‹ L'affaire DreyfusChapitre 27 sur 178 · LE H · texte numérisé non relu

LE H

à lui permettre de répondre et de détruire, avant que l'œuf eüt pris ce développeraent, cetle légende (1), et l’on ne saurait vraiment s'étonner de son émotion « en présence de procédés devant lesquels tous les honnêtes gens ne peuvent que s'indigner (2}. » Ce n'est que le & janvier 1899 que. pour Ja première fois, il fut mis au courant de tout cet incident et appelé à fournir ses explications sur commission rogatoire adressée par la Cour de Cassation au Premier Président de la Cour d'appel de Cayenne.

Je n'ai pas, répondit-il aussitôl, prononcé ces paroles telles qu'elles sont relatées : j'ai dit ceci où à peu près, dans un monologue haché : « Je suis innocent : je vais crier mon innocence en face du peuple. Le Ministre sait que je suis innocent. II m'a , envoyé M. du Paly de Clam pour me demander si je n'avais pas

livré quelques pièces sans importance pour en obtenir d'autres en échange. J'ai répondu : Non, que je vouiais toute la lumière,

qu'avant deux Gu trois ans mon innocence serait reconnue (3).

Et depuis, il n'a cessé de répéter cette même explication devant le Conseil de Guerre de Rennes (4).

Tels sont les faits dont l'accusation a prétendu faire ressortir l’aveu par Dreyfus du crime qui lui était imputé. Il est difficile de ne pas reconnaître à ce simple exposé la témérité de cette assertion.

L’aveu résulterait d'une phrase unique qui aurait été entendue dans une conversation entre deux personnes. ou mieux dans un monologue coupé, haché, prononcé par l’une, entendue par l’autre, au moment le plus critique, alors que celui qui parle attend de minute en minute l’atroce épreuve qui va le supplicier. Il suffit d’un mot mal saisi, mal interprété ; il suffit même que le plan de la phrase soit modifié pour que le sens entier de cette phrase soit absolument dénaturé.

Et c’est sur cette base fragile qu’on échafaude tout le svysième, qu'on dresse une conviction de culpabilité ! Comment ne pas être effrayé cependant de linconstance du propos luimême ?

C’est un aveu de culpabilité, dit-on. Et il commence, et il finit par une protestation d’innocence catégorique !

(1) Dreyfus, Rennes II, 238.

(2) DE Rennes 111228:

(3) Cass. 99. 114 O2.

(4) Dreyfus, Rennes I, 40, 41, — II, 236, 237 238. — III, 82, 93, 98, 99.

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Bien plus, les {termes mêmes qui le constitueraient varient dans la bouche de celui qui les rapporte. Suivant lui, tantôt Dreyfus a parlé de son entretien du 31 décembre 1894 avec M. du Paty de Clam (1) et c'est à lui qu'il se réfère évidemment quand il dit : « Le Ministre sait que je suis innocent. » Tantôt 1l n’en est plus question au contraire, et c’est le dernier membre de phrase qui figure seul dans la déposition du colonel Guérin, du contrôleur Peyrolles, du lieutenant Philippe ; qui seul aurait, suivant le capitaine Anthoine, frappé l'attention du capitaine d’Attel (2). Et ce qui, suivant Dreyfus, n’était autre chose que le récit de ce que l’envoyé du Ministre lui avait dit, lui est attribué comme sa phrase personnelle, et, complètement transformé de la sorte, devient la plus évidente des contre-vérités !

Dans son rapport aux Chambres réunies en 1899, M. le Président Ballot-Beaupré avait fait remarquer que, si l'on se reporte à la déposition que le capitaine Lebrun-Renault avait faite devant la Chambre criminelle, dans sa première enquête, « déposition qu'il avait dictée lui-même comme l'avaient fait alors tous « les témoins », il ne pouvait y avoir de doute sur ce qui s'était passé en réalité.

Drevfus commença par protester de son innocence, par dire qu'avec la fortune importante dont il jouissait et le bel avenir qui lui était réservé, il ne pouvait avoir eu aucun intérêt à trahir. Il ajouta : « Je suis innocent ; dans trois ans on reconnaîtra mon innocence. Le Ministre le sait ; et le commandant du Paty de Clam est venu me voir il y a quelques jours dans ma cellule ; il m'a dit que le Ministre le savait. Le Ministre savait que, si j'avais livré des documents à.……, ils étaient sans importance et c'était pour en obtenir de plus importants. »

Dreyfus rapportait les paroles qu'il prétendait lui avoir été adressées le 31 décembre 1894 par M. du Paty de Clam et auxquelles il avait répondu par une affirmation de son innocence.

C'est M. du Paty de Clam, qui, pour provoquer des aveux, lui avait dit : « Le Ministre sait que vous êtes innocent, le Ministre sait que, si vous avez livré des documents, c'était pour en avoir de plus importants. »

Et le capitaine Lebrun-Renaud a compris, comme venant de Dreyfus, ce que Dreyfus, dans un monologue « coupé » « haché » indiquait comme venant de du Paty de Clam.

Là est cerlainemient le malentendu (3).

(1) Lebrun-Renaud, Rennes, INT 73-74. — Général Gonse, Rennes I, 550. (2) Colonel Guérin, Rennes III 88. — Peyrolles, Rennes II, 96. —

Philippe, Rennes II, 234. — Note Gonse-Henry, 20 octobre 1897 ci-dessus

(3) Rapport B. B. 139.

M. Cavaignac traite cette discussion si limpide et si raisonnable de « subtiitté » (1). Il est vrai qu'en même temps, il admire le système de M. Bertillon qu'il avait commencé par juger contraire au bon sens (2). La Cour appréciera ce que vaut cette critique .

Quant au général Mercier, il prétend qu'il n’est pas vraisemblable que la phrase rapportée par Dreyfus ait été prononcée par M. du Paty de Clam, d’une part, parce que celuici n'avait pas mission de le faire, d'autre part, parce qu'il semble résulter des lettres écrites après l’entrevue du 31 décembre 1894 que cette phrase n'a pas été dite (3).

Mais nous savons comment M. du Paty de Clam interroge et comment il fait ses rapports, y supprimant ce qui le gêne, y retenant, en le grossissant, ce qui lui semble à charge. Ce que nous eussions voulu lire, ce n’est pas sa lettre en quelques lignes au général Mercier produite pour la première fois comme la lettre du général Gonse au général de Boiïsdeffre, du 6 janvier 1895, trois ans après les faits, sans qu'aucun des bordereaux antérieurs au mois de janvier 1898 en ait fait mention (4). C’est le procès-verbal développé, officiel, que M. du Paty de Clam a fait et envoyé le jour même. Et ce rapport, on l’a supprimé. Pourquoi ?

Et ce que, d’autre part, nous retenons, c'est que contrairement à ce qu'allègue le général Mercier, dès la première heure, soit devant le commandant Forzinetti, soit dans la note qu'il a adressée à M° Demange, Dreyfus a rapporté le propos de M. du Paty de Clam dans les termes mêmes où il n’a cessé de le répéter depuis lors : c’est la preuve évidente que les faits se sont passés comme il le dit.

En ce qui concerne le propos rapporté par le capitaine d’Attel, sa déformation est encore plus manifeste.

Remarquons que le témoignage de M. d’Attel lui-même n’a jamais été recueilli par [à justice : ce n’est que deux ans après

(1) Cavaignac, Rennes I, 183. — Cpr. Cavaignac, Cass. 99, I, 37.

(2) Cavaignac, Rennes I, 193.

(3) Général Mercier, Enq. crim. I : 289-290. — Cpr. Cavaignac, Rennes 1, 182, — Général de Boisdeffre, Rennes I, 520, 521.

(4) Targe, Enq. crim. I, 44. — Cpr. Général Gonse, Rennes I, 550. Eng. crim. I, 231. — Général de Boisdeffre, Rennes I, 520, 550 et Enq. crim. 1, 484. — Général Billot, Eng. crim. 1, 447, 448. Cavaignac, Rennes I, 183. — Wattinne, Enq. crim. 1], 875.

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sa mort que l'accusation, qui prétend en faire si grand état, s’est préoccupée d'en établir la teneur.

Les témoins qui le redisent sont-ils du moins précis et nets ? Ni le capitaine Anthoine, ni le commandant de Mitry qui ne le tient que du précédent, ne peuvent redire des expressions mêmes dont d’Attel s’est servi. « Ma mémoire des mots « n'est pas assez fidèle, dit le capitaine Anthoine, pour que « je sois capable de reproduire ici d'une manière absolument « certaine les expressions mêmes dont le capitaine d’Attel « s'est servi (1). » —-«Si je ne puis, dit à son teur le comman- « dant de Mitry, rappeler les paroles textuellement, j'en « affirme le sens général et les idées qu'elles contien- « nent (2). »

Que devient dans ces conditions l'autorité de ce témoignage qui n’est que l'écho d'un écho ; qui ne peut attester que le capitaine ait bien compris, exactement rapporté ce qu'il a cru entendre ; qui ne peut même pas redire ce qui est pourtant essentiel, puisque tout dépend des mots employés eux-mêmes, la teneur des propos que d’Attel leur aurait rapportés, dont on entend faire une charge écrasante contre l'accusé et qui se trouve en flagrante contradiction avec les faits publics et patents qui se produisent dans le même trait de temps ?

Comment serait-il, en effet, possible de concilier avec le propos que l'accusation prête à Dreyfus et le sens qu'elle lui attribue les protestations d'innocence qu'à ce moment même il ne cesse de prodiguer devant le capitaine Lebrun-Renault qui est obligé de le reconnaître, aussi bien que devant les

troupes assemblées (5) pour la dégradation el äevant la foule

qui se pressait à l'Ecole militaire ?

D'accord avec tonte la presse ide l'époque (4), tous les

témoins ont redit les détails de cette scène.

« Je dois dire que, pendant One triste cérémonie, dit 1 lieute-

nant-colonel Picquart, l'attitude du condamné a été d'un homme

qui proteste véhémentement de son innocence. Lorsqu'on a commencé à le dégrader, il a crié : « Sur la tête de ma femme et

de mes ae je jure que je suis innocent. Vive la France ! »

({) Anthoine : Rennes IIT, 84.

(2) De Mitry ; Rennes TIL, 95, — Cpr. De Vileroche, Eng. crim. 1, 705-706.

(3) Lebrun-Remaud, Rennes III, 74.

(4) Voir motamment Île Figaro “au 6 janvier 1895, Cass.. 09. IL, 130 ; Rennes I, 68.

Puis après, lorsqu'on l'a promené devant le front des troupes, lorsqu'il est passé devant les officiers de réserve qui l'ont insulté, je l’ai entendu dire : « N'insultez pas un innocent ! (1) »

« Après la dégradation, raconte le colonel Guérin (2), Dreyfus passa devant le front des troupes et, devant l'endroit où je me trouvais, il protesta de son innocence. Dans la cour voisine où stationnait la voiture cellulaire qui devait le conduire à la Préfecture de Police, il y avait quelques officiers. Dreyfus se tourna vers eux et il leur dit : « Je ne suis pas indigne de rester parmi vous : dans trois ans, je reviendrai et on me rendra justice ».

« Le jour de la parade, j'y assistais avec d'autres journalistes, dit M. de Vaux (5) ; quand Drevlus a passé devant nous, il s'est écrié : « Vive la France ! Vous, Messieurs les journalistes, dites que je suis innocent, je suis innocent ! » Cette déclaration m'a causé, une profonde émotion en ma qualité d'ancien militaire. »

Après l'exécution, Dreyfus est conduit au Dépôt ; le Directeur, M. Durlin, lui dit au greffe : « Monsieur, il m'est pénible « d’avoir à écrouer un officier de l’armée française, surtout -« pour crime de irahison ». — I] lui répond : « Monsieur le « Directeur, je comprends votre indignation : mais je suis « innocent !.. Oui, je suis innocent et, dans trois ans, mon « innocence sera reconnue » (4).

Comment expliquer la contradiction violente qui existe entre ces protestations géminées, incessantes, reproduisant “toutes celles que, depuis 1e 15 octobre, Dreyfus n'a cessé de répéter dans les termes les plus vibrants et cet aveu prétendu échappé dans une phrase équivoque au cours d’un monologue haché ? Et suffira-t-il, pour écarter cette question si pressante, de dire avec ‘e capitaine Lebrun-Renault (5), avec le colonel Guérin (6), avec le général Mercier (7) : « Je ne puis « vous donner d'explications. C'est au capitaine Dreyfus et « à la défense de le faire. — Ce sont impressions person- « nelles dans lesquelles je n’ai pas à entrer. » Le procédé est aisé pour se débarrasser d'une objection irréfutable : mais la réponse peut sembler insuffisante.

C'est qu'en effet tout indique que le capitaine Lebrun-Re-

(1) Picquart : Rennes 1, 382.

(2) Colonel Guérin : Rennes III, 89.

(3) De Vaux : Cass. 99, I, 383.

(4) Fournier : Cass. (99, I, 405.

(5) Lebrun-Renaud, Rennes III, 78.

(6) Colonel Guérin, Rennes III, 92.

(7) Général Mercier, Enq. crim. I, 285 et suiv.

nault est loin d’avoir attaché au propos qu'il a colporté l'imporlance et la portée qu'on a prétendu depuis lui attribuer.

Le 5 janvier 1895, il n'en informe même pas son colonel et, alors que tout officier chargé d’une mission doit, dansiies vingt-quatre heures, adresser à son chef un rapport où le moindre incident, fût-ce un cheval déferré au cours de la promenade, doit être consigné, alors qu'un fait aussi considérable que l’aveu prétendu se serait produit, il porte dans son rapport à la colonne des observations : « Rien à signaler)

Au « Moulin-Rouge », le soir, il se vante d’avoir conduit Dreyfus à la dégradation ; il raconte avec force détails tout ce qui s'est passé : des aveux, il ne dit pas un mot ! (2).

Le lendemain, il est envoyé à l'Elysée par le Ministre de la Guerre pour dire au Président de la République ce qu'il a entendu :il ne parle pas des aveux ! (3)

Quand le même jour il comparait devant le colonel Risbourg, son récit est si confus, si flottant qu'impatienté, énervé, le colonel s'écrie : « Précisez : a-t-il réellement fait « des aveux ? » et qu'après avoir reçu et jugé sa réponse, il lui impose silence et lui prescrit de se taire vis-à-vis de tous (4).

Cela peut expliquer que, depuis lors, le capitaine Lebrun- Renault ait toujours répété, aux divers témoins, qui l'ont questionné, que Dreyfus ne lui avait fait aucun aveu (5) : — mais non qu'appelé à déposer devant Ja Cour de cassation, sous la foi du serment, il ait, s’il a vraiment recueilli des aveux, cru pouvoir se faire, à la stupéfaction du Contrôleur Peyrolles qui, apprenant son incroyable mutisme, s’est écrié : « J'en suis fâché : mais, puisque vous ne l’avez pas dit, c’est « moi qui vais le dire ! » (6;

Tous ses chefs, après l'avoir entendu, ont si bien, quoi qu'ils en disent, l'impression que le propos est insignifiant,

(1) Lebrun-Renaud, Rennes Ill, 79-80.

(2) Hérisson, dit Clisson, Cass. 99. I, 402 et II, 120.

(3) Lebrun-Renaud, Rennes II, 75, 77. — Casimir-Perier, Rennes I, 64, 70. — Lettre Ch. Dupuy, Rennes I, 151. — Colonel Guérin, Rennes III, 91. — Peyrolles, Rennes III. 97. — Cpr. capitaine Beauvais, Rennes Ill, 77. — Général Gonse, Rennes I, 550.

(4) Risbourg, Rennes II, 233. — Lebrun-Renaud, Rennés III, 75.

(5) Cpr. Forzinetti Cass. 99, I, 323, Rennes III, 101. —- Bayol Cass. 99. I, 381. — De Valles Cass. 99, 1,382. — Lebrun-Renaud, Renres III,

(6) Peyrolles, Rennes JII, 97-98.

que pas un, ni le colonel Guérin {1}, ni le Gonverneur militaire (2), ni le général Gonse,qui,üeux ans plus tard, rédigera la déclaration du 20 octobre 1897 et qui, cependant, lorsque le lieutenant-colonel Picquart lui parlera de l'innocence possible de Dreyfus, ne lui opposera pas les prétendus aveux de Geluieci (3), nimes néral Merciernt(4)"-nilescolonel Risbourg (5), ne prend la précaution de le faire recueil'ir, d'en faire dresser procès-verbal, ni même, ce qui s’imposait comme une impérieuse nécessité, dès lors qu'on entendait en faire état, d'interroger Dreyfus (6) et de provoquer immédiatement ses explications qui seront alors faciles à vérifier.

Et c'est, assurément, une singulière explication de cette inconcevable négligence que de dire, soit avec le colonel Guérin (7) que Dreyfus avant été remis à l'autorité civile après sa dégradation, le Gouvernement militaire était dessaisi et n'avait plus rien à faire : comme s'il ne s'agissait pas d'un incident qui s'était produit pendant la dégradation, avant ja remise du condamné à l'autorité civile, et que, dès lors, l’autorité militaire avait seule qualité pour rechercher et constater ; —— soit avec le Colonel Risbourg (8) qu'il élait, en 1895, tellement convaincu de la culpabilité de Dreyfus, qu'il ne pouvail penser, à cette époque, qu'on en arriverait un jour à la nier : comme si le devoir strict de la gendarmerie n'est pas de consigner tous les faits qu'elle apprend sans avoir jamais à s’en faire juge ; — soit avec le général Mercier (9), qui n'a pas même rendu compte des prétendus aveux au Conseil des Ministres (10, et qui n'en a parlé qu'incidemment, quelques Jours après et sans rien préciser au Président de la République (11) ; que la question des aveux n'avait plus pour lui, au point de vue judiciaire, aueune imporlanee puisque le procès était terminé : comme si, d’une part, la revision

(1) Colonel Guérin, Rennes III, 93.

(2) Colonel Guérin, eodem. N

(3) Général Gonse, Rennes I, 550; II, 99. — Picquart Cass. 139-140, Rennes I, 432.

(4) Général Mercier, Rennes, II, 212. Eng. crim. I, 280.

(5) Risbourg, Rennes II, 235.

(6) Forzinetti, Rennes IIT, 109. — Dreyfus, Rennes II, 238 ; III, 83.

(7) Colonel Guérin, Rennes II, 95.

(8) Risbourg, Rennes Il, 235.

(9) Général Mercier, Rennes II, 212-238 et Enq. crim. I, 286-287.

(10)-Charles Dupuy, Cass. 99, I: 658. — Guérin, Cass. 99, 1, 291. — Poincaré, Cass. 99, 1, 293. — Barthou, Cass. 99, I. 336.

(11) Casimir-Périer, Cass. 99, I, 331, Rennes I. 70.

n'était pas toujours et dès ce moment, possible et comme si, d'autre part, le 31 décembre 1894, le procès étant aussi terminé, le général Mercier n'avait pas envoyé le commandant du Patv de Clam pour provoquer des aveux qui ne lui semblaient pas alors muliles, et comme s'il n'eût pas dû sempresser de faire recueillir ceux qu'on lui apportait huit jours plus tard, s'il eût pensé qu'ils présentaient le moindre caractère sérieux !

De tout cet incident équivoque, il ne restait en somme, en 1898, qu'une trace unique, la petite feuille que le capitaine Lebrun-Renault disait avoir détachée de son calepin et sur laquelle, au sortir de son entrevue avec le colonel Risbourg, il avait transcrit, le 6 janvier 1895, le propos par lui rapporté à son chef. La campagne de revision est commencée : chaque jour elle progresse, tout annonce qu'elle aboutira. Et, c'est à ce moment précis, alors que celle feuille va devenir un élément sinon important, du moins peut-être utile du litige, puisqu'elle a été produite à M. Cavaignac et invoquée par lui à la tribune de la Chambre des députés, que le capitaine Lebrun-Renault, qui l’a conservée pendant près de quatre ans, la détruit et ne trouve pour justifier ce procédé au moins intempestif, d’autres raisons que de dire « que cette pièce Jui appartenait, » (1; c'est-à-dire l'explhicalion même que nous avons déjà trouvée dans la bouche du général Mercier détruisant le commentaire secrètement produit devant le Conseil de guerre de Paris en 1894. Nous doutons qu'elle vaille mieux dans un cas que dans l’autre. ;

Mais enfin, quelle est donc l'impression qui, définitivement, est demeurée au capitaine Lebrun-Renault de tout cet incident dont il reste en somune l'unique témcin ? Comme un phonographe, dit-il, il rapporte ce qu'il a entendu. A-t-il, du moins, considéré cette phrase comme un aveu? S'est-il représenté Dreyfus comme ayant avoué son crime ?

La question lui est posée devant la Cour de Cassation, en

D. — Quelle est la portée que vous avez attachée aux paroles de Dreyfus? Les avez-vous considérées comme de véritables aveux d'une crime de haute trahison ?

(1) Lebrun-Penaud, Rennes LE, 76. — Cpr. Lebrun-Renaud IJI, 80, 81.

R. J'ai considéré cela comme des explications de sa condamnation ; mais je n'en ai pas moins retenu qu'il avait avoué avoir livré des documents. Il s'excusait, il s'expliquait ;: mais la matérialité du fait n'en existait pas moins.

D. Cependant, vous nous avez dit, il ny a qu'un instant : « Je ne m'en souviens pas. On peut très bien ne pas considérer la déclaration de Dreyfus, comme des aveux, si on ma parlé d'aveux, j'ai pu dire qu'il ne m'en avait pas été fait. J'ai considéré que c'étaient plutôt des excuses que présentait Dreyfus. »

R. Je n'en reconnais pas moins qu'il m'a avoué avoir livré des documents (i). x

Devant le Conseil de guerre de Rennes, la question lui est posée de nouveau par M° Demange, par le Président. Comme l'impression est devenue moins précise encore |

D. L'impression qui est restée pour vous est celle d'un aveu ?

R. Je n'ai, là-dessus, aucune impression (Mouvement pro-

longé). Le capitaine Dreyfus m'a dit beaucoup de choses pendant l'heure où je suis reslé avec lui, des choses moins importantes que celle-là. Entre autres choses j'ai relenu cette phrase, je Fai répétée à mes cheïs (2).

M° Demange insiste : « Voulez-vous demander au capitaine Lebrun-Renaud si, en effet, il a prononcé devant la Cour de cassation cette phrase : « On peut très bien ne pas considérer la déclaration de Dreyfus comme des aveux ? »

Le capitaine Lebrun-Renaud. C'est une question personnelle. Il m'a dit telle phrase : que l’on considère cela comme on voudra ! Cela peut être pour les uns des aveux, pour les autres une explication de sa conduite, c'est l'affaire de chacun (murmures). Je ne veux pas donner d'opinion là-dessus. Je ne juge pas la chose. Dreyfus m'a dit telle chose, voilà tout ! » (3)

On comprend aisément que dans de telles conditions, la Cour de cassation ait dû, dans son arrêt du 3 juin 1899, juger qu'on ne saurait voir dans des propos aussi inconsistants un aveu de culpabilité. ,

Combien n'eût-elle pas été plus autorisée encore à le faire si elle eût connu à cette époque une pièce que les recherches faites dans les archives du Gouvernement militaire de Paris viennent de découvrir (4) et qui jette sur tout l'incident le jour le plus éclatant en même temps que le plus triste ?

(1) Lebrun-Renaud, Cass. 99,1, 277.

(2) Lebrun-Renaud, Rennes IIT, 78.

(3) Lebrun-Renaud, Rennes III, 80.

(4) Targe ; Enq. crim., 1, 44-45.

rd0at—

Nous avons dit que le commandant Guérin prétendait avoir reçu, quelques instants avant la parade d'exécution, les confidences du capitaine Lebrun-Renaud, les lui avoir fait répéter devant un corps d'officiers rassemblés près de lui et qu’empressé de faire connaître au Gouverneur militaire ce qui s'était passé, il avait aussitôt, de l'Ecole militaire, envoyé au général Saussier un télégramme pour l'en instruire (1).

Nous avons recherché, retrouvé ce télégramme. Profondément ému de ce qui vient de se passer, de l’aveu dont il vient de recevoir la confidence, le commandant Guérin va, à n'en pas douter, y consigner l'incident grave qui met fin à toutes les incertitudes, à toutes les perplexités, à toutes les. angoisses de conscience par lesquelles, il le sait, tous sont encore étreints. Voici le télégramme

Paris de Paris, n° 24, mots 24.

Dépôt le 5/1 95, 9 h. 20 du matin.

Commandant Guérin à Gouverneur militaire de Paris. *

Parade terminée. Dreyfus a protesté de son innocence et crié :. Vive la france. Pas d'autre incident (2).

L'on ne peut se défendre en lisant ce document d'une douloureuse surprise et lorsqu'ensuite on confronte avec lui le rapport écrit trois ans plus tard par le même officier supérieur déclarant « qu'il n'v réunit que les faits dont il peut garantir l’absolue certitude », quand on lit dans ce rapport le récit que le télégramme contemporain des faits dément catégoriquement dans sa concision tranchante, on se demande avec effroi quel degré de confiance mérite encore le témoignage humain dès que la vérité se trouve aux prises avec l’esprit de corps poussé au paroxysme et la passion déchaïnée. Pour nous le télégramme du 5 janvier 1895, inconnu lors des débats de 1899, du Conseil de guerre de Rennes est à n'en pas douter de nature à établir l'innocence du condamné ; il constitue donc, aux termes de l'article 443, $ 4, du code d’Instruction criminelle, un fait nouveau justifiant la demande en revision : c’est à ce titre que nous le signalons à toute l'attention de la Cour.

La conviction que l'attitude et le ton de Dreyfus avaient fait naître dans l'esprit du commandant Forzinelti de l'inno-

(1) Voir page 94...

(2) Targe ; Enq. crim:, 1, 45.

cence du condamné n’a pas été isolée et il est remarquable que son impression a élé partagée par tous les fonctionnaires du service pénitentiaire qui l'ont approché. Le directeur du Dépôt, Durlin, celui de la prison de la Santé, Palin, le contrôleur de ce même établissement, Pons, le gardien qui l'a accompagné à l’île de Ré, tous ont dit à M. Fournier, inspecteur des services administratifs au Ministère de l'Intérieur, qu'ils étaient convaincus de l'innocence de Dreyfus (1). Cette opinion de gens, qui, par profession, passent leur vie au milieu des accusés et des condamnés, qui les connaissent bien, et les jugent presque à coup sûr, mérite assurément d'être retenue.

Tout a été relevé contre Dreyfus avec une âpreté qui n’a même pas négligé le plus infime détail. C’est ainsi qu'on lui a reproché d'avoir emporté à l’île de Ré une copie du bordereau qui y fut saisie sur lui. Avec M. Puybaraud, ancien directeur des Recherches à la Préfecture de Police, nous verrions bien plutôt dans ce fait un indice d'innocence : « Si Dreyfus avait été coupable, il n'aurait pas eu besoin de prendre sur lui une copie de la pièce écrite par lui : il l'eût connue suffisamment ; s’il en à pris copie, c'est parce qu'il ne l’avait pas écrite, qu'il n’en était pas l’auteur : c’est qu'il

en avait besoin pour l'étudier, pour chercher à deviner » (2).

C'est dans ces conditions qu'en exécution du jugement qui l’avait frappé, Dreyfus a été transféré à l’Ile-du-Diable, qu'une loi du 8-12 février 1895 avait ajoutée à la presqu'ile Ducos déjà désignée comme lieu de déportation dans une enceinte fortifiée (3).

Nous nous sommes promis de re pas faire appel à la pitié, de ne pas parler au cœur, de ne nous adresser qu'à la raison. Nous ne demandons rien à l’indignation que pourrait soulever le régime auquel le condamné a été soumis. Certes nous ne cédons pas à ce sentimentalisme énervé qui s’apitoie sans cesse sur les duretés du régime pénitentiaire qu'il veut toujours adoucir, sur les souffrances des détenus qu'il ne songe qu'à alléger. Nous sommes de ceux qui pensent que l'emprisonnement, le bagne, la déportation constituent des

(1) Fournier ; Cass. 99, I, 406.

(2) J. Reinach ; Eng. crim. I, 562. Se (3) Loi des 9-12 février 1895. Duvergier 1895, p. ?8.

peines, que leur exécution doit demeurer un éhâtiment et que c’est lui enlever tout caractère d’exemplarité que de faire des maisons d’arrèts ou centrales, des bagnes, des enceintes fortifiées, comme une sorte d'hospice ou de lieu de refuge. Nous voulons que toutes les précautions soient prises pour prévenir l'évasion ou réprimer la révolte, Mais nous croyons fermement aussi, que, là pas plus qu'ailleurs, l'humanité ne doit jamais perdre ses droits et que la double enceinte et la double boucle ne constituent que des rigueurs inutiles et sont par suite injustifiables vis-à-vis d'un prisonnier qui ne s'est jamais signalé que par sa résignation, auquel, malgré l’atroce situation dans laquelle il se trouvait, l'Administration pénitentiaire n’a pas eu à reprocher pendant cinq interminables années un mot, un geste : qui s’est soumis à toutes les rigueurs du règlement sans qu'une plainte s'échappât de ses lèvres et qui, soutenu par le sentiment de sa dignité et de son innocence, à su triompher d’un climat dévorant, de la fièvre qui le minait, de la folie qui l’assiégeait, à force de ressort physique et d'énergie morale.

Nous ne voulons rappeler de ce temps de cruelle épreuve que la correspondance qu'il a échangée avec les siens, surtout avec sa femme dont la constance, la résignation et le courage ont forcé l'admiration et le respect de tous. Nous n’en voulons retenir que l'expression infiexible du même sentiment de protestation inlassable d'innocence qui, pas une heure, n'a cessé de s'élever de ce calvaire et de celte agonie.

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