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a exercé sur lui la surveillance la plus étroite (1), le faisant filer comme un malfaiteur avec tant de zèle et de maladresse que le colonel dut un jour prendre au collet l’un de ceux qui le suivaient et le conduire au commissariat de police de Saint-Thomas-d’Aquin (2).
Au cours des poursuites dirigées contre Esterhazy, le lieutenant-colonel Picquart a été successivement entendu par le général de Pellieux, par le commandant Ravary et par le Conseil de guerre. Nous avons dit comment il fut malmené, comment, dans ce procès qui devait être celui d’un autre, il joua beaucoup plus en réalité le rôle d’inculpé que celui de témoin (3). Son indignation n'est-elle pas légitime lorsqu'il se plaint, dans ces conditions, d'avoir été privé des conseils de son défenseur (4) ?
Ce procès était si bien le préambule de ceux où l'on prétendait l'impliquer que, dès la clôture des débats, le 13 janvier 1898, il était mis aux arrêts de forteresse au Mont-Valérien et traduit devant un conseil d'enquête (5).
Il a exposé à la Cour, en 1899, comment ce Conseil fui réuni le 1% février, sans qu'on lui ait permis de fournir aucune explication ; comment, sous prétexte de ne pas exercer d'influence sur le jury appelé à se prononcer sur l'affaire Zola, il n'avait été pris de décision à son égard que le 26 février ; comment, contrairement à tous les précédents, on l'avait maintenu aux arrêts de forteresse pendant un mois: entier après la réunion du Conseil (6j. Il.a fait observer, en outre, que ce Conseil était manifestement incompétent el n'avait pu être saisi que par un artifice de procédure. Et il a rappelé que, conformément à l'avis de ce Conseil, il avait été mis en réforme par décret du 26 février 1898 (7).
Il n'est peut-être pas sans intérêt de signaler que le général Zurlinden, qui, en août 1898, avisant le Ministre de l'avis
(1) Picquart, Cass. 99, I, 202.
(2) Picquart, Cass. 99, I, 202; Enq. crim. I, 833. — Cpr. Desvernines, 190 1O CC 10 0 PSE
(3) Voir pages 908-515.
(4) Picquart, Enq. crim. I, 833-854. : dt
(5) Picquart, Cass. 99, I, 206. — M. G. Dossier Picquart annexe 3, pièce 1. Voir l'Exposé sommaire des faits impulés au lieutenanl-colonel Picquart par le lieutenant-colonel du Patv de Clam. Targe, Enq. crim. I, 98 et ‘note Cuignet sur M. Picquart. — M. G. dossier Picquart ?, cote 3.
(6) M. G. Dossier Picquart, annexe 3, pièces 18 et 19.
(?) Picquart, Cass. 99, I, 207-208.
du Conseil d'enquête appelé à se prononcer sur Esterhazy, a jugé bon d'émettre l'avis « qu'en se reportant aux usages de « l'armée, il y aurait lieu d’user d'indulgence à l'égard du « commandant, et de se contenter d’une punition discipli- « naire, la non-activité par retrait d'emploi (1) », s'était borné cette fois à transmettre purement et simplement au
p. 357 Ministre de la Guerre le 4 février 1898 la délibération du
Conseil d'enquête qui visait le lieutenant-colonel Picquart (2).
Là ne devaient pas se borner les épreuves du colonel. Le 12 juillet suivant, sur une plainte du Ministre de la Guerre, M. Cavaignac, des poursuites, dans lesquelles élait impliqué M° Leblois comme complice, étaient intentées contre lui pour divulgation de documents secrets intéressant la défense nationale, et le lendemain il était écroué à la maison d'arrêt de la Santé (3). Après plus de deux mois de détention, il ‘se croyait autorisé à demander sa mise en liberté provisoire ; car, à la suite de l'ordonnance le renvoyant, ainsi que MF Leblois, devant le Tribunal de première instance de la Seine, la remise du procès était prononcée à raison de la découverte du faux Henry. Mais c'était compter sans l'Etat-Major. Brusquement, le 20 septembre 1898, il faisait lancer un ordre d'information contre lui sous l'inculpation de faux et d'usage de faux à propos du « Petit Bleu », et au moment même où la prison civile allait lui ouvrir ses portes, il était transféré à la prison militaire du Cherche-Midi (4).
Le capitaine Tavernier était chargé de l'instruction. Non content de lui refuser systématiquement toute confrontation avec les témoins, et de ne lui donner communication que d'une partie limitée des dépositions, omettant les questions les plus importantes, ce rapporteur demeurait trois semaines sans l'entendre de nouveau, et ne l’interrogeait qu'à la suite d'une réclamation formelle dont l'inculpé saisissait le Ministre de la Guerre, et à la veille même de la clôture de l'information (5). A la faveur d'un ordre d'informer supplémenfaire, il étendait même son information aux faits ont la jus-
(1) Général Zurlinden, 28 août 1898; Rennes III 400. — Targe, Eng. Crime #9 noter
(2) M. G. Dossier Picquart, annexe 3 bis, pièce 2.
3) Picquart, Cass. 99, I, 211.
:\ Inst. Fabre, p. 263-264. — Lettre du général Chanoine au Gouverneur militaire de Paris, 20 sept. 1898 (Tav.), cole 5.
(5) Picquart, Cass. 99, I, 212-218.
tice civile était déjà complètement saisie. Ce ne fut que le 9 mai 1899 que la Cour d'appel de Paris, appelée à statuer sur l'affaire à la suite d'un arrêt de règlement de juges rendu le 3 mars 1899 par la Cour de Cassation (1), ordonna la mise en liberté provisoire du lieutenant-colonel Picquart. Sa détention avait duré dix mois et vingt-sept jours.
Le 13 juin intervenail un arrêt de non-lieu pour tous les chefs de prévention, dont la justice civiie avait été saisie (2), Quant au Conseil de guerre, qui, aux termes de l'arrêt de soit communiqué de la Cour de Cassation du 8 décembre 1898 (3), restait compétent pour juger le colonei sur la prétendue communication faite à M° Leblois des dossiers relatifs aux pigeons voyageurs, à l'affaire Boulot, et à l'affaire Dreyfus, il n’a jamais été réuni.
Nous n'en sommes pas moins obligé d’insister sur le fait relatif à la communication du dossier des pigeons voyageurs ; il à fait l’objet de nouvelles déclarations passées, le 29 juillet et le 30 août 1903, par Gribelin devant le Ministre de la Guerre et relevées par celui-ci dans son rapport au Président du Conseil comme venant à l'appui de la demande de revision dont vous êtes saisis (4).
Devant les diverses juridictions devant lesquelles il à été appelé à déposer, Gribelin à affirmé qu'en octobre 1896 (5) ou du moins un jour de l’automne (6:, fin octobre ou premiers jours de novembre (7), entre six heures et six heures et demie du soir, il avait vu le lieutenant-colonel Picquart assis à son bureau, en compagnie de M° Leblois, alors qu'à côté d'eux se trouvaient sur la table le dossier secret des pigeons voyageurs et le dossier secret de l'affaire Dreyfus. Il a toutefois ajouté qu'ils ne les examinaient pas, et que les pièces se trouvaient dans des enveloppes ouvertes, sans qu'aucune en sortit (8). Devant M. le juge d'instruction
) Cass. crim., 3 mars 1899 ; Buïl., 38, p. 55. — (Fabre), p. 319. ) Inst. Fabre, p. 326.
) Inst. Fabre, p. 317.
Rapport du Ministre de la Guerre d 19 octobre 1903 ; Enq. crim.
5) Gribelin (Pell.), 25. — Henry (Pell.), 22.
) Gribelin (Rav.), 185. — (Fabre), 19. — Henry (Fabre), 11. ) Gribelin (Fabre), 20, 47. — Henry (Fabre), 50.
(8) Gribelin (Fabre), p. 19. — Gribelin, Rennes 1, 596.
Fabre, Henry, qui aurait constaté le même fait, a été moins rÉSErvE
L'enveloppe du dossier secret de l'affaire Dreyfus, a-t-il dit, était ouverte ; la partie supérieure de la fermeture, qui portait une partie de mon paraphe au crayon bleu, était étendue sur le bureau du côté opposé à Picquart ; l'enveloppe était posée sur le verso, de sorte qu'il se voyait sur le recto les mots écrits par moi au crayon bleu : Dossier secret et la lettre D. que j'avais tracée dans un des angles de l'enveloppe. La pièce secrète portant les mots : ce canaille de D. était sortie de l'enveloppe ; mais cette enveloppe la recouvrait d'un tiers ou de la moitié environ. Cette
pièce secrète était posée le verso sur le bureau, et le recto sous les yeux de Picquart (1).
La manœuvre était habile ; elle avait pour but de rejeter sur le lieutenant-colonel Picquart la responsabilité de toutes les indiscrétions commises, et même de la remise du document libérateur, en les attribuant à cetle indiscrétion initiale qui eût constitué contre lui une charge des plus graves (2) ; elle est aujourd'hui complètement déjouée.
En ce qui concerne le dossier des pigeons voyageurs, le lieutenant-colonel Picquart a été la victime d’une confusion qu'on à volontairement entretenue. Il existe en effet au Ministère de la Guerre deux dossieurs relalifs à cette question : l'un comprenant les circulaires faites sur la matière ek ne présentant aucun caractère confidentiel ; l'autre, divisé en deux liasses, intitulé : Mesures préparatoires à l'emploi en temps de guerre, et constituant seul un dossier secret (3). Le lieutenant-colonel Picquart n'a jamais contesté avoir communiqué à M° Leblois la première partie purement administrative, pour lui permettre de faire sur la législation des pigeons voyageurs un travail qu'il lui avait demandé (4).
Gribelin avait affirmé de la manière la plus catégorique que C'était la partie secrète et confidentielle du dossier qu'il avait remise à son chef de service sur son ordre exprès. Devant le Conseil d'enquête appelé à statuer sur la mise en réforme du lieutenant-colonel Picquart, ce dossier a été présenté au témoin qui l’a formellement reconnu (5). Au cours
(1) Henry (Fabre), p. 142 et 143.
(2) Picquart, Enq. crim. I, 668.
(3) Rapport Gribelin du 3{ août 1903; Enq. crim. 1, 131. — Picquart, Enq. crim. I, 667.
(4) Picquart, Enq. crim. I, 667.
(5) Picquart, Enq. crim. I, 667.
de l'instruction Fabre et devant le Conseil de guerre de Rennes, Gribelin a affirmé de nouveau qu'il ne pouvait y avoir de doute sur ce point, que c'était un dossier de son service, et qu'il le connaissait parfaitement (1).
Or, à la date du 29 juillet 1905, il à fait spontanément au Ministre de la Guerre et a signé la déclaration suivante :
Pendant l'enquête Esterhazy, à la suite de laquelle Picquart est passé au Conseil d'enquête, le colonel Henry dit à Gribelin : « Vous « allez porter ce dossier au général de Pellieux, en déclarant que « c'est celui que vous avez donné autrefois à Picquart et qu'il « aurait montré à Leblois. » Ce dossier ne contenait que des pièces
banales ; celui qu'Henry voulait faire porter contenait des pièces secrètes. Gribelin n’a pas voulu et à été puni (2).
Malgré la précision de cette note, sur le sens de laquelle personne ne peut se méprendre, Gribelin, comprenant après coup qu il se reconnaissait par là même l’auteur de plusieurs faux témoignages, a cherché à ressaisir sa déclaration (3), et, dans un rapport du 31 août suivant, il à paru reprendre et maintenir ses allégations de 1898, expliquant que la punition qui lui avait été infligée par Henry était uniquement due à ce fait qu'il avait voulu vérifier si le dossier qu'on lui disait de porter contenait bien les mêmes pièces qu'au jour où il l'avait remis au lieutenant-colonel Picquart (4).
Au cours de la dernière enquête, pressé de questions par
la Chambre criminelle, il n’a pas cru pouvoir désavouer sa :
note du 29 juillet 190 :
J'ai signé, a-t-il dit, ce que le Ministre à écrit pour résumer notre conversation et je le signerais encore. Mais il n'appartient qu'à moi de dire ce que cela veut dire, et la phrase, telle qu'elle a été dite isolément, n’a pas de sens (5).
La Cour verra ce qu'elle doit penser d’une telle explication qui, à raison même de son embarras, nous semble impuissante à altérer le sens et la portée de la phrase que le Ministre a consignée et que Gribelin à Signée, sans qu'il y ait lieu cependant de voir dans cet incident un fait nouveau de nature à justifier la revision du jugement de 1899.
(1) Gribelin (Fabre), p. 19 et 48. — Gribelin, Rennes I, 597.
(2) Note annexée au rapport du Ministre de la Guerre au Président du Conseil. — Targe, Eng. crim. I, 57
(3) Picquart, Enq. crim. I, 667.
(4) Rapport Gribelin du 31 août 1903. — Texte : Targe, Enq. crim. I, 131.
(5) Gribelin, Enq. crim. I, 130.
Quant au dossier secret de l'affaire Dreyfus, il a été remis au lieutenant-colonel Picquart à la fin d'août ou au commencement de septembre 1896 et il a été restilué par lui au général Gonse dans les derniers temps d'octobre (1), ainsi que l'indique une note portée de la main du général Gonse sur le dossier Esterhazy remis en même temps : « Dossier qui m'a été remis en octobre par le colonel Picquart (2). »
Les témoins à charge se sont donc efforcés de fixer dans cette période de temps la dale de la communication que le lieutenant-colonel Picquart en aurait donnée à M° Leblois. Gribelin et Henry la piacent en octobre ou au début de novembre, dans les premiers Jours du mois (3). Le concierge Capiaux l'a même fait remonter en septembre 1896 :
Dans le courant de septembre 1896, a-t-il dit dans ses diverses dépositions, à une dafe que je ne puis préciser, passant dans le couloir vers 10 ou 11 heures du matin pour porter un pli dans les bureaux, j'ai aperçu entr'ouverte la porte du local occupé par le lieutenant-colonel Picquart. J'ai vu celui-ci assis à son bureau et travaillant, et, à la table de décharge qui se trouve en face du bureau, M° Leblois assis et compulsant des papiers (4).
Or il est établi de la façon la plus certaine que M° Leblois a été absent de Paris d'une manière ininterrompue du 5 août au 7 novembre 1896 (5). L'’accusation elle-même a dû reconnaître le fail au procès de Rennes. Il en résulte que le lieutenant-colonel Picquart a été dans l'impossibilité matérielle de faire à M° Leblois la communication qu'on lui impute, puisque, au moment où il avait le dossier en mains, M° Leblois n'était pas à Paris, et que, lorsque celui-ci est rentré, le dossier était aux mains et dans l'armoire du général Gonse. Il reste donc acquis que toute cetle accusation dirigée contre lui était mensongère. Elle permet de juger la foi qu'on peu! attacher aux déclarations de Gribelin.
La gestion des fonds secrets du Service des renseignements a donné matière à une nouvelle accusation contre fe
(1) Picquart, Eng. crim. I, 668.
(2) Picquart, Enq. crim. I, 668.
(3) Henry (Pell.), 22. — Gribelin (Pell.), 25. — Henry (Rav.), 175. — Gribelin (Fabre), 20. — Henry (Fabre), 50.
(4) Capiaux (Fabre), p. 26 et 27. — Capiaux (Tav.), 49 et 50; Rennes II,
(5) Picquart, Rennes 1, 605; Enq. crim. I, 667 : 832. — Leblois (Fabre). 118, 183 à 185.—Risler Fabre), 161. — Heim (Fabre), 162, 164. — Femme: Bélier (Fabre), 164. — Femme Boutoulier (Fabre), 178.
dieutenant-colonel Picquart. On à prétendu qu'il avait « gaspillé » les fonds qui lui étaient confiés. Une note jointe à ure Jettre du Ministre de la Guerre au Garde des Sceaux en dat: du 14 Septembre 1898 disait déjà :
IT (Picquart) a prodigué l'argent d'avril à septembre ; il a “dépensé sur les fonds de son service en plus des dépenses nor-
males plus de 100.000 francs, dont il n'a pas justifié convenablement l'emploi (1).
L'accusation a été reproduite et développée à Rennes par le général Roget :
M. Picquart, a-t-il dit, a gaspillé 100.000 francs, pour poursuivre un malheureux officier qui s'appelle d'Orval, qu'on a voulu d'abord substituer à Dreyfus ; il a gaspillé, je ne dis pas 100.000 francs, il y a une partie de ces fonds qui ont été employés à l'achat de documents, mais il y en a une grosse partie qui a été gaspillée..……. Il est parfaitement certain que le colonel Sandherr avait laissé
cent et quelques mille francs d'économie, et que cet argent a été dépensé en quelques mois (2).
Gribelin, après avoir été obligé de reconnaître, pour répondre aux bruits qui avaient été mis en circulation, que l'en: quête faite sur Esterhazy n'avait coûté qu'une somme minime (3), a confirmé les observations du général Roget sur l'ensemble de la gestion, en fixant à 60.000 francs la somme indüment dépensée (4).
Le lieutenant-colonel Picquart a aussitôt relevé l'accusation et produit ses explications : le général Billot, en prenant possession du Ministère de la Guerre, a-t-il dit, ayan: :éduit la mensualilé du Service des renseignements de 40 à 32.000 francs, cette diminution de crédit allait avoir pour conséquence d'empêcher la réalisation d'opérations très importantes s'élevant à la somme de 100.000 francs environ. Er sa qualité de chef du service, il avait alors, d'accord avec le général de Boisdeffre, dressé à la date du 1* août 1596 un mémoire pour demander un crédit supplémentaire montant à ce chiffre, et qui permettrait d'effectuer les achats en cours. Bien que ce rapport du général de Boisdeffre eût reçu un
(1) Note jointe à la lettre du Ministre de la Guerre au Garde des Sceaux du 14 septembre 1898 (Tawv.), cote 3.
(2) Général Roget, Rennes I, 300-301.
(3) Gribelin, Rennes I, 595. — Picquart, Rennes I, 604. (4) Gribelin, Rennes I, 592.
accueil favorable du Conseil des Ministres qui avait accordé la somme demandée de 100.000 francs pour être mise à fa disposition du Service des renseignements, le général Hillot n'avait cependant versé que 20,000 francs à la section de statistique, affectant le reste de la somme à la caisse gén#rale des fonds secrets. Le lieutenant-colonel Picquart avait done été obligé de faire face aux dépenses engagées avec les fonds de réserve de la section ; c’est ainsi qu'il avait eu un découvert de 190,000 francs environ (1). Le général Billot ayant contesté l'exactitude de ces explications, et déclaré que le crédit supplémentaire avait été demandé, non pas spécialement pour la section de statistique, mais pour le Service général des fonds secrets (2), le lieutenant-colonel Picquart a aussitôt sollicité la réunion d'un conseil d'enquête (3) devant lequel il n’a pas eu de peine à justifier ses affirmations.
Le Conseil d'enquête à pris en effet connaissance de Ja note remise au Ministre par le général de Boisdeffre et qui est ainsi conçue
1er août 1896.
Note pour le Ministre.
Le général chef d’'Etat-Major général de l'armée a l'honneur d'attirer de la manière la plus instante l'attention de M. le Ministre: sur l'intérêt qu'il y aurait à reconstituer le fonds de réserve du Service des renseignements qui était conservé dans la caisse du Ministère de la Guerre, et qui a été versé au Trésor en vertu de l'article 59 de la loi des finances du 29 décembre 1895. Cette réserve, qui s'élevait à la somme de deux millions était destinée à parer aux besoins qui pourraient se produire inopinément en cas de tension politique ou en cas de mobilisation immédiate. Elle était destinée également à permettre de faire face aux dépenses exceptionnelles que le Service pouvait avoir à engager, le cas échéant, pour se procurer certains renseignements d'une importance capitale, Dans le cas où le fonds dont il est question ne
ourrait être reconstitué dans un délai rapproché, le général chef d'Etat-Major général de l'armée a l'honneur de demander qu’une somme de cent mille francs soit mise immédiatement à la disposttion du Service des renseignements, pour lui permettre de se rendre acquéreur de documents qu'il a actuellement l’occasion de se procurer et qui présentent pour la défense nationale un intérêt de premier ordre. L'importance de ces documents justifie le prix élevé qui en est demandé, et il serait à craindre que les négociations engagées ne viennent à échouer, si l’on n'arrive pas à une prompte solution.
d) Picquart, Rennes I, 565. —- Picquart, Eng. crim. J, 664 et suiv.
(2) Général Billot, Rennes I, 566-567. ;
(3) Picquart, Rennes 1, 604 — Lettre du lieutenant-colonel Picquart au Ministère de la Guerre 22 août 1899 ; Enq. crim., dépos. Roget I, 617.
VÉAN RE RS AS PC EE à. À
À cette note le général de Boisdeffre avait ajouté de sa main :
Si M. le Ministre voulaït bien au Conseil de vendredi prochain obtenir tout au moins cette avance de cent mille francs, il permettrait au Service des renseignements de ne pas perdre une occasion d’une importance capitale pour la défense, et qui ne se représentera pas sans doute de longtemps. J'ajoute que bien des dépenses engagées seront perdues et resteront mmproductives, si on ne peut continuer. Je me permets de demander instamment à M. le Ministre de vouloir bien dans le cas présent user de sa haute autorité sur le Conseil (1).
La somme ainsi demandée a été accorçgée et cependant le général de Galliffet a, au bas de la note précédente, ajouté de sa main l'observation suivante :
Pendant la gestion du lieutenant-colonel Picquart, il n’est entré au fonds de réserve qu'une somme de 20.000 francs (2).
Il résulte de ces pièces que le général Billot a commis dans sa rectification une erreur de souvenir manifeste, tandis qu’au contraire le lieutenant-colonel Picquart n'a produit que des affirmations de {ous points exactes. L'on ne saurait trop regretter la légèreté avec laquelle le général Roget a lancé une accusation telle que celle qu'il à formulée, et le retard qu'il à mis à s'expliquer sur le sens qu'il entendait donner aux paroles prônoncées par lui devant le Conseil de guerre de Rennes (3).
Si je me suis servi du mot gaspillé, a-t-il dit devant la Chambre criminelle, il ne faut pas confondre. Je ne dis pas qu'il a employé l'argent à des dépenses autres que celles du Service des renseignements ; je dis qu'il à dépensé plus d'argent que ses prédécesseurs (4). Quand j'ai parlé de cette question à Rennes, ce n'était pas pour incriminer le colonel Picquart, mais pour défendre le général Billot d'une insinuation odieuse qui avait été dirigée contre lui, et j'avais mes raisons pour cela (5).
Mais si, sur ce point comme sur tous les autres, la conduite du lieutenant-colonel Picquart est inattaquable, que penser de celle de ses ennemis ? Le Contrôleur général Cré-
(1) M. G. Dossier de l'enquête Picquart : gestion des fonds secrets. — Picquart, Enq. crim. I, 665.
(2) Picquart, Enq. crim. I, 666.
(3) Général Roget, Enq. crim. I, 617.
(4) Général Roget, Enq. crim. I, 600.
(5) Général Roget, Enq. crim. 1, 617-618.
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tin, en examinant la comptabilité du service des renseignements a constaté sur les.regisitres des surcharges et des substitutions de chiffres, faites dans le but de majorer certaines dépenses afférentes à la période de gestion du lieutenant-colonel Picquart (1). Invité à s'expliquer sur ces irrégularités, l'archiviste Gribelin à dû reconnaître qu'elles avaient été faites pour:pouvoir confondre le lieutenant-colo- 1el Picquart et. lui prouver « pièces en mains » qu'il avait gaspillé les fonds secrets, et il n'a cru pouvoir dégager sa responsabilité de ce nouveau faux, qu'en excipant des ordres
formels de son chef, le lieutenant-colonel Henry (2).
Enfin, pour comble à tous ces agissements. certains officiers se sont laissé entraîner à une action pire encore que toutes les précédentes, puisqu'elle a pris pour victimes deux femmes dont l'une était dénoncée à son mari, dont l’autre était gratuitement accusée de la plus lâche trahison envers son amie.
Nous avons déjà signalé que, dès la mise en circulation de la fable de la dame voilée, dont l'invention est imputée par le général Roget et le commandant Cuignet à M. du Paty de Clam (3), l'Etat-Major avait fait les plus grands efforts pour compromettre le lieutenant-colonel Picquart et lui imputer de s'être laissé voler le document libérateur, qu'il aurait emporté du Ministère au mépris de tous ses devoirs. Au cours du procès Zola, ces manœuvres ont pris une forme nouvelle. À cette époque, le colonel Ducassé fut expressément chargé par le général de Pellieux de se rendre auprès du juge d'instruction, M. Bertulus, alors saisi de l'information ouverte sur la plainte en faux du lieutenant-colonel Picquart et de lui dire : « Nous savons quelle est la dame voilée « et nous avons donné notre parole d'honneur de ne pas dire « son nom : vous la trouverez rue de la Pompe dans les « numéros élevés (4) ».
L'indication était trop précise, pour que les recherches n'aboutissent pas aussitôt. Aussi, lorsque le général Gonse vint le voir peu après, M. Bertulus put-il lui faire part du
(1) Crétin, Enq. crim. I, 300.
(2) Gribelin, Enq. crim. I, 912.
(3) Général Roget (Tav.), 21. — Cuignet (Tav.), 16. — Spr. du Paty de Clam (Tav.), 5.
(4) Ducassé, Enq. crim. 1, 716. — Bertulus, Cass. 99, I, 234.