‹ L'affaire DreyfusChapitre 117 sur 178 · DS · texte numérisé non relu

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résultat des invesligations qu'il avait prescrites et tomber d'accord avec lui sur le nom de la personne qui Jui avait été désignée, M"° M... Celle-ci, dès qu’elle sut l'accusation qui pesait sur elle, se rendit spontanément chez le magistrat instructeur et protesta contre le rôle qu'on voulait lui faire jouer (1). Plus tard elle a donné la raison qui, suivant elle, l'avait désignée au choix de l'Etat-Major. Pour que la légende de la dame voilée apparût comme vraisemblable « il fallait que celle-ci eût vécu dans l'intimité du lieutenant-colonel Picquart, pour obtenir de lui le document libéraleur, puis qu'elle eût violemment rompu avec lui, pour que cette rupture, changeant l'affection en haine, l'ait amenée à rendre le document libérateur, non à Picquart, mais à l'ennemi de Picquart, c'est-à-dire à Esterhazy (2). Or elle-même, qui était la cousine et l’amie d'enfance du colonel, et qui avait toujours eu pour lui la plus cordiale affection, avait dû cesser de je recevoir chez elle à la suite des observations de son mari, qui avait pris ombrage de cette amitié (3). Elle pouvait donc avec quelque vraisemblance passer pour la dame voilée.

Une autre considération paraît également avoir dicté le choix de l'Etat-Major. On a en effet retrouvé un billet rédigé par le général de Pellieux, daté du 21 janvier 1898, adressé au général Gonse et ainsi conçu :

Mon général, on me dit que P. se serail rendu à B., où 1l aurait été voir S. muni d'une lettre de Pa. Y aurait-il moyen d'avoir confirmation par notre attaché militaire ?

Ce billet porte de la main du général Gonse l'annotation suivante : « Maîtresse de P. n° (tant) rue de la Pompe f4) ».

Ce renseignement, que l'on avait soigneusement relevé, ne pouvait-il pas devenir un puissant moyen d'action, pour contraindre M° M... à entrer dans les vues de ! Etat-Major, et à accepter un rôle qui permettrait de rendre le lieutenantcolonel Picquart responsable de la remise du document libérateur ?

Si méprisable qu'il fût, le procédé fut employé. Pour le mettre à exécution, on résolut d'agir sur une des amies de

(4) Bertulus, Cass. 99, I, 234.

(2) Bertulus, Cass. 99, I, 235.

(3) Bertulus, Cass. 99, I, 234.

(4) M. G. dossier Picquart, pièce 12.

M°° M..., M la vicomtesse de la Tocnaye, femme d'un intendant militaire, et on fit faire auprès d'elle une démarche dont elle raconte les délails en ces termes :

J'étais un jour en 1898 en visite avec une de mes amies, Mme Marguerite Beuzon,; chez une autre amie, Mme X. Pendant cette visite, nous parlämes de l'affaire Dreyfus ; et, comme je sortais, me retirant avec Mme Beuzon, celle-ci, arrivée dans la rue, me dit au sujet d'une réflexion banale relative à cette affaire : « Du reste, chère amie, vous devez en savoir plus long que qui que ce soit là-dessus. Je suis même chargée par une personne importante de vous demander de la part de ces messieurs (du Conseil de guerre, je crois), Si voulez bien dire tout ce que vous savez de Mme M.…., de ses relations et de ses agissements dans l'affaire Dreyfus ». Mme Beuzon ajouta qu'on l'avait chargée de faire appel à mes sentiments de patriotisme, et de me représenter qu'à raison de la situation de mon mari et de mon fils dans l’armée, je devais satisfaire celle-ci. Comme je restais interdite, Mme Beuzon continua, me disant qu'on me priait de prévenir Mme M..…., en l'engageant à dire tout ce qu'elle savait, et en lui laissant deviner la menace des choses les plus graves, si elle ne parlait pas (1).

Malgré les menaces qui lui étaient ainsi faites et dont l'exécution devait briser la carrière militaire de son mari (2), Mr: de la Tocnaye refusa d'accéder à cette proposition (3).

L'insuccès de la démarche décida alors l'Etat-Major à accomplir l'acte qu'il avait projeté. Le général Gonse avait en effet indiqué dans une note datée du 1% mai 1898 et écrite tout entière de sa main quelle devait être la ligne de conduite à Suivre :

Les parents, y est-il dit, connaissaient les relations de Mme X avec Z. Ceux-ci avaient averti le mari qui d'abord voulait chercher uerelle à Z. Puis, y ayant renoncé, M. X introduisit une demande e divorce. Très religieux, il a retiré sa plainte. Le tout est de savoir maintenant si les relations de Z. avec Mme X continuent. On va savoir. Mais il faut marcher avec précaution. Si les relations ont continué, on agira sur le mari. Le point principal est d'obtenir un récit, une déclaration écrite, qui remplacerait la déposition orale, avec l'assurance que le nom ne sera pas prononcé (4).

L'occasion de marcher ne tarda pas à se présenter. L'Etat-Major faisait procéder à une enquête très active sur le genre de vie de M°° M... Ayant appris qu'on était venu

(1) M" de la Tocnaye, Eng. crim. II, 241-242.

@; Lettre de M" de la Tocnaye à M. Boucard, 8 décembre 1904, Enq. crim. II, 247-248.

(3) M" de la Tocnaye, Enq. crim. II, 241-242.

4) Targe, Enq. crim. I, 110. — Général Gonse, Eng. crin. I, 222.

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demander des renseignements sur son compile à son concierge en présentant une carte du Gouvernement militaire de Paris, M" M... courut chez le général de Pellieux et insista auprès de lui pour qu'il fit cesser de pareilles investigations, lui représentant qu'elle ne pouvait à aucun titre être la dame voilée (1). La réponse à cette affirmation ne se fit pas attendre. À peine M%* M... s'était-elle retirée que le général de Pellieux écrivait sous pli recommandé la lettre suivante au mari :

6 mai 1898. Mme M... vient de se présenter chez moi pour se plaindre qu'un officier du Gouvernement de Paris eût élé prendre à son domicile des renseignements sur elle. Je lui ai manifesté mon étonnement de cette démarche inconsidérée. Elle m'a fait connaître alors qu'elle la faisait auprès de moi, parce que j'avais été mêlé à l'affaire, et qu’elle était la parente et l’amie du colonel Picquart. J'estime que j'ai droit au sujet de cette visite, à laquelle je ne pouvais m'attendre, à des explications de votre part, et je vous serais reconnaissant de vouloir bien me les fournir, soit verbalement, soit par écrit. J'ajouterai encore que, si je ne le recevais pas de réponse, je serais en droit de considérer comme fondés les bruits qui ont couru et qui courent encore sur le rôle de Mme M... dans ce qu'on appelle l’allaire (?).

Général DE PELLIEUX.

M. M... se rendit aussitôt auprès du général. Celui-ci lui dénonça immédiatement sa femme comme ayant joué le rôle de la dame voilée, et, pour justifier ses allégations, il prétendit en avoir été informé par M” la vicomtesse de la Tocnaye, qu'il représenta comme ayan£ fait à cet effet une démarche personnelle auprès de lui (3).

Ce n'est que le 7 septembre 1898 que M°° de la Tocnaye a été instruite par une lettre de l'une de ses amies, M°° Sayvé, -du rôle que lui prêtait gratuitement le général de Pellieux (4).

(1) Lettre de Mme M... à M. Bertulus, 10 mai 1898. — Instr. Bertulus, cotes 90, 91, 92. — Bertulus, Cass. 99, I, 235.

(2) Général Gonse, Enq. crim. 1, 225. — Lettre De Pellieux à M. M... 6 mai 1898. — Proc. verb. des questions posées à M. le général de Pellieux, le 19 juillet 1899 (M. G.).

(3) M" de la Tocnaye, Eng. crim.-I, 241-242. — Lettre de M" Sayvé à Mr* de la Tocnaye du 7? sept. 1898, Enq. crim. I, 245 — Picquart, End. crim. 1, 831. — Cpr. : Lettre de M* M... à M" de la Tocnaye, 11 septembre

(4) Lettre de M" Sayvé à M" de la Tocnaye, 11 sept. 1898 ; Enq. crim. T1, 248.

Il m'est impossible de croire à la chose, lui écrivait Mme Sayvé. Le général de Pellieux a été au-dessous de tout dans l'affaire, tout cela pour avoir une arme contre la moralité de Picquart ; il s'est conduil comme le dernier des hommes. C'est répugnant (1).

M°° de la Tocnaye s'empressa d'écrire à M. M... pour apporter aux allégations du général de Pellieux le démenti le plus indigné (2). Elle renouvela ses protestations dans des lettres adressées à M"° Sayvé, à M”° Beuzon (3). Dès son retour à Paris, elle alla voir M" M... et n'eut pas de peine à la convaincre de son entière innocence (4).

L'action sur le mari préconisée par le général Gonse, mise à exécution par le général de Pellieux, n'en produisit pas moins ses fruits. M. M... reprit sa demande qu'il transforma en demande de séparation de corps et qui fut accueillie.

Le général de Pellieux n’a pas contesté que sa responsabilité ne fût gravement engagée dans cette affaire (5). Quant au général Gonse, les notes qu'il a écrites ne lui permettaient pas, quel que fût son désir (6), manifesté par un commencement d'exécution, de nier sa participation à ce déplorable incident. Fidèle à son habituel système, quand il ne sait plus que répondre, il a prétendu qu'il n'avait agi que conformément aux ordres du Ministre de la guerre (7). Il est à peine besoin d'indiquer que le général Billot a repoussé de haut cette allégation et affirmé qu'il n'a été avisé que par la presse des intrigues auxquelles avait donné naissance l’enquête du général de Pellieux (8).

Le général Gonse ne semble pas du reste avoir été le seul inspirateur du général de Pellieux. Il n’était en relations ni avec M°° M... ni avec ses amies, M” de la Tocnaye et M°° Beuzon ; il n était pas en situation d’être instruit par luimême de.certains détails de famille dont la connaissance était indispensable pour mener l'intrigue.

(1) Lettre de M” Sayvé à M” de la Tocnaye, 7 sept. 1898 ; Enq. crim. II, 245, 248. — Lettre de M” Beuzon, Enq. crim. II, 244.

(2) Lettre de M” de la Tocnaye à M. M..., 16 sept. 1898. — Cpr. Lettre de M. M... à M" de la Tocnaye, Enq. crim. II, 244.

(3) M°* de la Tocnaye, End. crim. II, 241-242.

(4) M” de la Tocnaye, Eng. crim. II, 241-242.

(5) Réponse du général de Pellieux au général Florentin. — Rapp. du général Brugère, 31 juillet 1904. — Général de Galliffet, Enq. crim. I, 91.

(6) Général Gonse, Enq. crim. I, 222.

(7) Général Gonse, Enq. crim. I, 286.

(8) Général Billot, Enq. crim. 451.

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