‹ L'Affaire des trois rouésChapitre 2 sur 24 · I. — LE GRIME · texte numérisé non relu

I. — LE GRIME

Dans la nuit du 29 au 30 janvier 1783, les époux Thomassin dormaient paisiblement dans la maisonnette qu'ils habitaient à Vinet, petit village situé dans les environs de Troyes. Bien que simples laboureurs, ils passaient dans le pays pour avoir quelques économies, La femme avait cinquante ans, le mari soixante. La maison était une chaumière comprenant deux pièces, adossées à une écurie et communiquant avec elle. Derrière la maison se trouvait une cour ; au fond de la cour un hangard.

Il était 3 heures du matin. Soudain Thomassin est réveillé par un bruit insolite provenant de l'écurie. Croyant que Ton vole ses chevaux, le paysan saute à bas de son lit et ouvre la porte de communication. Il se trouve en face de trois « particuliers », qui le jettent par terre et le frappent à coups de bâton. La femme, qui accourt et qui pousse des cris, est brutalisée comme son mari. Les malfaiteurs pénètrent dans la chambre. L'un d'eux allume trois chandelles et un grand feu de « chêne vottes ».

A la lueur des chandelles, les voleurs prennent dans l'écurie des « cordeaux » et un « émouchoir », dont ils se servent pour lier les pieds et les mains de leurs victimes. Quand elles sont ligotées, ils les jettent sur le même lit, puis lespressent de questions pour savoir où est caché leur argent.

Thomassin ne répond pas. C'est en vain qu'un des malfaiteurs le frappe au bras avec un couteau, lui faisant une blessure profonde, d'où le sang jaillit; c'est en vain qu'il lui montre le feu de « chènevottes », qui flambe et pétille, et dont la flamme claire semble le menacer de la pire torture. Thomassin, stoïque, garde le silence.

A son tour la femme est questionnée et frappée. On la fouille de la façon la plus outrageante. On lui arrache la croix d'argent quelle porte au cou ; on prend dans sa poche une somme de 9 livres, que les trois hommes se partagent sur-le-champ. Trois fois on lui met le couteau sur la gorge. Moins énergique que son mari, elle finit par parler. Sur les indications qu'elle donne, les « brigands » bouleversent la maison. Avec une « broche »> ils forcent une armoire et deux coffres. Dans l'un d'eux, ils s'emparent d'une croix d'or et d'une somme de 120 à 140 livres. Ils déplient le linge de la femme et font un paquet de ce qui est à leur convenance. Ils y joignent quelques vêlements d'homme, du pain, du fromage, un morceau de salé et une bande de lard.

Cependant la nuit s'avance et bien que le jour soit encore loin, il leur faut déguerpir, s'ils veulent que leur fuite soit couverte par l'obscurité. Ils soufflent les chandelles et disparaissent, laissant derrière eux leurs victimes, toujours garrottées, étendues sur le même lit.

Une demi-heure se passe. Se rassurant peu à peu, les Thomassin entreprennent de se détacher mutuellement avec leurs dents. Quand ils sont délivrés de leurs entraves, ils donnent l'alarme. On accourt, on s'empresse autour d'eux. Soudain survient le meunier de l'endroit, nommé Bradier, qui a constaté des traces d'effraction sur la porte de sa cave. Les voleurs se sont donc attaqués à sa maison avant de s'introduire dans celle de Thomassin. Comment ont-ils pénétré chez ce dernier? Un trou assez vaste percé dans le mur de l'écurie appelle l'attention. Les n brigands » sans doute ont passé par cette ouverture, à moins que l'un d'entre eux n'ait pu, en grimpant, se hisser dans le grenier, et de là ne soil descendu dans l'écurie.

Pendant que ces hypothèses se discutent au milieu de l'émoi général, quelqu'un songe à prévenir les autorités.

Quelles sont-elles ? Il y a à Vinet des syndics, quelque chose comme nos conseillers municipaux, peu lettrés certainement et peu désireux de se mettre en avant, par suite

de cette méfiance instinctive du paysan pour tout ce qui touche à la justice. Personne ne songe à eux.

L'autorité judiciaire à prévenir est le bailli ou juge seigneurial. Vinet dépend en effet de la duché-pairie de Piney-Luxembourg, qui comporte une haute justice. Le juge du seigneur est compétent, à moins que le crime ne soit un « cas royal » ou « prévôtal » et à moins que le prévôt ou le lieutenant criminel ne s'emparent les premiers de Taffaire.

Les gens de Vinet, et pour cause, ne songent point au juge du seigneur. L'office était vacant, personne ne s'étanl présenté pour acheter la charge, en raison sans doute des maigres émoluments qui y étaient attachés et du discrédit profond dans lequel étaient tombés les emplois de judicature seigneuriale.

Les villageois ne pensent pas davantage au lieutenant criminel, trop loin d'eux. Ils ne voient que le prévôt, c'est-à-dire le chef de ceux qui, de tous temps, furent les gardiens des campagnes, les gendarmes, que l'on appelait communément les archers de la maréchaussée.

Le propre fils de Thomassin, âgé de trente ans, enfourche un bidet. A franc étrier, il court jusqu'à Arcy, petit bourg des environs, siège d'une brigade de gendarmerie. Le brigadier monte à cheval, suivi d'un cavalier nommé Mathias et galope jusqu'à Vinet. Il est près de midi quand il commence son enquête. Son écritoire à la main, il prend des notes pour rédiger plus tard son « verbal ». Il entend Thomassin, sa femme et leur fils, celui-là même qui l'a prévenu. Il s'attache à faire préciser par les victimes le signalement des coupables, qui va lui permettre de se lancer sur leurs traces. Il se fait décrire le costume, la physionomie, la taille de chacun des brigands.

Inconnus de leurs victimes, ils sont certainement étrangers au pays. Qui a pu leur indiquer le crime?

Le brigadier apprend que deux jours auparavant on a remarqué à Vinet une sorte de chemineau, qui a passé la nuit dans le grenier des Thomassin. C'est un pauvre diable,

dO l'affaire des trois roués

du nom de Guyot, qui tombe du haut mal et qui va de village en village, en exerçant le métier de rémouleur. C'est lui, à n'en pas douter, qui a servi d'indicateur.

Pendant que le brigadier fait cette réflexion judicieuse, on vient lui signaler que les trois malfaiteurs ont pris la fuite par les champs, et que l'on voit la trace de leurs pas depuis la maison du crime. Vite la Maréchaussée remonte à cheval et nos deux cavaliers, penchés sur le col de leurs montures, suivent à travers les terres labourées les empreintes laissées par les fuyards. Profondément imprimées dans un sol humide, elles sont nettement visibles sur un trajet de deux lieues. Elles cessent brusquement à un tertre gazonné ; leur direction générale conduit au hameau d'Allibeaudière, situé à une lieue de là.

Arrivé au hameau, le brigadier demande s'il n'y a pas dans le pays quelque mauvais sujet capable d'un mauvais coup, qui réponde à l'un des signalements suivants: « Des trois brigands, le premier a les cheveux plats, il est grand avec un habit gris, son visage est noir et sa parole est brusque. Le deuxième est blond et de taille médiocre, il porte une veste blanche. Le troisième a une veste rouge. » « Ce pourrait être Malbrough », dit un paysan.

Qu'est-ce que Malbrough? Un « particulier », qui de son vrai nom s'appelle Charles Bradier ; il est domicilié dans le hameau, mais n'exerce aucun métier. C'est un « suspect», ajoute-t-il, mot terrible, déjà en usage dans les documents judiciaires, et dont on va tant abuser dans quelques années.

La ^Llréchaussée se rend chez Malbrough, sans grand espoir de le trouver. Il est en effet parti dès le matin pour Salon. La journée s'avance. Il est trop tard pour continuer l'enquête et les archers songent au retour. Pendant qu'ils cheminent, un fait important se produit à Vinet. Guyot, le rémouleur, l'épileptique, l'indicateur supposé, fait son apparition dans les rues du village. Il est donc innocent, car le moyen de penser, s'il est coupable, qu'il soit assez hardi pour venir sur le lieu du crime quelques heures après qu'il a été commis? N'importe, on l'entoure, on l'ar-

l'affaire des trois roués h

rête, on l'enferme dans la geôle de la prison seigneuriale.

Le lendemain 31 janvier, le brigadier Martin se rend directement d'Arcy à Salon, où il va reprendre la piste de Bradier dit Malbrough. Par les syndics, il apprend que la veille « quatre particuliers, assez mal vêtus, portant une figure sinistre », ont passé l'après-midi à boire et à manger au cabaret de l'endroit. De là ils sont allés au hameau de Ghampfleurv, où ils ont fait de nouvelles libations chez le nommé Linceulx. Ils ne sont partis qu'à minuit, oubliant de payer leur écot. Pensant que les quatre individus ne doivent pas être loin et qu'ils seront toujours de bonne prise, la Maréchaussée se met à battre le pays. L'un deux est bientôt découvert à Salon chez un laboureur, qui lui a donné asile pour la nuit. Chose grave, il porte une veste rouge. Il déclare s'appeler Lardoise, dit Pierrotot, âgé de trente et un ans. Le procès-verbal du brigadier le qualifie de (( mendiant sans passeport ni certificat ». Bien qu'aucun des objets dérobés ne soit trouvé en sa possession, il est arrêté « comme suspect et soupçonné desdits vols ».

De Salon, Lardoise est conduit à Arcy, où Guyot, le rémouleur, est amené de son côté. Le lendemain, l^"" février, le brigadier Martin écrit « son verbal ». La rédaction en est pénible. Le brigadier, peu lettré, commet quelques erreurs ; il oublie notamment de décrire les elfractions et de constater la blessure de Thomassin. Nous verrons l'importance que ces détails prendront par la suite.

D'Arcy Lardoise et Guyot sont enfin transférés à Troyes et livrés au prévôt des Maréchaux.

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