‹ L'affaire de Siam, 1886-1896Chapitre 6 sur 26 · Les familles appelées « Khao · texte numérisé non relu

Les familles appelées « Khao

Tautorité suzeraine de la France, sans que cette suzeraineté altérât en rien la marche, ou le nombre ou la valeur des rouages primitifs. Et dans cet ordre d'idées, ils recommandaient de chercher l'appui des bonzes, qui forment toujours la classe dirigeante du pays, et de reconstituer, sur les ruines de Vienchan, la capitale religieuse du Laos, ainsi que le prédisent les légendes sacrées, touchant « un peuple aux bras longs », dont nous pouvons fort avantageusement jouer le rôle. L'effet de cette résurrection serait, selon M. Brière, prodigieux.

D'ailleurs il ne faudrait pas songer à établir à Vienchan un roi, tel que nous en concevons occidentalement le personnage, avec notre raisonnement centralisateur. Le Laotien a peu de gouvernement et s'en contente ; il ne souffrirait pas les Kens étroits d'une administration tracassière. Ceux, très lâches, d'une vassalité féodale lui paraissent enviables, et suffiraient à l'intérêt de ses protecteurs.

Les traditions et les aspirations des peuplades montagneuses sont singulièrement plus mêlées et moins bien définies (i). Les différentes tribus

(1) Voir, pour les coutumes morales et politiques des Pouthaï et des Méos, le Tonkin actuel, Savinc, éd., 1890.

qui peuplent ces régions d'une orographie touffue et quelque peu déconcertante ont toutes des dialectes différents ; parmi tous ces dialectes, la langue Giaraï a conservé une caractéristique bien nette, et semble se rapprocher du cham, la plus ancienne langue de la Péninsule (1), Les autres semblent avoir eu une naissance commune clans « rhinterland » du Binhdinh. Le gouvernement local, dans ces tribus, n'existe ni de droit ni de fait. II n'y a même pas d'autorité paternelle. Dans chaque tribu, on n'écoute que les gens ayant fait leurs preuves de bon sens ou de bravoure, mais sans qu'aucune obligation contraigne à cette obéissance, sans môme que le fils soit tenu d'obéir à son père. De village à village aucune influence ne s'exerce ; aucunes relations ne s'établissent ; c'est la guerre en permanence. Cette guerre peut durer des années entières ; c*est une suite de guet-apens individuels, où le summum de l'adresse est de prendre au « lasso »

son ennemi ou simplement le passant inoffensif, et de l'emmener prisonnier au bout de ce lasso devenu chahie.

\i) Consulter les travaux de linguistique de M. Aymonier, directeur de l'Ecole coloniale, et les observations du capitaine Cogniard.

La justice, semblerait-il, est nulle. Toutefoisle souci de ropmion publique, qui est très développé dans le cœur de chaque sauvage, tient lieu de beaucoup d'institutions plus compliquées; c'est sur cette sanction morale q^'un rudiment de légalité s'est établi dans chaque village. Ce droit coutumier se base, non pas sur la loi du talion^ mais sur le principe de la composition en nature, Tantique « Wehrgeld. » La peine de mort est inconnue ; Toffenseur devient l'esclave de l'offensé.

La contrainte morale qu'il ne trouve pas dans ses lois ni dans son gouvernement, le sauvage la trouve moins encore dans sa religion et dans sa conscience. La religion des mont€ignards n'est autre que la divinisation des différents phénoménismes naturels, divinisation symbolisée par des « Pi » (objets remarquables de la nature, ou même statues grossières), auxquels le sauvage consacre les libations de sa coulumière ivrognerie.

Les « Pi » sont desservis par une foule de sorciers, aux décisions de qui la multitude croit aveuglément, et entourés d'une quantité de superstitions, auxquelles le voyageur doit prendre garde, spécialement chez les Giarai, les Sédang et les Khathof, qui ont jusqu'à présent résisté à toutes îes influences extérieures.

Les populations laotiennes qui sont aux abords de ces tribus indépendantes n'ont avec elles aucunes relations et aucuns points de ressem- : blance. Elles sont divisées en € muongs >, dirigés par des « kromakans », qui veillent à la perception d'un impôt établi d'après la propriété bâtie. Ces populations à demi-civilisées doivent servir d'appui pour la conquête morale, si dif&- : cile, des tribus sauvages indépendantes. \

Le Protectorat, tant chez les Laotiens que chez les montagnards, se trouve en face d'une épineuse question à résoudre ; celle de l'esclavage î cette coutume est répandue sur tout le bassin du Mékhong, d'être réduit en esclavage pour dettes. Il y a deux autres sortes d'esclaves : les esclaves que l'on donne pour acquitter ainsi l'impôt qu'on ne peut autrement payer; et les malheureux Annamites que les sauvages volent pardessus la chaîne intérieure d'Annam, et réduisent chez eux en servitude.

La question de ces différents esclavages et des moyens d'y mettre un terme est parmi les plus diUicates que nous ayons à résoudre aujourd'hui. Les esclaves annamites attendent et doivent recouvrer de nous leur liberté, quelque soit le dommage causé par leur libération à leurs propriétaires actuels. Mais les deux autres catégo-

rîes d'esclaves, dont beaucoup sont volontaires, et dont la vie est assez douce, constituent les seuls agriculteurs et la seule main d'œuvre que Ton rencontre au Laos. La liberté rendue fera d'eux des fainéants, comme sont leurs maîtres. Les suites économiques d'une décision aussi radicale sont donc assez graves pour qu'on ne se laisse pas aller immédiatement à la tendance humanitaire de notre sentiment (i). Il faut, dit sagement un agent du Protectorat, s'en remettre au temps pour améliorer toutes les imperfections d'une société naissant à la civilisation. Ceux qui croient à la possibilité d'un mieux immédiat sont souvent les ouvriers du pire (2),

1. Voir la relation de voyage publiée par le capitaine Cupel dans le « Tour du monde. »

2. Les mercuriales des régions laotiennes, qui indiquent leur indiscutable valeur économique, sont trop ardues et trop longues pour être ici transcrites; on les trouvera, en ce qui concerne le Laos nord, dans l'ouvrage du prince Henry d'Orléans {Autour du Tonkin : Calraann Lévy), et, en ce qui concerne le Laos sud, dans le rapport de M. Odend'hal à M. de Lanessan, en date du 24 février 1894, rapport qui a été imprimé à Hanoï.

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