‹ L'affaire DreyfusChapitre 55 sur 178 · POUR M. LE GÉNÉRAL DE DIVISION, CHEF D'ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE L'ARMÉE · texte numérisé non relu

POUR M. LE GÉNÉRAL DE DIVISION, CHEF D'ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE L'ARMÉE

Paris, le 18 mai 1894.

Actuellement, les officiers détachés comme stagiaires à l'Etat- Major de l'Armée ne font chaque année qu'un séjour d'un mois dans les troupes, à l'époque des grandes manœuvres.

M. le Général, chef d'Etat-Major général de l'Armée, a décidé de rentrer, à l'égard de ces officiers, dans la règle commune et de leur appliquer désormais les prescriptions de l'article 13 du décret du 3 janvier 1891, aux termes duquel les officiers stagiaires sont astreints à accomplir deux périodes de service réglementaire d'une durée de trois mois chacune. L'une de ces périodes doit être effectuée pendant les manœuvres.

A cet eftet, les modifications suivantes ont été apportées en ce qui concerne ‘a répartition du temps pendant lequel ces officiers resteront détachés dans les bureaux.

Comme par le passé, les officiers continueront à être divisés en deux groupes et affectés pendant six mois au 1% et au 4° bureaux.

Le séjour dans les 2° et 3° bureaux sera réduit à trois mois, ce qui permettra de disposer du temps légal pendant lequel les officiers devront accomplir leurs périodes régimentaires dont une pendant les manœuvres d'automne.

Ces dispositions entreront en vigueur cette année, et, pour en faciliter l'application, il a été pris une mesure transitoire consistant à ne faire accomplir un service de troupe aux officiers qui font actuellenrent leur deuxième année de stage que pendant le dernier trimestre de 1891.

Le tableau ci-joint indique jusqu'à la fin de 1897 la répartition successive des officiers dans les différents bureaux et les époques auxquelles ils effectueront leur service dans les troupes.

Cette répartition, qui est faite d’après les principes exposés cidessus, devra être continuée dans l'avenir.

M. le Colonel, chef du ® bureau de l'Efat-Major de l'Armée, est prié de vouloir bien prendre les mesures nécessaires pour assurer l'exécution dé ces dispositions et notamment faire connaître (à la Section du Personnel) un mois avant les époques fixées pour l’'accomplissement des périodes du service de troupe, les préférences exprimées par les officiers stagiaires en vue de leur affec-

tation régimentaire. > Le Colonel, Wu Le Sous-Chef d'Elat-Major général de l'Armée, Signé : GONSE (1).

(1) Ministère de la Guerre. Note du 18 mai 1894.

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Préparée par une note du 15 mai, cette note du 18 était formelle, catégorique. conforme au fait. Au mois d'août, si le bordereau était de cette date et dès le 18 mai précédent, les stagiaires savaient donc qu'ils n'iraient pas aux manœuvres, et la défense présentée par Dreyfus subsistait fout entière.

C'eût été compter sans la ténacité et la fertilité ingénieuse de l'esprit du général Mercier que de croire qu'il s'inclinerait sans lutter. Il ne nie plus la décision du 18 mai que l’on place sous ses yeux ; mais suivant lui, elle n'aurait pas la portée qu'on lui attribue (1). Il faut lire dans son texte même ses explications sur ce point (2) :

« Jusqu'en 1894, les officiers d'Etat-Major général de l'Armée étaient soumis à un régime spécial au point de vue des stages, et étaient dispensés des stages annuels de trois mois auxquels les stagiaires des autres états-majors étaient astreints dans les corps de troupes des armes différentes de celle à laquelle ils appartenaient ; on les envoyait simplement passer quelques semaines dans les corps de troupes, généralement au moment des manœuvres.

{ Comme les stages étaient réglementés par la loi sur l'éfatmajor, et comme je voulais, en toutes circonstances, rester dans l'observation exacte des lois, je prescrivis, en 189,4, que les offieiers stagiaires de l'Etat-Maäjcr de l'Armée, comme les autres, seraient soumis aux prescriptions de la loi sur l'Etat-Major, et qu'ils feraient leur stage de trois mois dans les corps de troupe.

Cette décision a été mentionnée dans une note en date du 17 mai, et cette note a dû être communiquée dans les différents bureaux ; car au moment du voyage d'état-major, dans le mois de juin, tous les officiers stagiaires d'Etat-Major en avaient connaissance. Mais cette note ne prescrivait pas du tout que les officiers stagiaires d'Etat-Major n'iraient pas aux manœuvres. Au contraire, beaucoup d’entre eux, à ce moment-là, ont fait parvenir des demandes soit officielles, soit officieuses, pour aller à telles ou telles manœuvres où ils désiraient être envoyés de préférence. Il yaeu même deux officiers du groupe des stagiaires dont faisaient partie le capitaine Drevfus, le capitaine Janin et le capitaine de Pouydraguin, qui ont été envoyés aux manœuvres, à la dislocation des troupes, après la revue de Châteaudun. Quant au capitaine Dreyfus, il devait tout spécialement croire qu'il irait aux manœuvres, parce qu'il était attaché à la section des manœuvres. Le commandant de cette section, le commandant Mercier-Milon, n'avait pas demandé à aller aux manœuvres de France, parce qu'il avait obtenu d'aller aux manœuvres du 19 corps en Algérie, manœuvres qui se faisaient en octobre ; le commandant Mercier- Milon restait, par conséquent, attaché au Bureau en septembre, et le capitaine Dreyfus qui lui était adjoint, pouvait se croire auto-

() En ce sens : Général de Boiïsdeffre, Rennes I, 297. — Général Roget, Rennes I, 405. — Commandant Carrière, Rennes, III, 550. 2) Général Mercier, Rennes I, 132, 133.

risé à demander à aller aux manœuvres et croire qu'il irait, puisque son commandant était là pour assurer le service. Il paraissait plus spécialement désigné qu'un autre, parce qu'il était attaché à la Section des manœuvres.

A quelle époque exacte a-t-il su qu'il n'irait pas aux manœuvres ? C’est assez difficile à préciser. Cependant, j'ai une affirmation du capitaine Junck qui a eru, lui aussi à ce moment, qu'il irait aux manœuvres ; or, le capitaine Junck a demandé à aller en permission dès qu'il a su qu'il n'irait pas aux manœuvres, et il est parti en permission le 1% septembre. Toutes ces permissions, Messieurs, étaient obtenues rapidement, parce qu'il n'y avait pas de titres de permission à signer : c'était une simple autorisation verbale que l'officier demandait à son chef de bureau.

Par conséquent, on peut fixer à un jour ou deux au plus le temps qu'il lui à fallu pour demander sa permission, et il est donc vraisemblable que le capitaine Junck a su qu'il n'irait pas aux manœuvres le 30 août. Or, le capitaine Dreyfus a pu encore le savoir plus tard que cette date-là, car il pouvait s'attendre jusqu'au dernier moment à être envoyé dans un état-major de manœuvres, lesquelles ne fonctionnent qu'au moment où une grande agglomération de troupes se produit.

Le capitaine Junck a soutenu la même thèse (1). Et le commandant Iirschauer à de son côté rapporté que la note du 18 mai 1894 avait causé un vif déplaisir aux stagiaires, que le plus ancien d’entre eux, le Ca itaine Maumet, avail fait d'assez nombreuses démarches pour obtenir leur envoi aux manœuvres dans les Etats-Majors ; que Dreyfus lui avait parlé de son projet d'en faire autant pour son compte, et qu'il élait allé trouver dans ce but son chef ou le sous-chef de Bureau (2).

Mais Dreyfus a affirmé que, s'il avait pu exprimer le regret très naturel et partagé par tous les stagiaires de ne pas aller aux manœuvres, il n'avait fait aucune démarche à cet effet et qu'il n'avait jamais conservé aucun espoir de faire revenir sur la décision prise (3). Il a ajouté que, quant aux deux exemples cités par le général Mercier des deux capitaines Janin et de Pouydraguin, c'était jouer sur les mots que de prétendre qu'ils avaient été aux grandes manœuvres alors qu'ils avaient été (et nous nous en sommes assuré) simple-

(1) Junck, Rennes I, 641, 642.

(@) Hirschauer, Rennes II, 495. — Voir général de Boisdeffre, Rennes s UV.

(3) Dreyfus, Rennes ill, 495.

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ment envoyés pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures à des gares pour la dislocation des troupes (4).

Le lieutenant-colonel Picquart a confirmé, en ce qui le concerne, celte déclaration, en faisant observer de plus « qu'il ne pouvait être question pour les stagiaires d'aller aux « manœuvres de septembre, que le temps qu'ils devaient pas- « ser au 3° bureau était déjà très court, de trois mois seule- « ment, et que, s'ils avaient été aux manœuvres pendant ces « trois mois, leur stage se scrait trouvé restreint d'une façon « tout à fait anormale » (2).

Il a ajouté que jamais Dreyfus ne lui avait adressé de demande semblable à celle dont parlait le commandant Hirschauer (3) et le général Rogetl a reconnu qu'on en avait pas trouvé trace (4).

Et le capitaine de Fonds- moi, qui, comme Dreyfus, était stagiaire de deuxième année en 1894, a déclaré que « jamais il n'avait été question de les envoyer aux manœu- « vres à un titre quelconque »5 (5). Et sur inlterpellauion du heutenant-colonel Brongniart lui demandant « si un stagiaire « de la Section des manœuvres ne pouvait pas supposer qu il « serait envoyé aux manœuvres avec l'Etat-Major », il a répondu : « Non, mon colonel : c’est une chose précise dans « mon esprit. À ce moment, la Section des manœuvres etait « très accupée : on préparait des manœuvres exceptionnelles « en Algérie... Je ne crois pas que le colonel Boucher, chef « du 3° bureau, aurait donné à un officier de cette section « l'autorisation d'aller aux manœuvres » (6).

De même, le capitaine Lemonnier a déclaré que, pas plus que Dreyfus, il n'avait cru devoir aller aux manœuvres » (7).

L'Enquête à laquelle vient de procéder la Chambre erimineile à enfin recueilli sur Ce point une déclaration qui éclaire la question d'un jour nouveau, el qui révèle en même temps de la manière la plus frappante la façon dont l'information

(1) Dreyfus, Rennes II, 305, — Cpr. général Rogel If, 366. — Général de Boisdeffre III, 297.

(2) Picquart, Rennes I, 398.

3) Picquart, Rennes II, 500.

so Général Roget, Rennes III, 307, 308.

) De Fonds-Lamothe, rennes. III, 291, 297 30%

(6) De Fonds Lamothe : Rennes HI, 295,

(7) Lemonnier, Rennes IIT, 134. —- M° Demange III, 30$ — Général Roget III, 308

suivie contre Dreyfus a été préparée et menée par l'Etat- Major.

Le capitaine de Pouydraguin avait, à la demande du lieutenant-coionel Henrv, fourni sur Dreyfus et sur deux ineidents qui s'étaient passés en 4891 et en 1894, des renseigner ments qui, témoignant de la mémoire et du savoir de l'accusé, avaient été aussitôt utilisés contre lui. M. de Pouydra:guin étant, comme Dreyfus et en mème temps que lui, staglaire de deuxième année en 1894 à l’Etat-Major de l'armée. le lieutenant-colonel Henry et le général Gonse eurent l’idée de l'interroger sur la question des stagiaires aux manœuvres de 1894. Le capitaine a déclaré à M. le conseiller Le Grix, délégué pour l'entendre que « interrogé sur la date à latruelle « (les stagiaires) devaient partir aux manœuvres de 189%, il « avait répondu par une note remise au colonel Henry que, « dès le printemps de 1894, ils avaient été avertis, et qu'ils « savaient formellement que les stagiaires ne devaient pas « aller en manœuvres celle année-là et que les manœuvres « devaient être remplacées par un stage de trois mois dans « les armes différentes en octobre, novembre et dé- « cembre » (1).

Cette note, rédigée pour le colonel Henry et remise au général Gonse n’a pas été retrouvée : elle était favorable à Drevfus.

Vers Juillet 1899, une seconde démarche fut faite sur le même sujet auprès du capitaine Pouydraguin par le capitaine Janin. « Vers la même époque, —— dit M. de Pouvdra- « guin, — le capitaine Janin, du 130° d'Infanterie, m'écrivit « une lettre que Je vous remets et dans laquelle il me deman- « dait de me rappeler mes souvenirs relativement à l'affaire « Dreyfus, si nous comptions en 1894 aller aux manœuvres «et vers quelle date nous aurions su, d'une façon ferme, « que nous n'irions pas » (2). ©

Nous jugeons utile de reproduire dans son texte même, qui nous semble suggestif, la lettre du capitaine Janin.

(1) De Pouydraguin, Enq. crim. II, 211. — (2) De Pouydraguin, Enq. <rim. IL, 212 Grimm. JE, 212.

2) De Pouydraguin, Eng. crim. Il, 212.

10 mai, Fort de Châtillon.

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