I. La Politique indo^iinoise (Savine, éd. i8q
La politique générale du Protectorat subit donc aujourd'hui une nouvelle orientation. Le ' temps est fini où primaient les difficultés intérieures, non pas que celles-ci aient pris fin, ■ mais bien plutôt parce que rétablissement de rindo-Chine française est assez: ancien et important pour valoir aujourd'hui des préoccupations extérieures.
On a donc relégué au deuxième plan la question des pirates toujours en éveil et de la pacification toujours en retard. Les Chinois des frontières eux-mêmes, qui furent l'épouvantail de maints chefs militaires, ont cessé de symboliser le péril national. Il faut donc que l'historien, qui a suivi pas à pas le développement et les vicissitudes de la colonie indo-chinoise, change le cours habituel de ses constatations, et les porte sur le théâtre où les événements ont eux-mêmes porté la question de l'hégémonie i'rançaise et de la prépondérance européenne en Extrême-Orient.
Les régions du Laos, du Siam nord, des Elats , Shan, et, en général, les vallées du Mékhong et 'Ménam et de leurs affluents principaux, sont, au point de vue géographique seul, suffisamment reconnues ; au point de vue politique et administratif, elles sont, pour ainsi dire, vierges encore de toute observation sérieuse et contrôlée; at
point de vue ethnographique, les événements mal connus de la période Khmer, les événements mieux connus de la période siamoise y ont établi une véritable incohérence, qui les rend abstruses, même à une grande partie du public colonial. La carte de Tlndo-Chine publiée en 1892 par les soins du ministère des Affaires étrangères, œuvre très remarquable des différentes missions de M. Pavie et de ses collaborateurs, a déjà pu rendre familière aux yeux la contexture orographique et hydrographique du haut de la Pénin" suie; elle a pu aussi habituer Toreille aux consonnances bizarres et redondantes dont regorge la géographie technique des principautés laotiennes. C'est ainsi seulement que le pays où s'agitent actuellement tant d'intérêts n'est plus un inconnu pour l'œil français contemporain.
On nous saura gré de faire, au point de vue de la politique et de la morale populaires, en honneur au Laos, la vulgarisation que les travaux des missions Pavie ont accomplie pour la surface du sol. Et nous ne saurions trouver de meilleur moyen pour cette vulgarisation qu'en publiant ici, et comme introduction à l'histoire politique et diplomatique du Laos et du Siam ^ depuis 1886 jusqu'aux •'novembre 1895,1e résumé très succinct des rapports documentaires que les
agents du Protectorat ont concentrés peu à pea dans les archives du royaume d^Annam.
Ces rapports ont été faits à des époques différentes, toutes antérieures à nos revendications sur le Mélchong, par des agents isolés, ou par des ' explorateurs de bonne volonté, ou par des pionniers du commerce ; aucun d'eux ne revêt donc le caractère officiel qu'ils eussent eu s'ils étaient émanés d'une mission gouvernementale envoyée dans un but précis ; les renseignements qu'ils renferment sont, par suite, empreints d'une indépendance qui est le meilleur garant de leur véracité ; le Protectorat semble d'ailleurs les avoir tenus en l'estime qu'ils méritaient, et leur avoir accordé pleine créance ; car c'est sur les constatations de ces rapports qu'ont été établies les instructions politiques et administratives données par le Gouverneur de l'Indo-Chine aux premiers agents, chanceliers et inspecteurs des milices, qu'il envoya sur le Mékhong,pour y établir les juridictions nouvelles et les garnisons qu'elles nécessitaient.
(i). Le Laos forme deux zones bien distinctes
Les récits des agents et explorateurs qui ont fourni la jnaticre de ce paragraphe sont ceux de MM. le commandant
(dans le sens de la longitude) : le plateau et la plaine du Laos, habités par les Laotiens, et la
. région montagneuse, habitée par des peuplades numériquement minimes, clairsemées et indépen-
•dantes. Dans le sens de la latitude, la zone nord est aux Laotiens, la zone médiane (au nord de la Tchépon) est aux Thaï, Pouthaï et Méos ; la zone sud (Secoag et Sedôn) est aux Khâs et aux peuplades sauvages analogues.
Toutes ces régions sont parcourues par deux soulèvements géologiques : Tun, de schiste et de grès, qui finit au plateau de Boloven (le paradis de l'Asie, suivant M. Deloncle) ; l'autre, granitique, qui finit au massif de « La mère et l'enfant », et s'épanouit dans tout le sud de la Péninsule.
La race laotienne pure, — dont les aborigènes habitent le nord de la Péninsule, — a formé, par croisement avec les sauvages des montagnes, la race laotienne du Sud, moins civilisée, mal dégrossie, sur laquelle elle a, de même que sur les sauvages, exercé sa puissance naturelle d'expansion. Le maximum de cette expansion corres-
: Trumelet Fa!»er, les inspecteurs Grosgurin, Garnier et Quénel, le chancelier Bonin, le capitaine Rivière, M. Paul Macey, et sur-
' tout l'inspecteur Odend'hal (rapport du 24 février 1894 au Gouverneur Géttéral).
pond au summum de puissance du royaume de Vienchan, qui s'étendait alors jusqu'à Attopeu, et jusqu'aux missions catholiques des Bahnar's ( i ).
L'invasion siamoise détruisit cette organisation et ce fonctionnement des chaûs laotiens du Sud,^ qui étaient administrés comme les chaûs laotiens * du Nord, qui tombèrent en notre pouvoir en 1887 (2). Il est juste de dire que les Siamois tirèrent fort intelligemment parti du pays avec peu * de peine et peu de frais. Les agents étaient choisis parmi les bonnes familles du Muong (3). Les gardes étaient levés sur le pays même, ne servaient que deux mois par an, et ne recevaient aucune solde. Le but de l'occupation était purement fiscal. A tous points de vue, les Laotiens n'eussent pas été mécontents d'un tel système, mais ils ne pardonnaient point aux Siamois les levées des miliciens et des coolies.
Les auteurs des rapports au Protectorat conseillaient, avec justesse, de greffer, sur l'organisation primitive à laquelle tenaient les Laotiens,
1. M. Odcnd'hal a retrouvé les sceaux d'investiture que le roi de Vienchan donnait aux chefs de ces tribus. Le griffon ailé était son emblème. .
2. Voir l'administration des chaûs laotiens dans le Tonkin ^ actuel (Savine, éd. 1890).