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on le sait; et tout le monde le saura plus tard ; mais en ce moment je ne puis pas parler... (1).
On s’est demandé dans l’intérét de qui Henry avait agi, et pourquoi en ce moment il ne pouvait parler ; quels étaient d'autre part ces misérables qu'il se plaignait d’avoir rencontrés sur sa route.
Désireux de dégager sa responsabilité, l'Etat-Major s’est empressé d'attribuer à l’acte criminel d'Henry un mobile qui lui semble de naiure à l’excuser. S’emparant de cette déclaration qu'Henry avail faite à M. Cavaignac et qu'il a répétée devant le colonel Féry : « J'ai agi dans l'intérêt du pays et de l’armée », il a cherché dans un patriotisme exalté et singulièrement dévoyé une explication qu'il jugeait de nature à défendre la mémoire du défunt. Au petit bleu qu'il considérait comme un faux en faveur de Dreyfus, Henry aurait, pour en détruire l'effet, eu la pensée de répondre par un autre faux. Il n'aurait pas, en le faisant, cru commettre une mauvaise action, puisque, postérieure de deux ans au procès, cette pièce ne changeait à ses yeux rien à la situation du condamné, qu'elle ne devait pas, suivant lui, sortir jamais de son service, et qu'enfin il disait ne faire que consigner la
‘conversation qui s’échangeait entre A et B (2). Il n'avait d’ailleurs eu en vue que l'intérêt supérieur de l’armée, en
fournissant ainsi à ses chefs, qu'il trouvait trop hésitants,
une arme qui les amenât à agir d’une façon décisive contre le parti de la revision (3).
Poursuivant la même idée, plusieurs officiers, entre autres le général Roget et le capitaine Junck, ont allégué qu'Henry avait pu commettre son faux pour éviter qu’au cours d’enquêtes ultérieures, on ne vint à brüler les principaux agents du service, notamment la femme Bastian et le marquis de Val Carlos (4).
L’argumentation n’est que spécieuse. Il ne nous est pas donné de comprendre comment on peut chercher à rattacher un crime odieux à l’idée de justice, et le représenter comme inspiré par le plus élevé des sentiments, ni par quelle aber-
(1) (M. G. dossier Henry, pièce 10).
(2) Procès-verbal Roget, 3 septembre 1898 (M. G. dossier Henry, pièce 10) Lauth, Enq. crim. I, 534-535.
(3) M Henry, Rennes I, 262 à 264.
(4) Général Roget, Eng. crim. I, 610. — Junck, Enq. crim. I, 515.
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ration de sens moral on croit pouvoir expliquer l'acte d’un faussaire par le désir de sauver l'honneur de l’armée que sa conduite même risquait de compromettre gravement, s’il pouvait dépendre de l'acte d’un criminel qui ne la représentait pas. Quant à prétendre qu'Henry avait l'intention de prévenir par ce moyen des divulgations qui eussent été de nature à compromettre le fonctionnement du Bureau des Renseignements, c’est oublier qu'on soutient que, dans la pensée d'Henry, le faux qu'il fabriquait était destiné à rester absolument secret et ne devait pas dépasser le Ministre luimême (1).
L'expression dont s’est servi Henry : « Tu sais dans l'intérét. de qui j'ai agi » n’indique-t-eile pas au surplus qu'il n’a pas obéi à des considérations d'ordre purement moral, mais qu'il entendait sauver quelqu'un dont 11 ne veut pas dire le nom ?
A tort ou à raison, on a pensé qu'Esterhazy devait être la personne ainsi visée (2). On s’est souvenu que ces deux hommes s'étaient intimement connus en 1878, alors qu'ils étaient {tous deux attachés ensemble au Service des Renseignements (3). On a rappelé qu'Esterhazy avait déclaré être resté en relations avec Henry et l'avoir vu fréquemment depuis (4) ; que dans une lettre adressée à M. Jules Roche, il l'avait même représenté comme étant son débiteur à raison d'un prêt d'argent qu'il n'avait jamais remboursé (5). On a fait état de la déposition de M. Grenier, disant : « J'avais ren- « contré à la Sûreté générale le commandant Henry el je lui « avais dit : « Donnez donc un coup d'épaule à Esterhazy ». « Il m'avait répondu : « Je l’aide de tout mon pouvoir, et « cela très affectueusement. » Je répétai le propos à Ester- « hazy, qui s'écria : « Eh bien ! il ne manquerait plus « qu'Henry ne fût pas gentil ! (6) On a encore rappelé la scène qui se serait déroulée dans l’arrière-cabinet de M. Bertulus le {8 juillet 1898. Comme le juge d'instruction provo-
(1) Proc.-verb. du 3 septembre 1898 (M. G; dossier Henr- 10). — Général Gonse, Rennes 1, 279, Junck, End. crim. 1, 515. — Du Paty de Clam, Eng. cri. 1, 179,923:
(2) Bertulus, Rennes I, 362-363. F
(3) Lauth, Rennes I, 611.
(4) Esterhazy, Cass. 99, I, 580. — Cpr. lettre Esterhazy au Conseil .de Guerre de Rennes, 6 août 1899 ; Rennes, liasse 2.
(5) Esterhazy, Cass. 99, I. 696, — Jules Roche, Rennes I, 546.
(6) Grenier, Rennes Il, 498.
quait des explications d'Henry sur un memento de la main d'Esterhazv qu'il avait saisi, et où le nom du général Gonse et le sien étaient mentionnés en toutes letires, et lui faisait observer que cette pièce était de matière à le compromettre gravement, Henry se serait effondré dans un fauteuil, se serait mis à pleurer à chaudes larmes, puis, se levant, aurait enlacé le magistrat, lui aurait pris la têle dans ses deux mains, l'aurait embrassé au front et aux joues, en-s’écriant : « Sauvez-nous ; sauvez-nous », enfin après un silence, aurait ajouté : « Esterhazy est un bandit ». M. Bertulus lui ayant alors demandé à brûle-pourpoint : « Eslerhazy est l'auteur du bordereau ? » Henry sans répondre ni oui ni non aurait répliqué : « N'insistez pas, n'insistez pas ; sauvez « l'honneur de l'armée (1) ». Si M. Bertulus n'a pas dressé procès-verbal de cette scène, il l’a aussitôt racontée à son greffier M. André (2), et, quelques jours après, à M. le docteur Peyrot (3). M. du Paty a enfin fait connaître, dans sa lettre au Ministre de la Guerre du 5 avril 1899, qu'en octobre et novembre 1897 Henry avait entretenu une correspexdance chiffrée avec Esterhazy (4).
Mais d'un autre côté M”° veuve Henry a déclaré qu'à part quelques visites qu'Esterhazy aurait faites à son mari au moment de son duel, les deux hommes s'étaient perdus de vue depuis longtemps (5) ; et le commandant Lauth a émis la même opinion, en rapporiant qu'au mois de mai 1895, Henry, à qui il avait fait remarquer l'attitude d’un chef de bataillon d'infanterie qui descendait rapidement la rue La-
favelte, en bousculant les personnes qu'il rencontrait devant
lui, lui avait répondu : « Tiens, ce doit être Esterhazy ;il a bien vieilli (6) ».
Quant à la scène qui se serait passée chez M. Bertulus, elle a été niée par M Henry (7); ei mise en doute par le général Gonse, par le général Roget et par le capitaine
1) Bertulus, Rennes I, 340.
2) Bertulus, Rennes I, 355. — André, Rennes IT, 317.
3) Bertulus, Rennes I, 355. — Peyrot, Rennes lil, 359.
4) Lettre de M. Du Paly au Ministre de la Guerre, 5 avril 1899. 5) V" Henry, Rennes I, 263.
{6) Lauth, Rennes I, 611.
(7) V" Henry, Rennes I, 3C6. — Cpr. Berlulus, Rennes 1 366.
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Junck (1) qui, au retour d'Henrv, n'ont rien remarqué dans son attitude qui pût révéler la violente émotion, à laquelle il aurait été en proie quelque temps auparavant. Dans ces conditions, les relations d'Esterhazy et d'Henry demeureraient donc hypothétiques, et l’on ne peut tenir pour certain que le second ait eu un intérêt personnel au salut du premier.
Ce point fût-il d'ailleurs établi, il ne suffirait pas à dégager la responsabilité de l'Etat-Major. Quels étaient, en effet, « Les misérables » auxquels Henry faisait allusion dans sa conversation avec le colonel Féry ? N'entendait-il pas désigner ainsi des complices qui l’auraient poussé à commettre son crime ?
Le lieutenant-colonel Picquart l’a immédiatement pensé. Il à fait connaître en effet que, dans les derniers jours d’octobre 1896, c'est-à-dire à l’époque même où a été fabriqué le faux, il avait surpris le commandant Lauth dans le cabinet d'Henry en grand conciliabule avec lui, que ces deux officiers avaient paru très gênés par son arrivée imprévue, ef que la présence du commandant Lauth lui avait semblé d'autant plus singulière qu’il était alors en permission régulière (2).
Le commandant Lauth a répondu que c'était une habitude de sa part, lorsqu'il était en permission, de passer quelquefois, au bureau, pour y voir ses collègues, mais qu’à l'époque,dont il s’agit, il n’élait pas venu à Paris et n'avait pu être vu au Ministère (3). Ges soupçons, si fragiles qu'ils nous paraissent, sont utiles à signaler, parce qu'ils établissent que le lieutenant-colonel Picquart a cru tout de suite à l'existence de complices d'Henry à l’Etat-Major de l'armée.
Le commandant Cuignet ne peut être suspecté d’une sympathie exagérée pour l'opinion à laquelle nous nous rallions. Et cependant il exprimaif la même idée sur ce point devant la Cour de Cassation en 1899.
Je me suis demandé, a-t-il dit, si Henry, ainsi qu'il l’a déclaré dans son interrogatoire devant M. Cavaignac, a agi seul, et s'il n'a pas eu de complices. M. Cavaignac, qui m'a souvent parlé des divers incidents de cet interrogatoire, m'a dit à ce sujet : & Quand j'ai posé à Henry la question : « Avez-vous agi seul ? » j'ai saisi
une hésitation dans son regard. Il m'a répondu d'abord en hésitant, et en assurant peu à peu la voix : « Oui, j'étais seul », Eh
(1) Général Gonse, Rennes I, 557, 658. — Général Roget, Rennes I, 271. — jJunck, Rennes I, 648, 659 et Enq. crim. 1, 593. — Cpr. Bertulus, Rennes 1,353, 656 et 658.
2) Picquart, Rennes I, 449.
3) Lauth, Rennes L 626 etr Enqg--crim. I, 536 à 539.
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bien ! je suis convaincu qu'Henry n’a pas dit la vérité. Je crois qu'il est facile d'établir que non seulement Henry n’a pas été seul, mais qu'il n’a été lui-même que le complice de lauteur principal et que or principal du faux Henry est le lieutenant-colonel du Paty (1).
Le 29 avril 1899, devant les Chambres réunies, il s’est exprimé avec une nelteté plus grande encore :
Je déclare maintenir d'une façon absolue ma déposition devant la Chambre criminelle au sujet de M. le lieutenant-colonel du Patv. Je prends la responsabilité pleine et entière de mes dires. Je suis prêt à le justifier par des preuves matérielles et par des arguments, qui, je le crois, sont de nature à faire pénétrer chez ceux qui seront appelés, à “m'entendre la même conviction qui m'anime (2).
M. du Paty de Clam a protesté contre ces accusations. II a déclaré qu’il n'avait jamais eu avec Henry que les mêmes relations de bonne camaraderie qu'il entretenait avec tous ses collègues, et que rien dans ses rapports avec lui ne pouvait justifier les soupçons dont il élait l'objet (3). I a même fait remarquer que, moins que personne, il semblait qualifié pour en être la victime, puisqu'il avait été l’un des premiers à dénoncer le caractère apocryphe de la pièce. Dès que le général Gonse la lui avait montrée le 17 ou le 19 novembre 1897, il lui avait fait part des doutes qu'elle lui inspirait; il s’en était de nouveau ouvert à lui, et au lieutenant-colonel Henry lorsqu'’au procès Zola, il avait été publiquement fait usage du document {4). Sans doute il n'avait pas dénoncé un membre de l’'Elat-Major comme en étant l’auteur, mais il avait nettement indiqué qu’ « on avait pu glisser un document apocryphe au Service des Renseignements » et il avait même signalé le danger qu'il y avait à faire usage de cette pièce, dont la fausseté, si elle était démontrée, était de nature à jeter la suspicion sur toutes celles qui provenaient de la même source (5). Cette attitude," a-til ajouté, lui avait valu d'être en butte à une série de manœuvres détournées de la part de l’Etat-Major :
) Cuignet, Rennes I, 506.
eNOGmsnelLACass MER (MAG) En. crim. all, 292: (3) Du Paty, Enq. crim. “$ 943.
(4) Du Paty, Enq. crim. TL. 1
(5) Du Paty, Enq. crim. I, 175-176.
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J'ai dit très nettement, a-t-il déclaré : « Henry, méfiez-vous, vos papiers sentent mauvais ! » on m'a répondu que j'étais absurde ou malade, et j'ai été envoyé en quelque sorte d'office en permission. Quand ma permission a été terminée, on m'en a donné une seconde, et on voulait m'en donner une troisième quand jai refusé... En réalité, à l’instigation du colonel Henry qui sentait le danger, on voulait écarter l'homme qui nettement disait : ces papiers sentent mauvais (1).
Cette campagne sourde aurait même, suivant M. du Paty de Clam, survécu à la découverte du faux et à la mort du coupable. .
Entre ces allégations contraires du commandant Cuignet et de M. du Paty de Clam, la justice a été appelée à se prononcer, et elle a rendu en faveur de M. du Paty une ordonnance de non-lieu devant laquelle le commandant Cuignet s’est incliné dans sa déposition à Rennes (2). Peu nous importe ; ce que nous avons à retenir de cet incident, et ce qui subsiste entièrement, c'est l'affirmation catégorique produite par cet officier, qui s’est pourtant signalé par son ardeur à défendre l'œuvre de l’Etat-Major, « qu'Henry était intellectuellement incapable de combiner son faux (3), el qu'il avait eu très certainement des « complices (4). »
L'attitude de l'Etat-Major pendant toute cette crise tend à confirmer pleinement cette assertion. Dès l’origine, lorsque le faux Henry a été fabriqué, on a pris soin de le cacher au lieutenant-colonel Picquart. Henry l’a remis directement au général Gonse, sans en parler à son chef de service, et le lieutenant-colonel Picquart n’en a eu connaissance que plu-
sieurs jours après par quelques mots du Ministre qui s’est
contenté de lui dire que, depuis les premiers jours du mois de novembre, il avait la preuve formelle de la culpabilité de Dreyfus, et de lui donner l'indication sommaire du contenu de la pièce.
Devant la Cour de Cassation en 1899, le général Gonse a expliqué cette anomalie, en déclarant que le jour où la pièce est arrivés, le lieutenant-colonel Picquart était absent (5) et, à la suite du démenti qui lui a été donné, il a écrit une let-
(1) Du Paty, Enq. crim. I, 1%5. — Lellre Du Paly au général Zurlinden, 10 sept. 1898. Enq. crim. I, 1%4.
(2) Cuignet, Rennes I, 510.
(3) Cuignet, Rennes I, 508. — Cpr. Bertulus, Rennes I, 359.
(4) Picquart, Rennes I, 449-450.
(5) Général Gonse, Cass. 99, I, 250:
tre au Premier Président de la Cour de Cassation pour lui dire
que le lieutenant-colonel Picquart était en mission ou en permission depuis le 31 octobre dans l'après-midi, qu'il avait vérifié le fait avant son départ du Ministère, et que beaucoup d'officiers de la Section de statistique, notamment Gribelin, érovaient qu'il était déjà parti pour sa mission dans l'Est (1).
A Rennes, le général de Boisdeffre à reproduit la même affirmation dans laquelle le général Gonse a persisté.
Le colonel Picquart a dit qu'il était à Paris, et qu'on avait remis la pièce à son insu ; c'est une erreur certaine. Le colonel Picquart était à ce moment absent pour deux ou trois jours, soit pour une pelite mission, soit pour une permission ; par conséquent la remise de la pièce directement par le colonel Henry au général Gonse étail parfaitement régulière (2).
Enfin, Gribelin a encore émis la même assertion au cours de la récente de la Cour de Cassation (3.
Or, le lieutenant-colonel Picquart à pu fournir la preuve matérielle qu'il n'avait nullement quitté Paris à cette épo-
. que, et qu'il s'était même rendu à son bureau le 1% novembre, quoique ce fût un jour férié.
Il avait en effet à cette date reçu au Ministère le Commissaire spécial Tomps, à qui il avait confié une mission quelques jours auparavant, et qui venait lui rendre compte de la manière dont il l'avait remplie, et ce même jour il lui a fait un payement s'élevant à 500 francs. Le registre brouillard, Sur lequel l’archiviste comptable Gribelin inscrivait au jour le jour toutes les opérations de comptabilité, témoigne de la véracité du récit du lieutenant-colonel Picqüart ; on y trouve à la daie du 1% novembre cette mention : « Dépenses pour . Tomps, Mathilde, etc., 500 francs ». Et comme un décaissement de cetle importance ne pouvait se faire, sans que Gribelin eût recours aux fonds placés dans le coffre-fort, la présence du chef de service qui possédait une des clefs nécessaires à l'ouverture de la caisse était indispensable (4). Les généraux Gonse et de Boisdeffre et l’archiviste Gribelin ont ‘donc commis une grossière erreur, lorsqu'ils ont affirmé -que le lieutenant-colonel Picquart était absent les 1* et 2 no- | (1) Picquart, Rennes I, 452, — Picquart, Enq. crim. I, 681. (2) ni Ron Rennes I, 527. — Cpr. général de Boisdeffre,
(3 Gribelin, Eng. crim. 1, 915. -— Cpr. — Targe, Enq. crim. I, 98. (4) Picquart, Enq. crim. I, 682.