontière que nous allons avoir le droit d'établir entre l'Indo-Chine et le Siam est fort indélimitée dans la nature. Le relief qui sépare le Mékhong du Ménam comporte plus de marécages et de plateaux vagues que de véritables montagnes ; la délimitation des bassins respectifs des deux fleuves constituera un travail délicat et ardu ; la frontière y sera toujours flottante, et, par conséquent, favorable à toutes les violations; et nous allons avoir, au lieu d'un Etat, tremblant encore de la présence de nos marins à Bangkok, que nous pouvions tout simplement garder et annexer, une voisine tracassière et de mauvaise foi, comme nous l'eûmes jusqu'en 1893. Nous avons donc nous-mêmes fait renaître notre ennemi des cendres où nous l'avions réduit, tandis que nous consentons à l'Angleterre une frontière jalonnée par des pics de

deux à trois mille mètres d'élévation. C'est à l'oubli ou à l'ignorance de tels détails qu'on reconnaît à la fois les mauvais traités et les mauvais diplomates.

Plus que jamais, après un si désavantageux accord, le Gouvernement de l'Indo-Chine est tenu d'être sur ses gardes et de préparer ses forces, ses cadres, ses rouages et ses finances pour le grand effort qu'un avenir prochain lui réserve, et dont il est nécessaire d'indiquer brièvement le sens et la valeur.

Au cours de l'étude de la question du haut Mékhong, nous avons vu successivement tous les traités se faire restrictifs des puissances indigènes de la péninsule indo-chinoise. La plupart d'entre elles ont perdu leur indépendance : .la Birmanie, au profit de l'Angleterre ; le Laos, le Cambodge et l'Annam, au profit de la France.

Une seule semblait avoir échappé à l'expansion européenne. Mais après le traité du 3 octobre 1893, après l'occupation de Chantaboun, après la neutralisation de Battambang et de Siemreap, présage d'une réintégration prochaine, il est permis de se demander quelle est la valeur de la pente où glisse l'homogénéité siamoise.

Dévoré lentement par la Chine, la France et la Grande Bretagne, l'empire siamois, qui n'avait pu se maintenir en façade que grâce à la longanimité dont nous faisions preuve dans nos relations avec lui depuis 1867, l'empire siamois est arrivé à l'irrémédiable déclin de sa puissance, et à la perte prochaine de son hégémonie. On sait pour combien peu compte le patriotisme en Extrême-Orient. L'amour exclusif d'un sol délimité par des frontières essentiellement variables et conventionnelles n'est pas un lien valable entre plusieurs variétés d'hommes. Ceux-ci ne se lient que par le parallélisme des intérêts et la communauté de l'origine. Or, la race siamoise, amoindrie, dégénérée, noyée parmi les invasions des races voisines, prolifiques et expansives, est dans son entière décadence. Dans les provinces qui restent encore au Siam, habitent une immense majorité de Laotiens et de Cambodgiens. Ethnographiquement, il n'y a pour ainsi dire déjà plus de Siam. Le régime administratif très draconien de cette royauté mourante éloigne d'elle ses derniers adhérents : l'influence du nom royal est nulle hors des murs de Bangkok : sous des vicerois, qui se dégagent de plus en plus de leur vassalité, les provinces du royaume tendent à une ind('*pendance vague et à d'autres destinées

politiques : la puissance militaire et maritime est nulle. Les rouages commerciaux 3ont aux mains étrangères ; la justice est aux consuls européens et à des tribunaux d'exception. La monarchie siamoise est à la veille de s'abîmer sous ses propres fautes, et de mourir de vieillesse et de consomption.

Les ministres et les princes siamois sont convaincus de cette immaiiquable éventualité. Les dernières correspondances de Bangkok en font foi.

« La ruine politique semble très proche ; les « princes n'ont plus d'autorité et ne peuvent « plus gouverner. Plus de lois, plus de justice. « Le prince Devs^avs^ongse lui-même semble se « décourager. Si la France n'est pas prête, « qu'elle donne au moins sa protection aux popu- « lations qui viennent la réclamer, et qu'elle les « défende. Ne perdez pas de vue un instfint cette « chose. En ce moment nous avons M. Pavie ; « tout va bien ; mais dans quinze jours son suc- « cesseur arrive. Sera-t-il comme lui (i)? Si la « France n'a pas le Siam, elle ne pourra se m^in- « tenir ni en Annam, ni au Cambodge. Le temps

(l) M. de France.

« passe et il va y avoir de Timprévu en Extrême 4c Orient (i) ».

Les populations qui habitent le royaume de Siam prévoient cet effondrement. Les Laotiens et les Cambodgiens, connaissant la prépondérance actuelle de la France et la manière génér.euse dont elle établit ses colonies, ont demandé d'être rattachés, comme individus et comme propriétés, aux pays de Protectorat français. C'est à cette demande que fait allusion la correspondance qui vient d'être citée.

Convient-il au gouvernement français d'appuyer et d'encourager ce mouvement ?

Tous les coloniaux seront à ce sujet du même avis que nous ; et cet avis, M. Etienne, ancien viceprésident de la Chambre des députés, et ancien sous-secrétaire d'Etat aux colonies, le motivait avec beaucoup d'énergie et un rare à propos, quand il regrettait que les vaisseaux de l'amiral Humann ne fussent pas entrés à Bangkok, pour y jeter les bases d'un accord établissant sur le Siam le Protectorat français, Protectorat que nulle puissance n'eût alors refusé de reconnaître, et à la notification duquel toutes les diplomaties s'attendaient.

(1) Lettre particulière : Ballet in de la Société de géographie commerciale. Tome XVII, paije 765.

Tant que le Siam sera aux Siamois, nous n'avons qu'à garder vis-à-vis de cette entité expirante et vague une attitude expectante. Mais le jour où la royauté de Choula Longkhorn s'effondrera, si le territoire siamois passe en d'autres mains qu'aux mains françaises, c'en est fait de l'Annam, du Cambodge et de la Cochinchine. Estil du jeu de la France de prolonger la vie du moribond Siamois ? Nous croyons que oui, car la France a trop à faire encore en Extrême-Orient pour être prête à recueillir aujourd'hui une telle succession. Elle peut le faire peu à peu, en récupérant d'abord les régions auxquelles elle a droit, et ensuite en obtempérant, au fur et à mesure, aux vœux des populations qui viennent à elle. Mais il faut avoir constamment ce fait présent à nos mémoires. La question siamoise n'existait point ; c'est nous-mêmes, qui l'avons créée. En 1856, le Siam réclamait officiellement le Protectorat français ; la diplomatie du second Empire, qui semble avoir à plaisir préparé dans le monde entier l'abaissement de l'influence française, refusa une si avantageuse proposition, et s'employa jusqu'en i87o à fortifier la puissance d'une nation, que nos refus avaient blessée, et qui dès lors s'était tournée du côté de l'Angleterre. C'est ce refus qui a ouvert l'Extrême-Orient à la vice-royauté

des Indes, et qui^ malgré tous les sacrifices consentis par la République Française, nous laisse aujourd'hui en Indo-Chine dans une situation inférieure à celle que Napoléon III reçut de la main de nos Rois. Tous nos efforts doivent tendre à retrouver dans la Péninsule la situation que nous y avions jadis, et à faire renaître l'occasion que le gouvernement impérial négligea si légèrement. Nous y serons aidés par les populations mêmes, qui, soucieuses seulement de leurs intérêts directs, n'ont pas suivi l'évolution du Gouvernement siamois vers la Grande-Bretagne, et dont nos avc^ntages récents ont accru le dévouement et les espérances. Nous n'hésitons pas à dire que, après le blocus de Bangkok et l'affaire de Paknam, nous avons déjà manqué une heureuse occasion. Mais elle peut se représenter inopinément; les événements de l'Extrême-Orient sont si rapides et imprévus qu'il faut être en garde perpétuelle. lî faut que l'opinion publique en France s'habitue à cette considération que le Siam doit fatalement, un jour ou l'autre, venir grossir l'empire indo-chinois, et que nous devons nous tenir prêts constamnr^ent pour cette éventualité. En ayant toujours en esprit l'idée de cet avenir, d'époque indécise, mais inéluctable, nous nous rendrons compte que le Protectorat français au Siam n'est pas une aven*

— suture, maïs un projet dès longtemps calculé, préparé de longue main, et le corollaire iiécessaire de notre extension en Indo-Chine.

Nous devons tenir dans la Métropole^ et aussi dans les différents services du Protectorat, toute une réserve d'agents et de fonctionnaires aptes à entrer en scène d'un jour à Tautre, et immédiatement préparés à leur future tâche d'assimilation. Nous devons avoir des troupes de police indigène avec des cadres et un recrutement assez élastique pour englober d'un coup, dans leur surveillance, les régions qui doivent ainsi nous échoir. Nous devons avoir des études et des tracés tout prêts pour rétablissement des routes, services postaux et télégraphiques, communications terrestres et fluviales, nécessaires pour répandre la vie administrative et commerciale française dans le Siam, et pour le relier étroitement au Gouvernement de rindo-Chine. Il faut que nos consuls de Korat et de Muong Nan, et tous ceux que nous placerons en Siam, d'après la lettre des traités, soient les patients ouvriers de la première heure d'une telle expansion. II faut que nos détachements de Chantaboun, et que les forces indigènes à qui est départie la surveillance de Battambang et de Siemreap soient assez nombreuses pour rendre efficaces leur secours et leur arrivée dans les plus

critiques circonstances. Que nous le voulions ou non, le Siam est une .proie qui sera, dans peu de temps, acquise, sans révolution ni guerre, par quelque Etat européen. Que les Français y songent, et que la France soit en état de remplir son destin, ses droits et ses devoirs, par lesquels le Siam lui est adjugé, et qui la désignent comme suzeraine dans la presqu'île.

% 2. La question des frontières du Cambodge.

La lente invasion des races a seule fait les frontières successives entre le Cambodge et le Siam; et l'antique monarchie des Khmer possède encore des racines profondes et vivantes dans les pays qui jadis lui appartinrent. Laotiens, Annamites, Cambodgiens ont lentement et irrésistiblement peuplé les côtes méridionales de l'Indo- Chine, de telle sorte que, d'après le principe des nationalités — qui nous fut si cher jadis en Occident — et d'après la logique ethnographique, qui est la seule loi des- politiques orientales, tout le Siam maritime serait l'indéniable apanage du Cambodge.

Mais sans pousser les conséquences de la question aussi loin qu'un Anglais pourrait le faire, il convient de remarquer que depuis 1856 les droits du Cambodge ont été successivement lésés par des coups de force, ou par des conventions mal interprétées, du redressement desquels nous sommes aujourd'hui les seuls arbitres. A cette époque, notre plénipotentiaire, M. de Montîgny, ayant sans doute les mains liées par les instructions métropolitaines, augmentait la vanité du Siam, au lieu de réduire ses prétentions, et lui donnait le titre macaronesque de Suzerain du Cambodge. Le roi Hariracks en fit une protestation à l'Empereur Napoléon III (Lettre du 25 novembre 1856). Bien plus, lorsque le Cambodge fut déchiré par la rivalité du roi Norodom et de son frère Siwotha, et que ce dernier livra aux Siamois, en échange de leur alliance, deux provinces cambodgiennes, M. de Montigny appuya de sa reconnaissance le révolté et l'usurpateur étranger (26 mars 1857). Aussi en 1868, lorsque Norodom, pressé entre son frère, le Siam et l'Annam, implora la protection française, le Siam avait une raison spécieuse, la présence de ses agents, pour réclamer une partie du Cambodge; il présenta ses observations avec autant d'énergie que le gouvernement impérial mit de gracieuseté à les

recevoir ; et c'est ainsi que, par une faiblesse diplomatique sans exemple, la convention de 1868 céda les provinces de Battambang et de Siemreap (Angkor) au royaume de Siam, qui n'y avait aucun droit, et qui fut fort étonné de l'accueil fait à une prétention si exagérée. Il faut, dès maintenant, remarquer que la convention de 1868 reconnaissait, en postiilatum, l'établissement du Siam dans les provinces concédées comme légal au point de vue cambodgien; que cette légalité a toujours été contestée par le Cambodge, à plusieurs reprises, et officiellement, et que par suite l'ingérence siamoise à Battambang et Siemreap ne sauraient constituer, suivant le droit des nations, qu'une usurpation et qu'une violation, sans raison valable, de l'intégrité d'un empire ami. Aujourd'hui que le Cambodge est réuni à la France par un lien assez étroit pour que les affaires extérieures cambodgiennes soient devenues les affaires françaises, il est de toute légalité pour la France de réclamer les territoires induement enlevés à son protégé. C'est notre intérêt immédiat, car la province de Battambang, en arrière de la Cochincliine, constituerait, pour l'existence même de la colonie, un danger permanent, le jour où le roynume de Siam prendrait les conseils, ou solliciterait l'alliance d'une puissance européenne.

Le roi du Cambodge espérait que nos démêlés avec le Siam fui fourniraient l'occasion de rentrer en possession de ses provinces perdues. Il en avait fait la demande officielle au gouvernement français: il avait offert de lever gratuitement un corps de volontaires cambodgiens pour aller sur le Grand Lac et sur le Mékhong ; il avait réussi, non pas à faire de la guerre de Siam une guerre nationale (un tel mot est un non-sens en Extrême-Orient), mais à exciter au plus haut point l'orgueil de la race, qui tient le lieu, chez les peuples jaunes, du patriotisme inconnu. Il est regrettable qu'on n'ait pas cru devoir utiliser, en partie au moins, un aussi rare enthousiasme* Il est regrettable qu'on n'ait pas exigé de la cour de Bangkok la renonciation, à laquelle elle était toute résignée, de Battambang et de Siemreap. M. le Myre de Vilers crut sans doute que c'était trop vite aller en besogne. Battambang et Siemreap furent enlevés au Siam, et neutralisés ; une police locale fut chargée de leur sécurité. Le seul gage sérieux que nous obtînmes en cette région fut la cession de Chantaboun, et son occupation par les troupes françaises. La position de Chantaboun permet à la fois de surveiller Bangkok et d'isoler Battambang et Siemreap des entreprises étrangères. C'est à ce point de vue que Chanta-

boun ne peut, suivant même la lettre du traité, cesser d'être occupé, car la lettre du traité, pour l'observation de laquelle Chantaboun nous a été concédé, serait violée le lendemain de Tévacuation de la forteresse. D'ailleurs Chantaboun est le gage de la rétrocession future de nos provinces, et le jalon indiquant la direction de la marche en avant que les événements, tôt ou tard, nous forceront de continuer vers TOuest. A aucun titre donc, il ne nous est avantageux, ni même permis, d'abandonner Chantaboun. Et il est bon que le gouvernement du Protectorat, dont dépend cette station, y fasse, pour nos soldats et nos colons, un établissement stable et des règlements fixes.

Conclusion.

D*une alliance avec la Chine.

Les événements que nous venons de voir se dérouler en Indo-Chine ont singulièrement changé les relations des peuples en Extrême-Orient,

Et je n'entends pas ici seulement la valeur matérielle conquise par des extensions successives; ces entreprises, à ne considérer qu'elles seules^ ne donneraient pas l'exacte mesure du développement des influences ; elles ne sont qu'un des résultats, et non des plus solides, du travail lent de décomposition des souverainetés indo-chinoises, et de l'assimilation aux prépondérances européennes, des races qui avaient formé jadis les empires de la presqu'île.

Il faut, pour ne se point tromper et n'avoir pas à regretter cruellement ses erreurs, voir, dans la question actuelle, autre chose que la possibilité d'un agrandissement territorial immédiat ou lointain, et savoir oublier la façon dont elle fut envisagée jadis, avec raison sans doute, les circonstances étant autres. Plusieurs peuples occidentaux

et orientaux ont des intérêts dans la Péninsule. Le jeu de ces intérêts, les événements, préparés ou non, des diverses politiques, rapprochent ou éloignent ces nations les unes des autres, et leur assignent parfois des buts communs et des routes parallèles. 11 est sage, pour atteindre ces buts, d'utiliser la convergence, même temporaire, de ces intérêts. La France, toute prépondérante qu'elle soit aujourd'hui en Extrême-Orient, trouverait tout avantage à voir une action parallèle, soutenir son action dans les compétitions possibles de Favenir.

II y a trente ans, Fennemi commun était le Chinois, et plus généralement, l'homme de race jaune ; les questions de race et de religion s'y mêlant, il semblait que tous les Européens fussent des alliés naturels contre tous les Asiatiques, ennemis également naturels; c'est en vertu de ce principe que le second Empire entama l'expédition de Chine dans les conditions que l'on sait, et laissa l'Angleterre envahir peu à peu les côtes de Tenasserim. Nous ne devions être inquiets d'aucun succès du moment qu'il était remporté par des Européens.

Ce principe très simpliste de la diplomatie im« périale semble être demeuré l'opinion populaire. Et il semble difficilement dans l'esprit de la na-

^ion française que nous puissions contrevenir à ^etle sorte de franc-maçonnerie européenne. La différence de couleur, de mœurs, de -civilisation, entre pour beaucoup dans l'antipathie que nous manifestons généralement pour ks races jamies.

Les souvenirs de la guerre de 1885 ®^®^ '^ ^'^^■" ne, et les récits des missionnaires qui représentent les Chinois comme des barbares impurs, exci« tent encore notre sentiment, qui nous tient lieu de raisonnement. Mais en admettant, — ce qui n'est point prouvé, — que la diplomatie impériale ait bien fait de livrer aux Anglais ce qu'elle ne voulait pas voir prendre par les Asiatiques, les circonstances n'ont-elles pas aujourd'hui changé à un tel point que, dans la lutte des intérêts, nos amis aient pris la place et le rôle de nos adversaires ?

La politique n'est point une affaire de sentiment; et, lors même que des peuples alliés se sentent sympathiquement attirés l'un vers l'autre, il faut être assuré que cette sympathie n'existe que grâce à la communauté des intérêts, des amitiés, des haines. En Orient, moins encore qu'ailleurs, il ne faut laisser aucune carrière aux mouvements généreux des cœurs. Et, suivant un vieil adage, « il importe peu que celui avec lequel on s'allie soit le diable, si le diable peut vous être

utile ». II n'est pas d'alliance qu^un peuple intelligent et soucieux de son accroissement puisse refuser « a priori ».

Ceci étant posé, voyons quelle est la situation faite aux puissances dans l'Indo-Chine, tant par suite de leurs extensions propres que par les événements extérieurs.

Nos extensions à TOuest et dans le bassin du Mékhong ont trouvé dans l'Angleterre une voisine et une ennemie immédiate ; nous y devinons une âpre rivale dans le départage qu'occasionnera bientôt la disparition de l'autonomie siamoise. Depuis surtout le remplacement du ministère Rosebery par le ministère Salisbury, dont font partie MM. Chamberlain et Curzon, il ne faut attendre de la Grande Bretagne ni concession, ni même procédé de bon voisinage. Et, depuis longtemps, l'Any le terre elle-même nous a montré quel cas nous devions faire, vis-à-vis des Asiatiques, d'une aide européenne.

De la Hollande, confinée dans ses Indes spéciales, de l'Espagne, que nous avons éliminée nous mômes de l'Indo-Çhine, il n'y a rien à attendre. Nous nous trouvons donc isolés, au point de vue européen, dans l'Asie méridionale.

Nous n'avons point d'attraction vers les peuples jaunes. C'est chose entendue. Mais n'est-il pas

permis de penser qu'un peuple, qui aurait les mêmes griefs et les mêmes craintes que nous, et dont les désirs d'agrandissement seraient nuls, pourrait nous être, à l'occasion, d'un secours efficace? Or, telle est nettement la situation politique où se trouve aujourd'hui la Chine. Elle est menacée au Sud par les mêmes ambitions qui nous menacent nous-mêmes. Les frontières communes du Thibet et de h vice-royauté des Indes sont le théâtre de compétitions sourdes et acrimonieuses; le bassin du Dzangbotchou est convoité contre elle. Un intérêt de résistance nous unit à la Chine contre la Grande Bretagne. Et notre légitime besoin d'expansion ne rencontre la Chine nulle part, pas même dans le 'Xienhong, où l'Angleterre avait tenté de l'installer. Deux peuples qui ont le même ennemi sont bien près de devenir amis ; et, outre l'avantage que nous aurions à posséder en Asie méridionale une alliée très intéressée contre TAngleterre, nous pourrions, grâce à une telle amitié, débarrasser les mers de Chine et les frontières sino-annamites des brigands qui les infestent encore.

Cette vérité, qui paraît encore paradoxale à une bonne partie du public français, a cependant été reconnue par notre diplomatie ; elle a déterminé notre action dans la récente guerre sino-

japonaise. Et cependant on peut dire que cette action, si raisonnée qu'elle parût, n'a pas été comprise, et qu^elle n'aurait jamais eu lieu, si elle n'avait été sollicitée, et si elle ne s'était pas exercée parallèlement à celle de la Russie. La coopération de la Russie a absous, vis-à-vis l'opinion, nos hommes d'état d'avoir sauvé la Chine de l'état politique précaire où la guerre avec le Japon l'avait jetée. La Russie a dès longtemps compris l'avantage qu'il y a à conserver avec la Chine les relations d'une neutralité bienveillante, à empêcher le progrès industriel et militaire de pénétrer dans une population trop nombreuse pour pouvoir être réveillée sans danger, et à obtenir quelques avantages pour le prix de cet empêchement, que le Chinois considère comme un service rendu. Or, la situation de la Russie au nord de l'empire chinois est sensiblement analogue à la nôtre dans le sud. Les Japonais, poussés par la Grande-Bretagne, y jouent assez convenablement le rôle que la Grande-Bretagne joue directement vis-à-vis de nous. Les intérêts de la Russie et de la Chine sont donc étroitement liés en Extrême-Orient, et le soutien que nous nous sommes engagés à donner à la politi- ] que russe nous fait les alliés éventuels delà Chine. Les avantages que nous en pouvons retirer ne

soat pas douteux; on peut les prévoif, en âé rappelant que les bons offices — un peu négatifs — que nous avons donnés récemment à la Chine, nous ont valu la convention du 25 juillet 1895, laquelle a résolu, sans le concours de l'Angleterre, une partie des difficultés que celleci nous suscitait sur le Mékhong. Nul ne doute que, si notre appui avait été plus vigoufeux et de meilleur cœur, M. Gérard, notre ministre à Péking, n'eût pu obtenir de plus sérieux avantagea et notamment la cession des Pescadores.

Les Pescadores sont aujourd'hui au Japon, comme Formose ; et c'est ainsi que, paf Une trop longue indifférence et par une sympathie irréfléchie pour le peuple japonais, nous nous sommes laissé supplanter par un nouveau rival eu Extrême-Orient, le Japon, dans des régions que nous avions jadis conquises. Le Japon, grâce à l'appui financier, industriel et militaire de certaines puissances, parmi lesquelles il faut bien nous compter, est devenu une valeur ititernalionale et sociale, ' et personnifie aujourd'hui, dans la rapidité et la turbulence de ses progrès, le péril jauney que l'on s'entêtait à voir dans la Chine solennelle et endormie. La victoire du Japon sur la Chine enlève à cette dernière des territoires comme Formose et les Pescddofes, qui

devaient retomber un jour sous la domination française ; et, c*est à ce titre que le succès des Japonais peut être considéré comme un échec pour l'influence française, malgré la sympathie tant soit peu ridicule dont nous avons longtemps accompagné ce peuple dangereux, fourbe et ingrat.

Nous avons donc en Extrême-Orient les mêmes ennemis et les mêmes amis que la Chine; il se trouve précisément que, en Tappuyant, nous suivions la politique de la seule puissance européenne en qui nous puissions avoir confiance. La logique du raisonnement, la pente des événements, les calculs de l'intérêt nous conduisent fatalement, et dans un délai assez rapproché, à une alliance avec la Chine, c'est-à-dire, au renversement de la politique suivie par nous depuis cinquante ans en Extrême-Orient.

La Chine, de son côté, voit dans cette orientalion nouvelle la garantie de sa stabilité et de son intégrité, garantie que la monarchie mandchoue, battue en brèche à l'intérieur comme à l'extérieur, n'est plus assez forte pour trouver en elle- môme. Ses mœurs, ses institutions, son entité, à quoi elle tient par-dessus tout, dépendent d'un ^ régime politique que les puissances européennes peuvent seules maintenir dans la falote immensité :-

de son autocratisme. La Chine est prête à toutes Z

les concessions — qui n'atteindront pas son existence — en faveur des Etats qui lui vaudront le maintien de Tordre de choses actuel et la < garantie de sa face. » Elle l'a prouvé vis-à-vis de la France par la convention de 1895, vis-à-vis de la Russie et de rAUemaghe. Et nous sommes les voisins les plus proches, les mieiix placés pour tirer parti de cette bonne volonté, aux intérêts desquels cette bonne volonté sera le mieux profitable.

Depuis deux ans, nous voyons déjà les symptômes de cet utile et inévitable changement politique. Il faut souhaiter qu'il s'accomplisse sans à-coup et pacifiquement. C'est à lui que nous devrons la tranquillité de nos frontières tonkinoises, l'avantageuse rectification de frontières que nous poursuivons sur le fleuve Rouge et la rivière Noire, des immunités commerciales nombreuses, l'ouverture des voies de pénétration dans lé Yunnan, et notre hégfémonie nécessaire, tant aujourd'hui sur le Mékhong ffae demain sur la presqu'île indo-chinoise.

Fin

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