‹ L'affaire DreyfusChapitre 124 sur 178 · PEN · texte numérisé non relu

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vembre ; et cette erreur, qui était inexcusable surtout de la part de Gribelin, puisqu'il était instruit des moindres déplacements de son chef, dont il était chargé de faire suivre la correspondance, est certainement volontaire. Si nous nous reporions en effet au registre de caisse qui doit contenir la reproduction rigoureusement exacte de toutes les mentions du livre brouillard, nous trouvons que cette dépense de 500 fr. est portée à la date du 4 novembre au lieu de l'être à celle du 1% (1). Gribelin est contraint de reconnaitre l’erreurfqu'il a commise, mais il l’aftribue à une inadvertance (2). Qui donc y croira, alors qu'il s’agit d'un changement de date d’une extrême importance, et que nous savons la complaisance avec laquelle Gribelin se prête aux modifications de sa comptabilité qui auront pour but de confondre « pièces en mains » le lieutenant-colonel Picquart (3) ?

Le motif qu'invoque l'Etat-Major pour justifier l’ignorance dans laquelle le lieutenant-colonel Picquart a été senu de l’arrivée du faux Henry est donc certainement inexact. Un rapport de M. du Paty de Clam du 29 octobre 1897 ne laisse aucun doute sur le motif vrai.

Conformément aux ordres du Ministre, y lisons-nous, la pièce reconstituée n’a jamais été montrée au colonel Picquart, dont le départ en mission était resté suspendu. Il est parti en effet le 16 novembre 1896 (4).

Et le motif de cette défense était si peu avouable qu'on n’a pas craint pour le dissimuler de recourir à une grave et nouvelle altération de la comptabilité. L’anxiété avec laquelle MM. de Boisdeffre et Gonse ont à diverses reprises demandé au lieutenant-colonel Picquart, si le Ministre ne lui avait rien -dif de particulier au sujet de l'affaire Dreyfus (5), témoigne assez du caractère de leurs préoccupations. Le lieutenantcolonel Picquart ne s’y est pas trompé. « A la vérité, a-t-il « dit, la raison pour läquelle on ne m'a pas montré le faux « Henry, ce n'est pas parce que je n'étais pas là, puisque j'y « étais ; c’est parce qu’on pensait que j'avais assez l'habitude

(1) Picquart, Enq. crim. I, 682.

(2) Gribelin, Eng. crim., 916.

» (3) Picquart, Enq. crim. I, 682.

(4) M. G. cote 63. — Targe, Enq. crim. I, 118. (5) Picquart, Rennes I, 450 et Eng. crim. I, 683.

Lans

« de ce genre de questions pour découvrir que c'était un faux, « et c'est ce qu'on ne voulait à aucun prix (1}. »

Les appréhensions de l'Etat-Major étaient du reste parfaitement justifiées. Dès que le lieutenant-colonel Picquart a eu connaissance de la pièce, et avant même qu'il l'eût eue sous les yeux, le texte qu'on en donnait lui en à paru si extraordinaire qu'en présence du général Gonse, il a manifesté une incrédulité absolue à son égard, et émis des doutes sur son authenticité (2).

Depuis les avertissements en ce sens n’ont pas manqué. C’est au procès Zola la dénonciation formelle de sa fausseté par le lieutenant-colonel Picquart (3). C'est Le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui, à diverses reprises, fait part au Sénéral Gonse et au commandant Henry des soupçons qu'elle lui inspire (4). C'est une intervention diplomatique qui se produit dès le mois de novembre 1897 à la suite d'articles de journaux, et qui appelle l'attention du Gouvernement sur le caractère apocryphe du Gocument (5). C’est M. Paléologue qui, instruit de l'incident, en parle à Henry au lendemain de la déclaration du général de Pellieux au procès Zola (6). Non seulement l'Etat-Major ne fait aucun cas de toutes ces indications, mais il traque tous ceux qui, entrevoyant la vérité, semblent pouvoir contrecarrer ses desseins. Le lieutenantcolonel Picquart est sacrifié ; le lieutenant-colonel du Pat de Clam abandonné ; M. Paléologue calomnié. Le faux Henry est devenu la pièce de résistance que l’on va opposer à tous les partisans de la revision et dont on va faire état en toutes circonstances devant la justice, à la tribune du Parlement, sur tous les murs des mairies de France, dans la presse, quand il faudra calmer les inquiéludes grandissantes de l'opinion publique.

A la suite du discours de M. Cavaignac, le lieutenantcolonel Picquart a pourtant publié une lettre dans laquelle il a dénoncé catégoriquement la pièce du 31 octobre 1896 comme constituant un faux. Devant cette manifestation, qui indiquait la ferme résolution de son auteur de faire la lumière

(1) Picquart, Enq. crim. I, 682.

(2) Picquart, Rennes I, 150.

(3) tante Enq. crim. Ë 682-683.

(4) Du Paty, Eng. crim. I, 17%.

(5) eue: Eng. ce “D 359 et suiv.

(6) Paléologue, Eng. crim. 1 999.

sur ce point, l'Etat-Major comprend qu’il ne peut plus résister sans donner la preuve de sa complicité. |

Le commandant Cuignet est chargé d'étudier la pièce. Les traces d’altération sont visibles à l'œil nu (1). Le général Roget prétend qu'elles l’étaient moins jadis et que le temps a pu changer la couleur du papier (2). C’est peu croyable, si l'on songe que le temps pâlit les teintes bien loin de les aviver et que par suite les différences signalées dans le quadrillage devaient être autrefois plus apparentes qu'aujourd'hui. Comment a-t-on donc mis dix-huit mois à découvrir un faux qui éclate au seulexamen de la pièce (3), et que, dès l'origine, tous signalaient ? Le fait reconnu par le commandant Cuignet est en tout cas de la plus haute gravité : le monde entier s'en est ému. Comment se fait-il qu'on néglige de le constater par un procès-verbal d’interrogatoire dressé séance tenante, et qu’on altende la mort d’Henry et le 3 septembre pour rédiger un compte rendu qui, n'étant pas revêtu de la signature de l'inculpé, ne présente plus aucune garantie (4) ? Le faux est avoué. Comment se fait-il qu’au lieu de décerner immédiatement contre celui qui s'en reconnaît l'auteur un mandat de justice et de le faire écrouer au Cherche-Midi où toutes les précautions seront prises, on se contente de le mettre aux arrèts de forteresse au Mont-Valérien, en laissant à sa disposition des rasoirs (5) ? Le général Zurlinden a lui-même fait connaître que les circonstances du suicide qui s'en est suivi ont paru de suite étranges au Président du Conseil, M. Brisson, qui à eu la conviction qu’on lui cachait la vérité et qui a attribué le retard apporté par le Gouverneur militaire de Paris à l'instruire de l'événement au désir de gagner du temps pour préparer une explication satisfaisante (6).

Si caractéristique que fût cette impression de M. Brisson,

(1) Général Roget, Enq. crim. 1, 607-608.

(2) Général Roget, Enq. crim. I, 618.

(3) Paléologue, Enq. crim. 1, 352.

(4) Général Roget, Enq. crim. 1, 609. — Cpr. Général Roget, Rennes I, 319 et rapport du général Rogel sur les conditions dans lesquelles le procès-verbal d’interrogatoire du 3 sept. 1898 a été rédigé. M. G. dossier Henry, 3.

(5) Rapport du général Zurlinden au Ministre de la Guerre, 31 août 1898 (M. G. dossier Henry, 5). — Lettre du Ministre de la Guerre au Gouverneur militaire de Paris, 30 août 1898 (M. G. dossier Henry). — Ordre du général Zurlinden (M. G. dossier suicide d'Henry, p. 14). — Targe, Eng. crime 4107:

(6) Général Zurlinden, Enq. crim. I, 353.

était-elle justifiée ? La justice n'a pu faire la lumière sur ce point spécial, car aucun des témoins entendus ne s'est déclaré en état de la renseigner utilement (1). Lors des faits, des bruits persistants ont couru, tendant à accréditer l'idée qu'avant sa mort Henry avait reçu la visite de quelques officiers. Le journal Le Siècle a même cité le nom du capitaine Junck, en insinuant qu'il n’était pas resté étranger à l’événement tragique du 31 août. Le capitaine Junck s’est montré si affecté de cette accusation, que rien ne justifie, que, dans ses protestations au Ministre de la Guerre, M. de Freycinet, il a manifesté l'intention de châtier lui-même l’auteur de l’artcile (2). Le général Roget a déclaré qu'aucune démarche n’avait-été faite auprès d'Henrvy (3) et la Justice n’a rien à retenir de ces rumeurs inconsistantes, dont rien n'’établit le mérite.

Il est, en revänche, certain que des officiers de l'Etat-Major se sont rendus au Mont-Valérien après le suicide. Le capitaine Mareschal a reconnu s’y être rendu en compagnie du capitaine Junck. Or il semble qu'un certain nombre de papiers qu'Henry a laissés en se donnant la mort ont disparu.

Le général Roget ayant lu dans le rapport du Commandant d'armes du Mont-Valérien « qu'après avoir déjeuné à onze heures, Henry avait fait mettre à la poste une lettre, dont on n'avait pas regardé l’adresse (4) », s’est enquis du destinataire, et a appris que c'était le général Gonse. Il en a demandé communication à cet officier général qui la lui a représentée ; elle était ainsi conçue :

Moni-Valérien, 31 août.

Mon Général, À

J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien venir me voir ici. J'ai absolument besoin de vous parler. Veuillez agréer, je vous prie, mon général, l'expression de mes senliments respectueux.

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