‹ L'affaire DreyfusChapitre 49 sur 178 · IIT. EXAMEN DES DIVERS CHEFS · texte numérisé non relu

IIT. EXAMEN DES DIVERS CHEFS

Après avoir exposé ces observations préalables, nous avions abordé dans notre réquisitoire introductif l'examen technique de chacun des chefs du bordereau et nous étions arrivé à la démonstration péremptoire qu'il n’en pouvait résuller aucune preuve de culpabilité contre Dreyfus, tandis qu'au contraire tout se réunissait pour accuser Esterhazy à ce point de vue aussi bien qu'à tout autre.

Au cours de lenquèête nouvelle à laquelle la Chambre eriminelle vient de procéder, le général de Boisdeffre n'a pas voulu revenir sur cette discussion technique qu'il à jugé épuisée (3). C'est évidemment commode pour éviter toute contradiction.

Le général Mercier déclare au contraire qu'il se livrera de nouveau en temps et lieu à cet examen, se bornant à contester aujourd'hui votre compétence sur ce point et à invoquer son titre d’artilleur et son grade de général de division ((4) dont il écrase volontiers le commandant Hartmann,

(1) Cpr. Général Gonse, Rennes I, 549.

(2, Picquart, Cass. 99, I, 185.

(3) Gé néral de Boisdeffre, End. crim, I. 3455. (4) Général Mercier, Enq. crim. I, 271, 277.

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« officier très distingué sans doute, mais qui est surtout un « officier de bureau nourri dans là nomenclature {4}. »

De son côté, le général Deloye qui, à Rennes, avait céclaré qu'il n'apportait aucun fait sur l'affaire, mais qu'il se considérait comme un expert venant dire ce qu'il pensait en toute conscience des impossibilités qu’on avait alléguées contre la culpabilité de l'accusé... (2) sans prétendre toutefois se faire juge de celle-ci (3), a été appelé à s'expliquer sur diverses pièces qui, inconnues du Conseil de guerre de Rennes, tels que les rapports de la Commission de Calais, livrés à l’étranger,dès 1892, par Greiner (4) ou les notes du 23 février 1896 sur le shrapnel allemand C/91, les notes du 18 février et du 28 mai 1898, du 9 février 1899 (5; et les Bulletins des questions à l'étude, toutes pièces qui, retrouvées dans les archives du Ministère de la Guerre, semblaient contredire de la façon la plus nette ses précédentes appréciations et certaines ues conclusions de sa note du 12 février 1899 (6), M. le général Deloye a produit devant la Cour toute une discussion technique qui nous à semblé peu conforme au texte des pièces elles-mêmes. Nous n'avions manifestement pas qualité toutefois pour discuter de telles affirmations. Nous avons alors demandé à M. le Ministre de la Guerre de nous mettre en état de fournir à la Cour tous les éléments d'une décision éclairée. Déférant à notre désir, M. le général André a nommé, le 5 mai 1904, une Commission qui a été appelée à donner son avis sur les points litigieux.Composée du général de division Balaman, ancien président du comité technique de l'artillerie, du général de division Villien, inspecteur permanent des fabrications de l'artillerie, du général de brigade Brun, commandant l'Ecole supérieure de guerre, et du général de brigade Séard, ancien directeur de l'Ecole de pyrotechnie, ancien chef du bureau du matériel de la Direction de l'Artillerie au Ministère de la Guerre, cette commission a déposé le 18 mai 1904 son rapport dont tous ses membrès ont confirmé sous serment

(1) Général Mercier, Rennes I, 107, 108.

(2) Général Deloye, Rennes III, 236.

(3) Général Deloye. Rennes III. 237.

(4) Targe, Enq. crim. 1, 956. — Lettre de A... au Ministère de la Guerre de son pays. 1" février 1892 rapportée au cours de la déposilion du général Deloye : Enq. crim. I, 468. — Interrog. Greiner ; Enq. crim. I, 468. — Cpr. Hartmann, Rennes III, 218, 219.

(5) et (6) Général Deloye. Eng. crim. [, 461 el suivantes.

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la teneur et les conclusions admises par eux à l'unanimité (1).

Nous ne saurions mieux faire que d’en placer les termes mêmes sous les yeux de la Cour.

Mais il n'est peut-être pas inutile de rappeler d’abord en substance les éléments de la discussion engagée sur les divers points que la Commission à examinés et que nous avons eXposés en détail dans notre premier réquisitoire.

En ce qui touche « la note sur lè frein hydraulique du 120 et sur la manière dont la pièce s’est conduite », on se demandait de quel frein et de quelle pièce il pouvait être question. Le général Mercier soutenait que ce ne pouvait être du frein hydraulique du canon de 120 long où de siège, mais qu'il s'agissait nécessairement du frein hydro-pneumatique du canon de 120 court (2).

Etle général Deloye, partant de cette même idée (3), avait ajouté que celui qui livrait de tels renseignements ne pouvait être « qu'un gros seigneur » (4). Leur opinion, dénuée de toute preuve, était combattue par le commandant Hartmann (5) et par le général Sébert (6). On discutait également sur le point de savoir si un officier d'artillerie avait pu parler, ainsi que l'avait fait l'auteur du bordereau, de la façon dont là pièce s'était « conduite ».

Au regard de la « Note sur une modification aux formations de l'artillerie », on ne s’entendait pas sur le sens 4 donner Ce mot « formations », et suivant l'expression du général Roget, « tout le monde à pataugé » (7). Le général Mercier prétendait qu'une seule question intéressait l’étranger : celle des modifications que l'on introduisait, tantôt dans la mobilisation de l'artillerie, tantôt dans son organisation, et une circulaire secrète ayant été envoyée, à ce sujet, le 4 juillet 1894, c'était là ce qui devait avoir fait l’objet de la note du bordereau (8).

1} Général Balaman, Enq. crim. I, 971. — Général Brun, Enq. crim. ], 975. — Général Villien, Enq. crim. 1, 974. — Général Séard, Enq. crim. NH, 2DDE

{2) Général Mercier, Rennes I, 118, 119; II, 207. — Général Roget,

Rennes 1, 288.

(3) Général Deloye, Rennes III, 59, 62. 64, 237, 239.

(4) Général Delove, Rennes III, 6%, 239.

(5) Hartmann, Rennes Il, 189.

(6) Général Sébert. Rennes ILL. 170, 171, 175, 176, 178, 179.

(7) Général Roget, Rennes I, 290.

S) Général Mercier, Rennes 1, 124. — Général Roget, Rennes I, 290; 291. — Cuignet, Cass:299/1%349:

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EL le général Deloye n'y voyait aucune impossibilité (1).

Le commandant Harimann.(2) et le général Sébert (3) eontes- p. 153

taient cette interprétation qui leur paraissait ne reposer sur rien et en fournissaient trois autres qui leur semblaient infiniment plus plausibles et plus conformes au langage de l’artillerie el à ses règlements (4).

En ce qui concerne enfin le « Manuel de tir d'artillerie ue campagne » (14 mars 1894), on discutait sur la phrase qui suit l'offre : « Ce document est extrêmement difficile à se procurer », el sur le point de savoir si ce projet de manuel était ou non confidentiel (5).

Ceci rappelé, voici le texte même du rapport de la Commission :

« Par décision du Ministre de la Guerre en date du 5 mai 1904, une Commission composée de :

Président :

Le général de division Balaman, du cadre de réserve, ancien président du Comité technique de l'artillerie.

Membres :

Le général de division Villien, inspecteur permanent des fabricalions de l'artillerie ;

Le général de brigade Brun, commandant l'Ecole supérieure de guerre ;

Le général de brigade Séard, du cadre de réserve, ancien directeur de l'Ecole de pyrotechnie, ancien chef du 2° Bureau (matériel) de la 8 Direction (artillerie) au Ministère de la Guerre.

a été chargée, sur la demande du Procureur général près la Cour de cassation, d'examiner « certaines questions techniques » soulevées à l'occasion des débats de l'affaire Dreyfus.

Ces questions n'élant pas définies d'une façon précise, il a paru nalurel d'examiner successivement celles qui se rattachent aux trois membres de phrase se rapportant à l'artillerie dans la lettre missive, dite « Bordereau », qui a été l’origine de l'affaire, et d'étudier ensuite la question de l'obus Robin intervenue plus tarà dans les débats. à

(1) Général Daloye, Rennes III, 65, 237 238.

(2) Hartmann, Rennes Ill, 207 à 210.

(3) Général Sébert, Rennes III, 172.

(4) Cpr. Dreyfus, Rennes I, 25, 26 et Carrière, Rennes, .I, 41.

(5) Général Mercier, Rennes I, 117. — Général Deloye, Rennes II, 66,

220. — Cpr. Picquart, Cass. 99, I. 182: Rennes I, 391. Bruyerre, Rennes III, 146; Lettre Paraf. INT, 147. —- De Fonds-Lamothe, Rennes III, 287, 296. — Hartmann, Rennes III, 211, 213, 214. — Cénéral Sébert, Rennes II. 175. — Targe, Eng. crim. 1, 63, 64, 65. — Rapp. Leclerc, Enq. crim. 1,66.

a) CANON ET FREIN DE 120.

« Une note sur le frein hydraulique du 120 et sur la manière dont s’est conduite cette pièce. » (Bordereau.)

ire Question. Le premier point à éclaircir est évidemment celui-ci : de quel frein et de quelle pièce l’auteur du bordereau a-til voulu parler ?

Si l’on prend le texte au pied de la lettre, on doit croire qu'il s'agit du canon 120 de siège et place, qui a longtemps existé seul et qu'on avait par suite, l'habitude de désigner sous le nom de canon de 120, sans addition d'aucune épithète. On l’a, plus tard, appelé canon long après l'adoption d'un court, mais d'ordinaire seulement dans le cas où, soit le sujet traité, soit les phrases précédentes, pouvaient laisser supposer qu'il pouvaif aussi bien être auestion du canon court.

En dehors de ces cas et par suite des anciennes habitudes, l'expression « canon de 126 » faisait naître, dans l'esprit de tout artiileur, l'idée de l'ancien canon de siège et place.

L'expression « frein hydraulique » confirme cette idée ; car le frein du canon de 120 long est simplement hydraulique.

Si cette interprétation rigoureusement conforme au texte était admise, on pourrail en conclure immédiatement, sans autre examen, que le bordereau n’a pas été écrit par un artilleur : car il n'aurait pu venir à l'esprit d'aucun artilleur de prétendre renseigner sur le canon de 120 long et sur son frein hydraulique, depuis longtemps universellement connus.

Mais, comme le bordereau mentionnait trois documents relatifs à l'artillerie, ceux qui ont eu à l'examiner tout d'abord ont cru pouvoir, par cela seul, l'altribuer à un officier de cette arme, ce qui les a amenés tout naturellement à conclure qu'il ne pouvait y être question, malgré l'impropriété des termes, que du canon de 120 court et de son frein hydropneumatique.

2e Question. Cette interprétation, dont la justesse est loin d'être démontrée, étant admise, il y a lieu de se demander pourquoi l'auteur du bordereau n'a pas été plus précis ? Etait-il indifférent d'employer ou non les termes exacts ?

On a vu plus haut que l’ancien canon de 120 était destiné à l'attaque et à la défense des places. Le canon de 120 court, au contraire, est un canon de campagne spécial, qui a le double avantage de faire intervenir dans la bataille des projectiles beaucoup plus puissants que ceux des autres canons de campagne et de pouvoir, gràce à un br plus plongeant, atteindre l'ennemi derrière des couverts. L'introduction de batteries de 120 court dans nos armées avait donc de l'importance. C'était de plus une nouveauté bien caractérisée, car jamais encore aucun canon d'un genre analogue n'avait pris place dans notre artillerie de campagne. I valait donc la peine de préciser si l'on prétendait fournir des renseignements sur la nouvelle nièce.

Il convient maintenant d'examiner quelles idées s’attachent aux désignations « frein hydraulique », « frein hydropneumatique ». Le frein hydraulique sert uniquement à amortir, puis à arrêter le recul. Son emploi exige le concours d'une organisation spéciale ayant pour objet de ramener la pièce en batterie. Le frein hydropneumatique remplit au contraire, à lui seul, les deux fonctions :

1° arrêter le recul ; 2° ramener la pièce à son point de départ. Cette dernière fonction est remplie par de l'air à haute pression de là la terminaison « pneumatique ». Il est très difficile de maintenir l'étanchéité d'un engin de ce genre, et {a solution du problème avait coûté de longues et patientes recherches au comïmandant Locard, qui l'étudiait depuis 1580. Une solution tout à fait satisfaisante est si malaisée à obtenir, qu'encore aujourd'hui la plupart des Puissances étrangères emploient simplement des ressorts pour ramener la pièce à sa posilion initiale.

Dans ces conditions, étant donnée l'importance des idées nouvelles caractérisées par les expressions « canon de 120 court » et « frein hydropneumatique », comment peut-on expliquer qu'un traître livrant la réalisation de ces idées ait pu négliger les expressions mêmes qui en étaient comme l'étiquette ? Les marchands n'ont pas l'habitude de déguiser de bonnes marchandises sous des appellations qui les déprécient. Si cependant cela se produit, on peut être certain qu'il s’agit de marchandises de hasard, dont ils ignorent la valeur. Il n'est sans doute pas impossible qu’un artilleur ait pu parfois, soi par inadvertance, soit pour abréger, dire le canon de 120 el son frein, au lieu du canon de 120 court et son frein hydropneumatique ; mais ce ne pouvait être que dans des circonstances tout à fait différentes. Encore n'eut-1l pas dit le 120 et son frein hydraulique, le mot hydraulique n’ajoutant rien, si ce n’est une idée fausse.

Finalement, qu'il s'agisse du canon de 120 long et de son frein hydraulique, ou du canon de 120 court et de son frein hydropneumatique , il parait* presque impossible d'admettre que la phrase qui s'y rapporte ait été écrite par un artilleur.

3° Question. Une question qui a donné lieu à de longues contraverses a été celle de savoir quelle pouvait être l'importance du document livré.

Et d’abord, quelles étaient les sources où le traître aurait pu puiser ? Les renseignements écrits existant en 1894 étaient les suivants :

1° Les rapports n° 1 et 2 de la question 510 de la Commission d'expériences de Calais. Cette question avait pour titre : « Matériel de 120 léger. » C’est ainsi qu'on avait appelé tout d'abord le matériel adopté plus tard sous la désignation de « Matériel de 120 court ».

Les deux rapports avaient été tirés à vingt exemplaires numé- .rotés et portant l'indication : « Ce document ne doit être communiqué qu'aux officiers. »

Le rapport n° 1, du 17 janvier 1890, et le procès-verbal n° 1 de la question contiennent la description du matériel, avec un dessin schématique du frein hydropneumatique.

Le rapport n° 2 contient les tables de tir sommaires. Tous deux donnent des renseignements intéressants sur le fonctionnement du matériel, les effets des projectiles, etc.

2° Le bulletin n° 9 des Questions à l'étude, en date du 1° mai 1889. Ce bulletin tiré à 130 exemplaires environ non numérotés et non confidentiels, contient un dessin schématique d'un frein hydropneumatique Locard appliqué à un canon de 57 millimètres;

3° Les cours des Ecoles de Fontainebleau et de Versailles, . ainsi qu'une conférence faite à Saint-Cyr : on n'y trouve que des renseignements généraux ;

4° Une brochure autographiée au 26° régiment d'artillerie, au Mans, en février 1894, et dont un exemplaire avait été remis à chaque officier du régiment ; il est à remarquer que cette brochure, en dehors du dessin schématique du frein et des indications sur son fonctionnement, contenait beaucoup d’autres renseignements utiles, notamment sur les projectiles et leur répartition dans les coffres : elle donnait même la composition de la batterie, et son titre était « Batterie de campagne de 120 court ». Elle ne portait d'ailleurs aucune inscription indiquant qu'elle dût être considérée comme confidentielle : :

.»° Le règlement provisoire sur le service du canon de 120 court, envoyé dans les corps en avril et mai 1894 (300 exemplaires non numérotés et non confidentiels). Les renseignements sur le matériel v sont très délaillés, notamment en ce qui concerne le frein hydro-pneumatique ; mais on nv trouve aucun dessin à l'appui ;

6° Le règlement sur le service du matériel de 155 court, modèle 1890, qui avait été approuvé par le Ministre dès le 6 mars 1891. Tiré en 1891 à 150 exemplaires confidentiels et numérotés, il avait été mis aussitôt en essai dans les corps de troupe. Il contient les inêmes renseignements ( 6pages de texte) sur le frein hydio-pneumatique (identique à celui du 120 court), que le règlement provisoire du 120 court, et en outre*4 dessins schématiques du frein et de sa pompe de rechargement.

En dehors des documents écrits, des renseignements auraient pu être recueillis, soit de visu, soit dans des conversations échangées entre officiers, par suite des nombreux essais auxquels le matériel avait donné lieu. En outre des expériences exécutées à diverses époques, aux manœuvres d'armée, à Calais, à Bourges, à Poitiers, il est particulièrement à noter que le canon de 120 court avait été tiré, au printemps de 1894, dans diverses écoles d'arlillerie. Dans presque toutes, des conférences avaient été faites à ce sujet et l'on avait invité tous les officiers d'artillerie, quelquefois même les autres officiers de la garnison à assister aux tirs. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que tous les ans des officiers supérieurs d'infanterie et de cavalerie sont convoqués aux écoles à feu de l'artillerie. Le canon de 120 court a été notamment tiré au camp de Châlons, où se trouvent toute l'année des officiers de toutes armes, d'abord par le 29° régiment qui y à fait ses écoles à feu de fin avril au 25 mai, ensuite par deux batteries du même régiment qui ont pris part aux

__ manœuvres de masse du 11 au 22 août. S'il est vrai que quelques

P: 156 brécautions aient été prises aux cours des manœuvres de masse

(ce qui d’aïlleurs peut être très contesté en ce qui concerne les

officiers supérieurs convoqués pour les suivre en simples spec-

{ateurs), on est loin d'avoir pris ailleurs des précautions analogues. ù

En somme, il ressort clairement de tout ce qui précède qu'il était possible, et on peut dire facile pour un grand nombre d'officiers, artilleurs ou non, de se procurer les moyens de four-

nir une « note donnant des renseignements intéressants », sur le canon de 120 court et sur son frein hydro-pneumatique.

4 Quesion. Maïs on a voulu aller plus loin et l'on s'est demandé si quelqu'un des documents ci-dessus énumérés contenail des renseignements assez complets et assez précis pour permettre la construction d'un frein hydro-pneumatique pareil à celui du canon de 120 court ?

Assurément non. Le secret était tout entier dans certains organes intérieurs qu'on n'eût pu connaitre queen démontant le frein, ou en voyant les dessins très détaillés: Outre que le démontage dans les corps de troupe était interdit, 11 n'eut pu y etre opéré que par des ouvriers spéciaux envoyés par la fonderie de Bourges. Si le fait s'était produit, on en aurait trace à la fonderie ou ailleurs. Quant aux dessins, ils étaient entre les mains du commandant Locard d'abord, du commandant Baquet ensuite. Ces deux officiers supérieurs ont gardé le secret avec un soin jaloux : aucun autre officier ne le connaissait à Bourges, même à Ja fonderie, et à plus forte raison dans les autres établissements de la place. Les dessins destinés à l'établissement des tables de construction du canon et du frein portent la date du 29 mai 1894 Le Directeur de la fonderie les adressa par lettre du même jour à la 3 Direction, qui les transmit par dépêche du 7 juin 1894 à la Section technique de l'artillerie, place Saint-Thomas-d'Aquin. Ces dessins ne sont pas passés par l'Etat-Major général : aucun officier de cet Etat-Major n'eût pu les connaître sans des complicités dont aucun indice n'a pu être découvert, En somme, rien n'autorise à penser que le secret ait été livré, et il ne semble pas que le frein hydro-pneumatique du canon de 120 court ait éts reproduit à l'étranger.

Il semble donc bien, comme l'indique le texte du bordereau, et en supposant qu'il s'applique au canon de 120 court et à son frein hydro-pneumalique, qu'il s’agit d’une simple note, donnant peutêtre, au moins dans l'esprit de son auteur, des renseignements intéressants, mais ne pouvant permettre, en aucune façon, la construction d’un engin secret.

» Question. Une autre question a encore été soulevée au sujet ‘du même membre de phrase du bordereau : dit-on dans le langage courant entre artilleurs : « Cette pièce s’est conduite de telle mariière ou bien cêtte pièce s’est comportée de telle manière » ?

On peut répondre sans hésitation : l'habitude est de dire « s'est comportée ».

Il n'est sans doute pas absolument impossible qu'en simple conversation un officier d'artillerie ait pu dire (le mot propre, ainsi qu'il arrive parfois, ne se présentant pas tout de suite) : « cette pièce s'est conduite de telle façon ». Mais les membres de la Commission ont l'entière conviction de n'avoir jamais au cours de leur longue carrière d'artilleur, appliqué à une pièce de canon l'expression « s'est conduite » et ils n'ont aucun souvenir de l'avoir entendu employer par des camarades, ou de l'avoir rencontrée dans leurs lectures. Du reste, pour mieux éclairer la question, ils ont fait faire des recherches dans 30 rapports, pris au hasard, des Commissions de Calais et de Bourges, chargées depuis longtemps des essais du matériel de l'artillerie. On y a

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trouvé quinze fois l'expression « se comporte » ou « s'est comportée » et pas une fois l'expression « se conduit » ou «s'est conduit ».

On peut donc dire que l'expression « s'est conduite » serait dans la bouche et surtout sous la plume d'un artilleur, une expression tout à fait anormale.

b) FORMATIONS DE L'’ARTILLERIE

« Une note sur une modification aux formations de l'artillerie » (Bordereau).

Le mot « formation » peut être pris dans deux sens différents :

1° 11 peut se rapporter aux unités tactiques formées à la mobilisation, à la répartition de ces unités tactiques, concurremment avec celles du temps de paix, entre les unités d'ordre supérieur : divisions, corps d'armée, etc. ;

2° Il peut se rapporter aussi à la disposition des divers éléments d'une troupe, les uns par rapport aux autres, dans les manœuvres, soit de parade, soit de guerre. Par exemple la disposition des divers éléments d'une troupe les uns à côté des autres, constitue une « formation » en bataille ; ces mêmes éléments, placés les uns derrière les autres, constituent une « formation » en colonne.

Les deux interprétations ont été soutenues dans les débats de l'affaire Dreyfus.

A l'appui de la première, on a fait valoir les considérations suivantes : « Du mois de mai au mois d'août 1894, la 3° Direction «et l'Etat-Major ont fréquemment correspondu au sujet des « for- « mations » de l'artillerie qui résultaient de la suppression des « pontonniers et de leur remplacement par deux régiments d'artil- « lerie de campagne. L'organisation de l'artillerie en cas de mobi- « lisation à subi, à cette époque une transformation radicale de « nature à intéresser vivement une puissance étrangère ; un dos- « sier volumineux existe à ce sujet dans les archives de la 3° Direc- « tion. Une des pièces de ce dossier (août 1894) (1) résume toutes « les dispositions prises. elle émane de l'Etat-Major de l'armée « (1 Bureau) qui en a la minute, et porte la mention « confiden- « tielle ». +

Il est tout d'abord à remarquer qu'aucune des pièces du dossier indiqué n'a pour titre « Formations de l'artillerie ». Le titre est tantôt Mobilisation des régiments d'artillerie, tantôt Organisation de l'artillerie dans le plan de 1895. Un traître qui aurait pu livrer cel*e organisation n'aurait certainement pas manqué de l'indiquer bien clairement et de le faire sonner bien haut. Personne n'ignore quelle extrême importance on attache à juste titre à tout ce qui se rapporte au plan de mobilisation. Est-il vraisemblable que le traitre ait employé l'expression tout à fait modeste de « formations » sans souffler mot ni de la mobilisalion, ni du plan de 1895, lorsque les titres des documents eux-mêmes étaient formés de ces mots infiniment plus imposants ? De plus, en dévoilant une par-

(1) Celte date (août 1894) qu'on trouve dans une annexe à l'Enquête de la Chambre criminelle (2° partie, page 780, est cerlainement erronée, car tout était terminé fin juin. Le résullal définitif a été en effet notifié aux

corps d'armée par dépêche ministérielle du 4 juillet 1894.

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tie si importante de la mobilisation générale, il aurait fourni un renseignement d'une importance telle qu'il n'eût pas un instant senti le besoin de corser son envoi, de battre les buissons pour réuñir un assemblage disparate de documents quelconques, comme l'a fait l'auteur du bordereau, s'efforçant visiblement de remplacer la qualité par la quantité.

Reste la seconde interprétation du mot « formations ». Il faut se rappeler à ce sujet que les régiments de la 38° brigade d’artillerie étaient chargés d'essayer, pendant leur séjour au camp de Châlons en juillet et août 1894, un projet de revision du règlement sur les manœuvres de batteries attelées. Or, si l'on examine dans ce document ce qui se rapporte aux manœuvres de guerre, on trouve successivement :

Pour,la Batterie (Titre IV, article IT) les paragraphes portant les titres suivants

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