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LES FAUX TÉMOINS ET LES TENTATIVES DE RACOLAGE

L'Etat-Major a exercé son action sur toutes les personnes qui pouvaient apporter un témoignage favorable à l'accusé. Tantôt, il a eu recours à l’intimidation pour les empêcher de parler ; tantôt, au contraire, lorsque, obéissant à un devoir

(1) Lettre de M. Trarieux au Ministre de la guerre, 12 septembre 1899; Rennes III, 808.

(2) sue de M. Trarieux, 12, 1%, 19, septembre 1899 ; Rennes III, 808, 810, 812.

(3) Lettres du général de Galliffet, 13 septembre 1899 ; Rennes IT, 810.

(4 Lettre du général de Galliffet, 19 septembre 1899 ; Rennes III, 812.

5) Lettre du général de Galliffet, 20 septembre 1899 ; Rennes III, 813.

6) Targe, Enq. crim. I, 108.

(7) Targe, Enq. crim. 1, 108.

de conscience, elles ont révélé ce qu'elles avaient à dire, à} les a molestées et diffamées ; nous venons de le voir. Craignant, Cependant, que ces moyens de pression ne fussent encore insuffisants pour empêcher la manifestation de la vérité, il a recherché, parmi les consciences complaisantes, celles qui consentiraient à produire devant la justice des déclarations mensongères. Sans revenir sur les déclarations du nommé Kadur, dont nous ne connaissons pas encore l’inspirateur, nous aurons à constater que les efforts de l'Etat- Major ne sont pas demeurés infructueux et nous établirons ultérieurement la genèse et la fausseté du témoignage du sieur Cernuszki.

D'autres ont été produits ou sollicités au cours du procès.

À. — Savignaud.

Le nommé Savignaud était arrivé, au mois de février 18€7, au 4° régiment de tirailleurs algériens en qualité de musicien commissionné (1). Il n'avait pas tardé à être cassé à cause de son mauvais esprit (2: et il était redevenu soldat de 2° classe. Le lieutenant-colonel Picquart avait eu pitié de lui et, pendant quelques jours, du 22 ou 24 mai 1897 au commencement de juin, il l’avait pris comme planton au camp de Sidi EI Hani (3).

Lors des poursuites dirigées contre son ancien chef, Savignaud a demandé à être entendu par les magistrats instructeurs, et il a prétendu qu’à l’époque où il était planton du colonel, il avait l'habitude de porter la correspondance à la poste et que, parmi les adresses des lettres dont il était chargé, il avait remarqué les noms de Comminges, Leblois et Scheurer-Kestner (4). Il a reproduit cette version devant le Conseil de guerre de Rennes (5).

Ses allégations ont été démenties de la façon la plus catégorique par l'ordonnance du lieutenant-colonel Picquart, le

{) Dossier Savignaud, M. G. — Targe, Enq. crim. Ï, 105. L

@) Trarieux, Rennes Ill, 456, 460. — Lettre du colonel Dechizelle, 6 décembre 1898, M. G., dossier Savignaud I, pièce 4. ù

(3) Picquart, Rennes III, 459-460 et Enq. crim. 1, 688-689. — Cpr. Savignaud, Rennes III, 459. '

(4) Savignaud, déclaration recue par les capitaines Junck et de Lavit, 5 juillet 1898. M. G., dossier Savignaud II, 14. — (Tav.), 44.

(5) Savignaud, Rennes II, 281.

np 375 sieur Roques, qui, pendant deux ans, a été chargé d’expédier

chaque jour son courrier, et qui a déclaré n’y avoir jamais

remarqué de lettres au nom de M. Scheurer-Kestner, qu'il | n’a connu qu'en janvier ou février 1898 (1).

Le lieutenant-colonel Picquart a affirmé, de son côté, n’avoir jamais écrit à M. Scheurer-Kestner tant qu'il a été dans l'armée et n'être entré en relations avec lui qu’en janvier 1898 (2).

C'est également ce qu'a déclaré M. Scheurer-Kestner. Déjà, devant le général de Pellieux, protestant contre les insinuations dont il avait été l'objet, il attestait, le 25 novembre 1897, « ne pas connaître le colonel Picquart, ne l'avoir « jamais vu, n'avoir jamais correspondu avec lui ni directe- « ment, ni indirectement (3) ». Plus tard, dans la lettre que, malade il a écrite au Président du Conseil de guerre, le 5 août 1899, de Bagnères-de-Luchon, et qui à été lue à l'audience du 22 août, il a affirmé n'avoir entendu prononcer le nom du lieutenant-colonel Picquart pour la première fois que le 13 juillet 1897 par M° Leblois, qu'il avait vu le colonel pour la première fois en janvier 1898, au procès Esterhazy, et que, pendant toute cette période du 13 juillet 1897 au 10 janvier 1898, « il n'avait jamais reçu une seule lettre de Picquart, qui « ne lui avait écrit ni de France, ni de Tunis, ni d’ailleurs, « et que ce qui avait été dit de contraire à ce sujet était un « mensonge (4) ».

La parole de M. Scheurer-Kestner est de celles qu’on ne discute pas. L'élévation de son caractère, sa haute probité mettent sa sincérité au-dessus de tout soupçon (5) et ce serait faire injure à sa mémoire que d'’insister plus longtemps sur la fausseté des allégations qui l’'incriminent.

L'Etat-Major n'est pas demeuré étranger à la production du témoignage de Savignaud. I était impossible à Savignaud, il l’a reconnu lui-même, dese rendre compte de l'intérêt que sa déclaration pouvait présenter dans l'affaire Dreyfus (6). Ce n'est donc pas de sa propre initiative qu'il a agi en venant

) Picquart (Pell.), 19; se III, 324 ; Enq. crim. I, 688. Scheurer-Kestner (Pell. ) Lettre Scheurer-Kesiner, Bree. Rennes, liasse TIT, 4$ : Rennes IT. 48. 5) Trarieux, Rennes II, 417. — De Freycinet, Rennes HI, 561; Eng. crim. I, 890.

6) Savignaud (Tav.), 44.

(1) Roques, Rennes III, 323.

déposer ; il n'a fait que céder à des influences qui sont venues s'exercer sur lui. Or, avant même que son nom ne füt mêlé à l'affaire, il a reçu la visite de deux officiers de l'Etat-Major, le capitaine de Lavit et le capitaine Junck, qui, assistés du commissaire spécial Desvernines, sont venus de Paris pour l’interroger (1), et qui ont remis au retour de leur mission un rapport daté du 5 juillet 1898, où nous lisons :

Savignaud à paru être sincère dans ses déclarations, qui d’ailleurs sont peu importantes. Savignaud est le type de ce qu'on appelle le fricoteur.…..; il a été musicien au 4° tirailleurs et voudrait y retourner. Il est probable qu'il essaiera de demander l'appui du

Ministre de la Guerre, sous prétexte d'avoir rendu des services, en faisant spontanément sa déclaration (2).

Encore que cetle démarche, dont les détails ont été réglés par le général Gonse, ait été faite sur les ordres formels du ministre, M. Cavaignac (3), elle n’en reste pas moins significative ; et elle le devient bien plus encore, lorsque nous aurons constaté les efforts de l’Etat-Major pour entretenir l'illusion sur la valeur qu'il convient d'attribuer à ces déclarations (4).

Le 28 novembre 1898, après la déclaration de Savignaud devant le capitaine Tavernier, M° Labori avait prié le Ministre de la Guerre, au nom de son client, de recueillir sur le témoin des renseignements auprès de son chef de corps (5). Le 6 décembre, en réponse à cette demande qui lui avait été transmise, le lieutenant-colonel Monlézun avait adressé au Ministre un rapport dans lequel il indiquait que :

Savignaud (Flavien-Ubald), né le 27 mai 1874 à Ambone (canton de Mirebeau), ancien musicien (clarinette) au 4° tirailleurs, a des punitions assez fréquentes pour manque de soins : une de soixante jours de prison du général de division, du 14 août 1893, pour avoir tenté de s'approprier le pantalon de toile d'un de ses camarades... et une de six jours de prison pour avoir écrit directement au général commandant la division de Tunis... Libéré le 13 janvier 1897 ayant passé moins de quatre mois au 4 tirailleurs et v laissant la réputation d'un soldat indiscipliné, prétentieux, de caractère renfermé et difficile, mais de bonnes murs (6)...

(1) Picquart, Eng. crim. I, 688. — Gribelin, Eng. crim. I, 146. (2) Rapp. Junck, 5 juillet 1899. (M. G. Dossier Savignaud, IT, 12 15}, — Note Cuignet, 21mars 1899 (M. G. Dossier Savignaud 15). ) Note Cuignet, 21 mars 1899 eodem.

) Trarieux, Rennes III, 458.

5) Lettre Labori (M. G.). Dossier Savignaud I, piece 1. (6) Rapp. du lieut. col. Monlézun, 6 décembre 1898 (M. G.). Dossier Savignaud, 3.

Le même jour, le colonel Déchizelle envoyait au Ministère la copie d’un rapport qu'il avait fait le 25 août précédent au général de division ; il ajoutait :

Le nommé Savignaud n'était pas, s’il m'en souvient bien, très bien noté par le chef de musique, qui le trouvait du reste très

faible instrumentiste. I1 semblait également animé d'un très mauvais esprit (1).

Le 10 décembre il complétail sa précédente communication en ces termes :

J'ai l'honneur de vous confirmer mon télégramme d'hier 9 décembre ainsi conçu... (comme ci-dessus). La pensée me vient après réflexion que les renseignements, que vous avez demandés d'urgence par lettre du 29 novembre, ne concernent peul-ètre pas le soldat Savignaud, ex-musicien, qui avait déjà, à la fin de 1897, adressé une réclamation au Ministère, et sur le compte duquel je viens de fournir les renseignements qui font l'objet de mon télégramme du 6 décembre, mais probablement l’ancien ordonnance du lieutenant-colonel Picquart. Ce soldat était bien noté au régiment. Le lieutenant-colonel Picquart, qui m'a exprimé à plusieurs fois sa satisfaction sur son service, devait même s'occuper de lui pour lui obtenir un emploi après sa libération. Je ne possède absolument aucun autre renseignement sur lui (2).

M. le commandant Cuignet avait toutes ces pièces entre les mains quand il rédigea, au nom et sous la signature du Ministre, sa réponse à la demande de M° Labori. Il y passa complètement sous silence le rapport du lieutenant-colonel Monlézun, et se contenta d’aviser la défense « qu'en 1897 « deux Savignaud étaient présents simultanément au 4° tirail- « leurs, l’un ex-musicien, qui ne paraissait pas être celui que « visait la demande, l’autre ancien ordonnance du lieutenant- « colonel Picquart, qui était bien noté », et sur lequel entre guillemets était reproduit le télégramme du 9 décembre (3). Bien que dès le 18 (4) M° Labori eût fait connaître la confusion ainsi commise et Fr rappelé que les renseignements qu'il sollicitait concernaient, non pas l’ancien ordonnance de son client qui s'appelait Roques et non pas Savignaud, mais l’exmusicien sur lequel aucune indication n'était fournie, il n’a

(1) Rapp. Déchizelle, 6 décembre 1898 (M. G. Dossier Savignaud, #4). (2) Lettre Déchizelle, 10 décembre 1898 (M. G.). Dossier Savignaud, 5et télé gramme chiffré 51 et 55 (3) Leltre du Ministre de la Guerre à M: Labori (M. G.). Dossier Savignaud.

(4) (M. &.). Dossi2r Savignaud, pièce 7.

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pu obtenir que le 21 janvier 1899 la communication sur place du rapport Déchizelle du 6 décembre après avoir été obligé d'adresser une lettre de rappel au cabinet du Ministre (1). II n’a jamais connu le rapport du lieutenant-colonel Monlézun. 11 nous est difficile de ne pas voir dans tout ceci ou la plus inexcusable légèreté ou la plus insigne mauvaise foi.

Au conseil de guerre de Rennes, Savignaud à pourtant figuré au nombre des témoins à charge. Qui pourrait blâmer dans ces conditions la vivacité avec laquelle M. Trarieux a manifesté sa surprise de voir l’insistance avec laquelle on essayait de maintenir jusqu'au bout le témoignage de « cer imposteur » (2) ?

Au cours de la récente enquête, le commandant Cuignet a ténu à donner la mesure de son état d'esprit, en opposant et en préférant la déposition de Savignaud à celle de M. Scheurer-Kestner (3), alors que le soin avec lequel ce personnage s’est dérobé aux investigations de la Cour (#) était de nature à convaincre les esprits les plus prévenus de la fausseté de ses allégations antérieures.

B. — M. le Contrôleur général Martinie

M. le Contrôleur général Martinie a été l’objet d'une sollicitation étrange. Pendant les débats du procès de Rennes, il a reçu une lettre anonyme expédiée de cette ville, rédigée en forme de note, et dans laquelle son auteur, après avoir relevé les contradictions existant entre les affirmations dé Dreyfus et les déclarations du S” Ferret, au sujet de la présence de l'accusé à son bureau en dehors des heures de service, signalait la nécessité d’accumuler les preuves sur ce point et disait :

(1) Lettre de rappel du 16 janvier 1899 (M. G. eodem pièce 8). — Lettre du Ministre, 21 janvier 1899 (M. G. eodem pièce 9). — M° Labori. Rennes Ï1, 282. — Trarieux, Rennes III, 455. — Lettre de M. Trarieux au Ministre, 20 mai 1899 (M. G. eodem p. 11). — Cpr. Cuignet, Rennes II, 283.

(2) Trarieux, Rennes III, 458. 516.

(3) Cuignet, Eng. crim.L#71.

(4) Picquart, Enq. crim. I, 689. — Cuignel, En. crim. I, 769.

Le général Martinie à rencontré à plusieurs reprise (sic) Dreyfus dans les couloirs le soir après 5 heures quand tous les officiers étaient parlis, et Dreyfus allait à cette heure dans les bureaux, Dreyfus ne pourra nier, car il a été interpellé par le général Martinie. Le général Martinie a arrêté Dreyfus dans un couloir le sûir tard quand il ni (sic) avait plus aucun officier, lui demandant ce qu'il allait faire au bureau à pareille heure. Dreyfus lui répondit qu'il avait un travail urgent qui l'obligeait à prolonger au delà des heures normales. Le contrôleur Martinie lui répliqua quil n'admetlait pas cette allure irrégulière et suspecte, et qu'il én rendrait compte au Ministre. Ce souvenir est présent à la mémoire du général Martinie et ne saurait être effacé de la mémoire de Dreyfus. Le contrôleur général Martinie devrait être cité à témoins (sic).

, En fravers de la pièce se trouvait cette mention :

M. Martinie sans doute voudra l'écrire tout d’abord au général Gonse (1).

Devant la Chambre criminelle, M. Martinie a attesté que tous ces faits étaient entièrement inexacts, déclarant qu'il connaissait Dreyfus de vue, mais que jamais il ne lui avait fait d'observation sur sa présence au Ministère à des heures tardives, et qu'à plus forte raison il n'avait eu à auéun moment l'idée de se plaindre au Ministre de l'attitude de cet officier, à l'égard duquel aucun soupcon de trahison n'était jamais venu à son esprit avant son arrestation (2).

De son côté, M Martinie a affirmé que son mari lui avait certifié ne pas connaître Dreyfus (3) ; elle a ajouté, mais sur ce point elle est contredite par le général Billot, que M. Martinie avait fait autrefois une démarche auprès de M. Mathieu Dreyfus, sur l'ordre du Ministre de la Guerre, pour savoir quelles élaient les preuves qu'il pouvait avoir de l'innocence de son frère (4).

Quoi qu'il en soit, le Contrôleur général Martinie n’a pas cédé à l'invitation qui lui était faite d'aller déposer à Rennes sur des faits qu’il savait inexacts ; il ne s’en est même pus ouvert au général Gonse à qui la note indiquait qu'il pouvait adresser d’abord le compte rendu écrit de ses déclarations ; il s’est contenté de montrer la lettre à sa femme et de la

(1) Lettre anonyme annexée à la déposition de M” Martinie, Eng. crim. I, 226. — Massé, Eng. crim. I, 148-149.

(2) Martinie, Eng. crim. Il, 226.

(3) M® Martinie Enq. crim. IT, 227. à L

(4) M®° Martinie, Enq. crim. 11, 228: — Général Bilot. Enq. erim. I, 453.

PPS AS ee 2.

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