‹ L'affaire DreyfusChapitre 48 sur 178 · US · texte numérisé non relu

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Le général Deloye a répondu, le 12 février 1899 : « On ne peut faire que des suppositions, puisqu'on n'a pas vu ladite note ».

Rien de plus juste ! Mais, par la même raison, on ne peut faire que des « suppositions » aussi pour les autres notes, puisqu'on ne les a pas vues davantage.

Et cela est si vrai, que, dans le procès de 1894, on supposail (le rapport du commandant d'Ormescheville l'indique), qu'il s'agissait de documents antérieurs à avril où mai, date presumée alors du bordereau, tandis qu'on suppose aujourd'hui qu'il s’agissait de documents postérieurs à juillet, la date du hiordereau étant placée au mois d'août (1).

Ces observations si judicieuses devant lesquelles les généraux de Boisdeffre (2) et Roget (3) ont dû s’incliner au cours de l'enquête nouvelle, prennent une force plus grande encore, lorsqu'on pénètre dans le détail et qu'on examine séparement les diverses hypothèses sur lesquelles repose l'accusation.

Les documents énumérés au bordereau sont au nombre de quatre : le cinquième est le manuel de tir et l’on a discuté souvent sur le point de savoir s’il avait ou non fait partie de l’envoi (4).

« Si on lit attentivement la fin du bordereau, dit le colonel « Picquart, on peut avoir des raisons de croire que l’envoyeur « n'a pas encore en sa possession le manuel de tir, mais qu'il « le prendra, et qu'il le prendra pendant les manœuvres » (5),

Aussi, M. le comte Tornielli n'a-t-il jamais parlé à M. J. Reinach que de quatre documents parvenus à l'étranger : sa Jéclaration a été très formelle sur ce point (6).

Or, ces quatre nièces étaient qualifiées par le bordereau de « Notes ». Et l’on peut se demander si ce mot ne désignait pas, dès lors, purement et simplement, des commentaires ou des exposés, des observations ou des études personnelles de l’auteur du bordereau et non des documents originaux ou des copies de ces documents (7).

M. Cavaignac (8), le général Roget (9) et le commandant Cuignet (10) contestent cette interprétation et déclarent que,

(1) Rapp.B. B..184. — Voir Dreyfus, Rennes 11, 212 et Til, 69:—Cpr- Cavaignac, Rennes I, 155.

(2) Général de Boisdeffre, Enq. crim. I, 483. (3) Général Roget, Enq. crim. [, 606.

(4) J. Reinaçh, Eng. crim. I, 552.

(5) Picquart, Cass. 99, 1. 179. — Rennes I, 387. (6) J. Reinach, Enq. crim. I, 552.

(7) Picquart, Cass. J (8) Cavaisnac, Cass 99.118.

(9) Général Roget, Cass. 99, I, 78.

(10) Cuignet, Cass. 99, I, 353.

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dans l'intérieur du Ministère, toute la correspondance se fait de bureau à bureau, sous la forme de « notes », et porte ce nom, de sorte que, sous l'appellation de « note » on peut désigner un document original.

C'est possible : mais le contraire ne l’est pas moins. Et, d'autre part, le général Roget lui-même a dû reconnaitre (4) « qu'il est certain qu'il n'y à pas eu de rapport sur le frein « hydraulique du 120, en 18924 ». Il est done manifeste que « la note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont | pièce s'est conduite », n’est point un document original du Ministère.Et il en résulte que le même mot «note » changerait ainsi successivement de sens dans le bordereau, suivant l’alinéa qui le contient (2;. Cest au moins peu vraisemblable.

I faut d'autre part, en pareille matière, se garder de céder à une tendance fort naturelle de l'esprit français, qui est généralement porté à se représenter comme très considérable le nombre et l'importance des documents concernant notre organisation militaire, qui peuvent être utilement dévoilés à l'étranger. M. de Freyeinet nous semble avoir remis les choses au point avec infiniment de raison lorsque, Ministre de la Guerre, il disait, à la Chambre des députés, le 11 mars 1899, en réponse à un discours de M. Sembat :

Je suis bien aise de répondre à une idée un peu erronée, quoique très répandue. On se représente le nombre des renseignements qui peuvent être dévoilés comme très considérable on croit quil y a dans l'armée une foule de secrets. C'est là une erreur : il y à très peu de secrets. En dehors des questions d'explosifs, quand un explosif vient d'être inventé, — d'un fype de nouveau canon, dans les deux ou trois années qui suivent l'invention et pendant lesquelles il y a des secrets, en dehors de cela, il ny en a que fort peu. Ainsi, il y a une question qu'on agite souvent. Une sorte de frémissement patriotique s'empare des esprits quand on émet l'idée que peut-être des secrets de la mobilisation auraient été surpris. Or, ces secrets se réduisent à peu de chose. La mobilisation, dans son ensemble, est écrile sur le territoire, les voies ferrées, les quais de débarquement, les stalions-magasins, les magasins de Concentration, ce sont autant de jalons de la mobilisation : tout le monde les connaît et nous ne pouvons pas l'empêcher. Nous connaissons de même la mobilisation de l'étranger : nous savons exactement le nombre de Jours au bout desquels ses armées seront réunies ; il sait également le nombre de jours qu'il faut aux nôtres. Il y à bien quelques points particuliers, certains passages sur lesquels on agglo-

(1) Général Rogel, Cass., 99, I, 78. — Rapp. B. B., i0&. (2) Picquart, Cass. 99, T, 184.

ea

mère de plus fortes quantités de troupes que sur d'autres et qu'il peut y avoir intérêt à ne pas divulguer, sans toutefois être bien sûr du secret ; mais cela se réduit à très peu de chose, il ne faut pas s'en exagérer l'importance (1).

Ces réflexions, que l'expérience suggère, trouvent ici une frappante application et nous ne saurions être surpris d’entendre M. le comte Tornielli dire à M. Joseph Reiïinach (2), à plusieurs reprises, qu'il tenait de l’attaché militaire B. luimême, que « des quatre documents livrés, l’un était sans « valeur ; que l’autre (évidemment la note sur Madagascar) « avait, peu de jours après, paru dans un journal et que le « troisième (sans doute la loi sur les pontonniers ou le manuel « de tir, s’il avait été transmis) aurait pu être trouvé quelque « temps après, chez un libraire quelconque », et que B. ajoutait : « que ces documents ressemblaient plutôt à des docu- « ments d'amorçage, d'escroquerie, qu'à des documents cons- « tituant une véritable trahison » (3).

C'est ce que M. le comte Tornielli avait déjà dit à M. Trarieux, en lui affirmant avoir vu une lettre de A. à B., dans laquelle celui-ci convenait que la marchandise fournie par Esterhazy était souvent de peu de valeur (4), et ce qui, suivant : le commandant Lauth, résultait de l'une des conversations qu'il avait eues avec l'agent Richard Cuers, racontant que le correspondant de.A. était suspect et que la plupart de ses documents paraissaient faux ou falsifiés (5).

Toutes ces déclarations concordent d'une manière saisissante avec celles que M. Emile Picot, de l'Institut, a recueillies de la bouche du colonel Schneider, attaché militaire d'Autriche-Hongrie disant que « parmi les documents du borde- « reau, ik n'y en avait que deux qui avaient un intérêt, ceux « des numéros impairs (note sur le frein hydraulique et note « sur les formations d'artillerie), les notes sur Madagascar el sur les troupes de couverture n'ayant été envoyées que pour grossir le paquet » (6).

(1) M. de Freycinet, Ministre de la Guerre : Ch. des dépulés ; séance du 11 mars 1899: Journ. off. du 12, p. 795. — Voir aussi de Freycinet, Rennes IT, 561.

(2) J. Reinach, Enq. crim. I, 552.

(3) J. Reïinach, Eng. crim. I, 552.

(4; Trarieux, Rennes III, 425.

(5) Lauth (Tav.). — J. Reinach, Enq. crim. 1, 552, 593.

(6) Em. Picot, Rennes II, 52. — Cpr. J. Reinach, Enq. crim. I, 552

De même encore le prince Lichnowski, secrétaire de l’'Ambassade d'Allemagne à Vienne, ami personnel de A., racontait chez Mme Minghetti, dans un diner auquel assistait M. Monod, que « A lui avait affirmé que les papier mention- « nés au fameux bordereau, dont on parlait tant, n'avaient « qu'une faible valeur » (1!.

C'était aussi ce qu'Henry disait à M. Cavard en lui apprenant la découverte du bordereau : « Cela, disait-il, n’a pas un « gros intérêt, les documents qui sont là-dedans ; sauf peut- « être la note sur les troupes de couverture, et encore ! (2) »

Combien tous ces témoignages venus de tous les côtés et pourtant si concordants ne prennent-ils pas une force nouvelle quand on les rapproche du témoignage de M. Casimir- Périer (3) attestant devant le Conseil de guerre de Rennes que, lorsque le général Mercier lui a rendu compte de l’affaire, « il lui a dit que les documents étaient sans grande « importance (ce sont les expressions mêmes dont il s’est « SETVI) ».

NM. le général Mercier a contesté ce souvenir de l’ancien Président de la République, tant devant le Conseil de guerre de Rennes (4) que dans i'enquête nouvelle de la Chambre criminelle (5) et il a invoqué à l’appui de son dire le témoignage du colonel Bertin-Mourot qu'il aurait envoyé à l'Elysée pour insister sur la gravité du Lo relatif au plan de mobilisation en préparation (6;.

Mais M. Casimir-Périer, qui ne se souvient pas d'avoir reçu le colonel (7) affirme « l'exactitude absolue de sa « mémoire » (8), et devant la Chambre criminelle il a maintenu catégoriquement son témoignage. « Ce sont, lui a dit le «général Mercier, des pièces sans grande importance :en pre- « nant quelques précautions, on peut s'arranger pour qu’elles « n'en aient aucune : il suffit, en effet, de changer quelque

.« Chose dans la mobilisation et dans les rouages militaires

pour que les pièces n'aient plus aucun intérêt. (9) »

(1j Monod, Cass. 99, I, re

(2) Cavard, Enq. crim." 1, 892. — Picquart, Rennes I, 387, 388. (3) Casimir Périer, nou LGSIOE

(4) Général Mercier, Rennes JL. 109, 150.

(5) Général Mercier, Eng. Crim. 1], 277. 278.

(6) Général Mercier eodem. —: Bertin-Mourot. Rennes II, 40. (7) Casimir-Périer, Rennes 1, 150.

(8) Casimir-Périer, eodem.

(9) Casimir- Périer, Eng. crim. I, 679.

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Comment meltre en doute dans ces conditions la parole Le M. Casimir-Périer dont chacun connait la rigide probité ? Le propos qu'il rapporte n'était au surplus que ce que le général Mercier disait à tout venant : car nous lisons dans le journal la France militaire du 20 novembre 1894, le récit d'une de ces interviews auxquels il ne craignait pas de se pretier à ce moment même : « Pour rassurer l'opinion publique, je n'hé- « sile pas à vous affirmer qu'il n'y à pas eu uné seule pièce « détournée et que les renseignements livrés n’ont pas l’im- « portance qu'on leur attribue. (1; »

C'est en vain que, pour combattre cette appréciation, le général Roget rappelle d’une part la gravité des fuites signalées au Ministère de la Guerre (2) sans remarquer qu'il s'agit précisément de savoir si les documents du bordereau provenaient du Ministère, ce que rien ne permet d'affirmer, et ce qui reste à l’état de pure hypothèse, — et qu'il insiste d'autre part « sur ce que le destinataire de ces pièces n'était pas un « homme à qui l’on püt envoyer des renseignements sans va- « leur, sachant parfaitement ce que valent les documents et « capable de les apprécier » (3) sans se souvenir que le bordereau commence par ces mots : « Sans nouvelles indiquant que « vous désirez me voir, je vous adresse cependant.….:; » ce qui semble bien témoigner que A. tenait en piètre estime les renseignements que lui fournissait son correspondant et n'attachait pas un grand prix à continuer avec lui des relations peu fructueuses.

A tous ces témoignages, à toutes ces appréciations, doit-on opposer l'opinion de M. Hanotaux qui déclare que les documents incriminés au bordereau ont été considérés parises collègues du Ministère et par lui-même comme ayant une réelle importance ?

Il n’est pas sans intérêt de remarquer que le document qui pour lui, donnait à la livraison son intérêt, c'était « 1à note sur Madagascar ». Plus particulièrement responsable de cette affaire en sa qualité de Ministre des Affaires Etrangères, il s’est ému de l’indiscrétion qui pouvait avoir été commise à ce point de vue. « L'expédition, dit-il, venait d'être décidée par

(1) France militaire, n° du 20 nov. 1894, page 2, col. 2. (2) Général Roget, Rennes I, 265 el 284.

(?) Général Roget, Rennes I, 285.

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« le Parlement le 7 décembre : mais elle était préparée depuis « plusieurs mois ; il y avait un secret à propos de cette affaire, « que nous tenions à garder ; c'était la question de savoir si « on aborderait l’île par Tamatave ou par Majunga..…. Et nous « avons élé tout surpris de voir circuler à cette époque dans la « presse (… dans le Yacht) un plan complet, très précis, dans « lequel il était nettement déclaré que l'expédition passerait « par Majunga, comme cela a élé fait (1}. »

Mais nous verrons ultérieurement (2, la genèse de cet article du journal le Yacht auquel Dreyfus est resté complètement étranger et qui a été écrit par M. Emile Weil à l'aide de documents qu'il a remis au Chef d'Etat-Major de la marine et dont aucun ne provenait ni de ce Ministère, ni du Département de la guerre. Et l’on ne saurait trop admirer la fertilité d'esprit de ceux qui sont parvenus à faire sortir toutes les inquiétudes signalées par M. Hanotaux de cette simple mention du bordereau : «4° une note relative à Madagascar » sans qu'aucune autre indication quelconque fasse la moindre allusion à l'expédition projetée, au plan conçu, ni même à l’objet direct et précis de la note.

« Trahit sua quemque voluptas », a dit le poète latin. On comprend dès lors aisément que, si le souci de M. le Ministre des Affaires Etrangères Hanotaux s'était attaché à la Note sur Madagascar, celui du lieutenant-colonel Bertin-Mourot ait : 16 tout différent. Cet officier supérieur était commissaire militaire du réseau de l'Est. « Passionnément attaché à son ser- « vice... il ne voyait que son réseau... autour duquel tournait « la terre tout entière. (5) » Aussi la seule chose à laquelle il s'était attaché tout le temps du procès, c'était la Note sur les troupes de couverture (4). « Aujourd'hui encore, dit-il à la « Chambre criminelle (5), je viens de faire un stage d’artil- « lerie et j'ai constaté que la fameuse question du frein pou- « vait se discuter; je ne m'y suis jamais arrêté. Mais le réseau « de l'Est ! c’est le robinet de l’arnrée : c’est toute la méthode « de travail... Tout cela est livré et j'étais effrayé. »

Nous avons vu déjà combien cet émoi était peu justifié,

(1) .Hanotaux, Eng. crim. I, 593, 594.

2) Voir pages 242, 243.

. (3) Berlin- Mour ot, Enq. crim. I, (4) Bertin-Mourot, Enq. crim. fl.

(5) Bertin-Mourot, eodem, I, 545,

or

qu'au dire du colonel Schneider les notes sur Madagascar et sur les troupes de couverture n'avaient été jointes au paquet que pour le grossir et qu'Henry lui-même n'attachait à cette dernière note qu'un intérêt bien relatif.

Et ce n’est pas non plus une des moins curieuses singularités de cet étrange procès que d'entendre le général Mercier déclarer (1) qu'il tient le Manuel de tir.pour ie moins important des documents du bordereau, alors que l’auteur de ce bordereau le présente au contraire seul comme donnant à sa communication son véritable intérêt.

Concluons donc sur ce point, comme nous avons débuté, en observant que rien ne nous permet en l’état de connaître la nature ni d'apprécier la valeur des documents livrés, que nous en sommes réduits à de pures hypothèses, à de simples suppositions, c’est-à-dire à ce que M° Mornard a très exactement qualifié de « simple jeu d'esprit, » — que, suivant toutes les vraisemblances, au moins aussi plausibles que celles invoquées par l'accusation, les documents n'étaient, suivant les termes mêmes du bordereau, que des « Notes, » c’est-à-dire des écrits rédigés par l’auteur du bordereau à l’aide de renseignements qu'il avait pu. recueillir et des observations ou des études qu'il avait pu faire et n'ayant dès lors de valeur que « selon la nature et la valeur de l'individu qui les à éta- « blis » (2).

Disons aussi que, dans ces conditions, toute personne un peu instruite des choses militaires les pouvait fournir et qu'il n'était pas besoin pour cela d’être ni un officier d'artillerie, ni un officier attaché à l'Etat-Major général de l’armée et plus spécialement au 3° et au 4° bureaux.

C'est pourtant l’idée qui, dès la première heure, s’est faif jour (3) et s’est implantée dans tous les esprits jusqu à devenir l'opinion courante (4), et à s'imposer à {ous comme un axiome.

« On à dit au Ministère de la Guerre, dès que le borde- « reau à été trouvé, qu'il désignait un officier de l'Etat-Major « de l'armée et aussi un artilleur, a dit le général Roget. Plus

(1) Général Mercier, Enq. crim. I, 293, 29%. — Cavaignac, Rennes I, 184. (2) Général Gonse, Rennes 1,549. — Général Roget, Cass. 99, I, 73.

(3) Lauth, Enq. crim. I, 47. ! :

(4) Picquart, Cass. 99, I, 125. — Général Mercier, Rennes 1, 133. — Général Deloye, Rennes, IH, 56. — D'Aboviile, Rennes I, 578.

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« tard on a dit aussi probablement un stagiaire. Qu'il désigne

« un officier de l'Etat-Major de l’armée, M. Picquart dit qu'on ‘ « a trouvé cela a priori ! Je le crois, en effet, cela a frappé les

« yeux de tout le monde ; seulement on a trouvé aussi a pos-

« teriori. Rien que la phrase « sur les troupes de couverture »

« donne la marque d’origine certaine. Les études sur la cou-

« verture ne se font qu'à l'Etat-Major de l’armée. Personne ne

« peut savoir, en dehors de cet Etat-Major, qu'un plan, qui

« n’est pas encore fait, apportera des modifications à des tra-

« vaux qu'on élabore. Le bordereau désigne un officier d'ar-

« lillerie, parce que trois des documents sur cinq intéressent

« l'artillerie ; l’un intéresse le matériel, un autre la mobilisa-

« tion, un troisième le tir. Tout ce qui est important dans la

« vie de l'arlillerie, matériel, mobilisation, tir, est touché par p. 148 « le bordereau. Il est done bien surprenant qu'un officier

« d'infanterie fournisse trois documents comme ceux-là sur

« l'artillerie et aucun autre sur l'infanterie alors qu'il y avait

« aussi dans le plan en études des transformations intéres-

« santes concernant l'infanterie » (1).

Et le général Roget ajoute : « que le document reproduit « bien, en ce qu'il a de technique, le langage de la maison « et qu'il s’ajuste avec exactitude aux travaux qui avaient été « faits cette année-là à l'Etat-Major général » (2).

Ïl suffirait cependant,nous semble-{-il, d'un examen un peu attentif pour voir qu'il n’y avait là qu'une impression inexacte. Que d'indices en effet ne peut-on pas relever pour démontrer que l’auteur du bordereau, bien loin d'être un officier instruit des choses de l'artillerie et de l'Etat-Maijor, en est au contraire profondément ignorant et qu'il n'en sait pas même la langue !

Un officier d’arüllerie n’eût pas parlé de son corps, mais de son régiment ; de la fin des manœuvres, mais de la fin des écoles à feu du moment où il s'agissait d'essais de tir (3).

(1) Général Roget, Rennes I, 285. — En ce sens Général Mercier, Rennes 1, 105 et Il, 205. — d’Aboville, Rennes I, 578. — Cuignet, Rennes I, 488. — Général Zurlinden, I, 206. — Cavaignac, Rennes I, 186. — Rapp.

d'Ormescheville, Cass. 99, IT, 75.

(@) Roget, Cass. 99, I, 80 el suiv.

(3j) Général Sebert, Cass. 99, I, 476, Rennes III, 174. Cpr. Général Mercier, Rennes I, 107.

Done

Il se füt surtout gardé de qualifier de frein hydraulique le frein hydropneumatique du canon de 120 (1).

Et il n'eût pas dit «la manière dont la pièce s’est conduite » alors que le terme technique consacré est « s’est. comportee » (2), si bien que le lieutenant-colonel du Paly de Clan luimême, dans la dictée qu'il a fait écrire par Dreyfus, le 15 octobre 1894, a instinctivement substitué ce mot comportée à l'expression impropre dont s'était servi l’auteur du bordereau (3;.

Si d'autre part l’auteur du bordereau à fait observer que le

Manuel de tir est extrémement difficile à se procurer », et qu'il ne peut l'avoir à sa disposition que peu de jours, c’est qu'il n’est point officier d'artillerie, les officiers de cette arme pouvant toujours obtenir sur leur demande les manuels de tir dont ils ont à régler l'application et en demeurant toujours détenteurs tandis que ce n'est que dans un corps de troupe qu'il à pu être envoyé des manuels en nombre déterminé avec obligation de les rendre après l'exécution des écoles à feu auxquelles devaient assister les officiers temporairement détenteurs du manuel (4).

Et si l’on objecte que Dreyfus était alors au Ministère de la Guerre et qu'il n'avait pas à cet égard les mêmes facilités que les officiers servant dans un régiment, nous rappellerons que M. de Fonds-Lamothe, qui était attaché au même bureau que Dreyfus, a déclaré qu'en 1894, « il y avait à l’Etat-Major de « l’armée, au bureau du capitaine de service, deux manuels « en permanence à la disposition de l'officier » et qu'on pouvait se les procurer sans aucune difficulté

Un officier d'artillerie n'eût pas davantage donné inexactement le titre du Manuel qu'il proposait et ne l'eût pas qualifié de « Manuel de tir de l'artillerie de campagne » alors que son titre vrai est « Manuel de tir d'artillerie. de campagne ».

(1) Général Sébert, Cass. 99, I, 474; Rennes IIf, 171. — Ducros, Cass. 99, I, 517. — Hartmann, Cass. 99, I, 531 et Rennes III, 189-240-570. — Rapp.… Balaman, Eng. crim. I, 961, 962%" Moch, Cass: 99410511. Cpr. Général Delove, Cass. 99, II, 329 et Rennes III, 61, 68, 69. — Général Mercier, Rennes I, 107 et III, 245-246.

(2) Général Sébert, Cass. 99, I, 474 — Ducros, Cass. 99, 1, 517. — Hartmann, Cass. 99,°I, 531. — Noch, Cass. 99, I 513. Rapp. Balaman. Enq. crim. I, 958. — Cpr. Général Deloye, Cass. 99, I, 329 et Rennes II,

(3) Voir page 44. 3 (4) Général Sébert, Cass. 99, I, 475.

(5) De Fonds-Lamothe, Rennes 11287296:

NME A AR PTT NE Le Ov X

Sous son apparence un peu méticuleuse, l'observation à la plus sérieuse importance : elle prouve que l’auteur du bordereau est si peu versé dans les choses de l'artillerie, qu'il n’en connaît pas même les éléments. Et c’est ce qu'a fait remarquer avec beaucoup de force le capitaine Moch, en ces termes :

« La modification que lui a donnée l’auteur du bordereau ne serait pas venue à l'esprit d'un officier d'artillerie ; j'estime qu'elle indique que Fauteur du bordereau ne Comprenait pas bien ce titre. Il dit en effet : « Manuel de tir de l'artillerie de campagne », ce qui implique, dans son esprit, l'idée qu'il s'agit d'un manuel destiné à cette subdivision d'arme qui s’appelle l'artillerie de campagne. Or, il Ÿ a « Manuel de tir d'artillerie de campagne », c'est-à-dire que, parmi les différents « manuels de tir d'artillerie » qui existent, celui-ci est celui qui traite du tir de campagne, comme il y en a pour le tir de siège et de place où pour le tir à la mer.Il est destiné à être appliqué, non par cette subdivision d'arme qu'on appelle l'artillerie de campagne, mais par toute troupe d'artillerie qui exécutera un tir de campagne ; par exemple, une batterie d'artillerie à pied exécutant une école à feu de campagne applique le manuel de campagne ; inversement les cadres d’un régiment d'artillerie de campagne, exécutant une école à feu de siège, appliquent le manuel de tir de siège. En un mot, les mots de campagne s'appliquent non au personnel, mais au matériel et au genre de tir exécuté. Aussi bien un officier d’artillerie, en parlant de ce document, l’appellera-t-il toujours « Manuel de tir de campagne » (c’est l'expression du langage courant) ; mais il ne lui viendrait pas à l'esprit d’allonger le ütre officiel du manuel en y intercalant « l»; autrement dit, le rédacteur du bordereau a mal coupé I phrase constituée par le titre, parce qu'il ne la comprenait pas bien » (1).

L'observation est si juste que le colonel Jouaust du génie ne s’y trompe pas : questionnant le capitaine Carvalho, il Tui dit : « Est-ce que le Manuel de tir d'artillerie de campagne « était considéré comme confidentiel dans votre régi- MENT (2).

Comment enfin n'être pas frappé de ce fait que l’auteur du bordereau s'en remet à son correspondant du soin de recon-

(DEMOGhAICAsSS 99 TL 12M518 2) Jouaust, Rennes II, 157.

naître, dans le manuel qu'il lui propose, ce qui peut l'intéresser el ne s'empresse pas de lui signaler qu'il introduit dans l’armée, en même temps qu'un instrument spécial, la réelle de correspondance, le réglage de tir à la hausse en renonçant au réglage du tir à la manivelle jusque là et depuis longteraps en usage. « S'il a dit à son interlocuteur, officier d'infanterie : « Voyez ce qui vous intéresse dans ce manuel », observe le général Sébert (1) « c'est qu'il ne sait pas le premier mot d'artillerie ».

Ces erreurs techniques si grossières auraient dû suffire à elles seules à faire écarter l’idée que le bordereau püt Stre attribué à Dreyfus, qui, de l'avis de tous, comptait parmi les officiers les plus instruits de son arme.

Cette hypothèse devient plus invraisemblable encore quand, avec M. Havel (2) et le général Sébert (3), on relève dans le texte, pourtant si court, du bordereau, un nombre considérable d'incorrections qui, lorsqu'on connaît les lettres de Dreyfus, « sa langue excellente, étonnante de netteté, de précision, de correction grammiaticale (4), exempte de toute influence germanique (5), la justesse parfaite et l'élégance malhématique et nerveuse de son style (6), auraient dû interdire absolument de lui attribuer la rédaction de ce document (7), « alors que, tout au contraire, le style d'Esterhazy « est taché à chaque instant exactement des mêmes faules que celles reconnues dans le bordereau (S) et rempli de tournures germaniques (9) ».

(1) Général Sébert, Rennes III, 175. Cpr. Général Deloye, Rennes II,

(2) Havet, Rennes III, 252, 254, 255.

(3) Général Sébert, Rennes Ill, 168 et suiv.

(4) Havet, Rennes III, 254.

(7) Havel, Rennes II, 258.

(8) Havet, Rennes IIT, 256.

(9) Sans nouvelles m'indinuant que vous désiriez me voir.

Havet, Rennes III, 248, 249, — Général Sébert, Il, 170. — Général Mercier, Rennes I, 109.

« La manière dont la pièce s’est CONDUITE. » Havet, Rennes III. 252.

« Ce document est extrêmement difficile à se procurer. » Havet, Rennes II, 250. — Général Mercier, Rennes I, 108.

« Le Ministre en a envoyé un nombre Fixe dans les corps. » Havet, Rennes Iil, 251.

« Si vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. » Havet, Rennes II, 251. — Cpr. Beauvais, Rennes II, 261. AUATÉ

« À moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in exlenso et ne

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Et quant à prétendre, comme on l'a fait, que la nature des documents était telle qu'un officier attaché à l’Etat-Major avait seul pu se les procurer, c’est oublier d'une part que rien n'établit que ces documents vinssent du Ministère de la Guerre et constituassent des pièces originales ou des copies de pièces originales, el, d'autre part, que dans les bureaux de l'Etat-Major général et tout spécialement au 3°, les secrets les plus graves sont aux mains des secrétaires qui sont des sousofficiers, parfois même des simples soldats.

« Si l'on faisait une enquête très sérieuse au 3° bureau, à « dit le lieutenant-colonel Picquart, on y trouverait qu'au lieu « de faire écrire les documents les plus secrets (exclusive- « ment) par des officiers, (comme le veut le règlement), un « personnel composé d'un archiviste, d'un sergent, d’un Ccapo- « ral et d’un simple homme de troupe, await entre les mains « les documents les plus secrets de notre organisation mili- « taire (1). » « Un officier du bureau, le capitaine Desprez, « m'a dit un jour : « Un agent étranger n'aurait qu'à confes- « ser N.. (un secrétaire; et il saurait beaucoup de secrets. » (2)

Ce point avait été déjà signalé au Conseil de guerre de Paris par Dreyfus lui-même el son affirmation avait elé contrôlée et reconnue exacte. « Pour répondre à cette assertion « qu'un officier seul pouvait fournir une note sur la couver- « ture », nous a dit M° Demange dans la note qu'il a remise à M° Mornard sur les débats à huis clos de 1894 (3), « Drevy- « fus affirmait que, lorsqu'il avait été employé à la surveil- « lance et à l'impression, il avait constaté : 1° que c’étaient « les secrétaires d'Etat-Major, sous-officiers et soldats, qui « Copiaient les minutes des ordres relatifs à la couverture : « 2° que c'était au bureau des secrétaires qu'il était allé cher- « cher les copies pour les apporter au service de l’autogra- « phie. M. le général Gonse, interpellé par moi à ce sujet, « répondit que, suivant une presreiption absolue, rien de ce « qui avait trait à la couverture ne devait être fait que par des

« vous en adresse une copie. » Havet, Rennes III, 247. — Général Mercier, Rennes I, 108.

« Je vais partir en manœuvres. » Havetl, Rennes lil, 252. — Général

Sébert, Rennes III, 1%5.

({)Picquart, Rennes !, 395.

(2) Picquart, Cass. 99, I, 185. — Cpr. Picquart, Rennes I, 476: (3) Note Demange. Cass. 99, I, 603.

P. 151 & officiers. Mais un autre témoin, un officier, qui avait été « employé à la surveillance de l'impression, a reconnu l’exac- « titude de l'affirmation de Dreyfus ; sans contredire à la « prescription, il a déclaré que lui aussi avait retiré des copies « des mains des secrétaires d'Etat-Major. »

Certes ces secrétaires d'Etat-Major étaient des braves gens et rien ne nous autorise à suspecter leur probité (1). Ne peuton pas se demander pourtant si l’on n’eût pas pu peut-être trouver dans ces hommes qui viennent faire leur service pendant un, deux ou trois ans, un homme qui ne fût pas sûr? (2) Et faut-il rappeler les diverses affaires d'espionnage ou de trahison qui ont conduit Thomas en 1888, Boutonnet en 1891, Greiner en 1892, devant la justice et qui ont motivé la condamnation de ces agents subalternes des Ministères de la Guerre et de la Marine ?

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