L'Affaire des trois roués
L'étude, que Von va lire, est un fragment d'histoire de la justice en France à la fin du XVIII^ siècle.
Je l'ai conçue non comme un ouvrage de science pure [Ventreprise eût été téméraire et a déjà été menée à bien), mais comme une chronique judiciaire, où le récit des faits et les explications juridiques alterneront et se compléteront mutuellement. Vivant au milieu des luttes de V audience, j'ai voulu reconstituer et faire comprendre un débat d'autrefois, ce qui est plus malaisé qu'on ne serait t^nté de le croire. Pour rendre une vie momentanée à des juridictions mortes, j'ai dû commencer par démonter notre vieille machine judiciaire^ puis après V avoir remontée, j'ai mis en mouvement ses rouages compliqués.
Etant donné le but que je me proposais, le choix du sujet n'était pas et ne pouvait être indifférent. La plupart des procès n'ont que la valeur d un fait divers. Il fallait en découvrir un, qui fût à la fois d'une portée générale et d'une valeur historique incontestable. Quelques affaires criminelles de la fin de Vancien régime ont présent(' ce double caractère . L' une d' elles, la plus oubliée peut-être, mais non la moins passionnante, m'a paru à tous ces points de vue présenter un intérêt capital ; cest pourquoi je m'y suis arrêté.
L'affaire « des trois hommes condamnés à la roue » ou « des trois roués », comme il est convenu de V appeler, fut le dernier épisode de la lutte mémorable, qui s'est engagée vers le milieu du XVI 11^ siècle contre la barbarie des lois pénales. Moins tragique que celles de Vinfortuné Calas et du chevalier de la Barre, elle contribua peut-être davantage au succès final. Commencée en 1783, elle ne prit fin qu'en i7S7, à Vauroredes temps révolutionnaires. Elle eut le mérite de venir à Vheure marquée par le destin. Banale en soi, rien ne Veut portée à la célébrité, si le talent d'un magistrat novateur ne Vavait grandie, transformée, et n'en
avait fait le prétexte d'une mêlée nouvelle en même temps que V occasion de la victoire définitive.
Cette occasion fut-elle bien choisie? Le doute est permis, car Vinnocence des « trois roués » n'est rien moins que certaine. Qu'importe après tout! Le résultat social doit seul compter. Quand les batailles judiciaires atteignent un certain degré de violence, il est rare que la vérité nen sorte pas meurtrie, la Justice ne pouvant se rendre avec passion ; mais il s agissait moins de savoir si les condamnés étaient coupables que de montrer qu'ils avaient été Jugés conformément à des traditions et des lois, qui devaient d'une façon générale aboutir à l'erreur. La France entière le comprit. Pourquoi en effet se prit-elle de pitié pour les « trois roués » ? Pourquoi imposa-t-elle la proclamation de leur innocence? Pourquoi ce procès eut-il la singulière fortune de marquer la fin de l'ancien droit criminel ? C'est que les yeux s'étaient ouverts aux vérités nouvelles; c'est que l'heure avait sonné où des institutions surannées devaient disparaître ; c'est que les temps étaient accomplis !
Evoquer et fixer ce moment curieux entre tous de notre histoire Judiciaire, si attachante et si injustement négligée, tel est le but du présent travail. Les faits eux-mêmes nous révéleront les causes profondes de ce mouvement réformateur qui fut la première manifestation de l'esprit révolutionnaire. Ils nous diront mieux qu un commentaire Juridique ce qu'était la procédure criminelle du XVIIP siècle. En voyant fonctionner son mécanisme compliqué, nous comprendrons ses défauts; en constatant sa barbarie, nous apprécierons mieux les efforts généreux de ceux qui l'attaquaient. La grandeur de leur but, leur talent, leur désintéressement , la chaleur de leur conviction nous impressionneront davantage.
D'autre part les multiples incidents de l'a/faire feront défiler sous nos yeux tout l'ancien régime, avec ses Juridictions variées et son innombrable personnel, avec ses hautaines traditions, qui faisaient sa force et sa renommée, avec ses graves lacunes, qui causèrent son discrédit et sa ruine.
De beaux caractères se sont révélés dans ce procès, qui ne fut qu'une lutte pour le progrès. Réveiller le souvenir de ces lointaines années, c'est honorer la mémoire de nos devanciers et fournir à l'histoire de la Justice en France une modeste mais utile contribution. . ^t^