‹ L'affaire DreyfusChapitre 11 sur 178 · ENQUÊTE DU COMMANDANT DU PATY DE CLAM · texte numérisé non relu

ENQUÊTE DU COMMANDANT DU PATY DE CLAM

Le choix comme officier de police judiciaire du commandant du Paty de Clam, qui dit avoir protesté contre celle mission lorsqu'elle lui fut confiée (5), fut Ge l'avis de tous aussi malheureux que possible (6) «C'est, a dit le général Roget (7), « un esprit romanesque et présomptueux (8). « C'est, a « ajouté le lieutenant-colonel Picquart, un homme que je « connais depuis de longues années, qui est très habile à écha-

(1) Hanolaux, Cass. 9), I, 612.

(2) Général Mercier, Enq. crim. 1, 478. — Général de Boisdeffre, Cass. 99. I, 259vet End. crim. 1, 479:

(3) Général Mercier, Rennes I, 89.

(4) Forzinetti, Rennes IIF, 104. à AE

5) Du Faty de Clam, Cass. 99, I. 439, 443 et Eng. crim. I, 188, 152.

(6) Cpr. Général de Boisdeffre, Enq. crim. 1, 479. Du Paty de Clam, Eng: crim. I, 189:

1) Général Rogel. Cass: 99,1 104.

(8) Cpr. Général de Luxer, Enq. crim. Il, 237, 238.

« fauder des manœuvres ténébreuses, mais qui supporte bien « mal le grand jour (1) » — Le commandant Cuignet est plus sévère encore : « C’est un garçon orgueilleux, vaniteux même, « dont la vanité s'est encore accrue par des succès de car- «rière. Il a toujours été, au dire de ceux qui le connaissent, à « l'affût de toutes les occasions capables de le mettre en « lumière : il était en même temps d’un caractère souple, d’un « esprit insinuant, sachant se faire bien venir de ses chefs, « ce que nous appelons en argol militaire un famiste (2). » I s'était fait à l'Etat-Major une sorte de réputation de graphologue, et on lui avait soumis dès le début le bordereau et les pièces de comparaison : il y avait reconnu l'écriture de Dreyfus (3). Il était des Iers tout désigné pour prendre en mains l'affaire (4) : c'est lui qui a poussé à l'arrestation immédiate de : inculpé (5). à

Très infatué de son mérite, confiant en sa perspicacité et se croyant en état de lire la pensée intime de l'homme sur son visage, il avait imaginé et combiné toute une épreuve préalable, dont il attendait merveille. II faisait convoquer Dreyfus, en ce moment détaché comme stagiaire dans un des régiments de Paris, pour le 15 octobre à 9 heures du matin au cabinet du général de Boisdeffre sous prétexte d’inspection générale, et là en présence de l’archiviste Gribelin et de M. Cochefert, chef de la Sûreté, dont l'expérience inspirail toute confiance au général Mercier, et qui avait été requis par lui (6, il dictait à l'inculpé, non pas même le bordereau &ans son texte, mais, comme pour augmenter à plaisir la difficulté et le danger de l'épreuve, une lettre qu’il avait préparée, dans laquelle il avait inséré les mots principaux du bordereau el dont voici la teneur :

Paris, 159 octobre 1894.

Avant le plus grand intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ pour les manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d'urgence par le porteur de la présente, qui est une

(1) Picquart, Enq. crim. I, 66$, 669.

&) Cuigneti, Cass. 29,1, 344

(3, Ficquart, Cass. 99, [, 126 et Rennes, 1,376. Note du Paiy, octobre 1594. Targe, Eng. crim.

(4) Picquart, Rennes, I, 376.

(5) Cuignel, Cass. 99, D, 344.

(6) Cocnefert, Rennes 1, 582, 583. Général Mercier, Cass. 99, [, 5.

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personne sûre. Je vous rappelle qu'il s'agit de 1° une note sur le frein hydraulique du canon de 120 et sur la manière dont il s’est . comporté en manœuvres ; 2° une note sur les troupes de couver-

ture et 3° une note sur Madagascar (1) ».

Avant ces mots «Je vousrappelle... », M. du Patyv de Clam s'était interrompu subitement : « Qu'avez-vous, capitaine ? avait-il dit brusquement : vous tremblez ! ». — « J'ai froid aux mains, » avait répondu Dreyfus.

L'on était en effet au 15 octobre : il faisait si froid qu'on avait allumé un grand feu dans le cabinet où la scène se passait (2) et Drevfus, avant d'entrer au Ministère, avait dù faire les cent pas sur le boulevard. L'explication était naturelle elle ne pouvait convenir à l'esprit soupçonneux et prévenu du commandant du Paty de Clam.

Dreyfus, dit-il dans la déposition qui, recueillie Sur commission rogatoire, a été lue au Conseil de guerre de fiennes (3), manifesta un trouble dont on peut discuter la cause, mais non l'existence, puisqu'il a été remarqué par les assistants, et que le capitaine Dreyfus s'en est excusé, en disant qu'il avait froid aux doigts: Le trouble s'est manifesté à mes yeux par une série de mouvements nerveux de la mâchoire. Ce trouble a été également remarqué par M. Cochefert qui, avec sa grande expérience, y à vu un indice que le capitaine Dreyfus pouvait être coupable. Enfin, l'écriture de la lettre a cessé d'être régulière au cours de la dictée, ce dont on peut s'assurer en plaçant une règle au-dessous de chaque ligne. Il est facile de constater que l'ondulation de la ligne au-dessous de la règle est beaucoup plus marquée dans le corps de la lettre qu'au commencement.

Si l’on interroge les témoins de cette scène singulière, aueun d'eux ne vient confirmer les appréciations de M. du Paty de Clam :

J'ai entendu la dictée, dit M. Gribelin (4), el à un moment donné, le commandant du Paty a dit : « Qu'est-ce que vous avez ? Vous

tremblez ! » Dreyfus lui a répondu : « J'ai froid aux doigts ». Je ne sais pas si Dreyfus tremblait, j'étais trop loin pour le voir.

Et si M. Cochefert, devant le Conseil de guerre de Rennes, a commencé par dire qu'il avait eu la même impression que le commandant du Paty de Clan (), il a, sur interpellation de la défense, précisé ce qu'il entendait ainsi :

i Proc. Paris, coté £2 bis (Rapport Bard, page 29). Cesl l'original de ja dictée écrite par Dreyfus.

(2) Gribelin, Rennes I, 596. Rapp. du Paly de Clam, 31 octobre 1894.

(3) Du Paty de Clam, Rennes III, 507.

(4) Gribelin, Rennes I, 596.

(5) Cochefert, Rennes I, 583.

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Je vous ai dit dans ma déposition première que l'endroit où j'étais placé en observation se trouvait distant du capitaine Dreyfus de cinq ou six mètres. il m'était absolument impossible, à cetie distance, pour ne pas éveiller l'attention du capitaine Dreyfus, d'observer les troubles qui pouvaient se produire en lui. S'ils ont été spontanés, le commandant du Paty à pu les observer de près : mais, quant à moi, ils m'ont paru se manifester seulement après la première interpellation du commandant du Paty de Clam, qui s’est avancé vers le capitaine Dreyfus et lui a demandé : « Mais, capilame, pourquoi trembiez-vous ? (ou : pourquoi tremblez-vous ainsi ? » Je n'ai pu voir sil avait trembié ou sil s'élail troublé : je ne l’ai vu qu'ensuite. J'ai vu alors que, véritablement, le capitaine était visiblement troublé : mais ce n’est qu'après cette première interpellation du commandant du Paty de Clam que j'ai été à même de faire celle observation {1).

11 serait en effet singulier qu’une question faite dans ces conditions et sur ce ton n’eût pas produit quelque émoi chez celui à qui elle était adressée (2; ; mais nous avons peine à y voir l'indice, si léger qu'il soit, d’une culpabilité.

Et si l’on examine d'autre part la dictée elle-mème, l'on se Convaincra aisément qu'elle ne présente aucun caractère d'incorrection (3), que l'élargissement ne commence qu'aux mots : « Je vous rappelle... », alors que rien dans les termes précédents ne se rapporte au bordereau (4) ; et que londulation prétendue des lignes est insignifiante et ne se produit que sous le coup de l’interpellation du commandant du Paty de Clam, qui n'a pas même cru bon d'en relever dans son procès-verbal les termes ni le ton (5).

Il ne semble pas du reste que M. du Paty de Clam fût luimême certain de ce qu'il dit avoir constaté, si l'on en juge par son attitude, lorsqu'il fut appelé à déposer, en 1894, devant le Conseil de guerre de Paris.

Une chose qui m'a frappé, dit le lieutenant-colonel Picquart, bien que la scène ait été un peu confuse, a été l'embarras de du Paty, quand la défense lui a fait remarquer que la dictée faite par Dreyfus ne présentait pas de çaractère de trouble. Devant l'évidence, il a bien été forcé de s’incliner, et il a dit une phrase extraordinaire, qui est à peu près celle-ci : « Je voulais voir s'il était prévenu : interpellé brusquement par moi, il aurait dû trembler. Or, il n’a pas tremblé : donc il simulait : il était prévenu ;

(1) Cocheferi, Rennes, III, 520.

(2) Dreyfus, Rennes, I, 601. — Picquart, Rennes, I, 377. (3) Picquart, Rennes, 1, 377.

(4) Dreyfus, Rennes, I, 39.

(5) "Dreyfus, Rennes,-1,:6501.

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un individu innocent, qui serait arrivé là sans avoir rien à se reprocher, aurait tremblé à mon interpellation ou aurait fait un mouvement. » Je trouvai l'explication bien extraordinaire et bien embarrassée, et je la gardai précieusement dans ma mémoire (f.

Au cours de la récente enquête de la Chambre criminelle, M. du Paty de Clam, tout en maintenant que Dreyfus s’est troublé pendant la dictée, a semblé admettre de même qu'il avait pu se tromper.

Comme tout le monde, je suis passé par une période de doute, je ne le cache pas : la meilleure preuve, c'est que j'ai promis à Dreyfus de continuer mes recherches. Je me suis dit que le trouble qu'il avait manifesté au moment de la dictée pouvait être attribué à une autre cause que celle que j'avais vue. Je ne me crois pas infaillible ; je crois que personne ne l'est (2).

Si nous en croyons la note remise par M° Demange à

: M° Mornard sur les débats qui ont eu lieu devant le Conseil de

guerre de Paris, M. du Paty de Clam ne s'en serait pas tenu à celte épreuve : il en aurait tenté une seconde qu'il n’a pas consigné dans son rapport, mais qu'il a racontée au Conseil de guEeITe.

En interrogeant, a-t-il dit, le capitaine Dreyfus dans sa prison, j'ai attendu le moment où il avait les jambes croisées : puis je lui ai posé à brûle-pourpoint une question qui devait faire naître l'émotion chez un coupable ; j'avais les yeux fixés sur l'extrémité du pied de la jambe pendante. Le mouvement presque imperceptible auparavant de l'extrémité du pied s'est trouvé tout à coup, au moment de ma question, très sensible à mes yeux. Donc le pouls s’accéiérait ; le cœur battait plus fort ; l'émotion de Dreyfus trahissait sa culpabilité.

Et M° Demange ajoute qu'il a apporté le lendemain au Conseil de guerre un certificat du docteur Lulaud, qui se trouve dans son dossier, pour combattre celte étrange conclusion de M. du Pair de Clam (3;.

Quoi qu'il en soit, le commandant du Paty de Clam, considérant l'expérience comme démonstrative, l'interrompit et mit Dreyfus en était d'arrestation.

() Picquart, Cass. 99. I. 128, 130: Rennes I, 380-381. (2) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 194. A (3) Note de M° Demange. Cass. 99. Débats, 605.

Il faut lire le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il lui fit alors subir (1). I lui déclare bien qui est incuilpé de haute trahison, crime prévu et puni par les articles 76 et suivants du Code pénal : il lui demande s'il à été en voyage d'état-major, et à quelle époque ; — s'il à surveillé un tirage de documents au Service géographique ; — s'il a eu Connaissance, alors qu'il était employé à l'Etat-Major de l'Armée, d'une note sur Madagascar, de nos concentrations et de la couverture, du Manuel de tir de l'artillerie de campagne du 14 mars 1894. Mais il ne lui dit pas un mot du bordereau, qu'il se garde de lui présenter : il ne lui indique même pas la puissance étrangère au profit de laquelle il est accusé d'avoir trahi son pays, ne lui dit pas davantage ,les documents qu'on lui impute d'avoir livrés. Bien plus, 11 cherche à le tromper, en lui disant que son arrestation est motivée par la saisie « de plusieurs documents », et il laisse, sans mot dire, M. Cochefert lui parler, sur les indications qui lui ont été données inexactement par les généraux Mercier et Gonse, et qui ont surpris sa religion (2) « de la longue enquête qui a été ouverte contre lui « par les soins de l'autorité militaire, et qui a amené la décou- « verte de preuves indiscutables..…, la saisie de pièces écriles « de $sa main, ainsi que cela a été constaté après exper- LISE US).

Tout cela est déjà absolument contraire aux habitudes d'une justice régulière. Un autre incident, qui se produisit alors, ne l'est pas moins.

Il avait été convenu entre les chefs qui faisaient partie de la réunion qui avait eu lieu la veille ou l'avant-veilie au Ministere de la Guerre, a dit M. Cochetert, que l'on placerait un revolver d'ordonnance chargé d’une balle à proximité du capilaine Dreyfus, afin que, quand il aurait fait des aveux complets, qu'il était raisonnable de prévoir à ce moment, il püt se faire justice à lui-même... Si incorrect que le procédé me parüi, il m'a sembié d'accord avec ces tradilions d'honneur que je connais et que je sais devoir encore subsister dans l'armée... J'ai donc laissé poser je revolver : il était couvert d'un dossier. À un moment donné, après le preniier interrogaloire, le commandant du Paty de Clam a répondu à certaines questions de Dreyfus, qui disait : « Tnez-moi ! mais logez-moi une balic de revolver dans la tête ! » il a répondu : « Il ne nous appartient pas de vous luer.». A ce momeul, le revolver s'est {touvé

(1) Proc., Paris 1894, cote 6. Enq. crim. IT, 396.

(2) Cochefert, Rennes I, 585. :

(3) Procès-verbal de M. Cochefert, Proc., Paris, cote 5. Enq. crim. Il,

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découveri, je ne sais par quel moven. Le capitaine Dreyfus l'a vu et a dit : « Je ne veux pas me tuer, parce que je veux vivre pour établir mon innocence » (1)

L'incident avait sa gravité ; l'attitude et le propos de l'inculpé, leur importance. Ni le procès-verbal du 15 octobre, ni le rapport du 31 n’en ont cependant fait mention, et il a fallu que M. Cochefert suppléât à leur silence qui l'a surpris, et vint établir ainsi à la décharge de l'accusé un fait aussi caractéristique (2).

Il est vrai qu'en revanche M. du Paty de Clam s'est attaché à relever dans son rapport du 31 octobre tout ce qui lui a paru de nature à compromettre la défense.

L'inculpé protesta vivement de son innocence, y écrit-il, et se laissa fouiller sans résistance : « Prenez mes clefs : ouvrez tout chez moi : vous ne trouverez rien. » Puis, il recommencça ses serments et ses protestations ; je laissai passer ce flot, auquel je m'attendais, et qui pouvait être chose préparée pour le cas d’une arrestation. L’attitude un peu théâtrale de l'inculpé, ses gestes contrôlés du coin de l'œil dans une glace ne produisirent pas une impression favorable sur les témoins de cette scène (3) ».

L'archiviste Gribelin a, sur ce point, partagé le sentiment du commandant du Paty de Clam.

Au moment de son arrestation et alors que le commandant du Paty de Clam lui avait dit qu'il l'arrêtait pour crime de haute trahison, le capitaine Dreyfus s'est écrié : « Je n'ai jamais eu de relations avec aucun agent étranger. J'ai une femme et des enfants : j'ai 30.000 livres de rentes. Voici mes clefs ; prenez-les ; fouillez chez moi : vous ne trouverez rien ». J'ai eu, à ce moment-là, le sentiment très net qu'il jouait une comédie et que son arrestation était une éventualité qu'il avait envisagée, à laquelle il s'était préparé, parce que, pendant qu'il parlait, il se regardait complaisamment dans une glace placée à l'autre extrémité de la pièce (4) ».

Ah ! cela, c’est trop fort ! s’est écrié le colonel Cordier. Si Dreyfus a regardé dans la glace à ce moment, c’est qu'il y à vu d’autres têtes que la sienne. Il y avait un jeu de glaces. Derrière la portière, il y avait deux paires d'oreilles qui écoutaient, et si Dreyfus a été troublé à ce moment, c'est qu'il a dû voir autre chose que sa ligüure dans la glace (5).

(1) Cochefert, Rennes III, 520, 521.

(2) Cochefert, Rennes III, 521. 4 ! d

(3) Rapport du 31 oct. 1894, Proc. Paris cote 7. Cpr. Du Paty de Clam, Eng. crim. I, 48% : { (4) Gribelin, Rennes I, 587. — Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 187. io) Cordier, Rennes 1j, 523.

Quant à Dreyfus, à qui sa myopie interdisait jusqu'à la velléité de se regarder dans une glace où, à cette distance, il lui était impossible de se voir, il déclare que :

Cette scène, qui a duré trois ou quatre heures a été préparée . dans de telles conditions que c'est quelque chose de fantastique. Je ne sais, a-t-il ajouté, dans quel cerveau elle a pu être imaginée ; mais réellement j'en suis sorti sous une impression indescriptible : ma Îête tournait absolument (1).

M. Cochefert avait dit au premier abord que :

SALE A ce premier interrogatoire, Dreyfus s'était d'abord indigné, mais d'une facon très contenue : il était très maître de lui ; puis il a protesté d'une façon très violente produisant des effets scéniques. J'ai eu à ce moment, a-t-il ajouté, l'impression qu'il pouvait être coupable (2;.

Et c'est aussi ce qu'il a ditau Ministre, lorsqu'il lui a rendu compte des opérations auxquelles il venait d'être procédé :

En présence du fait accompli, il m'a demandé quelle était mon impression. Je sentais qu'il voulait rassurer sa conscience. Je savais combien avaient été grandes ses préoccupations dès la première heure, et je dois dire que j'ai reconnu très nettement que mon impression avait été que le capitaine Dreyfus pouvait être coupable. Cette impression, je dois le dire aussi, S'inspirait de la conviction que j'avais que le capitaine Dreyfus était bien l'auteur du bordereau, en présence d'une affirmation aussi nette et aussi formelle que celle de M. Bertillon, et aussi par la conviction que j'avais qu'une longue enquête... avait été faite par le Service des Renseignements. Je croyais aussi qu'il existait d'autres documents à la charge du capitaine Dreyfus que le bordereau lui-même... c'élait, Je le répèle, une mmpression (5).

Mais, lui dit le Président, votre impression personnelle ne s’est-elle pas modifiée ?

M. Cochefert. — Monsieur le Président, je dois simplement dire, et c'est un devoir d'honnête homme que j'accomplis, que l'impression que j'ai eue et qui ne s'inspirait que de l'authenticité de l'origine du bordereau qui était attribué à Dreyfus, s'est sensiblement modifiée, en ce sens que si, à l'époque de ma première intervention, j'avais connu l'écriture du commandant Esterhazy, je n'aurais pas manqué d'appeler l'attention du Ministre de la guerre sur la similitude qui existe entre cette écriture et celle du

) Dreyfus, Rennes. IT, 526.

Cochefert, Rennes I, 5$4.

(1 (2 {3) Cochefert, iennes 1, 584.

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bordereau, et je l'aurais peut-être retenu dans son premier élan. (Sensalion prolongée; (1,.

Nous n'hésitons pas à placer en face de toutes ces impressions ainsi déterminées par la prévention la plus injustifiée le texte même des protestations de Dreyfus au cours de son. interrogatoire. |

Je Suis absolument innocent, et je proteste énergiquement contre les mesures de rigueur qui sont prises contre moi. Jamais je n'ai communiqué à qui que ce soit la plus petite note intéressant mon service à l'Etat-Major. Je ne suis en relations avec aucune ambassade étrangère, et si les faits qu’on me reproche étaient établis, je serais un misérable et un lâche. C'est mon honneur d'officier que je défends, et si douloureuse que soit ma situation, je me défendrai jusqu'au bout. Je sens pourtant qu'un plan épouvantable a été préparé contre moi dans un but qui ne m'apparait pas. Mais je veux vivre pour établir mon innocence... Jamais, je l’affirme de nouveau, je n'ai commis la plus légère faute ni même un acte de légèreié dans le sens que vous m'indiquez (2).

Ces protestations, il les renouvelait avec une énergie Croissante devant le commandant Henry, lorsque celui-ci le conduisait du Ministère de la Guerre à la prison militaire du Cherche-Midi, où il était chargé de le faire écrouer.

Mon commandant, lui disait-il, c'est effrayant. Je suis accusé d'une chose épouvantable... Je suis accusé du crime de haute trahison ! — Diable ! mais pourquoi ? — Je n’en sais rien, je suis comme fou : je préférerais une balle dans la tête ; je ne suis pas coupable : cette accusation est la mort de ma vie ({ertuel). C'est une accusation épouvantable ; elle est complètement fausse. je comprends bien qu'au ministère on n'a pas agi sans preuves : elles doivent être convaincantes pour eux et accablantes pour moi, mais elles sont fausses, Je ne crois pas avoir d'ennemis capables de me poursuivre d'une haine semblable. Je n'y comprends rien. Je demande qu'on me rende justice (5).

Le même jour, la perquisition la plus minutieuse était faite au domicile de Dreyfus, avenue du Trocadéro, 6, en présence de sa femme par le commandant du Patv de Clam et Gribelin, assistés de M. Cockhefert (4). Elle amena la saisie de

(1) Cochefert, Rennes I, 585-586.

(2) Procès-verbal de l'interrogatoire du 15 oclobre 1894, par M. Cocheerlt. Proc. Faris, cote 5. Rapport Bard, 30: Enq. crim. II, 295.

(3) Note du commandant Henry, 16 octobre 1894 : Proc. Paris, cote 65. Cass. 99. Débals. Rapport B. B. ».

(4) Cochefert : Rennes I, 584. — Procès-verbaux du 15 octobre 1894. Proc. Paris, cotes 24-25-26-28. Add. procès-verbaux des 17, 22, 25 octobre 1894. Proc. Paris, cotes 29-30-30 bis et les cotes 39-40-54 et 56. Enq. crhm. IT, 396 el suiv.

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divers documents qui ont pris depuis, aux mains de M. Bertillon et de l'accusation, une importance considérable et sur lesquels nous aurons à revenir lors de l'examen graphique du bordereau et de l'étude des cours de l'Ecole de guerre, pour montrer l’ardeur avec laquelle tout est dénaturé dans cette affaire, mais qui furent alors considérés comme n'ayant aucune valeur. Il en fut de même d’une seconde perquisition qui fut pratiquée par M. Cochefert chez le beau-père de Dreyfus, M. Hadamard, et qui fut complètement infructueuse (1).

Le commandant du Paty avait beaucoup compté sur ces perquisitions suivant l'arrestation inopinée de Dreyfus. Il fut, dès son retour au Ministère, entouré de tous, avides de connaître le résultat de ses recherches. « Il nous dit, déclare le « lieutenant-colonel Picquart, j'ai encore sa phrase dans « l'oreille « Il avait tout déménagé, il n'y avait plus rien. » « Derrière cette phrase il abritait le fiasco qu'il avail fait » (2,.

ll n'en continua pas moins son enquête. Non pas qu'il ait entendu aucun témoin : il se borna à interroger de nouveau Drevius à nombreuses reprises, à faire prendre des renseignements sur sa vie privée, à provoquer de nouvelles expertises en écriture. |

Le 18 au soir, il se présentait au Cherche-Midi porteur d’un ordre du Ministre de la Guerre, enjoignant au commandant Forzinetti, directeur de la prison, de le laisser librement aller auprès du prisonnier (3).

Il me demanda, dit le commandant Forzinetti, de lui faire P. 34 ouvrir la porte de la chambre qui renfermait Dreyfus aussi doucement que possible. Il me demanda aussi si j'avais des lampes à projection assez forte pour pouvoir surprendre Dreyfus et « le démonter ». Je répondis que les locaux ne se prêfaient pas à la chose ; que, d'autre part, je n'avais pas de lampe €t, qu'au surplus,

Si tout cela était faisable, je ne m'y prêterais pas parce que je n'admetiais pas qu'on püt agir ainsi (4).

M. du Paty trouve ce récit « tellement ridicule, qu'il ne « mérite pas de réfutation. Tout- cela, dit-il, ne repose sur « rien que la demande d'un changement d’abat-jour (5). » De cette explication même, il résulte qu'un incident s’est à ce

() Procès-verbal du 16 octobre 1894. Proc. Paris cote 27. (2) Picquart, Rennes I, 377.

(3j) Forzinelii, Cass. 99, 1, 318.

(4 Forzinelti : Cass. 99, I, 318 eë Rennes IIE, 105-106. (5) Du Paty de Clam. Enq. crim. I, 189.

sujet produit et son étrangeté rend difficile d'admettre qu'il ait été imaginé par le commandant Forzinetli, alors qu'il rentre au contraire dans la manière de procéder habituelle de M. Du Paty de Clam.

Du 18 au 30 octobre, le commandant du Paty de Clam ne Hit pas subir à Dreyfus moins de six interrogatoires (1), lui laisant, sur le conseil de M. Gobert (2), écrire, sous sa dictée, de nombreuses pièces de comparaison (3) dans les positions les plus diverses, ainsi détaillées par le procès-verbal du 18 octobre : assis, debout, assis avec un gant, debout avec un gant, assis avec une plume de ronde, debout avec une plume de ronde, assis ou debout avec un gant et une plume de ronde (4). Parmi les pièces dictées se trouvé une page de la copie des cours de l'Ecole de guerre qui figure au dossier secret (5). Tantôt il lui montrail une ligne d'écriture, tantôt quelques mots seulement de la pièce incriminée, en lui cachant tout le reste. C'est le 22 octobre seulement que, pour la première fois, il lui présenta la photographie de quelques mots, et le 29 octobre, non pas même encore la pièce originale qu'il ne lui à jamais fait voir, mais sa photographie que, dans son désir de cacher la manière dont le document est parvenu au Bureau des Renseignements (6) et sur l'ordre du colonel Sandherr (7), il lui dit avoir été prise à l'étranger à l’aide d'un portefemlle photographique.

On ne saurait trop s'étonner de cette manière de procéder, alors qu'il s’agit d’une accusation qui repose tout entière sur des comparaisons d’écritures presque toujours si délicates, et que la déformation résultant nécessairement de la photographie et l'aspect différent que donne à la pièce la couleur même du papier employé ne peuvent que rendre encore plus difficiles et plus incertaines. N'était-il pas de toute justice de montrer à l'inculpé la pièce originale elle-même que l'officier enquêteur avait entre les mains ? En vain M.du Paty prétend-il qu'il avait à redouter des indiscrétions dangereuses

(1) 18, 20, 22, 24, 29, et 30 octobre 1894. Proc. Paris, cotes 9 à 22. Enq. crim. II, 396 et suiv.

(2) /GODELEAUASS 0 I 871.

(3) Targe : Enq. crim. I, 45.

(4) Procès-verbal du 18 octobre 189%. — Proc. Paris, cote 9 à 11. Enq. crim. II, 398. — Picquart ; Cass., 99, I, 127. — Forzinetüu ; Cass., 99, I, 319.

(5) Targe : Eng. crim. I, 48.

(6) Général Roget : Cass., 99, I, 105.

(7) Du Paty de Clam : Enq. crim.

pour la sécurité nationale : il oublie que l'enquête se suivait dans le secret le plus rigoureux, sans que l’inculpé fût autorisé à voir non seulement aucun des siens, auxquels il lui était interdit d'écrire, mais même un conseil, dont la loi, alors en vigueur, ne prescrivait pas encore l’assistance obligatoire.

M. du Paty de Clam ne s’en tenait pas d’ailleurs à ces procédés déjà si fâcheux. Après avoir parlé à Dreyfus, le 15 octobre, « des decuments saisis » (1), alors que le bordereau était la pièce unique que l'accusation eût en mains, il ne craignait pas, le 18, de lui affirmer que « les experts constataient l'identité de son écriture avec celle du bordereau (2) quand, à ce moment, des deux experts qui avaient été consultés, M. Gobert et M. Bertillon, ce dernier seul s'était prononcé contre lui. Il est regrettable d’avoir à signaler de telles inexactitudes, qui ne peuvent être involontaires, dans la bouche d’un officier de police judiciaire, et il est difficile de n'y pas voir la résolution préméditée et persistante de tromper l’inculpé et de surprendre ses déclarations.

Dreyfus n’a cependant pas varié dans ses dénégations avec une énergie toujours croissante, il n’a cessé de protester de son innocence.

Je jure, par ce que j'ai de plus sacré au monde, n'avoir jamais eu aucune relation avec les agents d'une Puissance étrangère, n'avoir jamais rien écrit, n'avoir jamais enlevé un document des bureaux de l'Htat-Major de l'Armée (5).

Les experts se trompent [lorsqu'ils aflirment l'identité de mon écriture] avec celle du document dont on-ne me montre qu'une ligne (4).

Ce qu'on montre est insuffisant. Désirant que la lumière se fasse le plus entièrement possible, qu'on me montre le document... ainsi que les documents incriminés, afin que je puisse répondre (9).

Je jure sur la tête de mes enfants que je suis innocent. Je ne comprends absolument pas ce qu'on me veut. Si l’on me présentait les pièces incriminées, je comprendrais peut-être. Voilà onze jours que je suis au secret, et je ne sais pas encore de quoi je suis accusé... Je me crois le jouet d'un cauchemar. Rien dans r'a vie, rien dans mon passé ne pouvait me faire supposer qu'on nût porter contre moi une accusation pareille. J'ai sacrifié ma situa-

(1) Procès-verbal d’interrogatoire du 15 octobre. — Proc. Paris, cote 6. Enq. crim. I, 396. À L | (2) Procès-verbal d’interrogatoire du 18 octobre: Proc. Paris, cote 9.

Eng. crim. Il, 399.

(3) Interrogatoire du 15 octobre : Cote 6. Enq. crim. II, 396.

(4) Interrogatoire du 18 octobre : Cote 9. Enq. crim. II, 398.

(5) Interrogatoire du 22 et du 24 octobre : Cotes 16 el 20. Enq. crim. II,

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tion en Alsace, pour servir mon pays que j'ai toujours servi avec dévouement... On me dit toujours que j'ai volé des documents sans me montrer les bases de l'accusation. Je demande qu'on me montre les pièces accablantes, et je comprendrai peut-être la trame irfernale qui se joue autour de moi... Je nie, comme au premier jour que j'aie jamais écrit à aucun agent d'une Puissance étrangère... Je n'en connais aucun, et je n'ai jamais parlé à aucun. Je ne pie De qu'une chose : c'est qu'on ma volé mon écriture (1).

Et lorsqu’enfin, le 29 octobre, le commandant du Paty de Clam se décide à lui présenter la photographie du bordereau :

J'aîftirme, s’écrie Dreyfus, que je n'ai jamais écrit cette iettre infàäme. Un certain nombre de mots ressemble à mon écriture : mais ce n'est pas la mienne : l'ensemble de la lettre ne ressemble pas à mon écriture : on n’a même pas cherché à l’imiter.. Oui, il Y à des ressemblances dans les détails de l'écriture : mais l’ensemble ne ressemble pas. J’affirme ne l'avoir jamais écrite. Je comprends très bien que le document ait donné prise aux soupçons dont je suis l'objet (2).

Je vous déclare que je suis innocent et que je n'ai rien à avouer. Il m'est impossible, entre les quatre murs d'une prison, de m'expliquer cette énigme épouvantable. Qu'on me mette avec le Chef de la Süreté, et toute ma fortune et toute ma vie seront consacrées à débrouiller cette énigme (3).

Son attitude au Cherche-Midi n'était pas moins caractéristique. On l'entendait du corridor pleurer, gémir, ne cessant de protester à haute voix de son innocence, criant qu'il sentait son cerveau s’en aller et qu'il deviendrait fou, avant que son innocence ne fût reconnue (4). Le commandant Forzinetti redoute ur acte de désespoir (5). Sa conduite, son ton sont tels que cet officier supérieur, qui depuis longtemps est à la Lète d’un établissement pénitentiaire, et qui connaît bien les prisonniers, ne craint pas de répondre aux questions du général de Boïideffre : « Mon général, si vous ne me deman- « diéz pas mon avis, je me serais bien gardé de le formuler. « Je crois que vous faites fausse route. Dreyfus est aussi « innocent que moi (6) ».

1) Interrogatoire du 24 octobre 1894 ; cote 20. Enq. crim. IX, 404. y Interrogatoire du 29 octobre 1894 ; cote 21. Eng. crim. II, 407. (3) Interrogatoire du 30 octobre ; cote 22. Eng. crim, I, 408. (4) Forzinelti ; Cass. 99, 1, 319 et Rennes III, 111, lettre du commandant Forzinetti au Ministre de la Guerre, 27 octobre 1894. (5) Même lettre. ï ! , (6) Forzinneiti ; Cass. 99, I, 319 et Rennes IF, 104, 105, 110. — Cpr. général de Boisdelfre, Rennes HI, 115.

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