‹ L'affaire de Siam, 1886-1896Chapitre 3 sur 26 · partie de la sphère d'action française · texte numérisé non relu

partie de la sphère d'action française

Malheureusement, en vertu d'une tradition constante, imposée audacieusement par la diplomatie anglaise et subie passivement et complaisamment par notre diplomatie, les conventions passées entre la France et FAngleterre obligent bien la France vis à vis de la Grande Bretagne,

mais n'obligent pas la Grande Bretagne vis-à-vis de la France.

Jules Ferry proposait, en outre, l'établissement d'une zone neutre, entre les territoires que le traité du i6 juillet i884 reconnaissait comme placés dans notre sphère de domination et les nouvelles conquêtes de l'Angleterre.

Cet état tampon devait se composer des restes de la haute Birmanie encore indépendante, avec Bhamo sur la Saluen, pour capitale.

Les Anglais acceptèrent, en principe, l'idée de l'état tampon, mais ils en ajournèrent la réalisation jusqu'au moment où les territoires de cet état tampon devraient être pris non sur les provinces qu'ils convoitaient et dont ils projetaient l'annexion, mais sur celles qui seraient reconnues rentrer dans notre zone d'influence.

Bientôt, en effet, Bhamo et tout le territoire du futur état tampon, rêvé par Jules Ferry, passait sous le joug britannique.

Désormais, et sans contestation, la Saluen comme l'Iraouaddy ne roulaient plus que des flots asservis au pavillon anglais.

Des trois autres fleuves, l'un, le fleuve Rouge, est aujourd'hui en notre pouvoir. Cher nous a

coûté sa conquête, maïs enfin il est bien à nous et sans conteste possible.

Quant au bassin du Mékhong, personne n'aurait . osé, il y a seulement dix ans, mettre en doute qu'il fût tout entier placé sous notre suzeraineté.

Depuis lors, la situation s'est considérablement modifiée à notre détriment.

Par notre inaction, par nos lenteurs, par nos liésitations,'nous avons vu naître des compétitions là où il n'en existait pas et nous avons été obligés de partager avec des rivaux ce qui, par la nature des choses, nous revenait sans partage.

Les Anglais ont, d'abord, commencé par mettre la main sur tous ces états Shans, auxquels, par la convention de i884, ils s'étaient interdits de toucher, et qui, au milieu des révolutions perpétuelles dont le centre de la péninsule indo-chinoise était depuis longtemps le théâtre, avaient été ou avaient pu paraître, à un moment donné, vassaux ou tributaires à un titre quelconque de la Birmanie.

Puis, ils ont proposé à la Chine un marché aussi simple qu'ingénieux. Ils lui ont dit : cédeznous de votre territoire ce qui est à notre conve-

naace et nous vous céderons du territoire de la France ce qui sera à votre convenance.

Par Tarraùgement du i4 juillet 1886, ils flattent la vanité de la Chine, en lui reconnaissant une suzeraineté purement illusoire et nominale sur la Birmanie.

L'article i^^ stipule qu'en tant qu'il a été dans la pratique de la Birmanie, d'envoyer en Chine, tous les dix ans, des missions chargées de présents, l'Angleterre convient que le plus haut fonctionnaire de la Birmanie enverra les missions décennales accoutumées. Moyennant cette concession, la Chine convient par l'article 2 que l'Angleterre sera à son égard libre de ses actes.

Puis, la diplomatie britannique pousse la Cliine à s'emparer effectivement du cours du Mékhong jusqu'à Xienhong que Garnier avait occupé au nom de la France.

Enfîn, elle désigne la Chine comme devant gouverner le fameux Etat tampon, non pas celui dont Jules Ferry avait rêvé la constitution et dont les futurs territoires ont été depuis longtemps absorbés par l'Angleterre, mais celui dont M. Develle avait accepté, en principe, la constitution.

Par cette concession nouvelle et inespérée, elle mettait de plus en plus la Chine dans ses intérêts, elle la faisait pénétrer jusqu'au cœur de nos possessions, lui permettait de tourner nos positions stratégiques du haut Tonkin et ouvrait la voie au recrutement, à la concentration et à Tinfiltration des bandes de pirates dans les territoires soumis à notre autorité.

Simultanément, elle lançait en avant le Sîam. Des bandes siamoises organisées pour opérer tout à la fois la conquête et l'annexion des états dépendants de Fempire d'Annam qui s'étendent sur les deux rives du Mékhong ; d'empiétements en empiétements, ne rencontrant nulle part ni obstacle, ni résistance, poussaient leurs avant-postes jusqu'aux portes de Hué et menaçaient de couper nos communications entre l'Annam et le Tonkin et de nous acculer au rivage de la mer.

Si le bruit des pillages, des violences, des assassinats, dont les mandarins siamois n'hésitaient pas à se rendre coupables, non seulement sur la personne de nos protégés, mais encore sur celle de nos nationaux, n'était parvenu jusqu'en France, et si l'opinion publique indignée de ces attentats n'avait secoué la léthargie du Parlement et la

torpeur du cabinet, c'est en vain que Tor de la France et le sang de ses enfants auraient arrosé la terre indo-chinoise.

Sous la direction de chefs français, nos miliciens annamites eurent vite fait de ramener les envahisseurs siamois de l'autre côté du Mékhong, et si on i« les avait arrêtés, ils auraient rapidement replacé sous le protectorat de l'Ânnam, la totalité des états qui, assis à cheval sur le cours du Mékhong, avaient constitué ses anciennes dépendances.

Un phénomène bien rare et extraordinaire en Extrême-Orient s'est même produit à ce moment, phénomène qui mériterait d'être mieux approfondi pour nous permettre de pénétrer plus avant dans la psychologie des peuples avec lesquels nous sommes appelés désormais à avoir des rapports si fréquents et si importants.

Pour repousser l'envahisseur siamois, un mouvement national s'est révélé en Annam, dans le Laos, et s^est très nettement accentué au Cambodge. Si bien que, devenus les agents des reven* dications de races opprimées, nous étions en voit d'acquérir auprès de nos protégés un nouveau prestige et une certaine popularité.

Cependant, avec un bonheur, une audace et une intrépidité admirables, nos marins avaient franchi les barrages, les torpilles, les obstacles de toute nature accumulés par le gouvernement siamois pour abriter derrière une barrière qu'il croyait insurmontable l'audacieuse lâcheté de ses incessantes provocations. Passant tranquillement devant les impuissantes batteries dePacknam, notre • escadre était allé mouiller à Bangkok même, et elle tenait sous le feu de ses canons la ville et la cour asservies.

Tout le monde, en Asie et en Europe, s'attendait à nous voir placer le Siam sous notre protectorat et clore ainsi, à notre avantage et à la satisfaction générale, un champ indéfini de rivalités et de conflits éventuels entre la France et la Grande-Bretagne.

Qui oserait prétendre que si les Anglais s'étaient trouvés placés dans la situation que nous occupions alors, ils auraient hésité un seul instant à trancher le différend en prenant possession de l'objet du litige? Leur sens pratique et leur promptitude de décision leur auraient fait préférer l'éventualité de quelques protestations stériles et d'un mécontentement passager à la perpétuation d'une

source intarissable d'inévitables froissements et de continuelles difficultés.

Ces maîtresses qualités font trop souvent défaut à notre diplomatie actuelle qui a peur de son ombre et se noie dans tous les ruisseaux.

Elle a abouti à un traité qui, loin d'éclaircir la situation, ne faisait que l'obscurcir et la compliquer, et aurait, sans l'intervention ultérieure d'événements que l'on ne pouvait prévoir à cette époque et qui ont modifié l'attitude de la Chine à notre égard, constitué, pour notre situation même dans la vallée du fleuve rouge, un sérieux danger.

Ce traité, il est vrai, partageant ce que la nature des choses, des traditions et des besoins séculaires avaient uni, coupait en deux les principautés Laotiennes, pour attribuer au Siam la portion de leur territoire situé sur la rive droite duMékhong et laisser, sous notre souveraineté, la rive gauche. Mais il ne rendait pas au Cambodge les deux provinces de Battambang et d'Angkor qui lui appartiennent incontestablement, et les abandonnait, de nouveau, à l'occupation siamoise. Il semblait ainsi ratifier et consacrer indéfiniment pour l'avenir une erreur de notre diplomatie infiniment préjudiciable à nos intérêts, que

l'on avait toujours considérée jusqu'alors comme devant être rectifiée dès que le règlement de nos conflits avec le Siam ferait naître une occasion favorable.

Enfin la question du haut Mékhong restait indécise. Par une injustifiable faiblesse envers les audacieuses réclamations de l'Angleterre, nous admettions, entre nos possessions et celles de notre rivale, la formation d'un état tampon, prélevé sur des territoires dont la presque totalité était prise sur notre domaine.

L'opinion publique se montra irritée de cette dernière concession ; des députés voulaient interpeller. Le quai d'Orsay fit appel à leur patriotisme. La question n'est pas entière, leur fut-il dit, la parole de la France et la parole de l'Angleterre sont engagées. Il n'est plus possible ni à l'une ni l'autre de reculer. Il faut qu'il y ait un . état tampon; mais nous prendrons toutes les précautions. Du côté de la France, il sera réduit aux plus étroites limites, ce ne sera qu'une bande de territoire sur la rive gauche du Mékhong; tawdis que, sur la rive droite, l'Angleterre qui veut reconnaître la concession que nous lui faisons par l'établissement d'une zone neutre entre

ses possessions et les nôtres, admet qu'il aura beaucoup plus d'étendue.

On nomme de part et d'autre une commission pour déterminer les limites de ce futur état. Les commissaires se rendent sur les lieux, mais, tandis que les commissaires français ne viennent qu'avec leurs cartes et leurs titres de possession, les commissaires anglais viennent avec une forte escorte de soldats birmans; et quand les commissaires français se retirent pour remettre à l'appréciation de leur gouvernement le résultât de leurs études topographiques et ethnographiques, les commissaiiei anglais prennent au nom de la reine et à l'aide de leurs troupes, pos* session de tout le territoire qui, sur les rives du Mékhong, étaient àleur convenance ou leur paraissaient devoir servir à la constitution de la zone neutre. Puis, lorsque notre diplomatie fait entendre quelques timides réclamations contre cet incroyable mépris de la parole donnée, les Anglais répondent imperturbablementque rien ne s'oppose à ce que nous poursuivions la création de Télat tampon, mais qu'à l'avenir il devra être découpé tout entier dans les territoires nous appartenant sur la rive gauche du Mékhong.

Un gouvernement qui aurait eu le sentiment de sa dignité aurait répondu à cette insultante violation du droit des gens, en déclarant définitive notre installation provisoire à Chantaboun, en faisant occuper militairement Battambang et Ankgor et en poussant nos avant-postes, à travers le Mékhong, jusqu'à la ligne de faîte qui sépare la vallée de ce fleuve de celle du Ménam.

En définitive, notre situation au regard du Siam était améliorée ; au regard de la Chine et de l'Angleterre, elle était* sensiblement empirée.

Heureusement les triomphes foudroyants du Japon, révolution de l'Angleterre qui, suivant Ses traditions constantes, déserta immédiatement la cause du vaincu pour embrasser celle du vainqueur, mirent, im moment, la Chine à notre discrétion.

Notre ministre à Pékin tira habilement parti de cette situation pour obtenir du Céleste Empire une double convention politique et commerciale qui compense, dans une certaine mesure, les fautes commises dans nos tractations avec le Siam et avec l'Angleterre, et en supprime les plus dangereux inconvénients.

La Chine nous cède tous ses droits sur les

territoires compris entre le haut Mékhong et son affluent sur la gauche, le Nam-Ou. Or la source du Nam-Ou est par 23 degrés de latitude. Par la lettre même de la convention, la Chine reconnatt. le vingt-troisième degré comme frontière entre le Nam-Ou et le Mékhong, c'est-à-dire du'méridien de Dienbien à celui de Xienhong. Tous les débouchés de la province du Yunnan tombent ainsi entre nos mains, depuis LaTchau jusqu'au Mékhong et il est impossible à l'Angleterre d'ouvrir artificiellement des^ débouchés nouveaux sur la rive droite du fleuve, puisqu'il n'est plus flottable au nord de Xienlap.

Pourquoi faut-il que l'imprévoyance de notre diplomatie, alors que les autres grandes puissances européennes obtenaient la modification du traité de Simonosaki dans les parties qui pouvaient devenir ultérieurement nuisibles au libre développement de leur expansion naturelle, ait laissé s'établir, dans l'archipel des Pescadores qui domine les mers du Tonkin, la première puissance maritime et militaire de l'Extrême-Orient, celle qui, dans l'avenir, peut nous causer les plus graves embarras ?

En tout cas, pour en revenir à ce qui touche

spécialement la vallée du Mékhong,les avantages que, sans droit et en violation de la bonne foi et des convenances observées entre peuples qui se respectent, les Anglais se sont acquis sur la rive droite du bassin du Mékhong perdent beaucoup de leur importance par suite de notre récent traité de délimitation avec la Chine (i). Nous n'en devons pas moins poursuivre rigoureusement, ne serait-ce que pour apprendre à l'Angleterre qu'il peut y avoir quelques inconvénients à fouler impudemment aux pieds les engagements pris vis-à-vis de la France, le dédommagement de la perte que nous subissons, au ^ord du bassin du Mékhong, en prenant, au sud, les provinces de Battambang et d'Angkor, en rendant définitive notre occupation de Chantaboun, et en poussant nos sentinelles avancées jusqu'à la ligne de partage des eaux entre le Mékhong et le Ménam.

Reste la vallée du Ménam. Depuis le règne de Louis XIV, combien de fois le Siam a-t-il incliné à se placer sous la suzeraineté de la France? En

I. Depuis le moment où nous écrivions ces lignes, un nouveau traité Binnano-Chinois est venu reineltre en contestalion tous les avantaifes concédés à la France par le traité dont nous présentons ci-dessus l'analyse.

i856, encore, il réclamait le protectorat de Napoléon 111. Aujourd'hui, il semble chercher un point d'appui en Angleterre pour soutenir son édifice vacillant. La France ne peut pas le permettre. Nous pouvons accepter, auprès de nous, Texis* tence d'un empire siamois indépendant. Nous ne pouvons admettre le voisinage d'un feudataire perfide et envahissant de l'Angleterre, ce serait (aisser remettre en péril notre situation au Cambodge, au Laos et en Annam. Nous devons donc surveiller très attentivement les événements imminents au Siam, et avoir toujours sur ses frontières immédiates de terre et de mer des forces suffisantes pour que notre voix puisse se faire entendre, au moment décisif, avec uiie autorité prépondérante et sans réplique.

L'étude et la connaissance exactes des événements dont la péninsule indo-chinoise a été le théâtre dans ces dernières années est donc d'une importance capitale et d'un intérêt palpitant pour tous ceux qui ont à cœur la grandeur et la gloire de notre pays. Nul ouvrage ne donne plus de lumière sur ces péripéties parfois assez complexes et restées jusqu'ici obscures que le livre de M. de Pouvourville; tous ses récits sont con-

trôlés aux sources les plus sûres, toutes ses assertions sont confirmées par des documents authentiques, toutes ses appréciations appuyées sur les autorités les moins contestables.

Si cette lecture inspire, par moment, quelque tristesse et quelque amertume par la constatation des fautes et des ignorances de certains représentants les plus élevés de nos pouvoirs publics, elle console et elle fortifie, en nous montrant que rhéroïsme, le dévouement, l'abnégation de notre démocratie militaire et civile, est toujours en état de triompher des mauvais vouloirs et de réparer les défaillances.

Flourens.

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