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Entre temps, trois nouveaux experts en écritures, MM. Teyssonnières, Charavay et Pelletier avaient été, à la demande de l’autorité militaire, commis par M. le Préfet de
police et avaient procédé à de nouvelles comparaisons. Ils avaient déposé leurs rapports le 25 et le 29 octobre.
M. Teyssonnières déclarait que comme ensemble de comparaison, il y avait similitude de graphisme, d'espacement des lignes, d'inclinaison, de longueur des mots, de lignes ascendantes et de courbes tantôt convexes, tantôt concaves :...…. que l'écriture de la pièce incriminée présente tous les caractères d'un déguisement d'écriture, mais dans lequel la nature reprend quand même je dessus ; — que les analogies et les ressemblances qui, dans certains cas, sont de la stéréotypie, l'exactitudes des tices et des habitudes, l'allure, la démarche et la physionomie de l'écriture, qui constituent la personnalité, se retrouvent dans la pièce 1, laquelle sur trente lignes contient plus de trente observations de ressemblances, qui se retrouvent dans les différentes pièces de comparaison, et nous pensons que toutes ces remarques et tous ces signes ne peuvent donner lieu à la moindre équivoque. En conséquence, nous déclarons que l'écriture de la pièce imcriminée n° 1 émane de la même main qui à tracé l écriture des pieces n°5 2 à 30 (1).
Pour M. Charavay, qui s’est ultérieurement rétracté, dès qu'il a connu l'écriture d'Esterhazy, et qu'il à pu la rapprocher de celle du bordereau (2, il exposait alors que les doeuments présentaient « même écriture fine, penchée, rapide, w même pente ascendante, même espacement entre les mots, « même physionomie générale ». Il signalait cependant six ordres de différences. L'écriture est-elle déguisée ? « Comme « il est rationnel de déguiser son écriture dans des documents ‘ « de cette nature, on doit trouver dans ceux-ci des traces de « dissimulation. » Et il relevait dans la forme régulière des m, n, dans la bizarrerie des À, g, dans le tracé des majuscules et des chiffres, des signes évidents de dissimulation. Il indiquait en même temps de nombreuses ressemblances, qui « malgré une évidente préoccupation de déguiser l'écriture, « sont si frappantes et lemportent tellement sûr ‘es dissem- « blances qu'il est raisonnable d'attribuer la pièce 1 à la main « qui a tracé les pièces 2 à 30. Pour soutenir l'hypothèse con- « traire, il faudrait admettre une coïncidence extraordinaire « de graphisme. Mais s’il existe en effet dans les écritures, « comme dans les physionomies, des sosies, on n'a chance
(4) Rapport Teysonnières, 29 octobre 1894. Proc. Paris, ‘cote 36. (2) Charavay : Rennes IT, 460 à 469. ne
« d'en rencontrer que dans un ensemble considérable de « documents émanés de nombreuses personnes et non dans « un cercle restreint.
« Conclusion. Etant données les constatations notées dans « le présent rapport, Je conclus que la pièce incriminée n° { « est de la même main que les pièces de comparaison n°° 2 « à 30 (1). »
Quant au troisième expert, M. Pelletier, à qui seul on avait donné, pour servir de comparaison, des pièces écrites par deux personnes (2), il était d'un avis diamétralement contraire à celui de ses deux confrères.
Le document, disait:il, ne semble nullement déguisé : 11 a toute l'apparence d’une pièce écrite franchement ei d'une façon normale ; en d’autres termes, il doit représenter, pensons-nous, le graphisme naturel de son auteur... Si les spécimens d'écriture de la première personne sont d'une façon générale du même type que le document en cause, ce genre de graphisme est commun à beaucoup de personnes ayant une grande habitude d'écrire rapidement et un peu négligemment..……. [Il y à en outre entre eux] une assez grande différence au point de vue de l'ordonnancement des lettres, l'écriture du document litigieux étant sautillante et sobre, alors que dans celle des pièces de comparaison les lettres reposent beaucoup mieux sur la portée, sont moins irrégulières de forme et plus agrémentées..…. Les analogies de détail sont banales. A côté, on peut citer de sérieuses dissemblances (comme les }, les jf doubles et les s....). L'écriture de la seconde personne est moins négligée, le procédé graphique général est différent ls analogies sont banales et sans intérêt. En un mot, nous estimons qu'entre l'écriture de la pièce litigieuse et les spécimens de comparaison, il n’y à que le rapport du genre à l'espèce
Conclusions. — En résumé, nous ne nous croyons pas autorisés à altribuer ni à l’une, ni à l’autre des personnes soupçonnées, le document incriminé (3).
A la différence de ses deux confrères, M. Pelletier n'avait pas eu recours à l'assistance que lui avait offerte M. Bertillon (4). Se trouvant en outre ultérieurement appelé le même jour, à la même heure, à l'audience de la cour d'assises de la Seine et par le rapporteur, il avait prié ce dernier de remettre son audition au lendemain (5). Ses conclusions étaient contraires à la poursuite. C'en était plus qu'il n’en fallait pour
(1) Rapport Charavay, 29 octobre 1894. Proc. Paris, cote 37.
(2) Pelletier (d'Ormescheville), cote 101.
(3) Rapport Pelletier, 25 octobre 1894.
(4) Pelletier (d'Ormescheville), cote 101. — Général Mercier, Rennes I, 90. (5) Pelletier (d'Ormescheville), cote 101.
mettre le général Mercier en défiance contre lui, et pour lui rendre son témoignage suspect (1.
M. Bertillon avait de son côté poursuivi ses recherches ; et dans un rapport du 20 octobre il avait confirmé et développé les conclusions qu'il avait déjà formulées le 13. Il ne saurait être inutile d'en détacher les passages qui témoignent de l'état d'esprit dans lequel il à été procédé à ses investigations. — Il maintient sa précédente affirmation de l'identité des écritures.
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En effet, écril-il, les coïncidences étaient trop nombreuses pour laisser le moindre doute. J'ajoute même qu'elles étaient beaucoup trop nombreuses et que l'esprit était stupéfait d'être amené à constater avec toute évidence qu'un homme incontestablement très instruit et très intelligent avait pu écrire un billet de cette gravité, sans déguiser manifestement son écriture à l'exception du double SS que j'avais signalé dès le premier jour, mais dont l’explication psychologique qui se rattache à l'ensemble du plan de trahison m'avait échappé. Par quel plan machiavélique ce criminel comptait-il donc se défendre en cas de découverte ? Pourquoi ne pas avoir employé l'écriture renversée ou de la main gauche ou avec un gant ? Pourquoi l'emploi du papier pelure, qui n'est utilisé à l'habitude que pour faire des économies de timbresposte ? Pour une lettre, dont le prix se chiffrait peut-être par millions, c'était d'une mesquinerie déconcertante... [Sans indiquer alors les points communs si nombreux que l'énumération, dit-il, en serait fastidieuse, il] « passe aussitôt aux divergences bien plus intéressantes en ce qu’elles décèlent tout le futur plan de défense de l'auteur anonyme ». — Il les énumère en détail... « Pourquoi, continue-t-il, ce soin dans des dissimulations si petites, si mesquines, qui ne pouvaient évidemment pas altérer la ressemblance des deux écritures ? C’est que l'identité de l'écriture a été volontairement conservée par notre criminel qui compte s'en servir comme sauvegarde justement à cause de son absurdité même... De là aussi les quelques tremblements accentués dans l'écriture qu m'avaient tant intrigué le premier jour. Le mot responsables en est un bon exemple. En tremblant volontairement les deux dernières syllabes, il‘pensait à sa propre responsabilité, et voulait pouvoir dire : Voyez comme c'est tremblé ! donc c'est calqué. De là aussi la transposition des doubles SS... C'est une transgression voulue à une habitude absolument constante chez lui. Mon travail complet démontrera par des agrandissements au décuple l'hésitation de sa plume en traçant ses lettres hors place. tandis que, si cette forme était issue d'un moment d'hésitation du calqueur, elle aurait été la perfection du naturel. — La preuve est faite, péremptoire. Vous savez quelle était ma conviction du premier jour. Elle est maintenant absolue, complète, sans réserve aucune (2).
(1) Général Mercier Rennes I, 90.
(2) Rapport Berlillon, 20 octobre 1894 ; Proc. Paris, cote 33.